‹ Voyages en zigzagChapitre 6 sur 6 · MILAN, C0ME, SPLUGEN · texte numérisé non relu

MILAN, C0ME, SPLUGEN

pervir des grands verres pleins et de son meilleur. En même temps il devient subitement accommodant pour le prix d'une calèche que nous voudrions louer et qu'il veut conduire lui-même. Ainsi se dévoile tout un système d'affiliations aubergistes. C'est Marcot premier qui nous a livrés à Marcot second, et Marcot second veut nous livrer en personne à Marcot troisième, et ainsi de suite. Cela étant flairé par nous, nous faisons mine de tenir essentiellement aux hôtes qui ne sont pas de l'affiliation ; alors les Marcots, qui voulaient nous manger tout crus, prennent peur ds ne pas nous manger du tout, et les choses s'arrangent.

Les mêmes chaleurs qui ont desséché le sol résineux des forêts ont converti la grande route en un torrent de poussière. Nous marchons au sein des vingt-quatre tourbillons que nous soulevons à chaque pas, et qui, de temps eu temps, nous cachent les uns aux autres. Trois femmes et un naturel qui regagnent leurs villages cheminent avec nous. Par malheur nous leur demandons quelle est au juste la distance d'Aoste à Châtillon. notre gîte de ce soir; tous quatre répondent à la fois et différemment. Il s'ensuit entre eux un baragouin discutatoire, puis un chœur de vociférations accentuées, puis un tumulte de criailleries entre-croisées... C'est à so boucher les oreilles, c'est à fuir dans le* déserts les plus reculés ; on dirait une rixe affreuse : ce sont tout simplement les piémontais qui discutent. Tant il y a que nous continuons d'ignorer la distance précise d'Aoste a Châtillon, jusqu'à ce que, l'ayant mesurée de nos jambes, nous trouvons que cette distance est plus que suffisante pour renouveler notre appétit; aussi, à Lusse, nous entrons dans une auberge-guinguette, où une bonne dame nous comble de prunes lilas et de raisins verts. Cette bonne dame nous éclaire sur l'affiiiation Marcote, dont elle ne fait pas partie, et se :signe d'effroi à l'ouïe du prix que nous font les affiliés.

Châtillon est l'endroit le plus pittoresque du val d'Aoste, par luimême et par ses environs. Nous y entrons presque toujours de nuit, et de nuit les hauts fourneaux, qui jettent des flammes ci et là dans le fond d'une gorge qui sépare les deux parties du bourg, donnent à ce paysage nocturne un caractère infernal. Nous allons descendre à l'hôtel des Trois- Rois, où l'on nous reçoit aux conditions que nous faisons nous-mêmes. Notre faim est telle, et le souper est si bon, que c'est nous qui avons tout 1 air d ecorcher nos hôtes et de les manger en sauce.

C'est encore notre hôte d'Aoste qui nous accompagne avec sa calèche. Sa blouse graisseuse recouvre au fond un assez bon homme. Il connaît tous les passants, il hèle toutes les passantes, et ne paraît souffrant que lorsqu'il ne crie pas. Nous avons décrit ailleurs cette contrée magnifique, r.ù la Doire, les châtaigniers et des roches caverneuses semblent rivaliser d'efforts pour produire les plus beaux paysages. Après deux heures de marche, on arrive dans le poétique vallon de Verrèze.

Cinquième et 0i*ièmc" Journées.

Nous nous souvenons d'avoir lu dans un roman genevois, le Presbytère, plusieurs lettres d'un jeune homme, Ernest Delacour, qui sont datées de Verrèze. C'est bien ici, en effet, une de ces retraites ignorées où un infortuné vient cacher ses jours et nourrir des douleurs dont il ne veut plus se distraire. Si le village est riant, le vallon est étroit, de toutes parts cerné par des bois sombres ou dominé par des rochers couronnés de ruines séculaires, et il y a entre cette petite plaiue fleurie et ces âpres solitudes ce mélancolique constraste qui n'est pas sans attrait pour les âmes désolées. Dans le même roman figure un hôte de Verrèze, homme de sens et de cœur, qui pourrait bien être celui chez lequel nous allons descendre. Malheureusement, nous avons oublié de nous en assurer auprès de lui-même.

Après avoir fait chez cet hôte un splendide déjeuner, nous continuons à descendre le long des rives de la Doire. Voici le fort du Bar, voici plus loin Donas et sa porte d'Annibal. Voici le café où jadis nous bûmes ce vermouth nauséabond. Le vermouth est une quintessence camoraillaire au moyea de laquelle on double son appétit. Chose singulière! plusieurs d'entre nous s'y adonnent, quand leur maladie incurable c'est déjà l'appétit. Ce qui vaut mieux que le vermouth, ce sont les figues qui, dans cette contrée ebaude et rocheuse, sont exquises.

A Saint-Martin, notre cocher graisseux s'arrête, nous rallie, et prétend pour la seconde fois nous rafraîchir. Il demande du meilleur de l'hôtellerie, et nous buvons ; c'est plus joli que de refuser. Il en faut conclure que c'est comme hôte, comme Marcot, que ce particulier est rapace; évidemment, comme homme, il est généreux; le cas, probablement, de beaucoup d'aubergistes et peut-être de beaucoup d'hommes d'affaires.

A Ivrée, nous descendons chez notre ancien ami du Cheval-Blanc, déjà plusieurs fois décrit, parce qu'il est changeant. Cette année, il n'a plus peur de mourir, et du bleu pâle son nez a passé au rouge ponceau. Au lieu d'abriter sa gouUe sous le manteau de la cheminée, tout à côté de la poêle à frire, il va, vient, et proteste de sa tendresse pour nous tous, et pour la signora absente. « Commandez, dit-il, vous savez que vous êtes chez vous. » Nous ne le prenons pas trop au mot, parce que le cher homme aime bien, mais compte encore mieux.

En attendant la soupe, nous parcourons la ville, les quais, et aussi le calé où l'on trouve de la gazeuse ; c'est une sorte d'acide carbonique aux framboises. Nous entendons, selon notre usage, nous rafraîchir par petites associations de deux particuliers autour d'une bouteille; mais à peine le mot gazeuse est prononcé, que tout aussitôt neuf, dix, onze bouteilles sont

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débouchées et versées à la fois par toute la populace des garçons de café, tandis qu'on en débouche ailleurs et qu'on en apporte d'autres. A grand'peine nous parvenons à arrêter cette cascade et à endiguer ce torrent, qui a chaque instant menace de nous inonder encore. Le désastre est si énorme et la confusion si grande, que la bourse commune se voit dans la nécessité de solder cette dépense impossible à répartir; après quoi nous nous hâtons de fuir, de crainte d'une nouvelle submersion...

Ce qu'il y a de triste, c'est que si le vermouth creuse, la gazeuse ballonne. Plusieurs, affamés naguère, touchent à peine au souper ; et moins nous avons d'appétit, plus l'hôte ajoute de plats et nous invite à ne nous rien refuser.

Deux journées nous séparent encore de Milan, mais nous allons les franchir en voiture et rapidement. Nous avons parlé plus haut des Marcots aubergistes; la variété des Marcots voituriers est pire encore : c'est une race à bec crochu, à serres d'acier, au gésier insatiable. On veut bien pour cent vingt francs nous mener à Verceil, où nous devons, dit-on, trouver du moins cher pour nous mener à Milan. Ainsi soit-il.

On joue à divers jeux dans les voitures, entre autres à la mora : Cinq! dix! etc. Un des voyageurs, oubliant sans doute qu'entre deux mains il n'y a que dix doigts, crie : Douze! Il crie aussi : Huit! tout en n'ajoutant qu'un doigt aux cinq de son adversaire. Rires inextinguibles. A Sentia, nous faisons un déjeuner qui nous aifame. Sur cette route, on n'en fait pas d'autre, même en payant. D'excellentes choses pourtant, des mets abondants, passent sous nos yeux, mais c'est pour nos cochers. Voici le système : on traite bien et gratis les cochers afin qu'ils amènent les voyageurs, qu'on affame et qui paient cher.

Mais, en revanche, un petit vieux impayable nous rassasie de clarinette. Ce musicien solitaire commence par haranguer la société et lui fait part de ses mérites et de ses succès ; après quoi il clarinise en fausset des airs de l'autre monde. Vers la finale, il s'anime, trépigne, danse, pirouette, puis il s'arrête pour quêter au milieu des éclats de rire, tout en paraissant de bonne foi enregistrer un succès de plus. Les fruits abondent à Sentia, excellents et à vil prix.

Repartis pour Verceil, le sommeil visite nos trois voitures, ce qui nous épargne la vue des mûriers et des rizières, deux choses odieuses à tout amateur de pittoresque. A deux heures nous sommes à Verceil, nous y cherchons aussitôt des voitures. Un aimable voiturier nous demande soixante francs par calèche!... Indignés nous allons prendre des glaces.

Pendant que nous prenons des glaces, entre un grand beau monsieur décoré. Il a l'œil hibou et le dos dromadaire. « Voici, dit-il, des danseurs de corde. » Et puis, au bout de quelques instants, il se ravise, nous fait mille excuses, et se faufile des petits aux grands, jusqu'à ce qu'il arrive à M. Tôpfïer. Entretien très civil; échange de phrases première qualité. Ce

monsieur est curieux, il apprend qui nous sommes, et compatit à nos contrariétés. Pais, s'adressant amicalement à Harrison, car il aime l'Angleterre aussi, il bredouille d'un air à faire crever de rire ces deux agréables vers :

Àfter dinner sit while; After supper walke a mile.

Harrison crève bien, mais c'est de n'oser pas pouffer de rire. « Je cuis, dit ce monsieur en nous quittant, le chevalier de G... » Et nous apprenons que l'industrie du chevalier de G... consiste tout justement à faire causer les gens, aux fins de rendre compte à qui de droit. Heureusement que nous ne lui avons pas confié les imperfections de notre passeport. Nous retournons à l'hôtel pour savoir si le prix d^s voitures a baissé. Pendant qu'attroupés sur le seuil nous nous tenons à portée des offres qui pourraient nous être faites, un mendiant s'approche de nous, reçoit notre aumône et s'éloigne; mais à quelque distance, nous voyons le pauvre homme s'arrêter devant une boutique, y considérer curieusement une peinture appendue à la devanture, et finalement se mettre en prières après s'être dévotement signé. Cette boutique est celle d'un barbier, et l'image devant laquelle cet homme s'agenouille, c'est, sur l'enseigne dudit barbier, un gros particulier que l'on rase et qui n'a l'air ni madone ni martyr. Les gens de la rue rient et laissent faire.

Cependant l'aimable voiturier tient bon, et les heures s'écoulent. Ou nos jambes, ou soixante francs par voiture. « Nos jambes! dit en6n M. Tônffer; qu'il ne soit pas dit qu'on nous mange ainsi la laine sur le dos ! » Et quand même il est cinq heures du soir ; quand même il y a cinq lieues de Verceil à Novare, nous partons à pied pour Novare : Audaces forluna juvat. Le temps est radieux; bientôt, aux derniers rayons du couchant succèdent les paisibles clartés de la lune; et comme on trouve toujours du plaisir à faire librement un courageux usage de ses forces, nous faisons ces cinq lieues de rnban le plus agréablement du monde. Le ciel est si pur qu'on voit distinctement les neiges du mont Rose et toutes les dentelures de la chaîne des Alpes.

Du reste, entre Verceil et Novare, à peine rencontre-t-on, à l'exception d'un village qui est à moitié chemin, une maison habitée. Aussi les brigandeaux fréquentent- ils cette contrée, et de temps en temps ils dévalisent les personnes dévalisables. Il ne nous arrive aucune aventure de ce genre, protégés que nous sommes et par un grand nombre et par notre accoutrement modeste; mais nous apercevons ci et là, sur les bords de la route, des personnages ténébreusement équivoques qui feraient joliment frémir la bourse commune, si elle en était à passer solitaire devant eux. Ces barbus sifflent pour se faire apercevoir, et ils pèchent pour avoir l'air de faire quelque chose.

MfLAN, rOMF, SPLUGKN. 14^

A neuf heures et demie nous sommes à Novare, où l'avant-earde a tout fait préparer. Il ne nous reste plus quà dévorer un souper excellent dont nous sommes dignes; de plus, les voituriers de Novare nous traitent en gens qui peuvent se passer d'eux, et nous serons portés le lendemain à Milan pour vingt-huit francs par voiture au lieu de soixante; c'est bien, certes, la vertu récompensée.

Septième et huitième tournées.

Novare est une jolie ville, les itinéraires en disent du bien ; industrieuse, c'est autre chose. Les gens bougent, les gens crient, d'autres se rafraîchissent, un grand nombre mendient; mais des gens qui aient l'air d'être occupés, on n'en voit pas. Ceux qui ressembleraient le plus à des laborieux, ce sont les marchands, parce qu'ils s'occupent à demeurer assis sur leur seuil en attendant les pratique*.

Non loin de Novare, nous entrons en Lombardie, et notre passeport, dûment signé à Berne par le consul d'A îtriche, se trouve redevenir en règle. Nous le croyons du moins, et aussi les employés autrichiens, qui ne sont pas en train, cette année, d'y regarder de bien près. On verra plus loin que si, comme la belette de la fable, nous entrons facilement, c'est à sortir que nous éprouvons quelque difficulté.

Déjeuner à Cedriano; il e>t comme celui d'hier. Pendant que la table de nos cochers accapare viandes et volailles, nous nous répartissons quelques tranches de sole, transparentes comme de la corne, quelques fragments de côtelettes qui n'ont que deux dimensions, la surface, et nous quittons la table avec un appétit bien autrement aiguisé qu'avant de nous y asseoir. Les chevaux aussi passent avant nous : pour eux on accapare l'eau, le service des gens, la sollicitude des maîtres. En revanche, c'est à nous que s'adressent les musiciens ambulants, qui, à chaque pas, tirent à vue sur nos bourses. Quelques-unes, qui ne sout pas opulentes, se passeraient de cet assidu commerce avec les Muses.

Arrive le prince Amadis, don Galaor, ou quelque chose comme cela : c'est un jeune homme frais, brillant de pommade, coiffé a'une sorte de béret, vêtu d'une blouse en narkin, de forme moyen âge et d'un pantalon nankin aussi, collant et qui plonge dans les bottines bouflantes. Don Galaor traverse notre salle, et il va... et il va... manger à la table des cochers. Don Galaor serait-il un cocher, un commis voyageur, un marchand de riz? Qui sait? Dans ce drôle de pays, les choses échappent à notre mesure; ce qui nous paraît extraordinaire y semble tout simple, et ce qui nous semble risible y paraît fort sérieux. Excepté nous, personne ne remarque cet échappé du ballet de la Scala.

Nous voudrions arriver de bonne heure à Milan x mais nos chevaux,

H4 VOYAOES EN ZIGZAG.

bêtes sages, veulent que nous ayons le temps de compter les piquets et les mûriers qui des deux côtés bordent la route impériale. Les piquets sont plus pittoresques que les mûriers; c'est pour cela, apparemment, que l'Autriche les prodigue avec un luxe méritoire. Nous finissons pourtant par arriver à la grande ville, où nous descendons à l'hôtel du Faucon. Le petit hôte chiffreur et mielleux ne se montre pas, il est dans ses terres. A sa place se montre un hôte moins petit, point mielleux, point chiffreur, et qui ne se tient pas comme l'autre dans son cabinet vitré, accroupi entre un coffre-fort et un grand livre, inspectant, notant, additionnant et encaissant sans cesse et sans fin. Notre premier soin, c'est de faire toilette; mais à peine sommes-nous éclatants de beauté, que voici la nuit qui nous cache dans ses ombres. Nous nous bornons donc, pour cette première soirée, à dîner d'abord, puis à hasarder quelques reconnaissances au Dôme, au Bazar, et du côté des sorbetti pezzi et tutti quanti.

Notre usage, à Milan, c'est d'y séjourner trois jours, pour chacun desquels un programme indique l'emploi des heures. Le programme de notre première journée est semblable au programme des autres journées, en sorte que, sans nous arrêter à la description des choses vues, nous noua bornerons à noter ce qui peut s'être ajouté de remarques ou d'incidents aux remarques et aux incidents des relations précédentes.

Nous commecçons toujours par le dôme. On le voit de loin, on le voit de partout; il vous voit où que vous soyez; allez donc en premier lieu présenter vos hommages à ce magnifique sultan ; après quoi, vous éprouverez le contentement du courtisan qui, au lieu d'éluder l'étiquette, s'en est affranchi en s'y conformant.

Cette fois, un cicérone nous précède. Ainsi nous n'avons besoin ni de compter les marches, ni de conjecturer les hauteurs. Cet homme prétend qu'il n'y a que quatre mille statues de posées dans l'édifice, et qu'il en reste dix mille à poser. Au fait, c'est possible, c'est probable aussi. Les Milanais ont pour leur Duomo d'insatiables prétentions de magnificence. Le Duomo tient lieu aux Milanais de liberté, d'indépendance, de chartes et de gazettes ; ils concentrent donc leurs idées et leurs vœux autour de leur Duomo, et l'Autriche leur sert des statues tant qu'ils en veulent.

Il n'y a rien de plus vrai que ceci : c'est que l'architecture, comme les autres arts, exprime, résume une pensée; d'où il suit qu'un édifice comme le Dôme, qui est en construction depuis des siècles, doit exprimer et résumer plusieurs pensées. En effet, d'un gothique religieux et sévère dans sa partie la plus ancienne, il s'embellit, au temps de la Renaissance, d'ornements plus magnifiques que sévères, plus élégants que monastiques ; et, au siècle passé, la foi infiniment moins gothique des Milanais s'accommode de voir l'architecture grecque usurper la façade pour s'y étaler. Dès lors le Duomo cesse presque d'être une église, pour devenir dans la pensée «le tous une merveille; c'est cette pensée qui seule s'y exprime aujourd'hui

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an moven d'un luxe d'ornementation indéfini. De là ces kyrielles d'aiguilles qui n'ajoutent rien au caractère ni presque à la beauté de l'édifice, mais qui sont travaillées et finies comme des pièces de bijouterie. D'en bas, le citadin milanais ne voit quoi que ce soit de ce beau travail ; mais il sait Qu'il v est, il sait qu'il s'v continue; il sait que dix mille statues viendront, chacune à son tour, se poser^dans leur niche invisible, et il est content. Sa pensée s'accomplit.

On répare la chapelle souterraine de Saint-Charles. C'est singulier de voir envahi par les maçons, et parsemé de pierres et d'outils, ce sanctuaire vénéré et défendu par une triple grille. Nous passons au trésor de la sacristie, qui est d'une richesse éblouissante.

Après le Dôme, il y a dispersion, emplettes, dîner. Dans la même salle que nous dînent des habitués. Us prennent les mêmes plats que nous, mais exactement dans l'ordre inverse : ils commencent par les pêches et finissent par la soupe.

Le chapeau de Grev attire les regud-; et provoque chez Harrison un sourire qui dure encore. Il est vrai que ce chapeau est d'un haut fabuleux. Déjà long par nature, la pluie l'a indéfiniment allongé, et le soleil l'a ensuite crispé de mille façons ingénieuses; avec cela, très bon, en sorte qu'il n'existe aucun motif suffisant pour en acheter un autre. C'est justement la ce qui rend la situation de Grej en même temps comique et déplorable.

Le soir, visite au Lazaret et promenade au Cours, qui est animé et brillant. C'est là un genre de plaisir bien italien, merveilleusement adapté aux mœurs nonchalantes du pays. Ce sont quelques quarts d'heure employés à voir et à être vu. Autant de pris. Après quoi on trotte vers son hôtel ou vers la Scala.

L'heure venue, nous trottons aussi vers la Scala, où deux loges se trouvent être mises à notre disposition par l'obligeance de M. P..., obligeance précieuse, ce jour-là surtout, car la salle est comble, et il n'y a plus de place au parterre.

On joue l'Italienne à Alger. Deux acteurs surtout sont en faveur, et provoquent tantôt des applaudissements universels, tantôt des bravos isolés qui partent comme un doux miaulement des diverses parties de la salle. A chaque fois l'acteur s'interrompt, salue, se prosterne. Les applaudissements redoublent, les miaulements deviennent frénétiques; alors l'acteur témoigne, par des humilités infinies, qu'il va se trouver mal de modestie soutirante. Le vacarme fini, l'acteur, au lieu de se trouver mal, entonne d'une voix ferme, et prélude à de nouveaux triomphes. On voit qu'il sait les notes sensibles, qu'il caresse les traits ravissants, et qu'il prépare les douces tempêtes qui vont le tremper de plaisir jusqu'aux os.

Le titre du ballet c'est : le Dernier des Sforza et le Premier des Visconti. Entre les ballets, il n'y a guère que le titre qui fasse la didè-

rence; le fond, c'est toujours un crime atroce entrelardé de danses légères dans un péristyle superbe. Un libretto donne au spectateur qui l'achète l'explication des horribles convulsions auxquelles se livrent sur la scène princes, princesses, enfants et birbons, et c'est drôle de voir beaucoup de gens suivre ce drame avec intérêt. La déclamation, l'emphase, plaisent aux Italiens, tout comme le décor les séduit et les enchante ; tout cela avec une parfaite bonhomie, et en ceci ils ont certes grand'raison de prendre leur plaisir où ils le trouvent.

Dans ces ballets, les danses d'ensemble sont charmantes à voir; rien ne cause un plaisir artistique plus vif que cet accord de sons mélodieux et de mouvements remplis de grâce. Mais ce plaisir ne se retrouve guère dans les pas proprement dits, qui sont exécutés par deux danseurs et une danseuse. Ces pas sont des tours de force et non pas de la danse, et ils sont •à chaque instant interrompus par de disgracieuses pirouettes. De plus, le danseur, avec sa titus et son cotillon, est toujours ridicule. Quelquefois il a des ailes, et alors plus il saute, plus il voltige, plus il est lourd papillon, et gare à l'orteil sur lequel il irait se poser! Sur ce, bonsoir.

ttcuuièmc, ÏÏ)t*icme et ©unième îournée*.

C'est aujourd'hui dimanche. Milan est tout en fête, et, à la place du vacarme des jours ouvrables, on a le mouvement des promeneurs et celui des fidèles qui se rendent dans les temples. Nous-mêmes nous allons assister au service qui se fait dans le Dôme, selon le rit ambrosien. La foule est immense, et cependant les trois quarts de la nef restent déserts. Après la messe, il y a un prône. L'orateur tonne contre la médisance et s'emporte contre l'envie. Autant que nous pouvons en juger, il a du feu, son débit est pittoresque, et sa parole captive l'assemblée ; mais, comme beaucoup d'orateurs, il ne sait pas finir, et, sur le point d'achever, il recommence. Nous écoutons jusqu'au bout, car l'endroit est frais et le spectacle intéressant.

De là visite à l'Ambroisienne, puis à Brera, puis au jardin public, où les Milanais se portent en foule pour voir et pour être vus. Le jardin est vaste, mais on ne fréquente qu'une des allées. Là, entre deux rangs de chaises qui se touchent, coule un torrent de promeneurs qui se touchent : des barbus en masse, des tondus, des bleu-de-ciel, des vert-pomme, des noirs, des poudrés, des borgnes, des myopes, des maigres, des poussifs, des dandys, des endimanchés, des moroses, des joviaux, des criards, des étouffés, des bras-dessus-bras-dessous, des solitaires, des rieurs, des viveurs, des pleurards, et tutti quanti. Nous les regardons, c'est fort drôle, et ils nous regardent, c'est drôle aussi. Pendant ce temps, la musique des régiments autrichiens joue admirablement des airs admirables.

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De là au Cours, qui est splendide. Quinze cents à deux mille équipages, la plupart fort beaux, portant beaucoup de dames en toilette, la plupart jeunes et belles. Au bout d'un moment, la tête tourne : c'est de voir tourner tant de roues. Au milieu de ce mouvement, des hussards autrichiens demeurent seuls immobiles; on dirait des hommes de cire sur des chevaux de boi>.

Le jour suivant nous donnons dans l'architecture. Notre première course est à l'église Santo-Lorenzo, auprès de laquelle se voient encore debout seize colonnes frustes et majestueuses. Ce sont les seuls antiquités romaines qu'il y ait dans toute la ville de Milan, si souvent ravagée ou détruite.

Nous nous dirigeons ensuite vers l'arc du Simplon aujourd'hui achevé ou à peu près. C'est une belle chose. Que si l'on y cherche la pensée, on la trouve dans les ba^-reliefs, où la figure de Napoléon a été changée en la figure d'un empereur d'Autriche, dans cet arc de la guerre changé en arc de la paix. Pensée équivoque! arc équivoque, mais d'une magnificence impériale. La plupart des sculptures n'y ont pas pourtant un grand mérite intrinsèque : travail d'ouvriers plus que d'artistes, à mille lieues des sculptures du chœur au Dôme, à deux mille lieues des moindres sculuturei antiques du beau temps. Ce qui est vraiment beau, original, plein de feu et de génie, ce sont les chevaux de bronze qui, sur le sommet de l'arc, tirent le quadrige de la Paix. Aux deux côtés de l'arc, on a construit deux bâtiments de goût médiocre, qui nuisent au coup d'oeil de l'ensemble.

De la aux Arènes, et de là à nos affaires, car nous partons demain, et il s'agit de redescendre aux menus soins que réclament nos sacs. En retournant à l'hôtel, un monsieur arrête M. Tôpffer, le questionne, et s'y prend de telle sorte, que M. Tôpffer lui demande qui il est et où il en veut venir. « A vous confier mon garçon, lui dit-il. Où logez-vous ? quand partez-vous? etc., etc. ■ On lui répond bref, et l'on passe outre. Ce monsieur rappelle le chevalier de G..., qui a pour industrie de questionner amicalement les gens; seulement, celui-ci est moins amical et moins dromadaire aussi.

Le moment où l'on règle avec la blanchisseuse, où l'on se distribue bas et chemises, où l'on force à rentrer dans le sac le petit ménage qu'on en avait sorti en arrivant, ce n'est pas, à vrai dire, le plus joli moment d'un séjour à Milan. Aussi, après avoir accompli ces tristes soins, il s'agit de nous régaler de quelque plaisir : on parle de spectacle. Mais lequel choisir? La plupart, qui ont la mémoire encore fraîche des exercices équestres de M. Garnier, sont pour un circo olimpico dont l'affiche promet beaucoup : Il terribile Sicario di Spania, et autres épiceries en grandes majuscules. Nous nous y reniions. Au prix de 75 centimes le billet, on nous ouvre toutes grandes les loges réservées. De là nous voyons le cirque proprement dit livré à la foule ; tout autour un amphi»

théâtre rempli de monde, et dans le fond, sur un théâtre éclairé par la lumière des cieux, une héroïne aussi gémissante qu'échevelée, deux ou trois terribile Sicario di Spania, un fantôme et les chevaliers de la Mort, mais point de chevaux, rien d'équestre.

Un peu désappointés d'abord, nous reconnaissons ensuite que nous sommes tombés sur un genre de spectacle qui est pour nous plus neuf que ne pourraient l'être les voltiges du cirque. C'est ici le drame populaire de Milan; et ces spectateurs attentifs et silencieux, ce sont ces mêmes ouvriers, ces portefaix, ces petits marchands d'ordinaire si bruyants et si criards. Ils sont émus, attendris par les infortunes de la belle Inès, terrifiés par la scélératesse du terrible Sicario, et prêts à se joindre aux chevaliers de la Mort pour sauver Inès. Excités par cette attention qui leur est prêtée et par la sincérité des émotions qu'ils font naître, les acteurs se livrent tout entiers à l'expression de leur rôle, et ils passent alors de l'emphatique au passionné, tandis que nous-mêmes, sans trop comprendre ce qu'ils disent, nous sommes captivés, et du sourire nous passons au sérieux.

Les gens dont nous sommes entourés sont, comme je l'ai dit, du petit peuple; plusieurs simples ouvriers ont, comme dans la rue, la vest* jetée sur l'épaule; à coup sûr, la superstition et l'ignorance sont leur partage, mais en même temps ils sont Italiens, et ils sont captivés là par des choses qui exigent sinon des lumières, au moins de l'imagination, une intelligence poétique, un sentiment grossier, mais vif de l'art. A un pareil spectacle, nos Suisses de même condition saisiraient peu, ne goûteraient rien. Mais voici ce qui est plus caractéristique : dans un entracte la toile se lève, et un chevalier de la Mort vient annoncer le spectacle du lendemain. Ce spectacle sera une procession de tous les dieux de l'Olympe. Le chevalier les nomme, les caractérise, les loue ou les raille, et il termine sa harangue en promettant une représentation bellissima, si Jupiter, qui est lui-même intéressé, veut bien ne pas pleuvoir pour ce jour-là. L'assemblée paraît tout à fait au courant des choses de 1 Olympe et fort contente du spectacle annoncé.

Nous quittons à regret Milan; Harrison surtout, qui y laisse de3 parents chez qui il a été délicieusement accueilli et fêté. Il aimerait que Milan partît avec nous. De plus, il ne se réjouit point de retrouver les Alpes et la Suisse, parce que, dit-il, « c'été toujours exactement la même chose : une montagne à droite, une montagne à gauche, et la chemin entre deux. »

Nous voilà donc redevenus piétons, et marchant en droite ligne d'un piquet à un autre jusqu'à Côme. Un monsieur de Milan, en costume de citadin, nous regarde curieusement, et saisit l'occasion d'entrer en conversation. Nous lui apprenons qui nous sommes et comment nous employons nos vacances à voyager. L'idée paraît admirable à ce monsieur,

IfTLAT», rovw, SPLUOTOÏ. 149

toute nouvelle surtout, et il la décore du nom de système. Il y a des gens qui ne conçoivent rien que sous la forme de système, en éducation surtout. Si l'on mange de la main droite, si Ton part du pied pauche, système. Ce n'est pas la faute de ces gens, c'est plutôt celle des Gribouille, des Farcet, des Parpalozzi, qui ont préconisé les méthodes et inventé les systèmes, tout comme d'autres ont inventé le remède Leroy et préconisé les omnibus-restaurants.

La chaleur est grande, ce qui est cause que nous entrons chez un cordonnier, parce que ce cordonnier vend de la bière; mais cette bière se trouve être de la mousse, mousse furieuse qui détone, s'élance, s'éparpille, met le désordre dans nos rangs et fait du cordonnier un triton blanchi d'écume. Cest notre seconde tentative infructueuse pour nous désaltérer avec de la bière, et nous en sommes à nous demander ce que les naturels peuvent trouver de désaltérant à cette écume sèche et amère. Nous préférions l'eau de beaucoup ; mais il n'y a dans toute la contrée que des citernes, qui ne sont pas à notre portée.

Buvette à Barlassina. avec melon au dessert. C'est ici que Grey le mécanicien s'adjuge un melon dont il mange une partie, et dont il mécanise l'autre aux fins d'y introduire une ficelle de support; il s'introduit ensuite dans la ficelle, et, joyeux de la réussite, il tire son silex et en fait jaillir des étincelles de satisfaction.

Le ciel s'est lentement couvert de nuages, le soleil ne luit plus pour nous, au moment où nous arrivons à Côme, la pluie commence à tomber; mais nous trouvons un abri à l'hôtel et un sous-abri chez un épicier qui propose de nous faire des glaces. Nous acceptons, et cette opération emploie toute la soirée, parce que l'épicier, aidé de toute sa famille, fait les glaces trois par trois. Nous sommes vingt-quatre.

ÎDot^ième et Srrijième îottrncts.

Nous devons aujourd'hui naviguer mollement entre les rives merveilleusement belles du lac de Côme, pour débarquer à Domazo, et de là poursuivre jusqu'à Chiavenne. Par malheur, au moment où nous entrons sur le bateau à vapeur, la pluie se met de la partie, et les nuées descendent à point nommé pour nous cacher les merveilleuses rives.

Le bateau est petit sans être mignon. L'équipage est bourru, et le capitaine est un ourson trapu dont le langage respire une forte odeur d'ail. Avec nous il y a un touriste pur sang qui va où son itinéraire le pousse, et un monsieur milanais fort aimable, tout rempli à notre égard d'une bienveillante politesse, et qui nous dote d'une lettre de recommandation auprès de M. Quadri, l'ingénieur qui dirige les travaux de la route de Splugen.

Nous avons fait prix avec l'ourson pour notre passage et pour notre déjeuner; mais voici que le bateau ne possède que huit tasses. A la suite des conférences, dans lesquelles le monsieur milanais sert de drogman, il est arrêté que nous déjeunerons successivement par sociétés de huit ; les autres jeûneront en attendant leur tour. Si le monsieur d'hier arrivait, il croirait que c'est un système.

Mais voici bien une autre fête. Des gorges du Splugen nous arrive un vent effroyable qui soulève des vagues énormes sur lesquelles notre bateau danse comme une coquille de noix. Les cœurs s'affadissent à vue d'œil ; l'ourson jure, l'équipage grommelle, et trois hommes qui sont au gouvernail ont l'air d'humeur à tout lâcher. Pendant trois heures environ nous dansons de cette façon sans avancer d'un demi-mille. Il y a des moments où évidemment nous retournons à Côaie. A la fin, le vent se calme et nous abordons à Domazo. La pluie paraît si bien établie, qu'il faut renoncer à aller plus loin. Pendant que nous nous abritons dans un café borgne, des plénipotentiaires vont parlementer à l'auberge. Un traité est conclu, et aussitôt, du café, nous nous transvasons dans une hôtellerie qui n'a pas vu souvent des tombées pareilles. A peine la cuisinière nous a aperçus, qu'elle s'arme d'un grand couteau, descend à la basse-cour, et six poulets perdent la vie.

Il faudrait que vingt-quatre personnes eussent entre elles toutes bien peu de ressources pour ne pas supporter gaiement la contrariété de quelques heures de pluie. Aussitôt casés, nous faisons un programme de jeux, et les Jeux se succèdent jusqu'au soir, qui arrive encore trop tôt à notre gré. On commence par les jeux d'esprit, qui ont ceci de bon, que l'esprit n'y est point de rigueur, et que les bonnes bêtises y font plaisir. Viennent ensuite les jeux à gages, qui amènent des condamnations où se délecte l'espièglerie des juges. Enfin les jeux scéniques ont leur tour : trois troupes dramatiques se forment et représentent tour à tour une charade en action. Les femmes de la maison, du fond de la salle, considèrent attentivement ces spectacles, qui leur semblent aussi étranges qu'admirables, et dans une «cène où M. Tôpffer, chirurgien dentiste, armé d'une paire de pincettes et d'un manche de pelle, arrache au major une dent grosse comme sa tabatière, elles prennent la chose au sérieux, s'approchent, compatissent, s' effrayent, et se font sans doute une idée diabolique de cette assemblée qui éclate de rire aux atroces souffrances d'un infortuné major.

La pluie a enfin cessé. Le voile des nuées se déchire et s'éparpille en lambeaux qui laissent voir dans leurs interstices les fraîches rives du lac ; puis un soleil vient caresser la croupe des monts et faire scintiller les villas et les bourgades.

Nous suivons la rive droite du lac jusqu'à un endroit nommé il Passo, où une barque nous transporte de l'autre côté de l'Adda. C'est là que nous

C0MR. MILAN, SPI-UQFN. 151

rejoignons la grande route do Splugen, qui suit la rive gauche, et dont nous nous sommes écartés à Côme.

Les bateliers nous ont indiqué une spéculation à faire au travers d'une plaine déserte où il n'y a de rivant qu'un cochon. Il paraît que ce cochon, las de la solitude comme d'autres sont las du monde et du bruit, serait charmé de renouer avec les humains. Il veut absolument être des nôtres ; nous le repoussons. Alors il se choisit pour ami intime d'Arbely demeuré en arrière, et il l'accompagne avec une constance qui méritait quelque retour d'amitié. D'Arbely rejoint, et nous travaillons en commun à dissuader ce cochon de ses projets. Par malheur, il est têtu.

Cette route du Splugen est magnifiquement établie : ponts, canaux, tout est richement construit, et de distance en distance une fontaine de marbre invite le voyageur à se désaltérer à son onde. De plus, les environs de la route pullulent d'arbrisseaux chargés de mûres. On récolte, on dessine, on admire les flaques où se répètent avec une miraculeuse fidélité et la fraîche montagne qui nous enveloppe de son ombre, et le ciel argentin qui nous recouvre.

Il faut tout le charme de ces impressions, il faut ces mûres surtout, pour nous empêcher de périr d'un jeune affreux et sans remède, car il n'y a pas une maison dans la contrée que nous parcourons. A la fin nous arrivons à Novale, petit bourg situé à l'extrémité supérieure du lac, et notre étoile veut que nous y trouvions tout ce qui peut combler notre creux et plaire à notre appétit. Aussi la fondation va son train, et il en est bien peu qui, après avoir fondé, ne fondent encore, et ne refondent par scrupule et crainte des lézardes. Ce qui aide, c'est que le pain est chaud et que les œufs sont cuits durs.

L'entretien s'anime. Harrison émet des idées tendant à exprimer l'opinion absolue qu'il a de sa propre figure. Aussitôt quelques-uns cherchent à l'engager dans le relatif, et le poussent traîtreusement à se comparer avec tels ou tels. Harrison tombe d'une jambe dans le piège, et de l'autre n'y tombe pas. Ainsi équilibré, il soutient l'assaut sans être vaincu, sans pouvoir vaincre ; d'où suit que cette discussion est encore ouverte et florissante a l'heure qu'il est.

Mais au plus fort de la discussion, voici bien une autre fête. La chaise de Harrison fléchit les deux jarrets de devant, et l'orateur tombe parterre... Harrison, toujours discutant, se relève et veut restaurer les deux jarrets de sa chaise, lorsqu'il s'aperçoit que son propre jarret a souffert tout autant que ceux de la chaise. Alors on remarque qu'au voyage passé, Harrison eut déjà mal au jarret par suite d'une contusion; voici qu'à ce voyage encore il a mal au jarret par suite d'une contusion aussi. Il s'agit donc de savoir si l'on ne doit pas conclure logiquement que Harrison jouit au jarret d'une maladie héréditaire et chronique. Harrison combat cette opinion, que d'autres soutiennent infiniment, et il s'ensuit

une discussion qui est encore ouverte et florissante à l'heure qu'il est.

Il s'agit aussi de savoir si Harrison est de Londres, d'Irlande, d'Exeter ou de Guernesey. Harrison affirme bien être né à Exeter; mais, d'une part, la chancellerie de Genève l'a inscrit au passeport comme natif de Guernesey, et, d'autre part, à plusieurs reprises, des gens l'ont pris pour un Bernois, ce qui prouverait qu'il n'est pas d'Exeter. Autre discussion qui, reprise chaque jour, est encore florissante à l'heure qu'il est.

Il s'agit pareillement de savoir qui payera le rossoglio, de Harrison ou de M. Tôpffer. En vertu d'un contrat fait entre les parties avant le départ, il est convenu que Harrison porte, et que M. Tôpffer paye. Harrison porte bien; mais, d'autre part, M. Tôpffer ne boit pas, soit parce que Harrison a tout bu, soit parce que M. Tôpffer, qui est à l'arrière-garde, ne saurait atteindre à son rossoglio, qui marche à l'avantgarde. Discussion-procès qui est encore pendante et florissante à l'heure qu'il est.

Enfin il s'agit de savoir si Harrison est bien fondé à s'abstenir systématiquement de toute spéculation abréviatoire ; et subsidiairement si, dans son propre système, il n'est pas inconséquent lorsqu'il fait secrètement de petites spéculations furtives qui semblent infirmer ses principes et jeter du doute sur ses convictions. C'est encore là une discussion qui, ainsi que d'autres discussions accessoires, pend et fleurit encore à l'heure qu'il est.

Rien n'altère comme une discussion, surtout si l'on marche ferme sous un soleil ardent. Aussi, voyant sur un écriteau Birrone de Chiavenna, nous entrons pour nous rafraîchir... Pas de mousse, mais une amertume auprès de laquelle le vermouth est de l'eau sucrée. Grande est donc notre surprise en apprenant que cette décoction de rhubarbe est fort estimée dans le pays.

Nous arrivons h Chiavenne, long bourg situé au pied du Splugen. Ici nous manquons le chemin, et au bout d'un quart d'heure de fausse route, il nous faut retraverser tout Chiavenne, long bourg situé au pied du Splugen. Au bout d'un quart d'heure de bonne route, on nous avertit qu'il faut retourner à Chiavenne, long bourg situé au pied du Splugen, pour y faire viser notre passeport. Nous aimons mieux y envoyer chercher le visa par un exprès, que nous attendons sous la treille d'une guinguette. Des messieurs qui sont là ne manquent pas de prendre Harrison pour un Allemand de Berne.

Il y a à Chiavenne, comme aux environs de Lugano, des caves naturelles d'une fraîcheur extraordinaire, où le vin acquiert, dit-on, des qualités précieuses. Ces caves sont formées par d'immenses rocs éboulés qui laissent entre eux des cavités dont les Chiavennais maçonnent l'ouverture en y ménageant une porte. Notre treille est sur le seuil d'un de ces antres de Bacchus.

MILAT», OOMW, frPT.UGFN. 153

Au delà de Cbiavenne on atteint la région des châtaigniers. La contrée est délicieuse, sauvage et italienne à la fois, présentant le contraste de roches fauves et d'une végétation sombre et colorée. C'est, d'après la Via Mala. la plus belle partie du pacage, Fans compter des mendiants dont les guenilles sont admirables de forme et de couleur. l'omme la route zigzague, il y a matière à de nombreuses spéculations. Harrison s'abstient, et le major aussi, aux fins de pouvoir continuer avec Harrison une discussion qui a déjà deux lieues de long. D'autre part, M. Tôpffer se démoralise, et, chose honteuse, organise dans toute l'arrièregarde une démoralisation effrénée. A l'exemple du chef, ils haltent partout, et partout se laissent choir sur les gazons; enfin le gazon manque heureusement, et la pluie arrive qui chasse ces traînards sur Campo Dolcino, où l'avant garde est arrivée depuis deux heures.

Nous avons marché aujourd'hui dix heures avec le sac sur le dos ; aussi le souper se faisant attendre, chacun tombe de sommeil et dort là où il est tombé, jusqu'à ce que la soupe chasse tous ces dormeurs autour de la table. Tout est mouton, l'entrée, le rôti et l'entremets.

(Etuatorjumc et ©uinjume Journées.

Notre hôtesse est méticuleuse, timorée, pleine d'angoisses. Elle ne peut assez se persuader que vingt-quatre personnes, à trois francs par tête, donnent soixante-douze francs. Un morceau de craie à la main, elle erre de table en table, additionnant, supputant, convaincue à la fin, et cependant en peine encore. Elle tient les soixante-douze francs, et elle voudrait aussi nous retenir pour otages. Cette dame pour peu que son hôtel soit fréquenté, mourra ieune; heureusement qu'elle est âgée déjà.

Il ne pleut pas, mais c'est tout comme : un brouillard épais nou3 enveloppe et nous mouille. A quelque distance de Campo Dolcino, nous apercevons au-dessus de nos têtes des ouvriers qui travaillent à la route. L'un d'eux se détache des autres, et vient nous prévenir qu'il n'y a pas moyen de passer sans danger de mort; en même temps il nous indique un sentier qui rejoint la route plus haut. Nous nous y engageons.

Ce sentier n'est d'abord qu'une rampe tellement rapide, que si, à la vérité, on peut y monter, grâce à la nature du terrain, il serait dangereux de la redescendre ; au delà il est moins ardu et mieux tracé, et M. Tôpffer commence à se rassurer, lorsque, à la vue d'un pas qu'il faut absolument franchir, il s'arrête en proie à une émotion dont il est peu le maître. Ce pas consiste en un bout de sentier en corniche, large de quatre semelles, incliné sur un précipice à pic et appuyé contre un rocher qui surplombe. Danger en avant, danger en arrière, il n'y a pas à reculer. Alors David le

majordome et Bryan l'oiseleur, gens de pied sûr et de terre ferme, passent tous les sacs de l'autre côté et en vie.

M. Tôpffer a éprouvé dans ses voyages des inquiétudes plus longues, mais jamais d'aussi vives ; heureusement, et les longues et les vives sont fort rares, sans quoi il faudrait bien vite quitter le métier. Après ce terrible moment, voulant à tout prix ramener son monde sur la route, il guide dans un couloir qui y aboutit, à sept pieds de hauteur près. Le saut est un peu fort pour un homme de poids. Toutefois l'homme de poids s'en tire avec l'aide d'un naturel qui lui apprend ce qu'il sait déjà bien : Voi siete grande, grosso et grasso!

C'est dommage que le danger soit chose au fond si dangereuse, sans quoi on s'y jetterait rien que pour éprouver cette joie puissante, ce reconnaissant élan du cœur qui accompagne la délivrance. Il est peu de sentiments plus forts, plus doux, sans compter que cette habituelle sécurité, dont nous jouissons sans y prendre garde, devient après ces alarmes, un bien charmant et inestimable, un breuvrage dont la douceur enchante sans enivrer.

Dans ce point de vue, cette large route du Splugen, paraît à M. Tôpffer admirablement conçue, et il se sent des tendresses pour l'empereur d'Autriche, qui a voulu que, toute large qu'elle est, il y eût partout barrières et bouteroues. De plus, on y voyage trois quarts d'heure environ, et aux plus mauvais endroits, dans des galeries tutélaires, non point percées dans le roc, mais tout entières construites de main d'homme avec une riche et prévoyante solidité. Au delà on trouve une maison de refuge où il n'y a que de l'eau de cerise et du pain; c'est bien quelque chose : nous mettons à profit ces ressources.

De refuge en refuge, et au travers du brouillard, nous arrivons au sommet, où l'on trouve le dernier hameau lombard, composé de deux ou trois auberges et d'une grande maison réservée aux employés du gouvernement. Avant toute chose nous déjeunons. Les tasses manquent pour un aussi grand nombre de convives ; mais à la place viennent bols, saladiers, cuves, et nous nous accomodons fort d'un système qui approprie la capacité des ustensiles à la capacité de nos estomacs. Pendant le repas, la salle s'emplit des employés qui viennent jouir du spectacle. Ils sont tous barbus et chevelus comme le roi Alboin. Parmi eux est le commissaire, par qui M. Tôpffer est averti qu'il ait à se rendre après déjeuner, avec toute sa troupe, au commissariat, pour y être fait un exact inventaire de nos personnes.

Nous nous conformons à ces ordres. On nous fait mettre en ligne comme des conscrits, et le commissaire procède lui-même à un appel détaillé et personnel; après quoi, s'adressant à M. Tôpffer : « Voici, monsieur, un nom, Azanta, qui n'est représenté par personne, et voici un jeune homme, A. de Rosenberg, qui n'est représenté sur votre passeport

MILAN, COME, SPLUOKN. 155

par aucun nom. » M. Tôpffer regarde : « Rien n'est plu9 vrai ; » seulement, il ne s'en était pas aperçu. « Vous voyez, ajoute le commissaire, que vous n'êtes pas en règle, et que je ne puis vous laisser passer outre. — Mais ma parole... — Ne me fait absolument rien. Il me faut une garantie légale, ou bien je puis croire que vous avez ramené à Milan un petit Lombard, Azanta, auquel vous avez substitué un autre petit Lombard, celui que vous appelez Rosenberg, en fraudant nos lois qui défendent que les sujets de Sa Majesté soient élevés hors du pays. — Rien n'est plus juste, répond M. Tôpffer, et je voudrais de tout mon cœur étayer ma parole de toutes sortes de garanties légales, mais on n'en trouve point sur cette diable de moutagne. »

Pendant trois quarts d'heure le débat en reste là, et nos conscrits, toujours en ligne et en blouse aussi, sont glacés de froid. A la fin, M. Tôpffer a l'idée de présenter comme garantie légale une lettre que de Rosenberg a reçue de ses parents, à Milan; et après bien des pourparlers que le commissaire prolonge à dessein pour éprouver notre bonne foi, il consent a se contenter de cette pièce, qui demeure entre ses mains. « Pour le reste, dit-il, je le ferai vérider par notre police. »

Ainsi nous pouvons passer outre; mais de cette aventure il ressort deux choses : l'une, que si l'on veut faire des étourderies, il faut que ce soit partout ailleurs qu'en matière de passeport, surtout pour aller en Autriche : l'autre, c'est que si l'étourderie a eu lieu, il faut se garder par-dessus tout de vouloir en esquiver les conséquences par le moindre mensonge, par la plus petite eiplicatton frauduleuse. Au bout d'une heure, ou même avant, si vous êtes demeuré dans l'exacte vérité, votre bonne foi sera reconnue et l'on vous laissera passer. Si au contraire vous vous embarrassez dans nuelque innocent mensonge, quelque inotïensif que vous soyez au fond, au bout d'une heure vous aurez déjà soulevé des soupçons, et au bout de trois jours vous serez peut-être encore entre les mains du commissaire et des carabiniers.

Dans la crainte qu'il ne survienne quelques scrupule3 au commissaire, nous nous hâtons de partir, et nous ne tardons pas à passer la frontière. Dès lors, le rôle de notre passeport est fini. Adieu! visa, commissaires, et toutes ces abominables inventions. Nous n'avons plus qu'à ne tuer personne, qu'à ne voler personne, et nul ne se fera souci de nous. On ne retrouve pas ses avantages sans plaisir.

Sur ce revers, la route zigzague aussi, nous la quittons pour nous engager dans une spéculation où le sentier va droit au fait sans tant d'ambages. Le voyageur Harrison, à cause de son système, suit tous les contours de la chaussée. C'est fort bien; mais vers le bas, il avise un petit bout de spéculation si doux, si plein, si avantageux, qu'il cède à la tentation et s'y engage. C'est fort mal, son système en soufire. Du reste, le temps s'est élevé, la température est délicieuse, et nous arrivons en

moins de déni heures au Splugen, au bas de la montagne. Ici nous rejoignons notre route de l'an passé. Pour porter nos sacs et un éclopé, M. Tôpfler loue un char. Le cocher de ce char part sans veste, sans chapeau, et il guide sans rêne un cheval borgne. Toutefois il n'y a rien à craindre, c'est la façon du pays de s'en fier au cheval. La bête intelligente, qui connaît la route, ne s'effraye jamais, se détourne toute seule, retient sans avertissement et s'arrête au moindre signe.

Frambroises, ambresailles, fraises! c'est ici le coin. La pension broute. Ambresailles, c'est le mot savoyard, je crois, pour désigner les myrtilles. Ainsi recueilli entre les granits et sous l'ombre des forêts, ce petit fruit fait un plaisir merveilleux.

A Andeer, il se trouve que nous avons fait neuf lieues : c'est une bonne journée, mais il n'est que cinq heures. On décide donc de pousser jusqu'à Tusis, et, sans perdre de temps, nous nous enfonçons dans les gorges de la Via Mala. Nous avons décrit ce magnifique passage dans la relation de l'an passé ; ainsi nous ncus bornons à illustrer notre description de deux nouveaux croquis. L'un d'eux représente la sortie de la Via Mala, et le château de Rhétus sur le rocher à droite.

De Tusis à Reichenau, c'est encore notre route de Tan passé. Reichenau est un endroit très célèbre, d'abord parce que Louis-Philippe y a été maître d'école, ensuite parce que nous y faisons un déjeuner qui est mis d'une commune voix au-dessus de tous les déjeuners passés et présents. Tout par tonnes et par charretées. Des gens qui lisent dans nos yeux nos moindres et nos plus gros désirs. Un hôte qui veille à la diligence et à la perfection du service. Et le tout à un franc par tête.

Nous parlons souvent de déjeuners et de dîners, c'est peu récréatif pour le lecteur; mais dans nos voyages, et dans chaque journée de nos voyages, ces deux choses occupent, sans aucun doute, la plus importante place. Comment pourrions -nous, sans mentir à l'histoire, n'en faire aucune mention? Comment pourrions-nous aussi, sans une noire ingratitude, passer sous silence ce déjeuner magnifique et presque gratuit, ces noces de Gamache où nous nous régalâmes à l'égal de Sancho?

A Reichenau nous quittons notre route de l'an passé pour nous engager dans la haute vallée de Dissentis ; c'est que de la vallée du Rhin nous pouvons passer dans celle de la Reuss, pour de là gagner, par la Furca et le Grimsel, la vallée de l'Aar. Un petit chariot grison, approprié aux difficultés de cette route de traverse, porte nos sacs et Robert Grey, voyageur éminemment sujet aux ampoules.

Le pays où nous entrons est agreste, pastoral, peu connu, et à peine fréquenté par quelques touristes; aussi y trouvons-nous ce charme de solitude et de liberté qui est tout particulièrement notre affaire. On se disperse, on marche à l'aventure, on va à la découverte, on spécule plus ou moins heureusement, et une marche de cinq lieues ressemble à une

MILAN, COME, SPLUGHN. 157

courte promenade. A mi-chemin, on rencontre, au milieu d'un bois, une pptif> maisonnette à enseigne, où tout est propre, où le vin est excellent, le pain savoureux. La maîtresse, bonne vieille, s'intéresse aux ampoules de Grey, les panse elle-même, et nous donne une provision de l'onguent dont elle les oint. Nous restons peu de temps dans cet endroit, mais assez pour ne l'oublier pas; car, outre qu'il est délicieux d'ombrage et de calme, les soins presque maternels de cette bonne femme sont un trait d'hospitalité patriarcale dont le cœur garde mémoire.

Plus loin, halte auprès d'une chapelle, en compagnie d'un naturel qui porte sur son do=; une charge de beurre. C'est fort bien. Mais le beurre réchauffé parle dos du naturel, découle tout naturellement le long de la veste, d'où il cascade sur les mollets. Le bonhomme ne paraît pas attacher d'importance à ces incongruités, qui néanmoins rendent son commerce peu sûr.

De cette chapelle, on redescend, au travers d'une campagne fertile et boisée, sur Hanz, le lieu de la couchée et du souper aussi, qui est misérable, coriace et cher. Le pain même ne nous est livré que par toutes petites rations. C'est la raison Seeli et Compagnie qui nous régale ainsi.

Seizième et SJix-Septicme 3ournéc0.

La journée s'ouvre par un orage. Hier, nous sommes convenus d'un prix argent de France. Voici que,*ce matin, la raison Seeli et Compagnie prétend que, dans l'espace d'une nuit , ce prix a tourné de l'argent de France à l'argent de Suisse. M. Tôpffer se fâche tout rouge; la raison Seeli et Compagnie se débat toute pâle, et crie bientôt merci. Tout n'est pas âge d'or dans ces montagnes, ou bien est-ce que la raison Seeli et Compagnie entend l'âge d'or dans le sens propre et purement métallique ?

De Hanz nous cheminons sur Trons, village où, entre autres monuments historiques, on remarque le hêtre qui abrita en 1414 le serment de la Ligue grise. Ce hêtre vénéré est entouré d'une grille; tout auprès s'élève une chapelle dont les murs sont couverts de peintures et d'inscriptions qui se rapportent aux mêmes événements. On ne parle plus ici que le romans^h, ce qui rend difficiles et quelquefois impossibles nos communications. Toutefois, nous nous hasardons à entrer chez le landamman, qui est aubergiste ; nous trouvons là deux landammans au lieu d'un, tous deux patelins, infiniment gracieux, et qui nous sourient d'une bouche si grande, si grande, que, comme le petit Chaperon Rouge, nous avons peur d'être dévore. « Noos voudrions manger. — Oui. — Sera-ce cher? — Oui. — Mais pourquoi donc? — Oui. — Donnez-nous du fromage. —

153 VOYAGES BN ZIGZAG.

Oui. — Et des omelettes. — Oui. » Et à chaque oui ce sont des hiatus de sourire à faire trembler de la chair fraîche... Les deux landammans nous apportent un fromage qui réunit toutes les puanteurs connues et inconnues, puis ils courent s'occuper d'omelettes et tenir ensemble le manche de la poêle, qu'ils secouent en souriant, à la lueur d'un grand feu. C'est infernal, mais les omelettes sont exquises. Nous demandons la note. Nous sommes plumés, mais on nous laisse notre chair.

Pendant que nous mangeons nos omelettes, une scène très intéressante appelle notre attention. C'est sur la place du village, devant l'église. On voit d'un côté quatre anciens, et en face des anciens, cent à cent cinquante pâtres debout, disposés en cercle. Cest une assemblée délibérante. Un homme, qui en est chargé d'office, offre la parole; celui qui l'accepte ôte son chapeau de dessus sa tête et sa pipe de sa bouche, puis il émet son opinion au milieu du silence et de l'immobilité de tous les autres. Malgré la rustique simplicité de ces formes, on reconnaît bientôt chez ces hommes l'habitude de la délibération et l'intelligence parfaite des règles et des convenances que réclame une discussion publique. Et ce qu'il y a de caractéristique, c'est que, à deux reprises, les rangs de l'assemblée sont rompus sans que la délibération soit le moins du monde interrompue ni troublée. La première fois, c'est un baptê-ne qui se rend à l'église; la seconde fois, c'est un troupeau de vaches qui traverse et passe outre.

Cette scène est pittoresque au plus haut degré; un peintre qui la peindrait avec tout son caractère ferait un tableau dune rare beauté. Pour tout homme, elle est un spectacle digne du plus vif et du plus sérieux intérêt.

Au delà de Trons, la pluie nous atteint et nous accompagne jusqu'à Dissentis, où nous allons loger à la maison de justice. Reçus dans une grande salle, nous y trouvons le trône du juge, une grande épée de cinq pieds, qu'il tient dans ses mains lorsqu'il rend ses arrêts, des massues a pointes, et la déesse Thé mis pendue au plafond et dorée sur tranche. Tout indique d'anciennes coutumes, des us primitifs, sans compter des cachots et des trappes, dont une s'ouvre sous le lit d'une de nos chambres à coucher. Du reste, en fait de comestibles, nous ne trouvons que du pain noir et des petits cochons, des petits cochons et du pain noir.

Bryan l'oiseleur sort de table sans être aperçu et va se blottir dans le cachot, sous la trappe. Il y attend pendant deux heures que ses cinq camarades de chambre soient couchés et sommeillants, puis il simule une scène de brigands. Trois sommeillent et le laissent faire. Deux se réveillent, qui voudraient bien avoir la grande épée pour en pourfendre le brigand, et tout finit par des rires. Mais ce jeu-là n'en est pas moins à proscrire. La peur, outre qu'elle a ses dangers, peut conseiller une résistance sérieuse et amener une catastrophe au lieu d'une plaisanterie.

MILAN, C0MK, SPLUGEN. ]59

Pendant toute la nuit le ciel se fond en eau, et au matin il est loin encore detre tout fondu. Nous apprenons que de toutes parts les ponts sont enlevés, et qu'une femme envoyée je ne sais où, pour nous chercher du pain blanc, demeure séparée de nous par un torrent furieux. Il serait difficile de se représenter un trou plus noyé, plus perdu, plus morne et désolé que ne l'est ce jour-là Dissentis. Comme il ne faut pas songer à se mettre en route, nous faisons nos dispositions pour passer la journée dans ce trou, avec du pain noir et des petits cochons.

La maison est vaste. Nous faisons chauffer une grande salle, dans laquelle se trouve une table assez longue pour nous permettre d'y adopter chacun notre place. Là, chacun dessine, met à jour son journai ou sa correspondance; puis on recommence, à quelque différence près, toute la série des jeux, qui ne sont interrompus que par l'arrivée du pain noir et des petits cochons, auxquels on adjoint du chamois, mais du chamois apprêté au sucre, ce qui est plus original qu'excellent. Après le repas, Harrison propose que l'on joue à Malet-Coliard (Colin-Maillard) ; mais il est peu compris, et l'on joue a la bête.

La pluie n'a pas cessé un instant de tomber par torrents, et nous nous couchons au bruit des grandes cataracles.

Dir-i)uttièmc et 0t*~ncm)ièmc Journées.

La journée s'ouvre par une immense soupe au riz. Après quoi, déterminés que nous sommes à ne pas finir nos jours à Dissentis, nous partons, bien que le temps soit encore abominable, et les sentiers boueux comme les Palus-Méotides.

Au bout de deux heures de boue, nous arrivons au pied de la montagne qu'il faut passer pour arriver à Andermatt, dans la vallée de la Reuss. Il y a dans cet endroit un misérable hameau, fort heureusement pour nous. En effet, les montagnards qui l'habitent, landamman en tête, viennent à nous et nous avertissent que, si nous tentons de passer la montagne, il pourra se faire que nous périssions tous sous l'avalanche. Ceci nous semble une bourde. Mais un aubergiste qui parle français confirme de tout point cette assertion ; seulement, il ajoute que dans deux ou trois heures, si le temps continue d'être doux, toutes les avalanches seront tombées, et nous pourrons alors passer sans danger. Il s'offre de nous guider lui-même, et répond de notre sûreté à tous. Nous acceptons l'offre de ce brave homme, et, pour gagner du temps, nous allons faire une buvette à son auberge.

Le moment venu, nous nous remettons en route, le temps est doux, mais des plus vilains. On rencontre des troupeaux qui redescendent, chassés qu'ils sont des hauteurs par une neige épaisse dans laquelle nous

enfonçons jusqu'aux genoux, et qui recouvre des boues noires comme l'encre, où nous enfonçons aussi. A notre gauche est le mont Badus, où sont les sources du Rhin, mais un brouillard pluvieux cache toutes les cimes. Au sommet, le vent nous accueille et souffle glacé sur nos blouses trempées. En même temps, nous découvrons le passage dangereux, et notre guide se porte en avant pour le reconnaître. Bientôt il fait des signaux, et, assis sur les débris de l'avalanche, il nous appelle à lui.

Le dire du landamman n'était rien moins qu'un conte. Le sentier passe ici le long d'un lac noir et profond et au pied d'immenses pentes qui y lancent toutes leurs neiges. Si donc vous êtes pris par une avalanche, petite ou grande, elle vous jette inévitablement dans ce lac, et tout secours devient, impossible. Trois Anglais et une Anglaise périrent ainsi il y a six ans. Nous passons sur les débris de l'avalanche qui est tombée il y a peu d'instants, et dont les restes flottent sur la surface du lac. Comme pour nous rassurer, un rayon de soleil vient en cet instant luire sur nous.

Bientôt nous sortons des neiges, et de ces hauteurs nous découvrons toute la verte vallée d'Urseren, terminée par les pentes majestueuses de la Furca. Très peu curieux de se retrouver avec son monde au milieu des neiges, M. Tôpffer renonce à escalader ces pentes majestueuses, et il décide, séance tenante, que le retour aura lieu par Altorf et Lucerne, c'est-à-dire par le fond des vallées. Sur ce, nous arrivons à Andermatt, où la pluie nous presse de nous arrêter. Des pourparlers ont lieu, mais l'hôte ne voulant pas du prix que nous proposons : « En route ! s'écrie M. Tôpffer. — Entrez, » dit l'hôte.

Il y a ici des cabinets d'histoire naturelle où Bryan l'oiseleur fait de grandes affaires. Il y a aussi la Reuss, où Sterling et le major s'en vont, à l'instar de Nausicaa, laver eux-mêmes leurs vêtements. Cette journée nous a boues de la tête aux pieds ; nos bas sont noyés, nos souliers sont en bouillie. En pareil cas, se mettre au sec, pour ensuite se mettre à table, c'est jouissance vive.

Il y a neuf lieues d' Andermatt à Fluelen, d'où le bateau à vapeur part à deux heures pour Lucerne. Nous formons le projet courageux d'arriver à Fluelen à temps pour pouvoir aller coucher ce soir à Lucerne. Aussi, levés et équipés dès trois heures du matin, nous nous acheminons par une nuit noire sur le trou d'Uri et le pont du Diable, et au jour nous déjeunons à Wasen.

La matinée est délicieuse, et la facilité avec laquelle nous exécutons notre projet accroît l'entrain que nous mettons à l'accomplir. Le soleil nous fait quelques visites, et nous sommes émerveillés des splendeurs de cette fraîche vallée de la Reuss. A onze heures, l'avant-garde arrive à Altorf, et trois quarts d'heure après, l'arrière-garde y fait son entrée. C'est ce qui s'appelle marcher : huit lieues et demie en sept heures.

C'est l'échaffaudage du voisin qui craque, s'ébranle et vous impose le devoir de veiller, les yeux ouverts. (P. 100.)

VOY. BN ZIGZAG.

MILAN, COMF, SPLUGKN. Î63

11 paraît que nous avons bonne mine. Près d'Altorf, nous croisons trois ou quatre voitures de poste chargées d'une quinzaine de belles Anglaises avec leur père, bon milord à cheveux blancs. Toute cette société se tient debout dans les calèches ouvertes, et la face tournée veis le lac des Wadstetten, auquel ils paraissent faire leurs derniers adieux. De cette façon, ils ne nous voient point venir, mais ils nous dépassent. Un, deux; bien! trois, cinq, huit! bien encore; mais douze, quinze!... Alors le bond milord se sent pris de sympathie pour cette jeune caravane alerte et rieuse ; il salue, élève son chapeau en l'air et nous accompagne de ses meilleurs vœux. Tout aussitôt nos chapeaux répondent au sien, et les belles Anglaises en s'inclinant répondent à nos signes de civilité.

Jolie rencontre; courte, mais charmante apparition ! Il est à croire que milord, dans sa jeunesse, courut comme nous les montagne*. Peut-être aussi a-t-il dans quelque collège du continent des fils que notre vue lui rappelle. Peut-être encore est-ce un de ces excellents vieillards qui jusque la fin sympathisent avec ce jeune âge qu'ils n'ont plus et qu'ils regrettent, mais sans cesser de l'aimer et de le bénir dans autrui.

Descendus à Fluelen, nous y attendons le départ du bateau autour d'un quartier du fromage. Pendant ce temps, le ciel se couvre, la pluie commence à tomber, et nous naviguons entre deux eaux jusqu'à Lucerne. Il y a beaucoup de monde sur le bateau, et des Anglais aussi ; un vieillard entre autres, qui, comme le milord du matin, est tout iéjoui de nous voir et nous gratifie du plus amical accueil. Le capitaine (voyage de l'an passé) est toujours plus tribord et bâbord; une pipe de longueur orientale, une moustache d'algue marine, un œil qui interroge en maître le pôle nord an travers des montagnes; avec cela, galant, artiste, rond en affaires, et le meilleur homme du monde.

Lucerne, charmante ville! Nous y sommes toujours trop peu restés, c'est pour cela que nous y revenons toujours avec un vif plaisir, depuis l'an passé surtout, que nous avons log* au Cheval-Blanc, où nous sommes certains de rencontrer un accueil amical. La cour de l'auberge a son mérite aussi, on y voit deux magnifiques grands-ducs, fort drôles et voraces encore plus ; on y voit un vaste réservoir où de belles anguilles déploient en nageant toute la grâce flexible de leurs mouvements. Ce qu'on y voit encore, c'est une femme inflexible qui coupe la tête à huit canards. Plusieurs à cet aspect ont ridée que nous mangerons du canard. Ïa même femme tue douze pigeons. Selon plusieurs, c'est un demi-pigeon par tête. La même bonne femme égorge six poulets. Selon les mêmes, c'est un quart de poulet par convive. La femme alors s'arrête, et les convives s'en vont se promener remplis d'espérance et conjecturant en sus un plat d'anguille?.

Au retour on s'attable. Le scuper est exquis; m«is plusieurs attendent encore, à l'heure qu'il est, le plat d'anguilles, les six poulets, les

164 VOYAGES EN JMOZAQ.

douze pigeons, et les huit canards, dont les grands-ducs ont avalé les têtes sans nous dire où sont les corps.

Le chapeau de Grey, toujours excellent, ayant pris des formes d'un fabuleux suprême et irrémédiable; il lui est acheté ici un couvre-chef brésilien, au moyen duquel Grey se trouve replacé parmi les touristes à figure humaine. La ville de Lucerne mérite du chapeau chimère, qui deviendra probablement une des pièces les plus curieuses de son musée.

ttB €\nq bernîèrc0 Soumets*

Lever tardif. Déjeuner sans précipitation. Contraste bien senti entre notre situation civilisée d'à présent et notre vie d'avant-hier, au milieu des neiges et de3 bois, c'est là un des avantages qui sont propres aux voyages à pied.

Quand nous disons à pied, il y a pourtant hyperbole, car voici notre statistique de cette année : en tout nous avoDS fait deux cents vingt lieues; sur ces deux cent vingt lieues nous en avons marché cent vingt, le reste en bateau à vapeur, et trois journées environ de voiture ; sur ces cent vingt lieues, nous avons porté notre havresac pendant quarante-sept lieues. On peut tirer de là des moyennes qui n'ont rien que de fort ordinaire, mais qui n'empêchent pas que, parmi nos journées de marche, il y en ait eu plusieurs de dix lieues, et deux au moins de onze.

Visite aux ponts, à la cathédrale, au cimetière et au Lion, qui tient toujours boutique d'épicerie, de quincaillerie et de peinturlurerie. On voit dans cette boutique des tableaux du capitaine Tribord : ce sont des scènes grande armée, dans le genre grand génie; nous n'en achetons pas.

Vers onze heures, nous quittons Lucerne pour nous acheminer sur Berne, par l'Entlibuch et l'Emmenthal. En partant, M. Tôpffer fait emplette d'un nombre infini de gâteaux ; il les distribue à sa troupe, à tous les naturels présents, à lui aussi, et il en reste. Mais il n'en reste plus à l'heure qu'il est; les gâteaux, ce n'est pas comme les discussions.

Voulez-vous voyager paisiblement au travers d'une contrée verdoyante, boisée, semée de beaux villages, d'agrestes fermes, et où de toutes parts on voit le travail, l'abondance et le bonheur? engagez-vous dans les doux vallons de l'Eutlibuch, et passez de là dans les tendres prairies de l'Emmenthal; et partout de rustiques auberges remplies de ressources, et d'une propreté dont les plus riches hôtels des villes ne donnent pas l'idée. Que ceux de mes compatriotes qui s'en vont en famille visiter Lucerne et le3 cantons environnants choisissent cette route, il leur semblera qu'ils se promènent dans le parc d'un de leurs amis, et, dans les hôtels, ils ne se croiront point à l'auberge. Près d'Entlibuch, il y a une spéculation que je leur recommande : on y gagne plus d'une heure sur les voitures.

MILAN, COMB, SPLCQKN. 165

Nous allons coucher à Schumpfen. Ici, bien que le prix soit fixe et limité, le souper est illimité et indéfini. A chaque instant nous croyons que c'est la fin, et à chaque instant le service recommence tout de nouveau. C'est la première fois qu'il nous arrive de crier : « Ho'à! arrêtez! » Nous croisons, pour nous aller coucher, de nouveaux soupers qui arrivent. Quel dommage que sur les hautes montagnes on ne croise pas de temps en temps des soupers qui défilent!

Point d'aventures sur la roule de Berne, rien d'extraordinaire ni de nouveau, mais une marche délicieuse, entremêlée de haltes et d'omelettes.

De bonne heure nous arrivons à Berne, où nous mettons les moments à profit. Sur l'esplanade, M. Tô;>tler est abordé par un Anglais dans lequel il reconnaît aussitôt un ancien élève. « Et vous voyagez? — Pas du tout : j'habite Berne avec mon épouse. — Avec votre épouse! — Oui, et mes trois enfants. » Et M. Tôpffer n'en revient pas de voir un de ses élèves qui a une épouse et trois enfants.

En partant, visite aux ours; c'est trop juste. Il y a beaucoup de troupes sur pied. On nous dit que c'est à cause des affaires de Zurich; mais nous ne savons pas encore ce que c'est que le? n flaires de Zurich.

A la Neuneck, une petite femme joufflue, sans âge, nous sert quelques fruits mal mûrs; elle aurait bien envie, et nous aussi, de nous servir quelques poulets bien cuits, mais la bourse commune ne le veut pas. Dès le commencement du voyage, les Marcots lui ont gâté le caractère, et elle n'est plus qu'une vieille avare qui, pour expier un jour de dépense, veut lésiner tout le reste de sa vie. Cependant, pour vingt-quatre jours, nous aurons dépensé cent cinquante et un francs par tête : ce n'est pas exhorbitant.

Au delà de la Neuneck, une chaise de poste nous dépasse, où est «assise une dame énorme ployée dans une robe de satin bleu. A côté d'elle est son mari, ployé dans un linceul d'incomparable ennui. Selon l'un de nous, ce doit être la reine de Hongrie. Le bruit s'en répand; on court, on rattrape pour la voir et pour la revoir. De cette façon, nous marchons en poste du côté de Fribourg, où nous arrivons vers quatre heures. Mais notre plus cher espoir est déçu ; ce soir on se confesse et les orgues ne joueront pas. Une fiche de consolation, c'est que M. Tôpffer offre à ses camarades une collation de glaces et de gâteaux, dont la promesse remonte à ce jour où, après avoir sorti heureusement son monde d'un dangereux passage, il se trouva si content qu'il aurait offert une collation à tout l'univers.

De Fribourg à Vevey, voiture : c'est notre usage invariable. Déjeuner à Bulle chez le père Magnin; c'est notre usage aussi, qui variera, car pour la seconde fois nous y avons faim. D'ailleurs le père Magnin ne se montre plus, et la mère Magnin a l'air aussi linceul que le roi de Hongrie.

16G VOYAGES EN ZIQZAO.

Tout le long de la route nous voyons les préparatifs des danses champêtres : des planchers dans les vergers, des clarinettes qui se rendent au village voisin en compagnie de la grosse basse, des charretées de paysans et de jeunes filles en habits de fête. C'est à cause de la Bènichon. La Bènichon, ce sont trois jours de gala, les seuls de toute l'année où il soit permis de danser sans permission dans tout le canton de Fribourg.

Nous arrivons à Vevey assez tôt pour assister à un splendide coucher du soleil. Cieux, montagnes, tout se dore : et le calme de l'air, la paix du soir, le charme du repos, font de cette scène comme le beau couchant du joli voyage dont l'aurore fut si pluvieuse.

Après souper, notre camarade A. Prover offre un punch première qualité à la caravane, qui y noie le mieux du monde tous les soucis qu'elle n'a pas.

Il ne nous reste plus qu'à laisser faire le Léman, qui nous porte dans nos foyers, où nous arrivons en proie à toutes les horreurs de la faim. C'est la faute, non pas de M. Tôpûer, qui s'y est pris dès Lausanne pour retenir des vivres, mais du restaurateur du Léman, qui s'y est pris dès Lausanne aussi pour nous jouer en les donnant à d'autres. « Cela va être prêt, » répondit-il à nos demandes, jusqu'à ce qu'à la hauteur de Nyon il ôte son masque pour dire : « Je n'ai plus rien à vous donner; » ce qui n'est pas même vrai. Il parle anglais, ce restaurateur. Il sert admirablement les familles anglaises. Il sert très bien aussi certaines personnes choisies; mais on devrait rencontrer sur les bateaux à vapeur des restaurateurs qui servissent chacun pour son argent, puisque enfin chacun, et un écolier surtout, est exposé à avoir faim.

Arrivés dans nos foyers, nous déposons nos sacs et nos blouses, pour les ceprendie, s'il plaît à Dieu, l'an qui vient.

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Ce printemps, le ciel était si frais, la verdure si engageante, que, contrairement à nos habitudes, nous fîmes autour de notre lac une petite excursion d'extra. Gardez-vous, pères de famille, de faire des excursions d'extra, et, bien plutôt, continuez de tourner invariablement dans le cercle savaient ordonné des habitudes acquises. Au lieu d'éprouver de cette excursion-]à quelque rassasiement, nous en revînmes atïamés d'expéditions, et plus grandes, et plus lointaines, et plus mémorables; plusieurs se sentaient des démangeaisons touristiques à s'en gratter toute la jourDée; d'autres éprouvaient comme une sorte de bercement séducteur, signifiant lagunes et gondoles ; Mentor lui-même, au lieu de dire à Télémaque : « Le naufrage et la mort sont moins funestes que le café Florian et les guitares de la place Saint-Marc, » consultait des itinéraires, s'achetait des cartes, ei cherchait a s'enseigner à lui-même au travers de quels monts et de quels vaux on peut acheminer aussi directement que possible une vingtaine de Télémaques sur les délices du café Florian.

La chose, du reste, n'était pas facile. En erïet, aller à Venise par le Simplon et en revenir par le Splugen, c'était se condamner à parcourir deux fois dans toute sa longueur cette plaine lombarde qui sépare les murs de Bergame des lagunes de l'Adriatique ; et, d'autre part, commencer par mettre derrière soi une grande partie de la Suisse, pour de là entrer dans la Valteline, escalader le Stelvio, et descendre à Venise par les pentes du Tyrol, la vallée de l'Adige et les gorges de la Brenta, c'était s'engager dans une entreprise colossale pour nos jambes, colossale pour nos modiques vacances, colossale surtout pour une bourse commune, ladre et récalcitrante. C'est pourtant à ce dernier parti que M. Tôpffer s'arrêta. Le voyage à Venise fut résolu, l'itinéraire fixé, la bourse commune mise à la raison, et, en attendant le grand jour du départ, les démangeaisons, les bercements, les rêves dorés, les ardeurs impatientes venaient marier leur charme aux douceurs chaque jour plus amères de l'étuds. Toutefois, en face d'une entreprise aussi aventureuse, M. Tôpffer avait ses rêves aussi, pas toujours dorés, et il s'excitait à trouver sage et prudent un projet que le moindre accident survenu en xoute aurait fait juger irréfléchi et ténié-

raire. Mais quel est le jour, quelle est l'heure de sa vie ou un instituteur ne court pas cette chance-là, et plus que cette chance-là? S'il répond des membres et des vies de ses élèves, il répond aussi de leurs habitudes, de leurs principes, de leur moralité; fit s'il faut pourtant sous peine de n'accomplir pas sa tâche, qu'il risque pour eux le contact des livres, du monde, du siècle et de son atmosphère malsaine, comment ne risquerait-il pas pour eux avec bien moins d'inquiétude l'approche des glaces, le voisinage des précipices, le danger des intempéries, la maladresse des cochers, ou encore la chance d'être lancé bouilli aux nuagas, multipliée par les trois cent cinquante tubes bouilleurs d'une machine à basse ou à haute pression? N'importe.

Au surplus, qu'on ne s'abuse pas sur le danger de ces excursions, et surtout que des craintes exagérées n'aillent pas détourner qui que ce soit de procurer à ses enfants ou à ses élèves un genre de plaisir, ou, pour mieux dire encore, un genre d'exercice si précieux et pour leur corps et pour leur esprit. Sans doute, pour qui n'a pas encore l'expérience de ces expéditions, il ne faut pas débuter par un voyage à Venise, et nous-mêmes nous ne confierions pas sans une défiante sollicitude vingt têtes légères à un sousmaître novice, sous le prétexte qu'il faut à ces jeunes voyageurs un chef jeune aussi, fort libre de toute chaîne et exempt de toute infirmité. Avant de nous lancer, et par exception encore, dans des contrées relativement si lointaines, nous nous sommes essayés par vingt, par trente fois, sur de pins courtes distances ; mais c'est pourtant par des degrés bien vite franchis que nous sommes arrivés dès longtemps à nous mettre en campagne sans éprouver aucune des appréhensions et des craintes que l'on pourrait supposer. Ici, comme dans les autres circonstances de la vie, cette pensée : « A la garde de Dieu! » fait la sécurité de l'esprit et le courage du cœur; elle inspire je ne sais quelle pacifique confiance qui est déjà à elle seule une cause de s'y bien prendre, parce qu'elle est un tempérament contre l'inquiétude qui rend gauche, ou contre la présomption qui rend téméraire.

Il n'y a qu'une ombre à ce tableau, et, cette ombre, chaque année elle en recouvre un peu davantage la lumière jadis si resplendissante et si pure. La barbe de Mentor s'allonge, elle blanchit; il entrevoit avec une sorte de surprise, qui est elle-même surprenante chez un homme si expérimenté et si sage, que ces charmants plaisirs auront un jour et un déclin et un terme; que, bien avant que le cœur soit rassasié d'émotions et de joies, le corps, devenu infirme et morose, refusera de lui servir de camarade officieux et dévoué; que les souvenirs eux-mêmes, devenus importuns, jetteront sur le soir des ans comme un crêpe de tristesse. « Des voitures, dites-vous, des calèches mollement suspendues éloigneront ce funeste moment... » Hélas! autant vaut dire au vieillard qui perd ses dents, la vue, l'ouïe : « Un râteiier, des besicles, le cornet, et tu seras jeune, et que

temanquera-t-il? » Non, arrière ces mensonges! et, bien plutôt, sachons prévoir d'avance, pour les accepter ensuite de bonne grâce, l'automne au sortir de l'été, et l'hiver au sortir de l'automne. Voilà pourquoi, cher lecteur, nous traçons et nous retraçons ces lignes d'ingrate prévision, afin d'j contracter l'accoutumance anticipée de ce déclin déjà commencé, et de ce terme déjà entrevu. Ainsi parla Mentor, et le jeune Télémaque n'y comprit rien du tout.

Mais il est temps de nous mettre en route. Ce sont ici trente-six journées, lecteur, qui s'ouvrent devant vous, et non plus vingt-quatre, vingt-cinq. C'est beaucoup, c'est trop; mais s'il est bien vrai que nous n'avons pas le temps d'être bref, nous n'aurons guère davantage celui d'être long. A l'œuvre donc! Et vous, mes chers compagnons de voyage, entourez-moi, venez en aide à ma mémoire, dans la crainte que je n'aille omettre quelqu'une des grandes choses que nous avons faites!

C'est le mardi 11 août que nous nous embarquons sur î Aigle, par peur des tubes bouilleurs de l'IIelvêtie. Nous ne ferons pas, comme Homère, le catalogue des navires; mais, s'il vous plaît, un petit catalogue des personnes.

Cette toute bonne grosse dame, toute reluisante de santé et d'embonpoint, que M. Topffer porte évanouie sur le pont, c'est la bourse commune. Bons traitements, propos moelleux, séduisants tableaux de joie et d'allégresse, rien ne peut adoucir son humeur ni charmer ses appréhensions; toujours elle semble dire avec dom Pourceau :

Quant à moi, qui ne suis bon qu'à manger, Ma mort est certaine.

L'autre dame, c'est M"' T... Dans les délibérations, M"" T... est toujours pour une gondole de plus, pour un repas d'extra, pour un plaisir en sus. La bourse commune ne l'aime pas.

Vient ensuite M. André, l'ami commun du maître et de ses disciples. Il se propose de tâter d'une de ces excursions pédestres, pour savoir au juste quel en est bien le goût; et il n'aura pas tenu à lui que ce goût ne soit excellent, tout au moins pour ses camarades. Eq effet, M. André a le propos aimable, l'allure gaie, l'entrain à commandement, sans compter dans son arrière-poche d'amusantes drôleries, souveraines pour charmer les tristesses d'un jour pluvieux. Il vit bien avec son sac, moins bien avec son bâton, et l'on s'afflige à Dezenzano de les voir se quitter pour toujours sans larmes de part ni d'autre. M. André régale souvent la troupe, il lui offre le café après dîner ; c'est pourquoi la bourse commune aurait du penchant pour lui, qui ne peut pas la souffrir. .

Plus loin, ces deux touristes, l'un haut de taille, l'autre qui ne voyage jamais à l'œil nu, ce sont deux anciens élèves qui ont rejoint : P. Dussant,

170 VOYAGES EN ZIGZ1G.

déjà décrit, et. A. Vernon, d'Alais, près d'Anauze. De ce dernier, on jurerait à l'entendre parler de sa rille natale, que c'est un Genevois parlant de Genève, tant il lui trouve de charmes et de beautés incomprises. Par malheur, il lui échappe une téméraire sortie contre nos fruits, qui sont acides, et contre nos huiles, qui ne sont pas d'olives. Voilà la guerre, et de l'huile sur le feu. Relancé de toutes parts, Vernon torque, rétorque, tient tête à tous et à chacun, et c'est beaucoup s'il lui reste du temps pour manger, du temps pour s'évanouir, du temps pour noter ses impressions sur un carnet, du temps pour faire remettre un verre à ses lunettes, et du temps pour déchiffrer ensuite toutes les inscriptions qui se présentent. Elastique, vif, prompt, il se tire pourtant de tout et de quelque chose encore, se réservant, pour partie faible, d'oublier le nom des endroits où il passe, et d'estropier en revanche celui des lieux où il séjourne. Seul de la troupe, Vernon jouit d'un imperméable, ou plutôt toute la troupe jouit de l'imperméable de Vernon..

On y enveloppe tout ce qui a froid, on y ploie tout ce qui est malingre, on en revêt tout ce qui ne peut pas entrer dans le manteau de M™ T... moins imperméable sans doute, mais banal aussi comme tout ce qui appartient à chacun d'entre nous. La vie de voyage, les intérêts de l'ambulante colonie le veulent ainsi, et ce n'est pas ce qu'ils veulent de moins bon. L'excellent Robinson, tout seul dans son île, ne pouvait qu'apprendre à se tirer d' affaires par lui-même; plus heureuse encore, une caravane d'enfants jetée au milieu de contrées étrangères, loin de toutes les commodités, de tous les secours et de toutes les ressources de la maison paternelle ou du toit de la pension, ne peut qu'apprendre le charmant secret de se tirer d'affaire les uns par les autres, et que se former à cette générosité secourable et franche qui n'est pas extraordinairement commune, mais qui est en revanche si aimable et si digne d'estime, quelle marche la toute première après le grave cortège des vertus. ... Ja retourne à mes moutons.

Voici venir justement l'agneau du troupeau, un petit touristicule de onze ans, sorte d'eufant de troupe qui rencontre son grand frère dans chacun des soldats du régiment ; il s'appelle Léonidas; on lui fait passer de fameuses Thermopyles. Tantôt il joue et sautille à l'avant-garde, tantôt il s'attarde, et alors quelque grand frère le soulage de son sac ; plus souvent il éclate de rire, ou bien s'endort assis, debout, couché, en zigzag ou en quinconce.

Tout est aux écoliers matelas ou couchette

Du reste, Léonidas poursuit les papillons, guette les sauterelles, agace les grenouilles, fait des ricochets dans les flaques, et c'est ainsi qu'il observe les mœurs et les institutions toutes les fois qu'il ne dort pas.

Edouard, les deux frères Auguste et Adolphe, Murray, Sorbières,

YOTAQTÏ > VENISE.

Polclti. Constantin, Gustave, d'Arbely, M. Tôpffer, forment une phalange de vieux troupiers, déjà connus par nos précédentes relations. Edouard et Poletti, il n'y a pas longtemps encore conscrits harassés et boiteux, sont devenus des marcheurs de la vieille garde; l»s frères Auguste et Adolphe, d'Arbely, Gustave, Constantin, Sorbières, de tout temps vieille garde, soutiennent l'honneur du corps ; ce dernier, sujet à semer en route ses hardes et les fourniments, n'y sème que son chapeau. Enfin, M. Tôpffer. vétéran, payeur, drapeau, aumônier, frater, général et empereur, le tout en petite tenue : blouse grise et lunettes noires. A Venise seulement, des sous-pieds pour marquer sa dignité, et un chapeau blanc comme les meuniers pour se couvrir la têt«.

Mowbray, insectologue de la troupe, qui soulève toutes les pierres, et dérange tous les soliveaux. En quelque endroit qu'il marche ou qu'il se repose, dix, vingt pourvoyeurs officieux l'appellent à propos d'une mouche qui vole ou d'un grillon qui fait sa promenade. De cette façon, Mowbray ne va jamais droit devant lui ; il oblique, il recule, il disparaît, reparaît, tourne en spirale ou décroît en asymptote, et l'on en est encore à savoir comment cet itinéraire-là l'a conduit à Venise, où, à peine débarqué ii s'achète une tortue. Cette tortue est si petite, si douce, si intéressante, en ceci surtout qu'elle ne mange rien, soit de tristesse, soit faute d'aliments convenables, que chacnn s'en mêle, la caresse, s'informe de sa santé, et prétend qu'à table, comme dans les haltes, on la laisse errer en toute liberté sur la nappe ou sur le gazon. On découvre un beau jour qu'elle boit, puis qu'elle se baigne, puis qu'elle mange, mais seulement des aliments qui flottent dans l'eau. Grande joie. Aujourd'hui cette tortue est en pension chez M. Tôpffer, instituteur à Genève, où elle jouit d'un air ealubre, d'une nourriture saine et abondante, et d'eau à discrétion.

Simond Michel et Simond Marc, qui voyagent pour la première fois avec nous, et qui s'en tirent des mieux. Seul de la troupe, Michel jouit d'uu paletot de route dit quinze francs sans la doublure, qui lui donne l'air d'un fashionable agrégé. Ce paletot, qui était né pour la vie civile, ainsi soumis aux vicissitudes de la vie nomade, passe par toutes les nuances successives d'une décoloration pâlissante et bigarrée, et de baie devient pie ; mais, tant la forme l'emporte sur la couleur, il conserve, grâce au style de sa coupe, un air de distinction, et conquiert des hommages jusque dans son arrière-vieillesse. Simond Michel note, écrit, contemple et procède par grands pas, tandis que Simond Marc procède par pas inégaux et discrets, regarde son chemin, blanchit au soleil, et se sent des faims à ronger sacs et courroies.

Albin, touriste silencieux; excepté lorsqu'il latinise, avec un pas d'avant-garde, tient le centre ou ferme la marche. De Bar et Toby voltigent tantôt sur les ailes; ils sont gris de costume, blonds de cheveux, tirant sur le Scandinave clair Ils guettent les noyers, regardent aux prunes, et,

d'ordre supérieur, se contentent de soupirer en passant sous les treilles ou en coudoyant les ceps.

Enfin, David, majordome, qui soigne nos intérêts matériels, part en courrier, nous trouve des lits, des vivres, même là où il n'y en a point, s'enroue à débattre les prix avec les hôtes madrés du Tyrol et de la Lombardie. Sans lui la bourse commune serait morte à l'heure qu'il est, au lieu qu'elle n'est que plate comme une jonquille sortant d'un herbier.

Ces vingt-trois voyageurs viennent se mêler aux autres passages de t Aigle. Le ciel est souriant, le lac tranquille, l'air calme.

Tout dort... et les vents et Neptune :

n'était cette vapeur qui ne dort pas, ce piston qui bondit, cette chaudière qui menace, et certaine rivalité entre bateaux qui menace aussi.

Il y a beaucoup de monde sur Y Aigle : quelques Genevois, des Français, des Anglais, et aussi un monsieur qui lit à haute voix les saintes Ecritures, au murmure des conversations, au bruit de la manœuvre et aux éclats de rire des passagers, qui dans cet instant regardent comment on s'y prend pour hisser, d'un petit bateau dans un grand, une énorme dame effarée. C'est une opération laborieuse, pour laquelle il faut trois vigoureux gaillards qu'aucun scrupule n'empêche de saisir le ballot par le bout qui se présente, ou de roidir la tête et les deux bras contre le côté qui penche; moyennant quoi tout vient à point, et la marchandise arrive à bord sans s'en être mêlée. Ce qu'on nous hisse ainsi se trouve être une sorte d'odalisque mulâtresse, coiffée d'un long foulard pointu, chargée de bagues et colliers, et qui dit la bonne aventure. Quant au monsieur, il lit toujours. Cette gratuite obstination choque les uns, fait sourire les autres, et transforme presque un acte de piété en un acte de scandale.

Rolles, Morges, Ouchy nous envoient des cargaisons de passagers. Soumis que nous sommes, pour des considérations financières, à une diète absolue sur le bateau, nous n'avons rien de mieux à faire que de contempler philosophiquement ces coques flottantes surchargées de gens silencieux et préoccupés, que mènent du bout de la rame deux manants distraits. De tout loin, ces manants agacent de leurs joyeusetés les nautonniers de V Aigle, tandis que, de tout près, ils manquent la corde, qui attrape un bourgeois, effraye une nourrice et jette bas trois valises. On frémit dans la coque, et l'on s'y empresse ardemment de faire place aux victimes, qui doivent regagner la rive. Alors V Aigle reprend son vol; la coque, surprise sur le sillage du bateau, danse comme en pleine tempête, et les manants crient à l'envi. C'est que tout à coup il leur revient à

l'esprit une kyrielle de commissions qu'ils ont oublié de faire. « Ohé!

la clef de la malle a resté chez Ramuz ; manque pas de la réclamer. — Tu

poses les raisins chez Paschoud, le panier est à Jean-Marc, et le linge â la Louise ! — Ohé ! ohé ! dis à Pierre qu'ils ne voulont pas garder sa jument : elle a la morve! A Joseph, qu'ils ne pouviont pas achever la toiture faute de tuiles... Il s'en manque de deux chars!... — Ohé! ohé!... à l'Anglais, que sa valise... » Le reste, qui se perd dans les airs, servira pour l'ordinaire des jours suivants; tant et tant qu'à la fin cet Anglais saura où est sa valise, et dans quelle ville il doit se rendre pour changer de linge.

Vers trois heures, nous débarquons heureusement à Villeneuve, et tout aussitôt nous nous acheminons sur Aigle. Ces plages de Noville et de Chessel ne nous semblent ni aussi belles ni aussi aimables que lorsque nous les visitâmes au printemps. Ce n'est nas leur faute, c'est la nôtre. Au printemps, elles formaient comme l'endroit fleuri de notre courte promenade, nous nous y prélassions avec délices, nous les quittâmes avec regret. Aujourd'hui, elles nous apparaissent comme le seuil d'où nous nous élançons vers de lointaines et plus brillantes contrées, en sorte que nous les franchissons hâtivement, l'œil distrait, l'esprit sur Venise, et plutôt réjouis que charmés par le ravissant spectacle de ces cimes dentelées, de ces bois, de ces feuillages jaunis, qu'empourpre le soleil du soir.

Dès la première heure, et surtout dès celle-là, les débutants ne peuvent assez dire combien un havresac est chose légère, commode, agréable presque; mais dès la seconde heure, ils traitent d'autres sujets; et, par exemple, ils se plaisent à établir qu'Aigle n'est pas éloigné. Ils se trompent. Aigle est toujours éloigné, ou nous le paraît, ce qui revient absolument au même. En effet, pour tout piéton, une lieue en vaut deux, si la route est rectiligne, si la nuit supprime toute distraction des yeux, ou bien encore si le chemin lui est déjà aussi familier que : Ah! vous dirais -je maman. Cest ici le cas. A la fin pourtant, voici le pont d'Aigle, les peupliers d'Aigle, la Croix-Blanche d'Aigle, où nous sommes parfaitement accueillis par un hôte solennel et un sommelier chevelu. Mais Murray manque! aussitôt l'ont court à sa recherche, Murray est retrouvé sous un noyer. Il est triste, attendri même, parce qu'il ne se sent pas bien, et que ses jambes qui doivent le porter jusqu'à Venise refusaient tout à l'heure de le porter jusqu'à Aigle. On le console, on l'égayé, on le met à table ; sa santé s'améliore à vue d'œil, et tout irait à merveille n'était le garçon chevelu, qui sous la direction de l'hôte solennel, asperge nos blouses de vermicelle. C'est très contrariant pour des particuliers à peu près aussi dépourvus de linge et de hardes que cet Anglais qui attend des nouvelles de sa valise.

Une fois hébergés, plusieurs des voyageurs sortent de leur poche un carnet, et de leur contre-poche un crayon, aux fins de prendre note de leurs impressions : c'est le mot consacré. L'habitude est bonne : bien des loisirs autrement inutiles acquièrent ainsi du prix ; en outre, ce commun pen-

chant unit, rassemble et fait parfois d'un jour de pluie qui vous retient à l'auberge un jour précieux pour s'enrichir de renseignements et combler son arriéré. Quant à ces impressions, elles se composent volontiers du nom des endroits, de la note des distances et d'autres événements pareils; mais qu'importe? On commence par )à, on finit par autre chos^, à mesure que l'on observe davantage, que l'on sent un peu plus, et que le crayon, 4 force de s'y essayer, trouve plus de mots pour dire et plus de tours pour exprimer. En attendant, le naturel se conserve, ce qui vaut, à soi tout seul, la peine d'attendre.

Sur ces entrefaites, un orage éclate : la foudre gronde aux quatre coins du temps. Si nous étions des anciens, ces auspices nous feraient prendre saqement le chemin de la classe; mais nous sommes des modernes : témoin Verdon, qui, revêtu de son imperméable, part à dix heures <*u soir pour aller mettre une lettre à la poste. Postes, imperméable, crinoline, racahout, nafé, créosote, toutes choses inconnues à Caton l'Ancien et à Pline le Jeune aussi.

Deuxième Journée.

Il a tonné toute la nuit, et de grand matin il pleut encore; mais le ciel, fatigué de colère, semble disposé à sourire. A peine levé, d'Arbely écrit ses impressions. Quelles? On ne sait pas. Serait-il de ceux qui le3 écrivent d'avance? Il affirme que non. A ce propos, nous nous rappelons qu'un de nos touristes d'il y a quelques années, pour en être plus libre do tous soins durant la route, partait de Genève ses lettres tout écrites, datées, ployées, fermées, adressées; il ne lui restait plus qu'à les jeter en passant dans la boîte. Dans chacune, il se portait bien, tout le mon le aussi ; nouvelles excellentes. Il faut être, non pas imprudent, non p*s étourdi, mais seulement bien fraîchement né, pour jouer ainsi avec l'avenir, cette bête louche, que l'homme fait ne caresse que parce qu'il s'en défie.

11 s'fgit aujourd'hui de traverser de la vallée du Rhône dans celle de Simmenthal, par le passage des Ormonds. Jusqu'à deux lieues d'Aigie, la route, nouvellement établie, est praticable aux voitures. On mont<\ on s eiève de zigzag en zigzag sur le flanc d'un roc escarpé, et, après beaucoup de sueurs, on aboutit à Sapey : deux maisons et un cabaret qui est l'auberge; ce doit être désappointant pour les voitures. La commune d'Aigle, qui a fait ce bel ouvrage, se trouverait-elle' dans la situation de ce seigneur romain qui, ruiné par l'escalier, ne put suffire au palais? Il faut croire que non. Toutefois, maintenant que l'on a substitué au casse-cou de Châtel-Saint-Denis une route excellente qui conduit de Vevey à Bulle, et par là dans le Simmenthal, nous craignons qu'il ne sou devenu

VOYAOE A VKNISE. 175

superflu d'en percer une aux Ormonds, et qu'ainsi ce bout de chemin n'ait pas de suite.

Nous entrons dans le cabaret pour y déjeuner. Les vivres y sont rares, le service triste et les maîtres disgracieux; on dirait que nous en pouvons mais de ce que leur route s'arrête là. Les prix aussi sont disgracieux au Sapey. mais l'hôtesse nous en donne la raison : « Ne paye-t-on pas, dit-elle, nonante-neuf louis d'amodiation à la commune. Croyez-vous donc que c'est rien, une amodiation de nonante-neuf louis ? » C'est donc l'a:nodiation que nous payons et non pas le déjeuner, comme nous étions d'abord portés à nous l'imaginer.

Au delà du Sapey, il n'y a plus que des sentiers qui s'entre-croisent, sans compter un brouillamini d'Orraond dessus et d'Ormoud dessous. En conséquence, nous prions l'hôtesse de nous fournir un guide ; elle nous fournit son fils, jeune homme d'une grande espérance, mais qui nous demande, par l'organe de sa mère, un prix qui sent d'une lieue l'amodiation. On lui offre trois francs pour venir nous mettre sur le revers de la montagne. Le drôle ne veut pas de nos trois francs, et voilà que nous partons sans trop savoir pour quel Ormond. Par bonheur, un gros homme, qui d'une chambre haute nous regarde passer, se met en devoir de nous tirer d'embarras, lorsque lui-même vient à s'embarrasser dans sa fenêtre trop étroite, et y demeure pincé par le panse, absolument incapable d'expectorer la moindre indication d'un sentier quelconque. Ainsi nous cheminons à l'aventure, jusqu'à ce que nous nous trouvions bientôt engagés dans l'Ormond dessus, dont de bonnes femmes nous dégagent pour nous remettre sous l'Ormond dessous, auquel nous nous efforçons de nous consacrer désormais tout entiers. C'est plus ?isé une fois que nous avons atteint la Coinbaz, trois autres maisons qui forment le dernier village qu'on rencontre sur ce revers. Chose drôle! il y a là un pavillon chinois, une haie de groseilles et un monsieur assis sur une vraie chaise, qui lit dans un vrai livre : nous n'en revenons pas.

Du reste, cette vallée, à partir d'Aigle, est de médiocre beauté : point de grandeur, peu pittoresque; et au delà de la Combaz, sur le sommet du passage, une uniformité d'aspect incomparable. C'est le premier endroit qui se soit rencontré dans nos voyages où M. Tôpfler n'ait su voir ni le rudiment d'un site, ni l'apparence de quelque chose à croquer. Deux pentes vertes, des chalets échelonnés, voilà tout. D'ailleurs, ce silence des solitudes, et cet air des montagnes, ce parfum des pâturages qui ne se croque pas, mais qui restaure. Et puis le merveilleux, le drôle de l'endroit, c'est quand nous venons à songer pourquoi nous y sommes. En effet, qui donc imagina jamais, voulant aller à Venise, de prendre par Ormond dessous? Vraiment nous courons risque de passer pour des fous, si l'on ne nous permet un petit mot d'explication.

Souvenez-vou?, lecteur, que nous nous dirigeons sur le Tyrol ; souve-

nez-vous en même temps que nous roulons y arriver tout à la fois sur nos jambes, par les montagnes et sans passer par le Simplon, que nous réservons pour le retour ; puis, instruits de ces données, ouvrez la carte ; vous y pouvez suivre, à partir du Simmenthal, où nous allons entrer dans deux heures de temps, une ligne presque directe, et tout entière montagneuse, qui aboutit à Coire, en passant du Simraenthal, par la gorge de Wimmis, dans la vallée de l'Aar, de la vallée de l'Aar dans celle de la Reuss par le Grimsel et la Furca, de la vallée de la Reuss dans celle du Rhin par l'Ober-Alp et Dissentis. Une fois à Coire, il s'agit d'entrer dans la Valteline. Nous pourrions franchir le Splugen pour en aller chercher la porte à l'embouchure de l'Adda ; mais, plus hardis, nous voulons, nous, y pénétrer par escalade, et aller surprendre le fleuve à sa source. Pour cela, il nous faut, de Coire, pénétrer par le mont Julier jusque dans la haute Engadine; puis dans la haute Engadine, par des sentiers à peine frayés et des hauteurs difficilement accessibles, atteindre Bornio dans un seul jour, nécessairement. Or, Bornio, c'est le dernier bourg de la Valteline, la clef du Tyrol, et, dans notre itinéraire donné, la porte de Venise. Si douze jours de marche nous ont suffi pour y arriver, c'est, vous le voyez, grâce au Sapey, grâce aux Ormonds. Vivent donc les Ormonds dessous et dessus !

Au delà des pâturages des Ormonds, l'on retrouve, en descendant sur Château-d'Oex, les sapins d'abord, puis le3 hêtres, les noisetiers, et un petit chemin qui serpente à l'ombre de tout cela. Nous trouvons dans ce chemin un naturel et sa vieille qui descendent aussi en compagnie de leur vache. Ce brave homme n'a jamais vu tant de monde dans ce chemin-là. « Oh ! dit-il ; et où est-ce que vous allez donc bien ? — A Venise. — Oui!! ! — Oui. — Bon! bon! bon! bon! bon! (comme qui dirait : là, là, j'y suis! j'y suis !) Et où est-ce, Venise? — Là-bas. — Oh! ! ! — A droite. — Oui!!! — Oui. — Bon! bon! bon! bon! bon! » Et ainsi de suite durant un petit quart d'heure, dans la même gamme fidèlement. Mais voici Château-d'Oex; nous brisons l'entretien, et, doublant le pas, d'un saut nous sommes dans la salle de l'auberge, où l'on nous sert à boire ; de vivres point. Il y en a pourtant, mais la bourse commune vient de déclarer à l'hôte que nous n'avons pas faim. « Et de l'eau, s'il vous plaît. »

Ce Château-d'Oex à Saanen, qui s'appelle en notre langue Gesscnait, c'est une promenade de trois lieues. La soirée vaut celle d'hier. Tout rit, tout scintille; une fraîcheur sans brise tempère les ardeurs d'un soleil radieux, et les yeux se promènent sur un tranquille spectacle de champs et de prairies qui récrée sans distraire, en sorte que le babil va son train. Aussi la promenade nous paraît courte, et nous entrons tout dispos encore à l'hôtel de l'Ours, bramant après le souper, qui s'apprête lentement. A la fin, une table se dresse, un monsieur s'y place avec nous, et l'on nous sert trois poulets uniques, je veux dire indignés, farouches, et qui trouvent la

VOYÀGH A VENISE.

plaisanterie d'être mandés tout à l'heure du dernier mauvais goût. On leur fait leur affaire, et à des perdrix aussi, qui se trouvent être une dissimulation ingénieuse de poisson gâté. Quant au monsieur, sa soupe mangée, quelqu'uu le demande et il disparaît. Oh!.... d'une part, la politesse exige que nous attendions ; d'autre part, la Trinité se passe, et Marlborouçrh ne revient pas; alors nous prenons le sage parti de lui servir scrupuleusement ses portions, et nous dévorons les nôtres.

troisième Journée.

Au sortir de Gessenat, la route zigzague. Connu... Tout aussitôt nous prenons nar les prairies; puis, tournant à gauche, nous escaladons le plateau, tandis que bien loin rampe sans fin ce long serpent de route. Par malheur, l'Aurore a prodigieusement pleuré ce matin, et nous voilà dégouttanis de rosée; c'est humide, mais c'est très poétique.

La vallée du Simrnenthal présente, dans un espace d'environ vingt lieues, non pas des sites remarquables précisément, mais intéressants et variés. A partir surtout des rochers de Gruyère, au-dessous desquels la Sanne mugit dans de profonds abîmes bordés et recouverts presque d'une végétation admirablement riche et vigoureuse, on passe insensiblement par tous les degrés qui séparent le touffu de l'ouvert et l'agreste du sauvage. Le point le plus élevé est au-dessus de Gessenat; de là on redescend vers des sites qui ne ressemblent point à ceux de l'autre côté : c'est le paysage bernois, plus grand, mais plus monotone; sévère, mais éclatant de verdure, où l'esprit d'ordre, où le hardi travail du colon vigoureux s'empreignent jusque dans la coupe ordonnée des bois, et dans la lisière carrément alignée des forêts séculaires. Près de Boltigen, la Simmen s'engage dans un couloir étroit et tourmenté, tout encombré de rocs qui lui disputent le passage, et l'on a dans cet endroit le spectacle d'une petite Via Mala, sans que la vue en coûte rien. Au delà, le paysage se tranquillise, la vallée se rétrécit insensiblement, et, par la sauvage gorge de Wimmis, l'on débouche sous la riante campagne de Thun. Il y a peu d'années la route du Simrnenthal était étroite et dangereuse dans plusieurs endroits; elle est aujourd'hui sûre, large et bien entretenue partout, ce que nous disons pour l'instruction de ceux qui aiment à faire tranquillement, en voiture et en famille, une excursion facile dans une contrée montagneuse, sur un chemin sans poussière, sans courriers, sans grelots, et point encore encombré de touristes.

Du reste, malgré la beauté de ce chemin le voyageur Vernon trouve que son havre-sac lui scie le dos, et il sent distinctement une démoralisation interne, qui, après avoir ravagé ses deux épaules, attaque ses clavicules. Selon la méthode des plus fameux médecins, M. Tôplfer pour sou-

178 VOYAGES EN ZIOZAO.

lager le mal en donne la raison. « Au troisième jour de marche, dit-il, le sac venant à être posé sur les omoplates, endolories par leur travail des deux jours précédents, il est parfaitement normal qu'il en paraisse plus lourd de dix livres, et il serait anormal qu'il ne le parût pas. » Cette explication ne soulage pas du tout Vernon, qui, selon la méthode des plus fameux malades, recourt aux drogues, consulte les fraters et s'administre toutes les recettes, essayant tous les modes de transport, dessus bra?, dessous bras, courroies courtes, courroies longues, froid, tiède, chaud, sucré, amer, en équilibre, en suspension, homéopatiquement, allopathiquement, morévésimacbéficassippocondrilliquement, s'embrouillant ainsi dans une série de mécaniques aussi ingénieuses et compliquées qu'elles sont vaines et décevantes. Léonidas s'en tire bien mieux. Ses camarades, en effet, se sont répartis entre eux le contenu de son sac, en sorte qu'il gambade léger et le plus normalement du monde.

Cependant nous sommes à jeun, et Zweisimmen, où nous devons déjeuner, ne paraît pas encore, lorsque, par bonheur, on nous avertit que nous y sommes. 0 l'agréable nouvelle! Ea effet, l'ancienne route, sur laquelle nous nous imaginons cheminer, traversait ce bourg, tandis que la nouvelle, sur laquelle nous sommes réellement, le rase. Il n'y touche que par une auberge où nous entrons; c'est à ÎOurs encore. A l'Ours, on nous sert cette décoction fabuleuse dont nous avons eu maintes fois l'occasion de parler : une sorte de café tiré d'une fusion de quelque chose d'incolore qui n'a pas de saveur : on mélange cela avec du lait, et c'est délicieux, quand on a marché trois heures à jeun et dans l'état normal. On nous sert du kirschmùss, la confiture de ces contrées : c'est une sorte de miel noir, fait de petites cerises de montagnes, et qui, pour les amateurs, l'emporte sur toutes les confitures civilisées par je ne sais quelle saveur agreste et quel bouquet fin et sauvage à la fois. Tout ceci dans une chambre en bois et au sourire du soleil, qui illumine les ustensiles bien lavés, une nappe fraîche et une demeure partout proprette et nettoyée. Prix : cinq batzen.

Quand les philosophes avancent que la richesse porte préjudice au plaisir, c'est vrai ; car cette pauvre richesse n'imagine pas qu'on puisse déjeuner mieux que bien, c'est-à-dire dans le meilleur hôtel et avec du moka. Quand ils disent que le rang, que les honneurs portent préjudice au plaisir, c'est vrai; car le rang, les honneurs en fussent-ils les maîtres, n'imagineraient point d'aller à pied se faire servir dans un trou. Quand ils disent que la vanité corrompt, hébète, fait l'homme tout semblable à une sotte et maussade créature, pas bonne et un peu stupide, c'est vrai encore; car le vaniteux, qui est si laid, ne se plaît pourtant qu'à paraître ; là où il n'est pas vu, il s'ennuie; là où il est vu, il est rarement content. Ce mesquin ignore même ce que connaît le riche, ce que le grand recherche, les charmes de la bonhomie, les agréments du naturel et de la simplicité, les douceurs de la solitude, l'attrait de cette oisive obscurité que l'un et

VOYAGE À VRNrSK.

l'autre parfois savent se faire pour y chercher un repos rêveur ou une paisible mélancolie. M*is ouand ils avancent que gaieté, joie, plaisirs, sont le lot assuré d'une condition médiocre, je pense que ceci était vrai dans les temps où une condition médiocre comportait ce repos d'esprit, d'affaires, de politique, qui n'existe plus aujourd'hui, et sans lequel pourtant il n'est ni de pures journées, ni d'amusant mouvement, ni de folles joies, ni d'excursions a la bonne, ni de déjeuner au kirschmùss. Où sont, dites-lemoi, où sont les bourgeois d'aujourd'hui qui songent à ces choses? Où sont les particuliers aisés ou médiocres, tant qu'on veut, qui ne soient pas affairés toujours, soucieux toujours, sombres, roides, serrés, boutonnés, et disposés en toute rencontre à s'occuper d'élections, de banque, de trente-six constitutions, ou de l'Orient même, bien plus qu'à jouir une lois par an des plaisirs à leur portée? Le pauvre seul chante encore; mais on le travaille, on l'instruit, on lui inspire le dégoût de sa condition; dans quelques années, il ne chantera plus; et le monde alors sera gai comme une porte de prison, amusant comme un vestibule de chancellerie !

Pendant le déjeuner, arrive la malle-poste, qui repart tout à l'heure. Une idée vient à Vernon, c'est d'y prendre place jusqu'à Erlenhach, où nous devons coucher ce soir. Accordé. Aussitôt Vernon renverse son êcuelle, enjambe la table, prend deux des sacs, oublie son bâton, se lance dans la malle, et roule, roule déjà bien loin. De notre côté, nous ajustons nos sacs sur le chariot d'un paysan, et, déchargés de ce fardeau, il nous semble que nous roulons aussi. Nous avons devant nous huit heures de jour et cinq lieues a faire ; c'est le cas de convertir la marche en simple promenade. Les uns donc s'administrent des haltes à tout bout de champ, les autres donnent la chasse à un quadrupède inconnu qui traverse la route et se perd dans les herbes. M. Tûpffer jette un soliveau blanc daos la Simmen et il fait vœu de ne pas s'en laisser devancer : c'est un jeu comme un autre. Tantôt le soliveau gagne, tantôt, rossé en chemin par des bouillons, il s'attarde ; mais le plus palpitant de la chose, c'est quand il faut, pour traverser un bois ou tourner un village, perdre de vue son partenaire. On rejoint bien la rive : mais a-t-il passé, et faut-il courir? estil en retard, et doit-on l'attendre?... A la fin on l'aperçoit tout là-bas, qui tournoie tranquillement dans un remous, et, sans réfléchir que c'est lui qui nous fait là débonnairement un si beau jeu, l'on ne s'estime pas du tout sot, en vérité, d'avoir gagné la partie.

Nous arrivons de bonne heure à Erlenbach, où l'ours est bien sur l'enseigne, mais l'hôtesse est aux champs. On l'envoie chercher, et, en attendant, des voisins allument le feu et préparent les marmites. Ici Vernon s'achète une ligne en cas de pêche, d'autres du sucre d'orge en cas de rhume, ou un crayon de charpentier en cas d'impression. Plusieurs vont visiter l'église et son tranquille cimetière. On y monte par une

180 VOTAGES EN ZIGZAG.

rampe; tout est paix, silence, dans ce religieux et mélancolique asile; n'était l'agrément de vivre, l'on voudrait y laisser ses os et s'y endormir dans ces tombes fleuries, au bruit de ces insectes qui bourdonnent. Auprès est la cure, masquée par des touffes de dahlias, presque enfouie sous des arbres fruitiers et d'où le ministre, quand il fait ses prônes, voit à la fois ses morts, ses vivants, la maison de Dieu, et tout autour les œuvres qui racontent sa gloire. Au soleil couché, l'hôtesse revient des champs, et il est nuit close quand nous pouvons enfin nous mettre à table. Entre autres choses, l'on nous sert ici deux gros plats de champignons, aussi entiers, aussi crus d'apparence que si on venait de les ramasser dans le bois. Les plus connaisseurs s'abstiennent d'y toucher, peur d'empoisonnement, lorsqu'on apprend que ce sont des champignons de pâte frite au moule. Alors les plus connaisseurs réclament bien vite leur part du danger.

(SHuatrième Journée*

Au sortir du Simmenthal, nous quittons la route de Thun, et passant îe beau pont de Wiramis, nous voici engagés dans cette verte plaine coupée de collines boisées, qui s'étend du pied du Niesen jusqu'à la rive escarpée du lac. Spietz, où nous comptons déjeuner, est situé sur cette rive, derrière un petit mont que nous ne tardons pas à franchir. Quel endroit pour un peintre que ce petit mont! Arbres moussus, chemins rocailleux, partout des accidents de terrain, des niches de gazon, qui vont se perdant sous des branches basses ; et çà et là un vieillard qui fait des fagots. De plus, les deux rivières de la Simmen et de la Kander, profondément encaissées entre des moraines qui se succèdent les unes aux autres en serpentant vers l'horizon, forment des seconds et des arrière-plans de toute beauté. Nous ne rencontrons point de peintre, mais, en revanche, nous croisons une compagnie de touristes. Ils sont Anglais, de l'espèce no-no, en sorte que l'on se croise sans mot dire, sans que la dignité humaine reçoive de part ni d'autre le plus léger échec.

Rien d'ailleurs n'est plus bernois de caractère que ces deux endroits, Wimmis et Spietz. Le château du Baillif y est encore debout, sur la hauteur, dans toute sa lourde et forte ampleur, avec ses fenêtres étroites, sa cour intérieure, ses tours carrées, ses gros terrassements. Autour, de grands peupliers, des chênes robustes, des noyers séculaires, puis les prairies fraîches et tenlres, où se prélassent des vaches énormes. Le tout donne une impression de grandeur, de force, de nationalité vigoureuse, et l'on se perd à souhaiter que, plus libre et plus heureux, le peuple bernois d'aujourd'hui soit ou devienne aussi puissamment constitué que le peuple bernois d'autrefois.

Déjà notre avant-garde est arrivée à Spietz. Outre le château, il y a

VOVAGK A VENISE.

là une taverne. Quelques-uns entrent dans la taverne, où ils font, rien que pour voir, un inventaire de9 vivres et des boissons. Les autres, demeurés en dehors, s'entretiennent avec la famille d'Erlach, qui prend le frais sur la terrasse du château. « Cest à Fulsée. leur dit-on, qu'il vous faut aller; vou" ne trouverez qu'à Fulsée de quoi déjeuner. » Là-dessus toute î'avantgarde s'envole à Fulsée, et des signaux sont faits aux traînards pour qu'ils se dirigent sur cet endroit. Les traînards n'y manquent pas. M. Tôpffer en queue, qui prend par les prés et guide de l'arrière droit sur le kirschmûss indiqué.

Cependant un homme herculéen descend le rocher de Spietz. agitant sa crinière, et tout semblable à Oreste poursuivi par les Furies. On s'arrête, on se retourne, on contemple le désespoir de l'infortuné, qui, prenant aussi par les prés, arrive droit sur nous, gesticulant, ruisselant, violet, furibond, et baragouinant du gosier une épopée en haut allemand à n'en pas finir. Nos drogmans s'approchent, et nous apprenons avec surprise que les gens de la taverne ont préparé un déjeuner pour vingt-deux personnes. « Mais on n'a rien commandé! — On n'a rien décommandé non plus. — Mais M. d'Erlach nous a conseillé d'aller à Fulsée! — M. d'Erlach a trop parlé. • Sur quoi l'on compose. M. Tôpffer paye, l'homme s'en va, et c'est ainsi que nous avons été assez maladroits ce jourlà pour payer deux déjeuners et n'en consommer qu'un.

Une chose pourtant nous reste de l'aventure; devinez laquelle! C'est le mot de cet homme : M. d Erlach a trop parlé. Ce mot devient proverbe dans la troupe, et à quiconque intervient sans nécessité, s'interpose officieusement, ou s'entremêle à plaisir, on applique tout chaud un : « M. d'Erlach a trop parlé. » Certainement M. d'Erlach n'a voulu que nous obliger, et il l'a fait le plus gracieusement du monde, ce qui n'empêche pas le mot de l'homme violet d'être à la fois concis, juste, expressif, fin et convenable. Tout les paysans ont du style.

Enfin voici Fulsée; c'est un trou bien autrement petit que Spietz, une taverne de quatre sous au bord de l'eau. Décidément il a trop parlé, M. d'Erlach. Toutefois le déjeuner vaut mieux que ne le fait présager l'hôtellerie ; le kirschmûss surtout l'emporte sur celui d'hier, et si Vernon y consentait, nous lui en mettrions une charge sur le dos. Douze batzen le pot. Sur ces entrefaites, une belle calèche s'arrête devant la porte. Nous y considérons, gravement assis et juxtaposés, le roi et la reine de Hongrie, qui, de leur côté, nous considèrent juxtaposés pareillement et assis autour de notre kirschmûss. De tout temps, dans nos caravanes, on a appelé le roi et la reine de Hongrie ces époux touristes qui, graves et parés, voyagent sans y prendre garde, et comme pour la montre. Il faut que le monsieur ait soixante ans accomplis et un habit bleu à boutons d'or; la dame cinq ans de moins, un béret, si possible, l'embonpoint serré dans nue robe de bal, pas de châle et force falbalas.

Nous nous proposons de nous embarquer ici pour Neuhaus, mais les bateaux y sont rares; une seule barque sans banc, sans pavillon, est amarrée à la rive; on l'équipe pour nous tant bien que mal, et nous voguons lentement, exposés aux ardeurs d'un soleil brûlant. Auguste et quelques-uns emploient tout le temps de la traversée à se construire, avec des blouses, des sacs et des bâtons, une tente mécanique, qui ne manque jamais de crouler dès qu'elle est arrivée à son plus haut point de perfection ; d'autres pèchent ; le plus grand nombre attrape des coups de soleil sur le néz, et M. Tôpffer seul se félicite intérieurement de ce qu'il n'y a ni vent, ni air, ni souffle, tandis qu'extérieurement il compatit à des souffrances qu'il partage. Après trois heures de grillade, nous touchons à Neuhaus, et d'un saut nous sommes à Interlaken.

Nous rencontrons ici, dans l'espace d'une demi-heure, plus de touristes no-no, uiui et autres que nous n'en verrons dans tout le reste du voyage; et cependant, ici aussi, ils n'affluent pas. On dirait, en vérité, que l'espèce commence à se perdre; c'est le moment d'en faire empailler. Chose admirable, excellente, pyramidale : il y a des glaces à Interlaken! des glaces toutes prêtes! On envahit le café, sauve qui peut! et un grand attroupement de ladies se forme à l'extérieur, qui nous regardent faire ; c'est que tout est événement, distraction, amusement à Interlaken, à peu près comme dans les endroits où il n'y a ni amusement, ni distraction, ni événement de reste. La nature y est magnifique, sans contredit; mais à voir le genre des pensions, et la façon dont elles sont entassées, le mode de vivre et de se récréer des pensionnaires, leur ton, leur parure, leur gentlemanie tout particulièrement exquise et soutenue, il nous vient toujours à l'esprit que ces gens recherchent les beaux sites et la Jungfrau bien moins pour regarder que pour être vus. Au surplus, ils nous font plus envie que pitié, et nous, pensionnaires aussi, volontiers nous leur céderions pendant un mois notre place contre la leur.

A Interlaken, tout est gentleman, marchand ou batelier. Dès qu'on entre dans l'avenue, ces gentlemen vous considèrent, ces marchands vont vite à leur poste, et ces bateliers vous sautent dessus comme des puces sur des carlins, pour vous boire le sang. Les voyageurs novices croient devoir répondre, offrir un prix, contester, et ils franchissent l'avenue sans se douter de la Jungfrau. Les voyageurs expérimentés regardent la Jungfrau et se laissent faire. Nous saluons en passant deux dames françaises que nous retrouvons ici après les avoir quittées sur ï Aigle. Elles ont l'air sœurs : l'une est pourtant la mère de l'autre. Toutes deux répondent à notre salut par un gracieux sourire qui ne peut manquer de nous porter bonheur.

A la fin, il faut bien s'apercevoir que les bateliers sont là. Quel troupeau, grand Dieu ! Et comment, serrés de si près, faire de la diplomatie qui vaille quelque chose? On en fait pourtant et elle réussit. Tout à

l'heure nous voici en plein lac de Brientz, naviguant à l'ombre des promontoires, et promenant nos regards sur ces magnifiques rives. De fort loin nous entendons, tant l'air est calme, le sourd fracas des chutes du Giesbach à notre droite. Je ne sais quoi de stationnaire navigue à notre rencontre : c'est le bateau à vapeur. Tout innocent qu'est ce navire, nos bateliers lui gardent rancune.

A Brientz, l'aubergiste est sur la rive, qui nous accueille, nous héberge, et nous fait un prix, en idée du moins, car la proie lui échappe et s'envole vers d'autres vautours. Plus loin, même scène. On a construit à l'extrémité du lac un grand hôtel de Bellevue, tout rempli de grands vautours. Les oisillons leur passent sous le nez. C'est dur, mais que faire? Pour nous, tant nous sommes compatissants, si la bourse commune y consentait volontiers, contre quelque victuaille nous laisserions à chaque rapace quelques-unes de nos plumes.

La nuit survient, nous marchons au bruit des cascades qui s'entendent de toutes parts. Pas un passant, pas un touriste, à peine quelques chèvres attardées qui regagnent leur bercail, chassées par la gaule d'un cadet de chaumières. Plusieurs se démoralisent et ne marchent plus que par ressouvenir. Voici une lumière : c'est Meyringen? Pas du tout; c'est, dans le bois, la lumière du petit Poucet : il nous faut encore trois quarts d'heure pour arriver au Sauvage, où nous soupons comme des ogres.

Au Sauvage, l'hôte est chauve comme un Osage, et le sommelier rose et joufflu comme les plus frais Cupidons de Rubens. Du reste, nous n'y retrouverons pas ce pauvre monsieur de l'an passé, qui avait perdu sa tête.

Cinquième tournée.

Le temps est toujours radieux, et, sans que j'y insiste, lecteur, vous voue doutez de ce que peut être une matinée du Hasli : fraîcheur éthérée, mélange d'ombres limpides et de claires verdures, musique sonore des cascades, tout ce qui enchante le touriste et lui promet du plaisir. A cette heure, la rue de Meyringen encombrée de guides, de mulets, de caravanes qui s'apprêtent à partir dans toutes les directions. On prend son café au milieu de ce charmant tumulte, et, plus tard, l'on se souvient de ce café comme d'une grande fête. Pauvre monsieur, qui avait perdu la sienne ! Où est-il maintenant? Où soupe-t-il, triste et abattu? Où couche-t-il son lugubre désappointement? Aura-t-il su du moins se trouver ou se faire quelque part une petite fête à son usage, une illusion de réjouissance, un prestige de pompes qui ne soient pas funèbres? On n'en sait rien, absolument rien.

Nous partons. Un mulet de sûreté nous accompagne, plus un guide.

Cette montée du Grimseî débute par d'adorables petits chemins qui serpentent dans un rocher couronné de beaux châtaigniers ; du sommet de ce rocher on découvre une jolie vallée qui fut un lac bleu, qui est aujourd'hui un lac de douce verdure. A gauche s'ouvre le passage du Susten ; en face, celui du Grimsel, au devant duquel les géologues admirent un roc perché. Comment un roc perche ou se perche? C'est à ces messieurs de le dire, mais c'est à nous de donner le dessin du phénomène.

Quatre femmes qui portent des œufs à l'hospice montent avec nous. Conformément au costume du Hasli, elles portent le mouchoir rouge en bandeau sur le front. Vernon considère ce bandeau d'un œil amateur; après quoi, reprenant son chemin : « Pour porter un bonnet, dit-il, il n'y a qu'une Provençale ou une créole. » Et allez! Voilà d'un seul coup condamnées ces pauvres Hasliennes, qui ne portent point de bonnets, et tant de dames qui en portent. Rien d'impitoyable comme un apophthegme.

Au delà du roc perché, nous commençons à rencontrer des touristes qui descendent. Le premier est de l'espèce sous-pieds. Le touriste à souspieds est gêné pour marcher, comme certains aquatiques qui nagent mieux qu'ils ne se promènent. D'autre part, quand le touriste à sous-pieds est sur son mulet, cet accoutrement bois de Boulogne jure avec les sapins. Chose remarquable ! on trouve dans tous les règnes de ces ornithorynques qui ne sont ni rats ni oiseaux, mais un peu tous les deux.

Plus loin (cette vallée est très riche en espèces rares et curieuses) nous trouvons une autre variété ; c'est le touriste imperméable, qui est triste, soigneux, mais jamais mouillé; il voyage pour cela. Ce touriste-là descend timidement le long des rochers, regardant le ciel, désirant la pluie, et, au moindre signe d'humide, il s'impermée immédiatement. Le voilà alors sous son vrai plumage, celui du maître corbeau, perché aussi.

Plus loin, le touriste no-no, haut comme une grue, muet comme un poisson, il se salue lui-même et ceux de son espèce; pour tous les autres touristes, il ne les empêche pas de passer, voilà tout. A table d'hôte, il ne se doute point qu'on soit à côté de lui, ni en face, ni ailleurs, et il méprise beaucoup les pays où tute le monde paarlé à tute le monde.

Plus loin, le touriste en litière, un infirme ou une dame. Quatre forts gaillards se relèvent pour porter. I^e touriste en litière s'enveloppe de châles, s'aehemine pâle, arrive éteint, et va vite se coucher. On le refait avec du calme et des boissons chaudes.

Plus loin, le touriste parleur. Il est accommodant et trouve tout beau suffisamment, pourvu qu'il parle. Ordinairement il se tient une ■victime qui est son épouse ou son amie, quelquefois tous les deux ; alors ils se relèvent. En face d'une chose à voir, le touriste parleur énumère

TOTAGK A VRN1SR. 185

toutes celles qu'il a vues, sans en omettre aucune; après quoi il dit : • Partons. » C'est qu'il veut ehaiger de sujet.

Plus loin le touriste furibond. Il est hagard, indigné, fait des pas de deux mètres, s'ofiense si on le regarde, jure si on ne lui fait place, brucque si on le retarde. Il ne porte rien, mais un guide chargé court après lui. Cette espèce est rare. Nous l'avons trouvée au-dessus de la Handeck, après le pont.

Telles sont les principales variétés que nous avons pu étudier cette année et ce jour-là. Plus loin, je l'ai déjà dit, nous n'avons plus rencontré de touristes, si ce n'est à Venise, deux ou trois, de l'espèce si commuue du touriste constatant. Le touriste constatant est celui qui hante les galeries, les musées, les monuments publics, où, un itinéraire à la main, sans presque regarder, il constate. Tant que tout est conforme, il bâille; mais si l'itinéraire l'a trompé, il devient furieux, et on ne sait plus qu'en faire. Le cicérone se cache, l'aubergiste l'adoucit, sa femme le plaint, et les petits chiens aboient.

Cependant nous atteignons le hameau de Guttanen, qui est à michemin du Grimsel. Au delà de ce hameau, la végétation devient plus rare et plus sauvage, la vallée s'encaisse entre des parois de granit, et l'Aar mugit au milieu d'un désordre de rocs et de moraines.

Nous voici tout à l'heure à la Handeck, où la pluie nous atteint. Léonidas, ce touristicule, hélas! trop peu fendu, est bien loin en arrière. M. Tôpfler et deux ou trois autres l'attendent, tout en ayant soin, à l'approche du traînard, de s'entretenir familièrement d'une grande race de loups qui habitent ces cavernes qu'on voit à droite et à gauche. « Et voilà pourquoi, lui dit-il, nous vous avons attendu. » A partir de ce moment, Léonidas est bien loin en avant, et jamais sans escorte. Certainement il est des petites fraudes qui, sans être pieuses, ont du bon pourtant, et terminent les affaires à la satisfaction générale.

Nous trouvons le chalet de la Handeck rempli de monde : touristes, hommes du pays, guides et buveurs. Parmi les premiers, des gens titrés : un marquis, une marquise; puis une famille alsacienne dont le chef est un monsieur que nous trouverons aimable et de bien agréable compagnie ; pour l'heure, il joue du flageolet. C'est aimable déjà, et agréable surtout ; mais, je ne sais, la culture persévérante de cet instrument, quelque honorable qu'il soit, et légitime autant qu'un autre, présuppose chez le sujet un esprit légitime autant qu'un autre, et honorable aussi, mais mince, fluet, et de cinq trous percé. Tout d'abord, vous êtes disposé à vous imaginer que l'ingénieux virtuose a dû consommer quantité d'heures à tourner des salières en ivoire ou des bilboquets en buis; qu'il sait des recettes pour cuire la colle, des procédés pour enlever les taches, une façon de boucler ses souliers, et une autre d'élever des rossignols; d'ailleurs, bon époux, bon père, bon citoyen, parce que ces passions le laissent tranquille, et

186 VOYAGES EN ZIGZJLG.

qu'il n'est rien tel pour être bien sage, que de jou^r du flageolet toute la journée. Et voyez un peu comme l'on se trompe! Notre monsieur alsacien, avec qui nous sommes destinés à passer un jour entier, se trouvera être un négociant d'une conversation nourrie, d'un commerce rempli d'agrément. En même temps, c'est vrai, il sait des chansons drôles, il escamote, il fait des tours, voilà tout ce qu'il a de flageolet dans l'esprit. On dirait un terrain sain et fertile en bonnes herbes, avec de petites fleurs qui n'y gâtent rien. Aussi penserons-nous bien désormais de quiconque joue du flageolet. En jouez-vous?... moi non plus.

Après un petit rafraîchissement, nous allons visiter la fameuse cascade du lieu, belle dans le genre, à tous les titres, sans compter qu'an rebours des autres cascades, celle-ci se contemple d'au-dessus. Un frêle pont a été jeté sur le gouffre. De ce pont l'on voit deux fiers torrents à la blanche crinière se courir sus du haut des montagnes, se rencontrer à l'origine de la chute, s'y précipiter furieux et tout jaillissants d'écume. Puis, tandis que l'œil plonge avec épouvante dans un chaos d'eaux qui se brisent, de gerbes qui s'élancent, de flots qui bondissent et disparaissent, un sourd et majestueux tumulte s'élève de ces profondeurs; des vapeurs limpides remontées jusqu'à la lumière scintillent aux rayons du soleil, et vont porter aux herbages d'alentour le bienfait d'une éternelle rosée. Nul ne peut assister à ce spectacle de sang-froid ; et un homme qui n'aurait jamais reçu l'impression du sublime, c'est là qu'il faudrait l'amener. Du reste, si l'endroit est bien fait pour donner des vertiges, le pont est d'ailleurs étroit, mauvais, tremblant, et l'on payerait de sa vie la moindre maladresse, ou encore la moindre témérité. Aussi M. Tôpifer invente-t-il tout exprès pour ce pont-là un plan modèle d'opérations. Le guide et lui occupent la tête du pont, M. Moynier commande à terre et fait garder les rangs; Mme T... amène quatre par quatre, et tout se passe sans mal ni douleur, grâce à Dieu.

Après cette expédition, nous quittons la Handeck. Le ciel s'est chargé de lourdes nuées ; des gouttes égarées tachettent ici et là les blocs épars, et le vent, exclu des hauteurs, s'est rabattu sur cette vallée de pierres, où il trouve à peine quelques herbes à ployer. C'est là, à notre avis, un très beau temps pour achever la montée du Grimsel. Tant de tristesse et de solitude autour de soi provoque une sorte d'émotion. Cet hospice vers lequel on tend se peint au cœur comme un bienfaisant refuge. L'on se réjouit, une fois abrité, d'y entendre la tempête se déchaîner sur ces déserts, et frapper de tonnerres redoublés ces cimes chauves. En attendant, voici déjà, tout près de nous, des pentes couvertes de rhododendrons qui étalent au souffle du glacier et sous ce ciel ingrat leurs fleurs purpurines. Plus loin, nous franchissons cette petite plaine où, surpris il y a quelques années par la tourmente, nous nous perdîmes de vue, et nous perdîmes aussi le sentier. Enfin, par un escalier taillé dans les rochers,

nous nous élevons jusque sur le petit ni ai eau où se cache l'hospice. À peine en avons-nous franchi le seuil, que l'orage éclate et la pluie tombe par torrents.

L'hospice du Grimsel est une maison chétive; il le paraît surtout à ceux qui ont pris au Saint-Bernard leur type d'hospice. Les abords en sont boueux, des pourceaux font les honneurs du seuil, et intérieurement tout est d'une simplicité nue et sans confort; mais l'hospitalité (payée d'ailleurs) s'y exerce avec bonne grâce; mouillé, gelé et souffrant, il vaut mieux arriver là que dans tel magnifique hôtel. Le papa Zippach, fermier de l'hospice, est un gros homme qui donne de l'air aux figures d'anciens Suisses que l'on voit dans les almanachs et sur les vitraux : épaisse crinière, large mâchoire, dos conforme, et mollets qui font plaisir à voir. Vogel de Zurich en donne de cette sorte à Tell et aux hommes de Morgarten : mollets gros et musclés, mollets d'un pourtour cossu, mollets Farnèse, mollets antiques, rassurants, bonshommes, loyaux, primitifs, bourgmestres; mollets alpestres, assortis à une grande nature, et granitiques suffisamment. Pour nous, nous ne saurions nous ennuyer tout a fait nulle part, si seulement une paire de mollets de cette sorte va, vient, se pose où se promène autour de nous; ça tient compagnie. Ce papa Zippach nous installe, en allemand, bien entendu, car, comme les montagnards de vraie race, il n'entend que sa langue, et vous lui diriez oui, qu'il irait chercher un interprète pour lui traduire la période.

La maison est remplie, surtout la salle à manger où se tient toute la maison. Notre Alsacien y est, notre marquis aussi; plus un Français qui a une fluxion, plus un ménage genevois, plus un poète à cheveux pleureurs, plus trois gigues irlandaises qui semblent, comme trois cariatides, porter le plafond sur le dos, plus tout un congrès de géologues, parmi lesquels on remarque MM. Forbes, d'Agassiz et d'autres hommes distingués. Le souper réunit cette foule autour de deux tables, et la couchée l'éparpillé dans tous les réduits de la maison, jusque sur les tuiles, où huit des nôtres, croyant aller chercher le sommeil, trouvent la pluie et rêvent trempés.

Sûricmc 3ournéc.

Il pleut toujours au Grimsel, les géologues nous Vont dit. L'hospice étant situé au fond d'un entonnoir formé par de hautes cimes, ces cimes attirent les nuages dans l'entonnoir; ces nuages refoulés font une pluie à noyer les granits, et à son tour cette pluie refoule tous les touristes au fond de l'entonnoir, où le papa Zippach, pareil au fourmillion, attrape, croque et fait curée.

M. Agassiz seul et un ou deux géologues sont partis au jour; tout le reste, même quelques imperméables, délibère, temporise, déjeune pour

voir venir, puis, ne voyant rien venir, prend son parti d'attendre 4 l'hospice le retour du beau temps. C'est un très joli moment que celui-là, pour nous du moins, qui avons des jarrets à reposer et des impressions à mettre au net; pour le papa Zippach aussi, qui. une fois le filet tombé, compte ses alouettes et donne des ordres pour qu'on les engraisse avant qu'il les saigne. Chacun se fait aussitôt un emploi de ses loisirs : les uns écrivent, les autres dessinent ou feuillettent le livre des étrangers ; plus loin on converse; l'on fait une partie d'échecs; là-bas on joue du flageolet. Vers dix heures, le marquis et la marquise se hasardent à partir; personne ne suit leur exemple, et nos vœux seulement les accompagnent.

Trois des géologues sont restés; ces messieurs, collaborateurs de M. Agassiz, comptaient se rendre ce matin à leur cabinet d'étude (c'est à trois lieues de l'hospice sur le glacier de l'Aar, un trou sous une pierre, avec un âtre et deux marmites) ; mais la tempête les a retenus, et bien heureusement pour nous, car les voilà qui nous accueillent amicalement et qui nous font passer une journée charmante. Jeunes, gais, complaisants et instruits, ils nous expliquent familièrement la vie que l'on mène sur le glacier de l'Aar; à quelles causes on y fore un puits, profond déjà de soixante pieds ; comme quoi les glaciers ont des puces à eux, tout comme les cuisinières et les chiens barbets; enfin, comment la neige rouge doit sa couleur à un insecte qui a l'estomac cramoisi. Vite l'on va chercher de l'eau de neige rouge, on monte un microscope, et nous voilà regardant tour à tour, de nos vingt-deux yeux droits, des rotifères tant que nous voulons. C'est çà une bête curieuse! Figurez- vous un particulier qui se tient deux roues de moulin en perpétuelle activité aux deux coins de la bouche, rien que pour y faire entrer avec plus d'abondance une eau toujours renouvelée ; cette eau se précipite dans le gouffre, entraînant blocs et quartiers, et la voilà qui arrive vers l'estomac cramoisi, où deux meules, placées à l'entrée, vous concassent, vous broient, vous mettent en bouillie tout ce qui se présente. En vérité, nous sommes des animalcules de coton à côté de cette bête broyante ; notre suc gastrique, c'est de l'eau tiède à côté de cette mécanique redoutable qui saisit et met en poudre tout ce qui se montre! On nous fait voir aussi les œufs; ils sont rouges. Est-ce à dire que les enfants de ces bêtes sont tout bonnement de petits estomacs cramoisis qui, à force de manger, se font croître des têtes, des roues de moulin, et le reste? C'est à savoir. En attendant, nous consignons ici l'hypothèse, comme étant bien notre propriété personnelle à tout jamais.

Au milieu de ces intéressantes distractions, les heures s'écoulent rapidement. Tout à coup, terrenr générale! On se lève en sursaut, des chaises tombent, des chapeaux volent, la table est nettoyée en un clin d'œil... un long hurlement succède. Cest l'ouragan qui vient de forcer une des croisées de la salle. Le papa Zippach accourt, on lui prête main-forte, et le navire est sauvé.

VOYAGE A VEMSF. 1^9

Après dîner notre monsieur alsacien se met au piano, et il nous chante une jolie romance, A la fois naïve et comique ; puis il passe à des tours amusants. Alors M. André, piqué au jeu, tire de sa contre-poche un récit à crever de rire, et le poète lui-même, le poète à cheveux pleureurs, oublie un instant ses tristesses pour nous faire une scène de ventriloque. Ainsi se passe une journée au Grimsel, quand le temps, assez atroce pour couper court à toute incertitude, force les plus hâtifs à faire séjour de bonne grâce; quand, en outre, la société est nombreuse, excellente, point no-no, qu'un mutuel désir de se complaire et de se divertir rapproche les âges, les conditions, et double, quintuple, par cela même, le fonds commun d'agrément et d'amabilité.

Dans la soirée arrive un touriste Robinson. Le touriste Robinson porte une sorte de costume en grosse laine, charpenté à la Crusoé, et calculé en vue d'affronter les ouragans et les cataclysmes. Cest bien pourquoi, si le temps est beau, le touriste Robinson met ses pantoufles, allume un cigare, et reste à l'auberge jusqu'à ce que vienne la tourmente. Alors il s'affuble et part. Celui-ci vient de passer la Furca et le Meyenwand.

Septième 3ournce.

Ce matin, môme temps qu'hier. Il est dix heures; l'ouragan gronde toujours, en sorte que notre voyage de Venise commence à être compromis si nous sommes retenus plus longtemps au Grimsel, compromis encore si ces tempêtes ont rendu impraticable le passage de la Furca. Au surpins, rien n'agit plus désastreusement sur les dispositions de l'esprit que ces pluies continues, où viennent se noyer bientôt projets, plans, espoir même de temps meilleurs.

Lasciate ogni speranza voi ch'entrate

devrait être aussi l'inscription tracés sur le seuil de cet entonnoir diluvien. Déjà M. Tôpffer en est à faire de nouveaux devis géographiques tendant à prendre par le Simplon, ou même à ne pas prendre du tout selon l'occurrence. Pourtant, aux fins d'avancer les choses, il demandele compte au papa Zippach, qui, pour rien au monde, ne veut consentir à le faire. C'est cher; car, dans ces cas-là, de peur de ne pas payer assez, d'ordinaire on paye quelque chose de trop.

Cependant les gens de l'hospice annoncent comme prochain le retour du beau temps, et nos trois géologues, déjà rangés à cette opinion, veulent absolument emmener à l'hôtel neuchâtelois pour nous faire les honneurs de leur glacier. Rien ne nous intéressait davantage, mais ce serait grossir notre arriéré. Aussi prenons-nous à regret coDgé de ces messieurs, qui

partent aussitôt pour le glacier de l'Aar, tandis qae nous nous dirigeons vers celui du Rhône. En attendant qu'il se soit fait beau, le temps est abominable encore : une pluie serrée, un vent glacé, margouilîis en tête et en queue. Le touriste à fluxion monte avec nous, certainement ce n'est pas sur le conseil de son docteur.

Mais bientôt nous voici au sommet du Meyenwand, sur le rebord de l'entonnoir! Plus qu'un saut, et, chose admirable! nous sortons tout à coup de la pluie comme des canards d'une flaque. Le soleil brille, le soleil chauffe, sèche, regaillardit ; bien plus, nous découvrons là bas les cimes de la Furca, verdoyantes, illuminées, et point encombrées de neige : alors adieu Simplon, devis, prompt retour, et toutes les horreurs qui, il n'y a pas deux heures de temps menaçaient notre avenir. Sortis du lugubre entonnoir, l'espérance renaît dans nos cœurs, et nous nous élevons désormais de spirale en spirale vers les domaines de la lumière, le visage au soleil, l'œil sur Venise, qui nous est rendue.

Après avoir dépassé le lac de la Mort (c'est une petite mer sombre et glacée, où dorment engloutis quelques escadrons autrichiens), nous voilà sur le revers du Meyenwand, en face du glacier du Rhône, qui se déploie tout entier à notre gauche. Encaissé entre le Grimsel et la Furca, ce glacier se présente d'ici comme un amphithéâtre immense, où l'art a ménagé d'innombrables gradins ; et tandis que çà et là de blanches aiguilles, sveltes, percées de jours, figurent de colossales statues majestueusement revêtues de leurs flottantes tuniques, l'éclat argentin des gradins, la diaphane transparence des parois, l'émeraude sombre des vomitoires, donnent l'idée d'une gigantesque magnificence, d'une infinie splendeur. Voilà ce que la fée vous montre, pour peu qu'on la laisse faire; et c'est plus agréable, en vérité, même pour l'esprit, que ne saurait l'être la hauteur du géant exprimée en mètres, son volume indiqué en pieds cubes, ou même son aspect rédigé en style d éditeur marchand, dans un itinéraire d'ailleurs exact et fashionable. L'Anglais Martins, qui s'est illustré en exploitant les combinaisons de la perspective au profit des effets de grandeur et d'immensité, devrait, s'il ne l'a pas encore fait, hanter nos glaciers; il y trouverait, nous n'en doutons pas, de ces illusions frappantes et sublimes tout ensemble, propres entre toutes à féconder un génie qui, comme le sien, est instinctivement porté vers le grandiose et l'apocalyptique.

Parvenus au fond de la vallée du Rhône, nous emjambons le fleuve à sa source, pour nous engager immédiatement dans les pentes de la Furca, cette montagne nue, déserte, d'un caractère sauvage et mélancolique, plutôt que hardi et terrible. Au bout de deux heures, voici bien des neiges, mais anciennes, restes d'avalanches, et, là-haut, le col qui s'ouvre devant nous. De ce col, vue immense, mais nulle part un arbre, nulle part une trace d'habitation ou de culture : l'homme et tout ce qui est de

VOYAGE A VRNISK. 191

l'homme a disparu pour faire place à une nature stérile, abandonnée, morte, et pourtant attachante à contempler. Volontiers nous y ferions une halte, n'était le froid qui nous chasse! et la faim qui nous talonne. — Tout d'une traite nous poussons à quatre lieues de là, jusqu'à Réalp, pauvre hameau où s'ouvre, au pied de la Furca, la nue vallée d'Urseren.

A Réalp, il y a un cabaret. M. Tôpffer, arrivé le dernier, y trouve toute son armée campée devant le seuil, les uns appuyés contre la muraille, les autres couchés sur leurs sacs, tous sombres et hagards de faim et de rongement. En général prudent, et bien que deux lieues seulement nous séparent du souper, il se fait apporter des pains et un fromage, et il distribue à chacun sa ration. Ainsi est conjurée la révolte; les soldats renaissent, les vétérans revivent, les enfants de troupe commencent à rebougiller : on dirait des marmottes engourdies que visite un chaud soleil de mai. Cependant le village nous regarde faire : les enfants de tout près, les mères et les grand-pères de plus loin. Sur quoi, M. Tôpffer s'étant fait apporter de nouvelles provisions, une ration est distribuée à chacun des marmots présents, et aussi à chacun des marmots absents, que les mères et grands-pères se hâtent d'envoyer quérir jusque dans les montagnes. Ainsi tout mange dans Réalp, tout y est heureux pour le quart d'heure, et quand nous quittons l'endroit, anciens et entants nous saluent avec gratitude et bénédictions.

Nous sommes témoins ici d'un phénomène rare et intéressant. C'est un arc-en-ciel d'une extraordinaire largeur, qui, indépendamment de toute pluie visible, et par une soirée parfaitement sereine, s'étend comme une gaze immense devant la gorge et les cimes de l'Oberalp, elles-mêmes Toutes resplendissantes, aux rayons du couchant, de pourpre et d'azur. Apparemment quelques fines vapeurs qui montent ou qui descendent à cette heure produisent ce spectacle, dont aucun pinceau ne saurait rendra l'incomparable splendeur. A mesure que nous cheminons, la gaze se dissipe, laissant à découvert des montagnes d'instant en instant plus embrasées à leur sommité, plus bleuâtres et pâlissantes à leur base. Du reste, cette vallée d'Urseren est elle-même remarquable entre les vallées par son caractère d'austère uniformité. Du Réalp, qui est à Tune des extrémités, l'on voit briller à l'autre extrémité les blanches murailles d'une petite bourgade : c'est Andermatt. Entre eux deux, ri^n, absolument rien, qu'une plaine verte et ondulée où gisent, près de Réalp, un misérable couvent de capucins, et plus loin, au pied du Saint- Gothard, une haute et grande tour en ruine. C'est la Furca qui borne l'horizon.

Au pied de cette tour dont je viens de parler, le sentier rejoint la grande route du Saint-Gothard ; de là jusqu'à Andermatt, plus d'un quart de lieue, mais gare le courant d'air! En effet ce bout de vallée placé entre le trou d'Ur à gauche, et la gorge du Saint-Gothard à droite, est toujours balayé par un vent froid qui descend à Altorf, ou qui monte vers l'Italie.

Nous voici à Andermatt, et vite, au débotté, plusieurs partent pour aller visiter le trou d'Uri et le pont du Diable, qui sont en dehors de notre itinéraire. A Andermatt, l'hôte est haut de six pieds, chassieux et Piémontais ; l'hôtesse est petite, rousse, mal peignée et très bonne femme. Quand son ogre veut nous affamer, elle la trompe pour nous régaler ; quand son ogre veut nous écorcher tous et vite, elle l'endort pour nous donner la temps de fuir : absolument comme dans le Petit-Poucet. Et notez encore ceci : quoique nous ayons maintes fois déjà hanté cette auberge, jamais ce grand diable d'hôte ne veut nous reconnaître pour des Poucets qu'il a déjà dévorés, et, à ce compte, nous laisser tranquilles ; tandis que la bonne ogresse de tout loin nous sourit, nous fait signe, et tressaille déjà de l'envie de soustraire tant de chair fraîche à la voracité de son époux. Mais quel bonheur pour nous que, de tout temps, les ogres aient éié bêtes comme des pots, et les ogresses bonnes comme des marraines!

Avant, pendant et après le souper de ce jour, Veraon traditionne énormément : toutes les histoires de veillée, tous les contes du pays natal, toutes les ballades d'Anduse et d'Alais, coulent à la file de ses lèvres. D'autre part, Léonidas a mal au cœur, et telle blouse qui a échappé au vermicelle d'Aigle éprouve à Andermatt de bien graves vicissitudes. Heureusement l'ogresse est là qui pourvoit à tout, et au reste.

huitième Journée.

L'ogresse nous fait bien déjeuner, après quoi elle nous met dans le chemin, et nous voilà grimpant l'Oberalp. Le sentier est étroit, arda; la vue, celle d'hier absolument; car cette vallée d'Urseren, de quelque côté qu'on la regarde, ne varie que par son couvent et sa tour, qui se trouvent à gauche au lieu d'être à droite, ou à droite au lieu d'être à gauche. Sur le premier plateau, voici une cinquantaine de vaches qui déjeunent d'herbe tendre, et de toutes parts des sonnettes, les unes claires et argentines, les autres sourdes et graves, qui carillonnent paisiblement. Plusieurs de ces vaches se mettent à nous regarder passer, et parmi elles un énorme taureau qui ferait bien mieux de continuer son repas. Les taureaux ! voilà, lecteur, un des plus réels dangers de nos excursions alpestres. Ils sont ombrageux, nous sommes étourdis, et c'est toujours sur des sommités nues qu'on les recontre, là où ni arbre ni maison ne vous offrent un abri ou, tout au moins, une position d'où l'on puisse, en cas d'affaire, parlementer avec quelque avantage.

A l'extrémité de ce plateau, nous retrouvons le lac sur la rive duquel nous courûmes un danger d'avalanches en 1839. Ce lac, soulevé alors par l'haleine glacée du vent, est aujourd'hui tranquillement endormi au sein des pentes vertes qui s'y réfléchissent. Toutefois, à l'endroit de l'avalanche,

Panorama de Milan. (P. 127.)

VOY. EN Z1GZAQ.

VOYÀG'f: À VRNTSE. .195

nous posons sor l'amas de neige qu'elle y entretient en toute saison. Il est agréaWe de revoir les lieux où l'on a tremblé, mais difficile aussi, qu«nd toutes les circonstances ont changé, de se représenter bien pourquoi et de quoi l'on eut peur.

Au delà du lac, nouvelles pentes vertes et un torrent à passer. Le drôle est gros, fier, peu disposé à nous laisser faire. Il nous faut le remonter d'abord, ensuite construire des ponts; et heureux, même après cela, ceux qui passent à pied sec : la plupart prennent des bains plus eu moins partiels, au grand amusement d'un public cruellement rieur. Ici, comme aux Ormonds dessous, nous nous demandons s'il est bien vrai que nous soyons sur le chemin de Venise, et nous nous affirmons à nous-mêmes que oui, sans réellement y croire, tant les impressions sont antivénitiennes, tant le monde commence à nous paraître grand, tant les vastes projets, qui sont si aisés à former, deviennent en pratique promptement problématiques et difficilement exécutables. Dès ici, Voit-on Venise? sera le refrain usité dans la caravane pour exprimer l'incertitude où nous sommes de voir jamais cette ville de plus en plus lointaine et fabuleuse.

Au delà du torrent, nous faisons halte sur le sommet du col, d'où l'on ne découvre que des pentes vertes : tout ce pays est purement herbager, à peine aussi sauvage que la vallée d'Urseren. Mille petits ruisseaux courent le long de ces pentes ; il est très difficile d'y cheminer posément sans glisser. Aussi nous y lançons-nous à la course; quelques-uns glissent tout de même, et d'autres aussi qui les regardaient faire. C'est pour arriver plus tôt à l'auberge. L'hôte est aux champs; vite on va le chercher, et, pendant qu'il ne vient pas, la faim nous contraint à fuir vers d'autres hôtea qui ne soient pas aux champs. Au bout de deux heures nous trouvons notre affaire à Cedruns.

Cedruns, Truns, Dissentis, Tusis, Andeer, nom? qui ne ressemblent plus à rien et tout autant persans, algonkins, ce me semble, qu'allemands, français ou italiens. C'est qu'en effet, nous voici dans le Latium du romonsch, langue étrange, originalement inintelligible, qui, écrite, ressemble aux jurons d'un Espagnol en colère, et, parlée, au baragouin d'un gosier obstrué d'un oignon. Langue intéressante au demeurant, circonscrite à des cantons dont elle reflète et protège les mœurs ; qui plaît même aux oreilles de ceux qui ne la comprennent pas, par une sorte d'énergique rudesse ; qui, au surplus, a son journal, et une petite littérature de vallées dont nous aimerions fort à pouvoir prendre connaissance, car, sûrement, cette langue de montagnards, dont les formes antiques, consacrées par la seule tradition ont échappé à ce travail d'experts où s'embellissent et s'énervent les nôtres, doit offrir de ces tours pittoresques, vigoureux, ramassés, de ces fleurs de diction dont l'éclat un peu sauvage et le parfum un peu âpre n'en sont que plus agréables pour nos organes

blasés. Quoi qu'il en soit, dès ici nos drogmans ne nous servent plus à rien ; David ne peut pas faire passer pour un liard de son italien, et pendant plusieurs jours nous allons être réduits au langage d'action pour tout potage, j'entends pour demander nos potages. (Test très fâcheux dans un pays où le potage manque, le pain aussi, la viande aussi, et où l'on paye très cher, non pas seulement ce que l'on consomme, mais ce qu'on a signifié par gestes que l'on consommerait volontiers. Reichenau et Coire exceptés, ces raretés vont nous persécuter durant tout notre passage au travers des Grisons; elles cesseront en Valteline pour recommencer dans le Tyrol allemand, et jamais l'histoire de ne pas mourir de faim n'aura joué un rôle aussi grand dans nos voyages. Nous n'avons garde de nous en plaindre. Des vivres un peu rares n'en sont que plus précieux ; la disette engendre la prévoyance ; il est bon d'ailleurs que des gentlemen petits et gros qui n'ont jamais manqué de rien, de leurs yeux voient, de leur estomac apprennent qu'on peut manquer de quelque chose, et qu'un bon appétit n'est pas, comme ils seraient peut-être portés à se l'imaginer, la raison suffisante d'un bon dîner.

A Cedruns, l'on nous indique pour hôtellerie une maisonnette où nous entrons. C'est la cure. Figurez-vous, au sein de cette nature déjà si paisible et dans une chambrette toute dorée des rayons du matin, un vieux curé à cheveux blancs qui fait avec son jeune vicaire une partie de dames : le damier est grossier, la table antique, la bergère séculaire; tout dans la demeure est d'une propre vétusté, et le seul crucifix, suspendu dans sa niche de bois, brille de l'éclat modeste de quelques pieux ornements. Cest ce charmant tableau que nous venons gâter. Les deux prêtres nous cèdent leur table, et, remettant à une autre fois de terminer la partie, ils laissent nous servir sous leurs yeux un jeune sacristain, qui pèse ou mesure soigneusement chaque pain qu'il nous apporte, chaque ration de vin qu'il nous livre. Tout est rare, cher, mais tout aussi est compté selon les règles d'une scrupuleuse probité, en sorte qu'il n'y a ni à se plaindre ni a marchander.

De Cedruns nous nous acheminons sur Dissentis, où, en 1839, retenus pendant quarante -huit heures par d'affreuses pluies, nous vécûmes de pain noir et de petits cochons au sucre. On aime à revoir les lieux où l'on a mangé tant de petits cochons au sucre 1 aussi entrons-nous à la maison commune. L'hôte a changé, mais la déesse Thômis est toujours là, pendue au plafoud de la salle, et le fauteuil de justice aussi, debout sur ses quatre pieds, qui préside à tout ce qui se présente.

Au moment où nous quittons cette maison, voici que du couvent, qui n'en est pas éloigné, se fait entendre un mâle et pieux concert de voix harmonieuses : ce sont les pensionnaires qui chantent sous la direction des Pères. Il est midi, pas un bruit ne trouble le silence de la vallée; le village lui-môme est désert, cette musique seule remplit les airs de ces invi-

sibles accents et semble être comme la voix elle-même des bois, des montagnes, des cieux glorifiant leur Créateur. Chacun de nous, demeuré à ia place où l'ont surpris ces chants, écoute avec ravissement. Bientôt l'hymne cesse, nous continuons de marcher, et, comme un mélodieux murmure, elle nous accompagne bien des moments encore.

Quand on voyage, le déplacement des impressions, l'interruption des habitudes, font paraître vives et neuves des choses que chez soi l'on aurait peu remarquées peut-être. Mais quand on voyage à pied, cette heureuse disposition s'accroît encore, et les plus simples spectacles deviennent aisément une source d'admiration vive et enthousiaste, de joie forte et expansive surtout. Tandis que déjà la marche électrise, ou que la fatigue fait trouver du prix aux moindres occasions de s'étendre sur le gazon ou de se choisir un ombrage, le simple inattendu (et combien de choses sont inattendues!) provoque bien vite la surprise, qui, au fond, n'est pas distincte de l'impression que fait éprouver la nouveauté. Mais une autre cause, meilleure et plus active, concourt au môme résultat : c'est cette liberté, ce bien-être que contracte l'esprit, passagèrement nettoyé de soucis, délié de chaînes, et qui, durant les longues heures de marche, s'assainit, s'anime, s'élève, et devient réellement plus propre à goûter avec simplicité le beau et le bon. Plus de ces dédains que le bon ton conseille ou commande, point de ces blâmes mensongers ou de ces fades louanges que dicte la vanité, point de ces préoccupations d'amour-propre ou de fatuité qui empoisonnent presque tous les divertissements de salon et de casino ; et à la place, une naturelle disposition à accueillir le plaisir en quelque degré qu'il s'offre, de quelque côté qu'il se présente, et à l'accueillir comme on fait un hôte généreux, dont la reconnaissance est l'unique, l'aimable salaire. Et voilà pourquoi, lecteur, cette musique de couvent nous paraissait ravissante, bien préférable à des symphonies bien plus belles. Voilà pourquoi tant de choses ordinaires vous sont ici présentées comme admirables : elles le furent réellement pour nous. Voilà pourquoi l'on finit par aimer avec passion une façon de voyager qui semble au premier abord bien sujette à de rudes fatigues et à de dures privations; pourquoi l'on entrevoit avec tristesse l'heure de quitter ces amusants labeurs et ces privations volontaires. Hélas! assez d'autres, et sous vos yeux, cherchent sans l'y trouver leur plaisir dans les objets extérieurs, s'imaginant que ce soit à ces objets de réveiller l'admiration dans un cœur blasé, ou la joie dans une âme assoupie. Nous croyons, nous, qu'il faut au contraire apporter aux objets extérieurs le tribut d'un esprit éveillé, joyeux, libre et sain; alors ils se chargent du reste, et l'on se sépare enchantés les uns des autres.

Déjà l'avant-garde est à Truns, où David tâche de faire entendre au landamman qui tient l'auberge que nous sommes vingt-deux affamés, et que, s'il n'y prend garde, nous le mangerons, lui et son poulailler. Le landamman répond qu'il y a quatre matelas, et qu'on pourra souper dans un

quart de lime. En attendant nons allons visiter, à quelque distance du village, l'antique érable sous lequel, en 1424, les représentants de dix-sept districts de la haute Rhêtie prêtèrent le serment de la Ligue grise. Cet arbre vénéré existe encore, mais réduit à une souche tronquée qui supporte un rejeton vigoureux et sain; on l'a entouré d'une balustrade, et tout auprès s'élève une chapelle qui a été construite en commémoration du seraient.

Le quart de lieue étant écoulé, nous retournons à notre landamman, véritable ogre, celui-là, tout en bouche et carnassières, mais ogro hypocritement gracieux, doucereusement ladre, tout palpitant à la fois de cauteleuse tendresse et de voracité famélique. Bien sûr, quand il tieDt une chair fraîche, il doit ne l'étouffer qu'avec des caresses pour la manger les yeux levés au ciel. Heureusement David l'obsède d'exigences, notre nombre lui impose, et contraint qu'il est de songer à notre cuisine bien plus qu'à la sienne, il fait la plus drôle figure du monde.

Le souper est servi dans une chambre basse, où force portraits pendus au clou nous regardent faire. Ce sont des landammans et des landam mânes, tous au teint rose, à la bouche grande, à l'air Truns, Romonsch et Cedruns. Notre ogre, illustre rejeton de ces drôles d'ancêtres, n'imagine point déchoir en nous servant à chacun un brouet rare et clair, plus un petit morceau de pain pesé au trébuchet. Arrive pourtant un jambon ; mais sans David, qui a la présence d'esprit de s'en emparer et de le dépecer bien vite, nous n'aurions fait que l'entrevoir. Deux assiettes de cerises cuites ferment ce souper, qui porte notre faim à son comble.

Nous gagnons ensuite nos quatre matelas. Partout, pendus aux clous, landammans, landammanes, Grisons, Grisonnes, ligue et districts.

Hntmème Sournéc.

Ce matin encore, brouet clair, pas de pain, un peu d'eau, et le landamman qui nou3 invite gracieusement à nous régaler, absolument comme fit à la bonne cigogne maître renard. Après quoi il faut payer. C'est l'heure où le drôle redouble de soins, roucoule de joie, et, d'une seule caresse de sa griffe, fait à la bourse commune une large entaille à la gorge. Nous payons pour nous, nous payons pour notre guide, nous payerions encore, n'était la faim qui nous presse de fuir vers Ilanz, où nous espérons déjeuner.

De Truns jusqu'à moitié chemin d'Ilanz, on suit la rive droite du Rhin. La route est dès ici praticable pour de petits chariots; du reste agréable, pittoresque, construite en chaussée le long du fleuve, et faite exprès pour jouer au soliveau. M. Tôpffer continue de gagner partie sur

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panie. Peu d'habitants, mais partout de petite cochons, qui animent le paysage, barrent le chemin, gazouillent sur la rive, où font dans les flaques leur toilette du matin. Quand un petit cochon, deux petits cochons, voient venir un touriste, au lieu de s'écarter du chemin pour le laisser passer, ils se mettent invariablement à trotiller devant lui, sans que l'idée leur vienne jamais d'en finir en entrant dans le bois ou en se rangeant dans le fossé; c'est ce qui est cause que, de Truns à Ilanz, nous avons chacun devant nous deux petits cochons trottant. La chose ne prend fin que lorsque les petits cochons voient à l'opposite un autre touriste venir sur eux; alors, sollicités par deux forcer contraires, la résultante les saisit au tire-bouchon et les tire dans le pré. Tels sont les cochons.

Enfin voici Ilanz, joli bourg à cheval sur le Rhin, voici l'auberge où David s'escrime à faire comprendre que, nourris hier de brouet clair, nous allons expirer si l'on n'y prend garde. L'hôte paraît saisir quelque cho«e de l'idée, car voici venir un arrosoir de café, trois petits pots de lait, quatre onces de beurre, passablement de pain pesé, et une sorte de kirschmûss couleur de fin grenache, transparence de miel, bouqu. t d'oeillet rare, comme tout ce qui est précieux, ou plus exactement peutêtre, précieux comme tout ce qui est rare. Notre hôte, d'ailleurs, est très bon homme et assez élevé dans l'échelle pour savoir s'honorer de notre appétit.

On charge ici les sacs sur un petit chariot, et sur les sacs on attache Léonidas, qui s'endort immédiatement : c'est sa manière, nous l'avons dit; manière excellente d'ailleurs, pour un touriste de son âge, et qui seule lui a permis de taire une excursion si laborieuse sans éprouver Je plus petit malaise. Il faut, en vérité, que le proverbe « Qui dort dîne <• soit littéralement vrai, car quelques-uns d'entre nous, Murray entre autres et Léonidas, de nos trente-six dîners, en ont certainement dormi plus de vingt-quatre sans s'en trouver plus mal, et plusieurs qui n'ont pas essayé s'en seraient trouvés à merveille peut-être.

La vallée, à mesure que l'on descend, devient de plus en plus belle. Des herbages nus de l'Oberalp, nous nous sommes insensiblement approchés de3 croupes boisées qui dominent le couvent de Dissentis, puis des champs déjà plus doux et plus fertiles, où l'érable de Truns est le patriarche d'autres érables semés par bouquets sur la lisière des terres ou au milieu des sapins. Au sortir de Truns, la vallée d'IlaEZ nous paraît riche, populeuse, la végétation plus variée, plus fruitière ; au delà nous allons contempler, tout à côté des paysages les plus doux et les plus frais, de profonds et stériles abîmes, au fond desquels le Rhin, qui les a creusés, roule en maître ses rlots impérieux, et semble un barbare conquérant qui, pour régner toujours, combat et dévaste sans cesse. Puis, sur les pentts crayeuses de ces abîmes, une végétation italienne, des pins au feuillage noir, svelte, aux branchages fauves et tourmentés, de délicats arbustes, ou

des festons de lianes flexibles. Certes, ce sont là de riches spectacles, et très différents de ceux qtie nous ont offerts les vallées bernoises. Ici le paysage est plutôt attachant que grandiose, et à la place de cette étroite profondeur des vallées de l'Oberland ou du Hasli, ce sont des plateaux ouverts, dont les plans, au lieu de se dresser toujours vers le ciel, fuient souvent vers l'horizon, et donnent parfois au paysage ce délicat attrait des lignes mourantes et lointaines qu'on ne vient pas d'ordinaire chercher en Suisse. Deux heures avant d'arriver à Reichenau, commence une région où un peintre trouverait mille sujets d'étude et des motifs de paysage intéressants et neufs.

Il y a une route qui descend dans ces abîmes dont nous venons de parler, il y en a une autre qui les tourne. Par bonheur, voici, outre un naturel qui porte une scie monstrueuse en façon de parasol, un particulier qui parle français : « Laquelle, monsieur, faut-il prendre? — C'est à savoir. L'une est plus longue, mais l'autre est aussi courte. Quand je vais à Coire, moi, je prends celle d'en bas. Je prends aussi celle d'en haut. Vous ferez bien de vous y tenir; elle est mieux tracée, et l'autre aussi. » C'est tout ce que nous pouvons tirer de cet irrésolu. D'autre part, l'homme à la scie, qui arrive de Reicheneau, nous donne d'excellents conseils, mais en romonsch. Nous prenons par en haut.

De Truns à Ilanz on compte quatre lieues, des lieues grisonnes; d'Ilanz à Coire on en compte sept. C'est beaucoup. Mais le pays est montueux et accidenté; le voisinage des abîmes nous rassemble en troupe ; et l'on rit, l'on jase, une grande guerre s'allume entre Vernon et M. Tôpffer, en sorte que nous marchons sans nous en apercevoir presque. A Walhauser cependant, à l'entrée d'un bois, nous faisons halte sur une belle pelouse où une bonne femme nous sert à la ronde un petit vin romonsch qui a un accent furieusement brusque. Pour le boire on se retient à l'herbe ou aux cheveux de son voisin. Pour payer ce vin, M. Topffer donne cent sous, on lui rend en bluskers une fortune tout entière; les bluskers sont des fractions de centime. « Et que peut-on bien acheter avec un blusker, madame? — Un verre de schnaps. » Ainsi l'eaude-vie, ce poison du pauvre, se fait mauvaise, se fait petite pour qu'il puisse, si indigent qu'il soit, en faire un désastreux abus. Dans plusieurs de nos belles vallées, c'est l'eau-de-vie qui décime des populations robustes, c'est l'eau-de-vie qui porte le vice là même où, sans elle, il n'aurait pas d'accès, dans les hameaux écartés, dans les chalets perdus des Alpes.

De cet endroit nous poussons tout d'une traite jusqu'à Reichneau, où nous arrivons au coucher du soleil. Deux lieues encore nous séparent de Coire : M. Tôpffer loue un char qui y portera les éclopés, Reichenau, c'est l'endroit où Louis- Philippe a été maître d'école, dans une salle que l'on peut se faire montrer. Aussitôt Vernon se transporte sur les lieux; il frappe, on ouvre. « Je suis Frrrançais, madame, et, à ce titre, osé-je...,

TOYAOK A VENISE.

etc. • Veroon entre, examine, prend son temps, puis il rejoint... Mais voilà que sa place d'éclopé est partie avec le char. « Ah! c'est ainsi, dit-il; eh bien, en route! je n'ai pas qu'une jambe! » En vérité, avec du ressort, un peu de belle humeur et un grain de crânerie, tout s'arrange, tout vient à point, et les petites infortunes elles-mêmes, transformées en sujets de rire, ne servent qu'à grossir le sac des jolis souvenirs. 11 n'en est pas moins vrai que Coire est situé beaucoup trop loin de Reichenau. Va encore la première heure, mais dès la seconde toutes nos jambes se disloquent, tous nos jarrets se déboitent, et un inextinguible désir de repos nous sollicite de multiplier de plus en plus de courtes haltes. Enfin, enfin voici la porte, voici la rue, voici l'hôtel, l'escalier, la salle où chacun tombe sur une chaise, pendant que Vernon s'évanouit. Vite, de l'eau fraîche, du vinaigre, un bon lit... Tout à coup, Vernon ressuscite, fend la foule de Bes opérateurs, et s'en vient radieux et affamé, prendre sa place à table.

Dixième Journée.

Coire est une petite ville jolie par sa situation, intéressante par son histoire, sa cathédrale, et par un caractère de simplicité aisée et bourgeoise. Les habitants ont l'air intelligents, industrieux, et point encore aussi gazettisés que ceux de quelques autres capitales de canton. Ainsi l'on n'y voit pas de politiques d'estaminet, pas de parvenus de café, législateurs de restaurant, pas de courtauds faisant, un brûlot à la bouche, la leçon à la diète et les cornes à leur gouvernement. Les marchands de bas y font des bas, les fainéants n'y font rien, les étrangers ne s'en mêlent pas et les choses n'en vont pas plus mal. On n'y voit pas non plus, alors que le pays prospère sous une administration régulière et débonnaire des pères de famille s'associer, des publicistes s'improviser tout exprès pour démontrer que cette rusée cache sous sa robe de bonne femme, une multitude d'engins destinés à empêcher les citoyens d'élire, les quais d'être alignés au cordeau, les horlogers de vendre des montres, les pauvres d'être riches et les avocats d'être landammans.

Voilà ce que nous observons à Coire, hâtivement, il est vrai, moitié de notre lit, en faisant, à cause des fatigues d'hier, la grasse matinée, moitié du pavé de la rue, en allant, à cause des famines de la veille, nous pourvoir, chez le charcutier du coin, d'un saucisson de sûreté. Que ne pouvons-nous acquérir le fond tout entier de ce brave homme ! nos estomacs le voudraient, mais nos épaules s'y refusent.

Vers dix heures on part, la chaleur est étouffante, concentrée, comme sont, quand elles s'y mettent, les chaleurs des vallées; puis une rampe se présente qui coupe les zigzags de la route : aussitôt de nous y engager. Jamais, de mémoire de rampe, pareilles sueurs. Arrivés au

202 VOTÀOKS EN ZIQZ1Q.

sommet, nous voilà fondas, évaporés, et nos blouses, et nos chapeaux, nos figures en pleines lessive. Nous nous dirigeons sur la haute Engadine, par le passage du mont Julier, que nous franchirons demain. La route s'élève insensiblement, et nous allons perdre de nouveau, par degrés, cette vive et belle végétation que nous venons de retrouver dans la vallée du Rhin. Tant mieux : c'est cette continuelle variété d'impressions, ce sont ces changements quotidiens de scènes et presque de saisons qui font l'agrément principal des excursions alpestres. Aujourd'hui des neiges, demain des figues.

Insensiblement nous avons atteint le plateau supérieur de la montagne que nous gravissons depuis Coire. Ce plateau, qui s'étend au loin dans tous les sens, nous masque le fond des vallées, tandis que de lointaines cimes dépassent seules le vaste et uniforme pourtour de l'immense plaine. Ce genre de vue, peu fait à la vérité pour arrêter lo peintre, offre au voyageur un attrait de grandeur et de nouveauté. Plus petit, plus perdu encore au milieu de cette rase solitude, mais affranchi en môme temp3 du gênant voisinage de3 hauteurs, il marche comme vivifié et rafraîchi par ce surcroît désiré d'air et d'espace. Mais c'est quand nou3 avons atteint l'extrémité du plateau que s'ouvre devant nous une de ces vues dont l'auguste magnificence resplendit longtemps encore dans le souvenir. Audessous de nous, aussi bas que l'œil peut plonger, c'est un réseau de profondeurs crevassées au fond desquelles courent de nombreux torrents, dont le fracas s'éteint dans les airs bien longtemps avant de nous arriver ; ces eaux baignent la base d'un entassement da croupes verdoyantes, séparées les unes des autres par des ravins sombres et boisés; puis, au-dessus, de3 parois de rochers, ici festonnées de forêts, là nues et grises, supportent un autre amphithéâtre de cimes dentelées. Et tandis qu'en cet instant même le trouble, l'obscurité, le3 vents, la foudre, régnent dan3 le haut des airs et assiègent les sommités, le soleil lançant obliquement ses rayons au travers d'une gorge profonde, s'en vient dorer au milieu de leurs fraîche3 prairies le petit hameau de Coûtera, le rocher de Teufelcastel et le bourg de Lenz, où nous allons entrer.

Un char nous accompagne, qui porte nos sacs et deux ôcloppés.

Buvette à Lenz. L'hôte est là qui, une plume à la bouche, un long papier devant lui, compute et suppute en partie double toutes les doses pesées que nous livrent les femmes. Atrocissùnus, dit Tacite, veteranorum clamor oriebatw, ce qui signifie que les cris « du pain! du fromage l du fromage! du pain! » hurlés en cadence a7ec un accent de famine et de désespoir, finissent par épouvanter ces femmes, par subjuguer cet homme... Tous apportent arec douleur et tremblement ce qu'ils ont de vivres; tous donnent, jettent, prodiguent, comme si le monde allait finir dans une demi-heure. Nous éprouvons quelque soulagement.

On paye cher et l'on repart vite. En ce moment passe devant le seuil

VOYAGE À VKNISK. 203

de l'auberge un paysan qni rient de gravir les pentes que nous allons descendre; le brave homme, harassé et couvert de sueur, s'approche d'une fontaine, saisit le goulot... « Hé! holà! hé!... ■ lui crie-t-on. Il lâche le goulot et regarde. Puis il saisit de nouveau le goulot. « Hé ! holà ! hé !.. . » Cette fois, sans y rien comprendre d'ailleurs, il s'abstient tout de bon. Alors on lui montre une chopine, on la lui paye, et il comprend du premier coup qu'il faut la boire.

De Lerz, il s'agit de descendre jusqu'au plus bas de ces profondeurs crevassées dont nous parlions tout à l'heure. Alors, laissant le chariot Eerpenter au loin sur les circuits sans fin de la route, nous coupons en courant au travers des prairies, et en moins de quarante minutes nous voici au fond de l'abîme, tout pleins d'ardeur pour remonter le3 pentes opposées, sur lesquelles, des hauteurs, nous avons eu ?oin de marquer d'admirables spéculations a faire. Durant une petite halie, M. Tôj iFer dessine, pour le reproduire ci-contre, le rocher de Teufelcastel et son église séculaire; tandis que de Bar, pour mieux boire, tombe dans la fontaine du village, au grand amusement de tous les Romonchs présents. Après quoi, en route ! Toutes nos spéculations réussissent. Les croupes sont promptement escaladées ; voici les parois de rochers dont on longe la base en s'enfonçant dans une gorge sombre. Le vent, qui balaye éternellement ce passage, balaye par la même occasion le chapeau de Murray. Murray, d'abord stupéfait de cette brusque spoliation, contemple avec amertume son couvre-chef qui tournoie dans les airs, s'amincit comme un météore, et finit par disparaître dans les ténèbres du goufîre. Provisoirement on impose un bonnet de coton.

On rencontre de temps eu temps dans les vallées des Grisons, non pas des pendus précisément, mais des potences qui, élevées sur des tertres 6tériles à droite ou à gauche du chemin, ne laissent pas que d'assombrir un peu l'imagination du passant. Nous en voyons deux aujourd'hui; la seconde se montre à l'heure du crépuscule et prédispose aux contes noirs. Vernon traditionne, M. Tôpffer aussi et d'autres. Point de lune, du reste, et à la place une route incertaine, des marécages de-ci, des bois de-là, plus loin des roches douteuses, des creux indistincts, tout ce cortège enfin de petits et de gros fantômes dont l'imagination peuple si volontiers les ténèbres. Vernon déjà ne traditionne plus, ni M. Tôpffer, ni d'autres, et le bruit cadencé de nos pas nous sert d'entretien suffisant, lorsque, tout à coup, voici venir une troupe de brigands excessivement féroces!... C'est David qui vient nous apprendre qu'arrivés à Mullinen, il ne nous reste plus qu'à entrer à l'auberge où déj à fume notre soupe et se pèsent nos rations.

©njième ftmrnfr.

Ce matin nous déjeunons au lait de chèvre : c'est très agreste. Aussi n'était la nature du pays et le romonsch de nos hôtes, nous pourrions nous croire chez ces chevriers de la Sierra-Morena que don Quichotte, à propos de glands, régala d'un éloquent discours, tout rempli de folie et tout aimable de sagesse. Et à propos de don Quichotte, vous arrive- t-il comme à nous, lecteur, quand ce digne homme se livre ainsi à la poétique effusion de sentiments et de pensées qui n'ont réellement de fou que leur noblesse et leur générosité même, de vous demander : « Est-ce lui qui est fou, est-ce moi? » Vous arrive-t-il d'avoir honte, d'avoir regret de vous trouver plus sage que don Quichotte? Vous arrive-t-il enfin de chérir dans ce personnage le bon cœur de Cervantes, son humanité, sa haute raison, et de considérer son héros tout aussi souvent comme un aimable exemple de droiture, de chaste passion, d'enthousiaste amour pour la justice et pour la vertu, que comme un risible exemple des travers et des dangers de l'esprit de la chevalerie?

La chevalerie... Ah! Cervantes, Cervantes, ai de votre temps elle n'eût été, m'assure-t-on, déjà morte, je ne vous pardonnerais pas de l'avoir tuée! Chose grande, en effet, que celle qui, sapée avec tant de puissance par un si vigoureux génie, conserve, écroulée, cette inaltérable majesté des augustes décombres! Chose rare que celle dont la beauté, survivant au poison du ridicule, attache, captive, se fait chérir jusque dans celui-là môme qui est destiné à en être la charge bouffonne ! Car ce fou, n'est-ce pas, lecteur? s'empare de votre affection et de votre estime tout aussi irrésistiblement qu'il excite votre rire, c'est que tous ses sentiments témoignent de cette abnégation, de ce dévouement, de ce généreux courage, de cette élévation morale, qui furent les attributs mêmes de la chevalerie : c'est qu'un pareil homme, avec bien moins de raison que le sage, a néanmoins plus de grandeur; avec bien moins de règle, plus de bonté; avec beaucoup d'extravagance, infiniment plus d'attrait et de charme.

Au surplus, il y aura toujours de par le monde quelques don Quichottes; il y aura toujours d'obscurs martyrs d'une bonté gauche, d'une probité maladroite, d'une trop transparente ingénuité; de belles âmes dupes de leurs illusions généreuses, des êtres excellents qui, pour prix de leurs douces et affectueuses vertus, n'attraperont que brutalités et horions. N'en connaissez-vous point, lecteur? Moi j'en connais et j'en vénère : ils sont fous, mais l'élite encore de l'espèce humaine.

Ce que nous gravissons aujourd'hui, c'est le mont Julier, qui ne se trouve point être de près ce que nous nous étions figuré de loin, un mont

VOYAGE À VflNISK.

hardi escarpé dont la cime altière porte deux gigantesques colonnes que Jules César en personne aurait fait dresser pour y être à la fois, et au travers des siècles, des fanaux au milieu des glaces, et un immortel monument de son passage. Le mont Julier est un col désert, cù conduit une pente longue, mais douce et sans escarpements. De frais pâturages bordent la route, et près du sommet seulement, des moraines de rocs entassés qui forment comme de stériles promontoires qui barrent le passage. Tantôt on escalade ces moraines, tantôt on en double les sinuosités. C'est dans le coin le plus abandonné de ces sauvages solitudes que nous trouvons cinq ou six hommes qui jouent au palet. Quelles figure?, grand Dieu ! Absolument des bandits affamés qui jouent la bourse et la vie du premier passant qui se présentera sur le seuil de leur repaire. Nous hâtons le pas, et voici tout à l'heure le sommet du col ; deux tronçons de granit, de la forme et de la hauteur d'une borne militaire, s'y dressent des deux côtés de la route : ce sont là ces fameuses colonnes Juliennes dont nous nous entretenons depuis deux jours. D'Arbely s'assied sans façon sur l'une des deux ; les autres se font de la seconde un âtre pour leur feu, et tout s'en va en fumée. Mais donnez-vous un peu la peine de vous représenter la figure d'un touriste qui aurait compté sur cette merveille-là pour le menu de sa journée! Quelle humeur de chien, quelle recrudescence de spleen , quelle indignation contre son itinéraire , contre son guide, son chien, son épouse, contre Jules César, contre l'histoire romaine! Presque toutes les grandes curiosités et toutes les merveilles sans exception, lecteur, exhalent de près cette môme odeur de mystification.

Une ondée nous surprend sur ce sol sans abri, mais le vent travaille si bien que le soleil reparaît bientôt et illumine de toutes parts les herbes chargées de limpides gouttelettes. C'est dans ce moment qu'au-dessous de nous les nuées se déchirent et laissent voir, derrière un rideau de pins, une longue suite de lacs, dont les rives, nulle part bien distantes, tantôt se rapprochent, tantôt semblent se fuir, ici doucement inclinées, ailleurs abruptes et couronnées de bois. Rien de si calme, rien de si doux à comtempler; on dirait une neuve contrée, où brillent de leur intact et primitif éclat le vif azur des cieux et la fraîche verdure des prairies. C'est la vallée de Selva-Piana, au plus haut de la haute Engadine, que nous avons sous les yeux, et c'est l'Inn qui verse ses eaux dans cette succession de réservoirs élégamment découpés.

Nous entrons dans le bois de pins. Ces arbres annoncent déjà le voisinage de l'Italie ; tout au moins ils signalent toujours dans nos Alpes le revers qui fait face à cette contrée. D'une verdure aussi sombre que celle de nos sapins, mais plus rousse et plus jaunie, ils lancent irrégulièrement leurs rameaux tourmentés, et projettent sur le penchant du mont une ombre impénétrable. Mais si c'est d'en haut qu'on les voit se

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détacher sur cette teinte foncée d'aigue-marine qui est propre aux lacs profondément encaissés, la vive beauté de ce coloris flatte l'œil au plus haut degré, et porte à l'âme comme une impression de fraîcheur éthér^e, d'incomparable pureté. Au reste, c'est ici le caractère des paysages de sommi+és. Tous les tons y sont d'une franche vigueur, d'une vierge transparence. ; on n'y observe jamais ces vapeurs qui, dans les plaines, rompent l'éclat des teirtes et leur donnent cette terne douceur que nous appelons trop exclusivement harmonie, sans songer que, dans la nature il n'y a pas de paysages exclusivement harmonieux. Les Alpes offrent à chaque pas des sites dans lesquels, à l'éclat, à la vivacité, à la crudité même des teintes les plus diverses, s'allie le charme puissant d'une frappante harmonie. Par malheur c'est la vaporeuse Italie, c'est la Flandre brumeuse, qui ont produit les maîtres du paysage; c'est d'après les ordres de ces maîtres qu'a été formulée la théorie du genre; et de là, chez l'artiste, chez le public, des préjugés traditionnels qui s'opposent encore à ce que d'autres contrées d'un caractère tout différent paraissent dignes d'être prises pour sujets d'étude, ou pour modèles de paysage. La théorie ne s'y adaptant pas, le paysage ne s'y croit pas en bon lieu. Il admire, il est frappé, il est ému; mais sa langue apprise étant impropre pour dire ces beautés-là, il a }.lus tôt fait de les considère:' comme étrangères à l'art que de se créer une langue qui les exprime. * Qioi! se dit-il, voici des lignes brisées, heurtées, voici des tons crus, arlents, criards : voici toute ma perspective aérienne sans usage sur ces sommités sans vapeurs, où la cime la plus éloignée est aussi nettement distincte que le bloc le plus prochain! » C'est vrai; mais que prouve tout cela, sinon ceci seulement, qu'avec une palette italienne ou flamande on ne fait pas une scène alpestre, tout comme avec des unités on ne fait pas du drame, tout comme avec une recette pour le poisson on apprête mal un civet de lièvre ou un pâté de perdreaux?

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au sortir de ce joli bois il y a une auberge où M. Tôpffer trouve sa bande en train déjà d'avoir mangé, sans autre avis de sa part, toutes les omelettes de la contrée et tous les petits pains de l'Engadine. D'abord un peu surpris de l'illégalité de la chose, on lui explique comme quoi; alors il se met de la partie. Cette auberge est proprette, riante, agréablement posée entre le bois et le lac, et l'hôte parle français. Bien vite on lui intente de vingt-deux parts toutes les questions auxquelles il a été impossible de donner cours en pays romonsch, et il s'ensuit un charivari de propos tout semblable à celui que durent produire ces paroles dont Rabelais nous conte que, gelées depuis trois jours, elles se mirent, au prochain soleil, à dégeler toutes à la fois.

Nous voulons, avant d'arriver à Saint-Moritz, notre étape de ce soir, visiter la source minérale qui fait affluer dans ce petit bourg tous les malingres de la Rhétie et de la Valteline. A cet effet nous allons passer

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l'Tnn à l'embouchure des lacs, et, après avoir pris congé de notre hôte et de son beau vallon, nous nous enfonçons dans des bois dont la sévérité contraste tristement presque avec les gracieuses scènes que nous venons de quitter. Ça et là quelques clairières, où le sol est tout bosselé de rocs moussus : partout une vive fraîcheur de teintes. La source jaillit de terre au sortir de ce bois, dans une prairie ouverte et sous l'abri d'une grande maison blanche, où nous ne manquons pas d'entrer. Tout aussitôt des femmes nous puisent des verres d'eau à discrétion, et nous nous régalons à qui mieux mieux d'une sorte d'eau de Seltz, glacée, piquante, salutaire sans doute aux malingres, mais en tout cas impayable pour des altérés.

De la source au bourg il y a un quart d'heure de marche. Saint- Moritzestune petite bourgade composée d'étables et de cafés-billards, (ù des baigneurs barbus tuent le temps, un de ces endroits qui doivent au séjour momentané des malingres un peu de fausse vie, beaucoup d'odeur de cigare, et ce grotesque mélange de pâtres occupés et de messieurs fainéants, de liquoristes et de faiseurs de fromages, de laitage et de carambole. On nous reçoit dans une salin de billard; on nous y loge dans un café ; on nous y sert, dans la salle d'une maison voisine, au milieu d'un ordinaire à crever de rire, deux biscuits monstres et une saiadejardin.

Douzième lournct.

Nous voici à Saint-Moritz. Il s'agit maintenant d'escalader les pentes du Val Biola pour redescendre sur BDrmio, où, sur la foi des itinéraires, nous comptons coucher ce soir. Par malheur, personne ne sait ici de quoi nous voulons parler avec notre Val Biola, et les guides nous offrent de nous conduire partout ailleurs que là où nous nous étions proposé d'aller. Il faut bien à la fin accepter leurs offres, et, plutôt que de s'engager dans un passage inconnu ou peu fréquenté, M. Tôpffer se décide à passer la Bernina pour entrer dans la Valteline, et de là remonter l'Adda jusqu'à Bormio. Deux jours au lieu d'un. De plus en plus nous nous demandons : « Voit-on Venise? »

Ce n'est pas tout. Voici que dans cet entonnoir engadin la pluie tombe aussi par torrents, et qu'au réveil nous sommes salués par un bruit de grandes eaux où se noient de nouveau nos projets et presque nos espérances. Il ne sert de rien de s'en affliger. Vite les arts de la paix, lettres, dessin, billard, et des légions de baigneurs barbus qui, la pipe à la bouche, nous regardent faire. Mais vers neuf heures, comme nous sommes à déjeuner, tout d'un coup la salle s'illumine, c'est un rayon de soleil ! Vite alors, projets, espérances, reluisent d'un éclat soudain; on voit Venise,, tout au moins on s'y achemine.

C'est aujourd'hui dimanche. Pâtres et baigneurs sont vêtus de frais ; des hameaux éloignés les cloches se répondent ; la prairie elle-même, tout à l'heure triste et blafarde, s'habille de brillante verdure, et les petits oiseaux ont repris leurs jeux. Que c'est doux, attrayant, de voyager à cette heure, sous le charme de ces impressions, et échappés que nous sommes de cette prison enfumée où un ciel jaloux menaçait de nous claquemurer ! Aussi l'on marche avec une allègre vigueur ; l'entretien naît, s'anime, s'étend, et nous voici en train déjà de traiter au pas de course toutes les grandes questions : la politique européenne, le jury, la presse et aussi le journalisme, cette invention qui livre la tribune du monde à tous les hommes de talent, de lumières, de principes, et en même temps à tous les quidams, à tous les ambitieux et à tous les brouillons.

Au delà de Pontresina l'on commence à monter les premières pentes du Bernina. Tout ici s'appelle Bernina : ces glaciers, ces aiguilles, ce vallon où nous sommes, ces trois maisons assises sur le premier plateau, dernières habitations que nous rencontrons sur ce revers. Nous entrons dans celle qui porte enseigne. On n'y trouve ni pain ni beurre, mais soixante-deux biscottes, qui disparaissent bien vite. Les biscottes sont des espèces de brioches douceâtres, très bonnes en vérité, mais qu'on ne s'attend guère à trouver si haut au-dessus de la mer. Du reste, nos hôtes se trouvent être des rechignes, qui nous louent de mauvaise grâce un mulet rétif, conduit par un manant brutal. Ce manant a la prétention de n'être pas faquin, facchino; en conséquence il se refuse à charger même du plus petit de nos sacs ses énormes épaules. Nous lui soutenons, nous, qu'il est faquin, mais faquin mal complaisant, ce qui n'est, après tout, qu'une variété de l'espèce.

Comme hier une ondée, et comme hier aussi un prompt retour du soleil. A mesure que nous nous élevons, la contrée s'empreint de grandeur, de majesté, et insensiblement ce passage du Bernina prend rang à nos yeux parmi les plus remarquables que nous ayons encore franchis. A gauche, des Val Biola tant qu'on en veut ; à droite, une paroi de rochers flanquée d'imposants contreforts, crénelée d'aiguilles sans nombre, et des glaces qui, s'échappant par toutes les échancrures, descendent, s'échelonnent, et, tantôt rencontrant le vide à mi-hauteur, s'y détachent par blocs et tombent en avalanches, tantôt encaissées dans une étroite crevasse, atteignent aux pentes douces, s'y déploient, et viennent appuyer leurs dernières assises jusque sur le plateau que traversent nos microscopiques personnes. Ce spectacle se répète, plus sévère encore, dans les eaux sombres d'une multitude de lacs qui, dentelés de mornes promontoires, barrés de presqu'îles de pierre, se succèdent à perte de vue le long du plateau, et font ressortir, par la tranquille harmonie de leurs lignes basses et fuyantes, le tumultueux chaos, l'irrégulière audace des parois abruptes au sein desquelles dorment leurs ondes. Du reste, ni arbres, ni chalet en

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vue; à peine un chemin, et des torrents vomis par les glaciers, qui courent bruyamment se taire dans les anses prochaines. Un de ces torrents nous oppose de sérieux obstacles. Trop fougueux et trop profond à sa source pour que nous puissions l'y franchir, il se divise plus bas en rameaux innombrables, moins profonds à la vérité, mais trop larges encore. Les plus haut fendus sautent d'îlot en îlot, et arrivent ainsi sur la rive opposée, tandis que notre faquin fait de sa bête un pont marchant pour les autres. Arrivés à l'extrémité du plateau, nous y croisons deux jeunes hommes, grands, beaux, silencieux, qui montent lentement, le manteau rejeté sur l'épaule. Ce sont des pâtres bergamasques qui se rendent sur les hauteurs pour visiter les troupeaux qu'ils y ont conduits au commencement de l'été. Rien de plus pittoresque , rien de mieux en accord avec cette nature qui nous entoure que ces deux belles figures, symboles de simplicité et de vigueur, de mâle fierté et de sauvage mélancolie.

Mais à peine avons-nous atteint le revers du Bernina que ce sont bien d'autres merveilles encore. Voici déjà les mélèzes, une riche verdure; sur la droite, une tonnante avalanche qui tombe avec fracas des cimes mêmes du glacier; puis, tout au loin, tout au bas, au delà de coupes fuyantes dont les regards rase les sommités, une scintillante bourgade, des rives fleuries, un lac éclatant, des champs dorés, le doux sourire d'un soleil plein de sérénité : c'est la petite vallée de Poschiavo. Une halte est commandée pour jouir de ce spectacle. Mais en cet instant passe un naturel somnolent qui marche où va sa vache, dont il serre la queue dans sa main. Il y a dans ce naturel tant d'innocente bêtise, tant de machinale quiétude, de risible naïveté, que ce spectacle nous distrait de l'autre. On se le figure cheminant ainsi de Pontresina à Poschiavo, seul, sans regard, sans parole, sans idée, et accomplissant, cette queue en main, son petit bonhomme de mouvement diurne, tout aussi incognito que les astres perdus qui tournoient dans le cinquième ciel.

Après une heure de descente, nous faisons notre entrée à Poschiavo. C'est dimanche; ouailles et curés sont sur la place; cette foule nous entoure, nous presse, nous regarde aussi avidement que si nous étions le capitaine Cook. et Banks et Solander, les inséparables,

Assis sur la grande place de Poschiavo comme un parti de conscrits qui rejoignent, nous attendons que David ait trouvé quelque chariot à louer, pour y charger nos sacs et deux éclopés. Par malheur, un petit aubergiste joufflu, qui se propose de souffler au père Trippo sa proie, ourdit toutes sortes d'intrigues, aux fins que la nuit tombe avant que nous ayons trouvé notre affaire. A la fin, David attrape un char et ne le lâche plus. En route alors, et nous sortons gaiement de la ville. Mais à peine sommes-nous dans les champs, que voici, des deux côtés de la vallée, hommes, enfants, fillettes, qui quittent les hauteurs, coupent par les

prés, gambadent à l'envi, et viennent s'aligner le long de la route comme pour voir passer le roi, la reine et la cour.

A la tombée de la nuit, nous atteignons la rive de ce joli lac que, des hauteurs du Bernina, nous avons vu resplendir. Est-ce bien le même? A cette heure, il est froid, sévère, mystérieux; la live opposée, bien que prochaine, se perd derrière les voiles assombris du crépuscule : on dirait la réalité qui désenchante les illusions du cœur, ou encore cet avenir que nous atteignons chaque jour, et qui chaque jour déçoit les rêves du passé. Mais ces réflexions philosophiques échappent complètement à Sorbières, qui pour s'être trop régalé de pêches de Poschiavo, s'attarde, se laisse perdre de vue, puis se remet au galop pour nous apporter lui-même la nouvelle de sa guérison en même temps que celle de sa maladie.

Le vallon est désert, les ténèbres épaisses, nous marchons serrés les uns contre les autres, lorsque quelque chose tantôt se met à chuchoter derrière nous, tantôt nous coudoie avec rudesse. Plus loin, ce quelque chose prend la forme de quatre hommes qui nous arrêtent, et qui déjà portent la main sur nous, lorsque le père Trippo paraît sur son seuil, une lumière à la main. A cous alors d'arrêter nos brigands et de les dénoncer au père Trippo, qui, sourd comme une borne, ne comprend quoi que ce soit, ni à nous ni à ces hommes, ni à la chose ni à une autre. Epouvantés et furieux, nous entrons dans la salle, où, sous notre dictée, Melle Trippo crie dans l'oreille droite de son père qu'il nous a tirés là d'une fameuse, par sa présence, sa chandelle et son sang-froid.

Cette famille Trippo est effectivement patriarcale, et c'est plaisir, au sortir d'une aventure un peu farouche, que de se voir en compagnie d'un bon vieillard entouré d'enfants et de serviteurs affectionnés et respectueux. Mais l'auberge, propre d'ailleurs, répond presque trop à l'idée que nous en donnait l'aubergiste jouflu de Poschiavo. Après une grande heure d'attente, on nous y sert pour festin des œufs cuits durs et du pain de fenouil; encore ces vivres arrivent-ils trop tard. Soit faim, soit émotion, soit l'extrême chaleur de la salle, voici Vernon à qui le cœur manque ; de Bar s'en mêle. Albin en fait autant; de proche en proche toute la caravane baille ou s'affadit. Pourtant, à la vue de nos lits, la gaieté revient et les rires nous guérissent. Il y en a quatre, et puis un cinquième, qui est une grande chambre garnie de paille. On se couche, et le sommeil fait le reste.

©rcijicme 3ouruce.

Brusio est situé à une demi-heure de la frontière. C'est donc ce matin que nous disons adieu à la Suisse, qui, au reste, dès Saint-Moritz, nous a déjà semblé être l'Italie. Après une courte descente nous arrivons

VOYAGR A VENISE. 21 1

à la Madone, où l'on vis© nos passe-ports, ot bientôt anrès à Tiran, cù il s'agit de déjeuner d'une façon authentique, remarquable, rétrospective!

Quelle drôle d'auberge! Vaste, bruyante, d'une malpropre magnificence, cù crient les gens, où crient les fritures, où crie le tournebroche, sans compter des cochers qui vont, viennent, comme en plein carrefour. Du reste large table, linge frais, cuisine exquise, et strachino sans pareil. L'hôte, grand et gros homme rhumatismal, en redingote bleue, donne de l'air à ces retraités du temps de l'Empire qui ont été généraux un moment et cacochymes des années. L'hôtesse et sa sœur, à l'envi mal peignées, ont à la fois la vulgarité et le bon cœur, l'emphase et la familiarité des Italiennes; elles nous accueillent avec amitié et mettent du prix à ce que nous nous tenions pour régalés. A cet égard, nous sommes en mesure de combler leurs vœux. Ea effet, au sortir de vallées pauvres et de sommités stériles, cette soudaine réapparition de l'abondance est à elle seu'e d'un agrément infini; et du pain plus blanc, un potage plus civilisé, des côtelettes au lieu d'œufs cuits durs, paraissent bien vite un banquet étonnant par la variété des mets et par la distinction des assaisonnements. P iis nos émissaires, qui, de tous côtés, reviennent chargés de tiques, de pêches, de raisins, de tous les dons de Pomone achetés au quintal, et pour rien !

Mais à toutes le3 médailles il y a un revers. Une chaleur torride, la même qui dore ces raisins, qui confit ces figues, nous attend au sortir de la fraîche hôtellerie pour nous confire aussi. Echelonnés sur un chemin poudreux que ba'aye une haleine embrasée, nous songeons alors aux fraîcheurs de la veille, aux sources, aux ombrages, qui sont ici clairsemés, tièdes, transparents- à ces harmonieux désordres d'une nature libre, remplacés tout à coup par les mesquins arrangements d'une culture avare; à c-:S pentes sauvages, à ces nDirceurs des bois, auxquelles ont succédé l'éclat importun des murailles blanches, la rase uniformité des prés, l'industrieuse économie des arrosements artificiels, et le parallèle n'est pas de tout point favorable au beau verger que nous parcourons. Tout haletants, nous frappons aux pintes, mais si le vin abonde, on vous y reluse l'eau, et il nous serait plus possible d'en sortir ivres que d'en sortir désaltérés.

Cela n'empêche pas que la Valieline ne soit une vallée brillante de fertilité et parsemée de bourgades dont l'aspect est de loin riant, prospère, presque magnifique. Partout de balles églises, des chapelles ornées, des clochers d'une architecture svelte, des maisons soigneusement blanchies, animent de doux paysages, et se détachent avec un séduisant éclat sur la base fleurie des montagnes, ou sur l'azur sombre des gorges qui s'ouvrent par delà. Mais de près, ces bourgades semblent dépeuplées, cette blancheur extérieure recouvre des masures sans fenêtres, lézardées, bien sou- ' vent des ruines; et nous remarquons en cent endroits que dans cette

contrée on rebâtit à côté, mais on ne démolit jamais : de là la vide ampleur de bien des hameaux. Du reste, les gens y ont l'air actifs, intelligents, entièrement adonnés à l'agriculture, heureux en somme, tout au moins gais, ce qui nous a toujours semblé un signe de bonheur presque aussi certain que peuvent l'être , dans d'autres pays , l'enseignement mutuel, la petite poste ou les soupes économiques.

Ainsi, nos aventures de ce jour se bornent à manger des figues, à avoir soif, à braver la canicule et à visiter toutes les églises, autant, il est vrai, pour y trouver l'ombrage et une crue fraîcheur, que pour en admirer la somptueuse architecture. Mais à mesure que nous nous élevons et que la soirée s'avance, la contrée change à la fois d'aspect et de climat. Déjà les vignes sont bien loin derrière nous, déjà la végétation se rabougrit pour cesser bientôt, et en même temps de froides haleines signalent le voisinage des glaciers. Vers sept heures, nous avons en vue les parois de rochers au pied desquelles se déploie, sur la rive droite de l'Adda, Bormio, le dernier bourg de la Valteline. D'un saut nous sommes à l'auberge, où dès le seuil l'hôtesse nous annonce que son cuisinier est à la promenade, et que l'empereur d'Autriche a logé chez elle en 1839. Ces nouvelles nous contristent beaucoup, la première surtout.

En Valteline, les hôtesses ne sont pas rousses, mais elles sont échevelées, grasses à quatre mentons, hommes par la voix, reines par le port. Plutôt bonnes que prévenantes, elles ignorent d'ailleurs les empressements intéressés, et vous accueillent du même air le bourgeois et le baron. Celleci a pourtant fait des frais pour être agréable à l'empereur d'Autriche : tous les poêles, toutes les niches, toutes les parois de la maison sont surmontés de Napoléons en plâtre, ou couverts de gravures de grande armée.

Par bonheur, le cuisinier a l'idée, vers neuf heures, de revenir de la promenade, en sorte que notre souper ne se trouve pas remis tu lendemain.

(Slluatorjième Soumet

Ce matin nous partirions à l'aube, n'était la confusion introduite parmi nos chaussures, qui, après avoir été graissées en fabrique, viennent d'être jetées pêle-mêle sur le plancher. Chacun d'accourir et d'arracher son bien aux larrons, qui arrachent le leur à d'autres larrons. Les très petits pieds et les très nobles échappent seuls aux désastres de cette terrible mêlée. Ce dut être bien autre chose encore quand passèrent l'empereur d'Autriche et toute sa cour!

Fort heureusement le temps est beau, car c'est encore ici un entonnoir dont nous ne pouvons sortir qu'en franchissant le plus redoutable des

défilés. Derrière la petite ville de Bormio s'ouvre, entre des parois de rochers nus, une gorge étroite, profonde, tortueuse, qui, plus loin, s'élargit en rampe rapide. Cette rampe aboutit à un plateau sinueux qui s'appuie à des arêtes rocheuses ; du haut de ces arêtes le mont lance ses pentes immenses jusqu'au fond de la vallée de l'Adige. Telle est la configuration générale du Stelvio, ce passage devenu fameux depuis que l'Autriche, pour faire communiquer Vienne avec la Lombardie sans emprunter à la Suisse son Splûgen, y a fait percer une route qui, pour l'élévation, l'emporte sur toutes celles des Alpes et de l'Europe. C'est principalement en vue de connaître cet intéressant passage que nous avons dirigé notre itinéraiie de ce côté, en sorte qu'aujourd'hui déjà nous nous considérons comme appelés à recueillir le fruit de nos laborieuses marches. Ce sentiment porte avec lui beaucoup de contentement.

Devant l'ouverture de la gorge, et sur une terrasse aussi nue que les parois qui surplombent alentour, s'élève un vaste et beau bâtiment. C'est un établissement de bains. Tout à l'heure engagés dans la gorge, nous ne voyons plus de ce bâtiment que son toit d'ardoise; au delà, la prairie de Bormio, le cours de l'Adda, et les vergers de Bolladore, qui brillent au loin du frais éclat du matin. Mais bientôt un rideau de rochers ferme la vue de ce côté, et nous voici tout à coup perdus au fond d'un hideux goufire de pierres, à mille lieues, ce semble, de tout spectacle agreste et riant. Du fond de ce gouffre, il faut deux heures pour atteindre jusqu'au pied de la rampe dont j'ai parlé. Là, la route forme des zigzags sans nombre; mais exercés qu'ils sont à ce genre d'investigation, nos éclaireurs ont indiqué d'avance, et reconnu de près, le moyen d'atteindre directement au plateau en montant le long de l'arête escarpée où viennent aboutir tous les sommets des zigzags. De cette façon nous gyguons une bonne heure sur le char qui monte nos havresacs.

Pendant que nous cheminons sur le plateau, des nuées s'accumulent au-dessus des cimes voisines, d'autres accourent du fond des gorges; déjà l'azur du ciel ne se montre plus qu'au travers de mouvantes trouées. C'est dans ce moment qu'apparaît en face de nous le sommet du passage. Ce sont, à droite, d'immenses plages de glace qui viennent assiéger des arêtes abruptes fièrement dressées sur la gauche, et l'on voit le petit filet de route, tout perlé de bouteroues, qui serpente avec souplesse contre la pente de ces arêtes, en atteint le niveau supérieur, s'y déploie un instant, et tourne bien vite sur le revers opposé. Ainsi, du point culminant de ce passage, dont la hauteur est à peu de chose près la même que celle du Buet, on contemple réellement au-dessous de soi, avec une sorte d'orgueilleuse surprise, les glaces éternelles, et, dans le contraste frappant de ce chemin si frêle et si audacieux, de ce glacier si colossal et si impuissant, on reconnaît, comme dans un glorieux symbole, l'intelligence victorieuse des forces brutes, et l'homme, roi de la nature.

À l'extrémité du plateau, il y a une grande maison, sorte d'hospice, où vivent sous un toit commun, une auberge et une douane : c'est ici la frontière du Tyrol. Tout transis que nous sommes, nous voudrions bien n'y pas entrer, car le char porte des provisions valtelènes dont nous nous sommes pourvus, autant par économie que par précaution ; mais on nous presse, nous nous laissons séduire, et il arrive que ce jour-là, par précaution autant que par économie, nous consommons d'abord les vivres que l'on nous présente, et ensuite ceux que le char nous apporte.

Lorsque nous quittons l'hospice, le froid déjà très vif nous fait presser le pas : en trois quarts d'heure nous atteignons le haut du col. Un «pectacle aussi magnifique qu'il est inattendu (et voilà ce que c'est que de ne savoir pas par cœur son itinéraire) s'y déroule à nos regards. Figurezvous, lecteur, que vous soyez transporté sur la cime du Brevent; tout à coup, de cette hauteur, et en face de vous, apparaît l'imposant et majestueux amphithéâtre du mont Blanc! Ici, le mont Blanc, c'est l'Ortler- Spitz, moins élevé d'une centaine de toises, mais plus frappant peut-être à contempler, parce que, affranchi du voisinage des cimes rivales, il lance seul dans les profondeurs azurées du firmament sa tête altière, et paraît encore plus un géant qu'un colosse. Par malheur, nous ne jouissons qu'imparfaitement de ce grani spectacle. D'innombrables nuées courent en désordre autour des flancs glacés de l'Ortler, et ce n'est que successivement et par de fortuites trouées que nous entrevoyons ici un profil de la montagne, là des vallées de glace, plus loin une dentelure d'aiguilles, làhaut une auguste sommité, là où nos yeux ne cherchaient plus que le ciel. Cependant un puissant murmure de foudre gronde de toute la montagne à la fois, et tandis que là-bas, dans la vallée de l'Adige, le cultivateur trace encore ses sillons sous le feu du soleil de midi, ici nous assistons au prélude de la tempête qui va tout à l'heure fondre sur ces champs, et le chasfier, lui et ses bœufs, jusque sous le chaume de son étable.

Bien différent de l'autre revers du Stelvio, celui que nous allons descendre n'est qu'une longue pente, point abrupt, car noire avant-garde s'y lance presque directement, mais dominée de toutes parts, et de toutes j>arts ouverte aux avalanches. Il résulte de là que c'est justement du côté de la montagne qui offrait par lui-même le moins de difficultés à vaincre qu'il a fallu concentrer les travaux les plus difficiles et les plus coûteux. [Toute la route, dans un espace de 3860 pas, n'y est qu'une galerie contiinue, sous laquelle on chemine parfaitement abrité. Cette galerie, construite avec une extrême simplicité de moyens, est en bois. Nous observons qu'il n'a fallu pour la construire que commander deux sortes de matériaux, le bois et le fer, et sous quatre formes seulement, des poutres et des plateaux, des barres et des écrou?;. Mais il y perfection dans l'assemblage compact de pièces, dans la fruste solidité du travail, et dans la force savamment ménagée des solives qui se dressent en poteaux et se courbent

yoyàok a vknisb. 215

en Toutes. Du reste, cette galerie ne recouvre qu'une moitié de la route, de façon que, dès les commencements de l'hiver, la première avalanche qui vient à tomber glisse sur la toiture, dépose sur la partie découverte de la route une masse de neige qui fait à la fois muraille pour l'intérieur de la galerie, abri pour le rebord extérieur du chemin, et pente continue pour les avalanches nouvelles, qui glissent rapidement sur cette masse de constructions échelonnées, au lieu de les ébranler par leurs chocs répétés.

Nous venons de quitter l'abri de ces galeries, quand la tempête éclate. Un grand coup de tonnerre donne le signal, et, deux minutes après, nous sommes trempés jusqu'aux os. Ce n'est plus ici, comme làhaut, un poétique spectacle : pluie battante, ornières boueuses, les arbres ruisselants, et un homme qui ouvre son parapluie. Une maison se présente, l'arrière-garde s'y jette, pousse jusque dans une cuisine enfumée, et demande l'hospitalité à une vieille sorcière qui s'enfuit d'épouvante. Bon voyage, et vite grand feu! M™ Tôpffer découvre une demi-bouteille de quelque chose, M. Tôpffer livre ses trois grains de sucre, Simond déterre une casserole, et voici un négus, un négus... acide, verjus, bouillant, délicieux, souverain. Comme nous sommes à boire, entre le maître : « Faites, dit-il; vous êtes ici dans la maison de l'empereur. » Alors nous nous excusons d'avoir troublé la vieille. « C'est ma belle-mère, ajoute-t-il, è sempre rabbiosa; mais je veux vous présenter ma femme. » Cela dit, le brave homme sort pour rentrer bientôt accompagné de trois frais moutards et d'une jeune mère d'uDe remarquable beauté; l'air de bonheur répandu sur tous ces visages, l'accueil cordial et désintéressé de ces gens, la chaleur de l'âtre, le pittoresque de l'aventure, tout dans ce moment nous réjouit, nous enchante, et nous quittons à regret cette noire demeure, emportant un de ces souvenirs qui ne s'effacent plus, parce que le cœur plus encore que la mémoire en a la garde.

Pendant cette halte la pluie a cessé ; au vacarme de tout à l'heure succède le calme charmant d'une douce soirée. Alors, hâtant le pas, nous dépassons le verdoyant défilé de Drafoys; la nuit tombe, la vallée s'ouvre, une lumière paraît : c'est l'auberge de Prad, où l'avant-garde nous attend les pieds sous la table.

(Quinzième îouruce.

Ici recommencent les famines. Nous quittons Prad de bonne heure, le ventre vide dun déjeuner très cher.

A une heure de Prad, la route du Stelvio rejoint celle d'Inspruck, au moyeu d'un pont jeté sur l'Adige. C'est cette dernière que nous allons descendre en suivant la rive gauche du fleuve. Cette partie de la contrée

rappelle les sites pauvres et nus de la Maurienne : ce sont des champs immenses encaissés entre des montagnes pelées. Du reste, excellent pays comme on sait, pour s'y entre-détruire à coups de canon. Pas un de ces champs de blé qui n'ait été champ de bataille, pas une de ces buttes qui c'ait ses glorieux souvenirs de carnage. Par malheur, nous ne sommes pas tacticiens, en sorte que le hideux de la guerre ne disparait pas pour nous derrière l'élégance des manœuvres ou . la savante beauté des opérations.

Dès ici les distances sont comptées en milles allemands, et tandis qu'une grande pierre ne manque pas d'avertir le piéton qu'il vient d'en consommer ud, d'innombrables petites pierres ne manquent pas non plus de l'avertir que, sur son mille, il vient de consommer vingt minutes. Absolument quelqu'un qui vous compte les bouchées ; et il en va ainsi pendant des centaines de centaines de lieues. C'est cela qui est castor!

Une autre chose. A tout bout de champ d'immenses crucifix, des scènes entières de la Passion ou de la légende, dont les personnages, en bois sculpté et peint, sont d'un style incorrect, sans doute, mais original et parfois plein d'énergie : il y a tels de ces christs dont l'expression, à la considérer isolément, est sublime de mortelle angoisse.

Outre ces images, de petits tableaux proprement encadrés et abrités avec soin, se dressent le long des chemins. Ils sont destinés à implorer de la pitié du passant une prière en faveur de Marie, dont le fin profil y est représenté, gauchement à la vérité, mais avec une naïveté qui rappelle le f&ire à la fois inhabile et expressif des vignettes du XV* siècle. A ces signes et à d'autres on reconnaît bientôt que l'on vient d'entrer dans une contrée sui generis, dévote mais religieuse, fidèle à ses traditions, à ses mœurs, saine à sa manière; chez une nation enfin, et non pas chez un assemblage d'esprits sans lien et sans unité. Et quand ensuite on voit le paysan tyrolien si fièrement assis sur son cheval qui tire la herse, l'on s'explique à la mâle noblesse de son visage, et cet air d'homme et de maître que donne seule la conscience de droits antiques et d'institutions à l'épreuve.

A Schlanders, où nous passons à midi, nous sommes accidentellement témoins d'une scène qui ajoute un trait intéressant à ceux que nous venons d'esquisser. Au son de la cloche de midi, sept ou huit hommes qui étaient occupés abattre le blé jettent là leurs fléaux, s'avancent sur le seuil de la grange, et, tombant à genoux, ils y demeurent pendant quelques secondes en adoration (1). Cette scène, si imposante dans sa simplicité, se répète à cette heure dans tous les hameaux ; partout ces hommes fiers, partout ces hommes maîtres interrompent leur œuvre pour courber le genou devant le

Ci) Tôpffer, protestant, ne pouvait reconnaître Y Angélus, d'une pratique uwTerselle cbea les catholiques.

VOYAGB A VENISB. 217

Très-Haut. — Pratiques! dira-t-on : oui, mais saines, belles, utiles, qui impriment et qui propagent la crainte de Dieu, qui ploient l'enfance à Bon joug, qui, chaque jour, transforment pour quelques instants en frères et en égaux, maîtres et journaliers, ceux qu'abrite un même toit et ceux que rassemble une circonstance fortuite, ceux qu'unit l'affection et ceux que la haine divise. Pratiques! mais qui valent mieux que cette absence de pratiques au sein de laquelle va s'effaçant chaque jour davantage, chez les nations dites en progrès, l'idée religieuse, sauvegarde indispensable de la moralité, du bonheur et de la nationalité des peuples.

Cependant la faim nous ronge et voici la pluie : nous entrons au Soleil-d'or; mais au Soleil-d'or il n'y a ni pain, ni lait, ni viande, ni fenouil, ni quoi que ce soit, hormis un quartier de saindoux et des pommes de terre que l'hôte va faire bouillir. Bien triste régal ! Ce qui est plus drôle, c'est l'hôte qui, tout glorieux d'une si belle tombée, va, vient, s'informe si l'on est content, et veut qu'on lui dise si l'on manque de quelque chose. Une heure passe, et puis deux : qu'allons-nous devenir si la pluie nous revient dans ce trou? Plutôt affronter grêle et tonnerre! Nous fuyons jusqu'à Latsch.

A Latsch, les gens parlent une langue inconnue qui n'est pas le romonsch : impossible de s'entendre. Mais, rincés que nous sommes, nous commençons par nous emparer d'un large foyer circulaire au centre duquel pétille une flamme magnifique, et la troupe entière, disposée en cercle, fait des par file à droite, des par à file gauche , jusqu'à entière dessiccation des hommes et du fourniment. C'est beau à voir, mais infernal un peu. Pendant ce temps, David déterre une sorte d'interpète mouillé qui traduit nos demandes en algonquin : alors des marmitons s'avancent, et nous leur cédons la place. 11 n'est que trois heures, la correspondance est reprise, les jeux s'organisent, l'esprit va son train. C'est bien heureux, car Latsch est un de ces trous où si, pour une minute seulement, on venait à ne pas s'amuser beaucoup, on périrait infailliblement de tristesse mortelle et d'ennui rentré.

Notre souper est parfaitement bouffon. Des soupes grandes, profondes à s'y noyer, et, après ces soupes, des troupeaux de moutons coupés en morceaux, servis en tas, à droite, à gauche, en bas, partout : vrai charnier qui rassasie rien qu'à le voir. Nous avons craint la disette, et voici l'abondance qui tue la faim.

Seizième îournce.

A Latsch, quand un voyageur arrive, vite on lui tue un bœuf; il le paye, c'est juste, mais il ne l'emporte pas : c'est le principe. Aussi voici venir ce matin une carte exhorbitante où sont comptés tout au long et

218 V0YA0E* EN ZfGZAG.

tout au large ces étangs de soupe et ces troupeaux cuits que nous contemplâmes hier au soir. Alors la bourse se fâche tout rouge, et l'on rappelle l'interprète. Par malheur, tout interprète est neutre comme un chapeau gris ; c'est au plus un coassinet interposé entre les partis : celui-ci ne manque pas d'approuver l'hôtesse, d'approuver la bourse, et de s'approuver aussi lui-même. On l'envoie promener et l'on paye. C'est par là qu'il aurait fallu commencer.

Dès Latsch, la contrée devient de plus en plus pittoresque ; la plaine est richement cultivée; de beaux ombrages nous attirent çà et là, et les montagnes, beaucoup moins nues que celles que nous avons vues hier, commencent à prendre le caractère italien. Moins accidentées que les nôtres, elles n'offrent aux regards ni des plateaux cultivés ni des forêts séculairas, mais des pentes vertes et buissonneuses dont les formes ont de la douceur et le coloris un éclat plus tendre, plus clair que celui de nos Alpes. A mesure que nous descendrons la vallée, ces cimes vont s'abaisser, les lignes s'adoucir, les escarpements prendre de la grâce, les hauteurs se couronner de ruines; et ce soir déjà nous aurons de toutes parts sous les yeux de ces paysages tellement composés que l'on dirait que le Poussin lui-même les a ainsi arrangés pour qu'ils lui servissent de modèles.

Comme d'ordinaire, la faim nous dévore. Nous essayons de déjeuner à Naturns. Là, il n'y a dans l'auberge ni flaques, ni troupeaux, ni rien, que des verres. On nous sert donc des verres. Puis des émissaires vont acheter du café chez le droguiste et des paios chez le magistrat. Chaque pain, chaque once de quoi que ce soit exige un voyage et des écritures, sans compter que ce mouvement imprimé aux affaires se communique à la population, qui s'en vient aux fenêtres, aux portes et aux portillons, contempler les énormités de l'événement. C'est en effet la première et la seule fois qu'on aura vu à Naturns soixante-dix-neuf couronnes de pain paraître et disparaître en moins d'un quart-d'heure.

En sortant de Naturns, nous remarquons dans une prairie un jeune gars tyrolien qui, armé d'un fouet, fait retentir les airs de claquements formidables. C'est pour prendre de l'appétit apparemment. Mais quand il voit que nous nous arrêtons à le contempler, alors la gloire s'en mêle ; il redouble, il change de main, il change encore, il va de prouesse en prouesse, jusqu'à ce qu'épuisé il tombe sur le gazon. Au surplus, c'est là ;un petit exercice matinal tout à fait en rapport avec les mœurs du pays ; et sans doute beaucoup de ces hommes agiles et si bien découplés que nous voyons dans les champs l'ont pratiqué dans leur jeunesse. Tous les Tyroliens, même les plus puissants, ont la ceinture mince et bien prise, la démarche souple et élastique, les muscles forts, les articulations fines ; et, jaloux de plaire, mais à leur manière, ils font leur parure des riches fleurs de la santé et de ces signes de mâle vigueur.

Plus loin, ce sont les sorcières de Macbeth; trois vieilles échevelées,

VoYAOK A VENISE. 219

sans dents, vêtues de lambeaux troués, hideuses h faire trembler les petits enfants. Chose singulière, ces commères, au lieu de mendier, jasent et rient. Mais où est donc Callot?

Cependant nous approchons de la délicieuse vallée de Méran ; voici la vigne, les amandiers, les pêchers, le maïs, toutes ces riches productions que nous ne fîmes qu'entrevoir naguère en Valteline. Que ce retour des vergers et des fruits est doux au voyageur! Que la terre lui paraît une nourrice bonne et généreuse, un merveilleux trésor de fécondité et de largesses! Mais, hélas! il lui faut attendre qu'un marchand se soit interposé entre lui et ces belles grappes suspendues aux treilles qui ombragent la route; il faut qu'altéré et ruisselant de sueur il se borne à contempler pour l'heure ces coupes d'un frais et délicieux breuvage, et c'est bien cruel. Aussi M. Toptfer conseille-t-ii à chacun de regarder la terre et de se préoccuper uniquement de son bout de pied, afin d'éviter les amorces du tentateur; c'est moral, mais c'est malaisé, et Léonidas continue de regarder en l'air avec bien de l'extase. Alors deux capucins, touchés du naïf désir de cet enfant, lui cueillent sins remords deux grappes maîtresses. Ils ont du bon, les capucins!

Au sortir de ces treilles, on découvre soudainement l'amphithéâtre de collines, de châteaux, de verdoyantes montagnes, au centre duquel s'élève la jolie ville de Méran. C'est une bourgade propre, riante, bien bâtie, une de ces petites cités dont, rien qu'à les voir, on tiendrait à contentement d'être bourgeois. Au moment où nous y entrons, toute une municipalité endimanchée vient donner l'aubade à un employé de l'empereur, qui se trouve être natif de la contrée, et la musique du district joue sous ses fenêtres les airs nationaux. Cependant arrivent un à un des montagnes, pour lui former une garde d'honneur, ces fameux carabiniers du Tyrol, parés de leur riche et antique costume. Ces hommes, beaux de stature, fleuris de visage, portent en signe de joie un bouquet dans le canon de leur arme ; d'ailleurs leur démarche est posée et leur maintien dune dignité sévère. Comme l'on peut croire, ce spectacle nous contraint de faire une halte à Méran. Pendant que les uns vont aux provisions, les autres, assis sur leurs sacs, regardent, écoutent, se reposent et sont ravis pour tous les sens à la fois.

Nous voulons essayer de décrire le costume de ces carabiniers. Qu'on se figure un large chapeau vert dont une aile est fièrement relevée sur le côté, puis des sortes de bretelles liées entre elles sur la poitrine par des lanières symétriques : ces bretelles, tissées en soie et d'un vert éclatant, sont posées sur un gilet de la plus vive écarlate. Par-dessus ce vêtement, une jaquette brune de bure, carrément taillée, puis des culottes de la même étotfe et des bas blancs tirés avec soin. Mais voici peut-être ce que le costume a de plus caractéristique. Les bas, grâce à la finesse des genoux, tiennent sans jarretières et se trouvent tirés parla seule ampleur

musclée des mollets, qui distendent les mailles du centre; tandis que les culottes, qui par devant recouvrent le genou, s'échancrent par derrière et laissent à nn, entre elles et le bas, l'articulation du jarret. Tout ceci dessine les formes, accuse la souplesse et met en relief la saine vigueur de cette belle race d'hommes. Aussi est-ce un costume, à proprement parler, et non pas un uniforme. Les uniformes servent, au contraire, à dissimuler les inégales difformités des races grêles et appauvries.

Il faut s'arracher à cette fête. Nous quittons Méran à regret. Une calèche porte nos havresacs, nos éclopés et un cocher parfaitement ivre, qu'il faut à la fois maintenir sur son siège et empêcher de conduire. Le reste de la caravane s'échelonne librement par sociétés qui vont partout quêtant du raisin, pendant qu'à l'arrière-garde M. Tôpffer secourt les incendiés et fait de la petite chirurgie au profit d'une bergère qui vient de se faire une large entaille au pouce. Il ne s'agit au fond que de poser sur la blessure une bande de court pîaister ; mais à la vue du taffetas gommé, à la vue des ciseaux, à la vue de l'opération salivaire préparatoire, la bergère sent le cœur lui manquer, elle hésite, elle consulte; les uns conseillent, les autres dissuadent; une vive agitation trouble et divise les esprits. Alors, comme l'homme de Rabelais, M. Tôpffer fait, par signes, une persuasive harangue; puis, arrivé à la péroraison, il applique éloquemment sur son propre nez une bande da taffetas redouté. A ce moment, l'assemblée tout entière se rend : le pouce est pansé, la bergère est ravie, et l'orateur reprend triomphalement son petit bonhomme de chemin.

Bolzen est horriblement éloigné de Méran. Excepté les infatigables, tous les autres tombent successivement en démoralisation. On les voit qui boitent, qui s'étendent par terre, qui s'informent des distances, qui regardent si Bolzen ne vient point à leur rencontre. Simond trouve un quidam qui le charge sur son char et qui le dépose sur un pont d'où il s'achemine en demandant aux gens : Nach mach wirth! G'est une façon démoralisée de dire : Où est l'auberge? Une fois arrivé, il déclare qu'il a laissé M. Tôpffer en train de ne plus vouloir bouger. Vite on lui dépêche des secours, c'est-à-dire des camarades qui le leurrent amicalement, en lui faisant voir tout proche de lui cette Wirth mach nach qu'ils savent très éloignée encore. C'est égal, on ne connaîtrait pas les délices du repas ni celles de la simple station, si l'on n'avait pas passé par ces lassitudes laborieuses, qui ont le grand avantage de ressembler à une souffrance sans en être une.

L'auberge est charmante, les hôtes sont remplis d'empressement; mais, déjà endormis dès longtemps, nous ne soupons que d'un œiL

îDix-SeptUmc Journée;

Nous sommes tombés chez une paire d'hôtes humains, bienveillants, patriarcaux. Nouvellement mariés, nouvellement établis, ces époux ont la candeur des braves gens et l'empressement aimable des bons cœurs. Presque tristes de ce que nous n'avons pas fait assez d'honneur à l'excellent souper de la veille, ils ont disposé dans un jardin attenant, et sous un dôme de citronniers, une longue table chargée d'un déjeuner splendide. A cette vue, des cris de joie éclatent, auxquels succède bien vite un silence qui n'est pas morne du tout. Cependant le ciel est d'une sérénité délicieuse : par delà les arbres voisins, on aperçoit de belles cimes encore enveloppées d'ombre ; çà et là un rayon de soleil pénètre dans la feuillée et fait resplendir l'or des citrons. Prad, Latsch, Naturns, où êtes-vous? Jours mauvais, qu'êtes-vous devenus? Les graves de la troupe font observer que, si la vie humaine ressemble à un voyage, c'est uniquement parce qu'un voyage ressemble à la vie humaine. C'est plus amusant, voilà tout.

Il s'agit, vous vous en souvenez, d'aller à Venise. Dans le but d'y arriver enfin, et aussi séduit par l'occasion, M. Tôpffer loue ici une voiture. Cette voiture est une sorte d'omnibus qui déjà offrirait l'avantage de pouvoir nous relever par moitié ; mais en outre elle a pour propriétaire et pour cocher le frère même de notre hôte, un bon Tyrolien, brave, loyal, respectueux, nouvellement établi aussi, et qui porte à son chapeau blanc, doublé de vert sous les ailes, un frais bouquet de fleurs. Pendant que cet homme va donner l'avoine à deux beaux chevaux de quatre ans, nous parcourons la ville, nous visitons la cathédrale; nous reconnaissons que Méran, si propre, si gai, si bien situé, ne valait pas encore Bolzen et ses délicieux environs. La vallée est large, riche, élégamment boisée. L'Adige y règne au centre, bordé de plages basses, parsemé d'îles, et tempérant en quelque sorte, par les tortueuses irrégularités de son cours, ce que présentent de presque trop décoré les ravissants paysages au milieu desquels il promène ses ûots. De tous côtés, en efîet, ce sont, en avant des montagnes, des coteaux à cîmes rasantes, à flancs escarpés et buissonneux ; et partout où l'oeil du peintre les presse ou les désire, une ruine crénelée, un fier château, d'antiques forts, un couronnement de murailles festonnés de lierre.

Nous faisons de notre omnibus chambre et cuisine; l'on y apporte des melons, du strachino, très parfumé il est vrai, des victuailles de toutes sortes. C'est la bourse commune qui veut essayer de se mettre à son ménage. Quand tout est prêt, une moitié des voyageurs s'emballe, l'autre sort de la ville à pied sous la conduite de l'hôte. Après qu'il nous a

222 VOYÀ.GES KN ZIGZAG.

mis dans le chemin, ce brave homme prend congé; tous alors nous lui serrons cordialement la main en le remerciant avec effusion de ses bontés, et en lui exprimant le regret que nous avons de nous séparer de lui.

A mesure que nous avançons dans le Tyrol italien, le caractère de la population change entièrement. Dès ici l'on rencontre des visages hâlês, des hommes sans bas, négligemment vêtus, indolents de maintien, ou qui se prélassent sur des ânes. Bien qu'encore de hautes montagnes enserrent la vallée, l'on pressent d'avance la mollesse, le far nient e, l'insouciance folâtra, cette expansive et boufïonne gaieté qui rend aux Italiens le joug supportable et la vie légère. Pourtant nous n'en sommes encore ici qu'aux avant-coureurs ; car, bien différente des contrées que nous parcourrons plus tard, celle-ci a des franchises, une forte nationalité, et les champs y sont la propriété de paysans à qui profitent leurs labeurs.

Près de Trente, nous sommes surpris par une tiède ondée qui nous fait grand bien. Cette ville est grande, très vivante, riche en beaux et curieux édifices. Nous y descendons dans un hôtel fort propre, mais qui d'ailleurs est italien déjà par le grandiose des appartements et par le tapage des valets et des voiturins. Pour l'heure, tout y est aux ordres d'un seigneur courrier qui prend son dessert et sable du bordeaux. Quand ce courrier a tout dit, tout commandé, tout bu, nos hôtes commmencent d'apercevoir que nous sommes là ; mais Sa Grandeur continue de se curer les dents sans nous apercevoir le moins du monde.

Pendant que la bourse commune envoie aux emplettes pour ravitailler son ménage de demain, l'on donne des soins à Simond, qui, indisposé depuis ce matin, est devenu d'heure en heure plus cave et plus verdâtre. Qu'allons-nous devenir si c'est le commencement de quelque fièvre typhoïde? A tout événement, M. Tôpffer ordonne un lit chaud, deux tasses de thé et un profond sommeil.

ÎDi*-€)uitièmc 3aurnc'e.

Au lever, notre malade ne se trouve guère mieux ; toutefois il a dormi, et aucun symptôme nouveau ne s'est déclaré. L'on dispose dans l'angle de l'omnibus une petite ambulance à son égard, et l'on part.

Au delà de Trente, la route s'élève en serpentant contre le flanc d'une côte rapide. A mi-hauteur l'on a une vue magnifique de la ville et de cette belle vallée de l'Adige que nous allons quitter pour nou3 enfoncer dans les gorges de la Brenta. Cette côte elle-même est, plus encore que tout ce que nous avons vu jusqu'ici, non pas boisée, riante ou remarquable pour le particulier, mais attrayante pour l'artiste, faite pour être peinte ou pour

YOTAGE A VKNISI. 223

être chantée. Ce sont deg terrains brûlés, rocailleux, parsemés d'herbes libres, et étalant toutes les élégances des lignes, toutes les finesses du coloris. Par-ci, par-là, un, deux arbres se dressent contre les rochers ou penchent sur le vallon; quelque jeune garçon repose à l'ombre de sa charge de maïs. 11 faut le reconnaître, nos sites les plus riches en verdure, en somptueux branchages, en brillantes cascades ou en nappes d'azur, ont certainement moins d'émouvants attraits, moins de poésie véritable que ces paysages presque nus, où les objets, plus rares, ont une expression plus certaine, où le sol, plutôt oisif que stérile, se couvre de libres végétations, n'offre que des accidents naturels, et attache par sa physionomie, au lieu de plaire par sa parure.

Derrière le mont que nous venons de franchir, nous trouvons une vallée qui est solitaire sans être sauvage, et un lac, celui de Lévigo, qui ne réfléchit que des montagnes sans caractère, couvertes et comme revêtues de buissons rabougris. La population a changé aussi : hommes, femmes, maisons, tout est misérable, au milieu d'une contrée cependant fertile. Le cocher nous en donne pour raison que ces gens cultivent, mais ne possèdent rien en propre. Plus loin la contrée s'embellit de nouveau, nous traversons de jolies bourgades ; mais le paysan continue d'être malpropre, mal vêtu, pouilleux même, en dépit des soins affectueux que se prodiguent mutuellement et en public les membres de chaque famille, échelonnés sur l'escalier, ou paresseusement établis sous le porche. Là, chacun reçoit une tête et livre la sienne, la chasse commence, et les heures fuient d'un vol rapide sur l'aile de la distraction, de l'attente, de la trouvaille, de la victoire sans cesse renaissante et jamais accomplie. Tarn diu Germania vincitur.

Pendant que notre omnibus s'arrête à Lévigo, nous allons, chargés de nos provisions, chercher au delà de la ville un ombrage qui nous tienne lieu de salle à manger. Recherche vaine. Tout est mûriers dans le* environs, et il serait plus facile de prêter son propre ombrage à ces vilains petits arbres, que de se partager celui qu'ils peuvent offrir. A ces causes donc, et dans l'intention de ne pas mourir de faim, nous nous établissons au gros soleil, pour y manger un saucisson salé auprès d'un ruisseau tari. De cette façon nous ne risquons plus que de mourir de soif.

C'est justement ce moment-là que Vernon choisit pour faire l'éloge du mûrier. Il est vrai que Vernon juge les mûriers au point de vue des cocons ; c'est pour cela qu'il fait l'éloge de ce petit arbre si bien discipliné, bien peigné, appris à pousser en gaules et à donner des feuilles. Mais que font aux artistes les cocons? que font les bobines et les filatures à des malheureux qui ne demandent qu'un peu d'ombraee? Et l'on dit qu'il est question d'introduire la culture du mûrier dans notre canton! Que sera-ce alors de notre beau pays?

Chose drôle! voici plus loin les mêmes arbres, mais libres, épars, et

jetant en tous sens leurs rameaux noueux; on dirait des garnements échappés à l'instituteur et qui fuient la serpe. Ces arbres sont beaux décidément, et nous sommes disposés à nous raviser. Mais Vernon n'a plus, lui, que des mépris pour ces grands aliborons qui, trompant l'espoir de la bobine, dissipent à s'engraisser et à croître le plus beau de leurs ans et le meilleur de leur sève.

Quoiqu'il fasse le plus beau temps du monde, une sorte de brume qui ne nous quittera guère qu'après Venise ternit, durant le milieu du jour, le pur éclat du soleil et répand sur les lointains une teinte blafarde. Mais, au coucher du soleil, cette brume s'embrase, la grise vapeur se change en éclatante pourpre : cimes, coteaux, clochers, tout resplendit pendant quelques instants pour s'éteindre bientôt dans ce pâle et clair crépuscule qui est l'heure chérie des Italiens. Alors, réjouis par la fraîcheur, ils sortent de leurs maisons ; la rue se peuple, les groupes se forment ; et ces mêmes bourgades, qui semblent désertes quand on les traverse à l'heure de midi, paraissent des villes encombrées d'habitants. Tel nous apparaît ce soir Borgo dit Val Seguna, où nous allons descendre dans une auberge qui ne sera bâtie que l'année prochaine.

En attendant, l'on y dîne dans un corridor et l'on y couche ailleurs.

ÎDbt-ïUumèmc \ 3oumce,j

Dès hier notre malade mangea sa ration de saucisson auprès d'un ruisseau tari : signe qu'il entrait en convalescence. Aujourd'hui, il se trouve complètement rétabli, en sorte que le coussin jaune qui constituait à lui tout seul notre ambulance est mis à la disposition de chacun des braves du régiment.

Nous voulions partir de bonne heure, mais il faut attendre. Une énorme charrette, chargée de balles de coton, obstrue la route, obstrue le pays; devant ce mastodonte tout s'arrête ou rebrousse; autour, tout crie, tout se démène; les fouets claquent, les mules s'abattent, jusqu'à ce qu'enfin le monstre s'engage lentement dans la rue de Borgo, où, de son ventre, il bouche les fenêtres, emporte les volets et broie les étages.

Toujours des montagnes. Vernon commence à manquer d'air. C'est vrai que les montagnes, surtout si elles sont toutes les mêmes, finissent bien par avoir aussi leur genre de monotonie. Celles-ci, hormis dans le défilé des gorges de la Brenta, où elles viennent border la rivière de parois stériles et tourmentées, se ressemblent et par leur physionomie et par leurs accidents. Elles ne sont ni nues ni boisées, ni douces ni sauvages, ni chair ni poisson. Mais au delà des gorges elles se couronnent d'arbres, elles se parent de verdure, et de plus en plus fraîches et fleuries, elles

Le Mont-Cervin. (P. 128.)

inclinent leurs dernières pentes jusque sous les murs de Bassano. A partir de cette ville, plus de m^nts, plus de coteaux, mais une immense plaine où l'on ne voit communément que le ciel et la route. A nous alors, Suisses, de manquer d'air.

Il est dimanche. A Grigno, où nous arrivons affamés, on ne trouve que des poulets. Qu'A cela ne tienne! Aussitôt neuf de ces malheureux ne font qu'un saut du verger au tournebroche. Cependant la table se dresse; père et mère s'en mêlent, et l'pïeul. et les enfants, et les moutards, et Je chien. C'est bien du monde. Aussi l'aïeul se met-il à donner la chasse à ses petits-fils, à ses peutes-Hlles, et partout où il en attrape, d'une paire de soufflets ou d'un coup de pied dans l'organe, il les envoie directement alla chiesa. Après quoi il revient contre le chien, qu'il envoie au diable et aux curieux qui, chassés de la porte, escaladent les fenêtres. C'est bruyant, et l'on n'y voit goutte; mais les poulets, y compris un coq octogénaire, sont excellents, et ce déjeuner comptera.

En tous pays, pour les pêcheurs, il n'y a pas de jour de repos. La Brenta est bordée d'hommes demi-nus qui fouillent le fond des anses avec une coiffe fixée au bout d'une perche. Ces hommes ne prennent rien, mais ils ne se découragent pas; rien n'est obstiné comme un pêcheur. Voici dans les cabarets des barbus qui, la veste sur l'épaule, crient : Cinque! sei! otto! C'est le jeu de la mora. Leur voix s'y enroue, leur œil s'y endamme : on dirait, non pas un divertissement, mais quelque sinistre brutalité.

Au delà ce sont des étalages de pastèques ; tout autour, des riche3 qui se gorgent pour un liard, une populace qui contemple, des pouilleux à leur affaire. Plus loin une longue file de femmes qui, sorties de l'église, regagnent leurs hameaux. Toutes, jeunes et vieilles, ombragent d'une blanche toile leurs traits brunis, le jaune, le rouge, éclatent dans leurs vêtements, et elles jasent ou folâtrent avec un bruyant abandon.

Ces dimanches-là sont certes bien différents des nôtres, mais pas plus médiocrement célébrés, malgré le tableau que je viens d'en tracer. Ces pauvres gens sont tous vêtus de leurs meilleurs habits ; tous ont été à la messe, et si quelques-uns s'oublient étourdiment à jouer ou à boire, nul d'entre eux ne sait ce que c'est que l'incrédulité, le doute ou seulement l'indifférence à l'égard des choses saintes.

Les hostilités recommencent, et à propos d'arbres encore. C'est que voici des oliviers qui commencent juste à l'endroit où Vernon a apophthegmisô qu'ils doivent finir. L'olivier, a-t-il dit, s'arrête à vingt lieues de la Méditerranée ; ceux-ci ont franchi la consigne évidemment. Du reste, si, au point de vue de la salade, l'olivier est un estimable végétal, au point de vue du paysage c'est encore un arbre charmant, fin de feuille, capricieux de branchage, qui ne hante ni les déserts ni les potagers, mais qui, retiré avec ses frères sur les pentes abruptes ou dans les cantons écar-

tés, y abrite le solitaire, ou y attire le passant fatigué. Et si ces petits drôles de mûriers d'hier rappelaient ces disciples d'institution dont l'esprit, ratatiné par la méthode Jacotot ou n'importe quelle, s'e9t épanoui en phrases et a poussé en mots, ces oliviers d'aujourd'hui rappellent ces garçons élevés aux champs, dont l'intelligence noueuse est forte en sève et féconde en bons fruits.

Au coucher du soleil nous sortons des montagnes, et voici, sans transition, un immense et plat horizon qui s'abaisse de toutes parts devant nous. Alors, de la terre le spectacle passe aux cieux ou flotte dans l'espace embrasé; ici des nues amoncelées, là des flocons égarés. Tout près de nous, Bassano élève au-dessus des prairies ses terrasses de brique, ses tours crénelées et la ligne rasante de ses longues toitures. L'aspect de cette ville nous rappelle vivement celui que présente, au sortir du val d'Aoste, l'élégante apparition d'Ivrée.

C'est l'heure du cours. Les bourgeois endimanchés se promènent sous une allée de platanes au murmure des boiteux et des aveugles, qui, de la place qu'ils se sont choisie, déclament emphatiquement leurs misères. Plusieurs leur font l'aumône, aucun ne les brusque : partout, en Italie, l'état de mendiant est respecté. Mais dans l'allée extérieure, des élégants de café circulent en phaéton ou chevauchent à grand spectacle, tandis que des charretées de citadins, tout à fait revenus des vanités de jeunesse, se promènent en famille, humant le frais, jasant, regardant, digérant. Malgré la bizarre diversité des équipages, le bariolé des personnes et le comique des incidents, pas une de ces sociétés ne songe à rire de l'autre, et il paraît comme entendu entre ces bonnes gens que chacun s'amuse comme il peut et s'y prend comme il sait. Et puis, voulez -vous rire? voici là-bas des bouffes, des polichinelles; c'est fait pour cela. Notre arrivée ne laisse pas que de faire sensation, surtout notre costume. Mais qu'on juge ce que doivent paraître, au milieu de cet endimanchement des habitants, nos blouses, nos pantalons, qui, dès Genève, n'ont connu d'autre lessive que les rincées du ciel. Cependant, soit linge blanc, soit d'ingénieux artifices de cravate, soit bonne mise et manières conformes, nul ne se méprend sur notre condition de gens comme il faut ; il nous est même arrivé dans quelques auberges d'être pris pour des Anglais. C'est fort cher.

Dans une vaste et magnifique salle, et au son des guitares, on nous sert somptueusement quatre assiettées pour vingt-deux. Nous allons noua coucher repus de musique et mourants de faim.

Vingtième tournée.

Une journée encore sépare nos personnes de Venise, mais nos esprits y sont déjà arrivés, et nous marchons aujourd'hui plus préoccupés des lagunes où nous tendons que des objets qui nous entourent.

Dès ici plus d'horizon lointain ; le regard se partage entre la route et le ciel, et cependant il y a encore un paysage qui présente d'exquis détails. Ce sont des haies fleuries et touffues, des arbres d'un feuillage sombre et d'une noble élégance ; tout à côté de soi, des fouillis ténébreux, des eaux mystérieuses, partout des profils de constructions élégantes, des murs de brique dont les accidents, la couleur, les bases minées, le faîte orné de lierre, offrent mille sujets d'intéressants croquis. Mais il faudrait de bons yeux et des loisirs pour étudier ces gracieuses délicatesses du paysage vénitien ; aussi nous nous contentons de les admirer en passant.

En même temps la chaleur est extrême, le chemin poudreux, et ces eaux mystérieuses dont je parlais tout à l'heure ne sont au fond que des flaques à grenouilles. Pas plus que dans le Sahara l'eau vive ne jaillit du sol pour désaltérer le Bédouin et le réjouir de son murmure. Brûlés et haletants, nous atteignons Castelfranco, qui se trouve être un gros bourg composé d'une immense place publique, sans arbres, sans fontaine, sur laquelle le soleil darde à plomb des rayons dévorants. Pendant que notre déjeuner s'apprête, vite nous courons à la cathédrale pour y faire provision de froid.

Les famines recommencent. L'on nous sert, au bout d'une grande heure, le plus morne petit échantillon de déjeuner qui ait jamais contristé des affamés. Il est vrai que nous avons demandé du café au lait, mais uniquement parce qu'il n'y avait pas autre chose; or, pour le café au lait, rien n'égale la fabuleuse impéritie, la gaucherie pyramidale des Italiens. L'on dirait des sauvages de la mer du Sud à qui l'on aurait commandé des œufs pochés pour quatre.

Au coucher du soleil, nous entrons à Mestre; c'est de ce côté-ci le seuil de Venise. Point da lagunes encore, point de mer et pas de gondoles; nous nous étions figuré la chose tout autrement. Mais à la place, une ville peuplée d'ouvriers de port, de pêcheurs, de gondoliers; une multitude pressée de jeunes filles, de vieillards, d'hommes basanés qui les jambes nues, la veste sur l'épaule, s'adossent aux piliers, stationnent sur les places, se groupent autour des spectacles en plein vent, et s'apprêtent, au sortir des travaux du jour, à fêter l'heure du crépuscule et les fraîcheurs de la soirée. Notre troupe, qui survient, attire les regards et provoque les remarques de cette foule oisive. D'abord l'on ne devine point ce que nous pouvons bien être; mais après que l'on nous a vus gagner l'auberge

fashionable, après surtout que, du haut de l'impériale de notre omnibus et à la vue de tout le peuple, le cocher a remis à chacun de nous son havre-sac propre et bien conditionné, nous sommes définitivement proclamés Inglese.

Dès que nous sommes installés, M. Tôpffer fait partir David pour Venise, avec l'ordre d'y retenir des logements dans quelque hôtel bien situé, et d'y commander notre déjeuner pour demain à neuf heures. Nous allons ensuite reposer nos personnes sur le grand balcon de l'hôtel, et aussitôt, de la place, tous les regards se dirigent sur nous. Spectacle pour spectacle, nous sommes les mieux partagés. Dans cet instant, en tffet, le soleil, sur le point de disparaître derrière les lignes basses qui bornent l'horizon du côté de Fucine, empourpre de ses derniers feux le dessous des branchages, le faîte des bâtiments, le marbre des coupoles; et tandis qu'au loin nous voyons les champs pâlir et la nature s'assoupir dans un repos solennel, ici, dans la rue, c'est le réveil, le mouvement, la gaieté, le tumulte, des cris, des chants, des spectacles. Tout à la fois, et à quelques pas les uns des autres, un petit marchand proclame à plein gosier les vertus et le prix de ses rations de cervelas ; à droite, un tragique prête sa voix de stentor à de petits héros de bois qui sont Attila et ses Huns : le carnage est afireux; à gauche, Arlequin protège l'innocence a grands coups débatte; plus loin, Polichinelle nasille l'im pénitence, bat sa mère, étrangle son juge, pend son bourreau, tant et tant que le diable s'en mêle et l'emporte à son tour. Et pendant que tous ces personnages, jaloux chacun d'attirer de son côté l'honorable public, crient, se démènent, frappent à l'envi, comme au milieu d'une tranquille assemblée de dilettanti, un virtuose de carrefour roucoule les tendresses d'Almaviva, un vieillard impassible tourne la manivelle de son orgue, et une maladive et délicate enfant accompagne de sa mandoline une mélancolique ballade. Mais, chut ! là-bas vient de se former un orchestre qui fend la foule, pousse droit au pied du balcon, s'y balaye une place, salue jusqu'à terre et se donne le la... C'est pour les Inglese...

Cet orchestre est impayable, normal, caractéristique. Deux femmes, l'une jeune et fière, l'autre grosse mère à la fois rogomme et orientale, y tiennent la guitare ; une sorte d'horloger ruiné, coiffé d'une casquette de l'autre monde, y souffle débilement dans une clarinette aigrie; un de ces vieillards de place publique revenus de tout, excepté de la bouteille, y symphonise stoïquement sur le boyau desséché d'un squelette de violon; puis un seigneur alto, frais, réjoui, dans sa fleur, avec la plus comique prestesse, du dos salue, du pied aligne, du coude enfonce, du sourire approuve aux bons endroits, et d'un bravo, d'un bravissimo, couvre, écrase les mauvais. Et le plus gai, c'est que ce brave homme, parfaitement convaincu de l'humble médiocrité de son orchestre, n'aspire, par ses comiques formalités, qu'à remplacer pour nous un douteux plaisir par un spec-

tacle divertissant, aux fins de rendre nos cœurs indulgents et nos bourses généreuses. Nous rions aux éclats, la musique cesse, et les sous pleurent. Cette soirée de Mestre nous laisse un vif et brillant souvenir. Plus qu'à Venise même, plus que nulle part dans notre voyage, nous avons surpris ici le peuple italien tel que l'ont fait ses institutions, ses malheurs et son climat : désœuvré, pauvre, poétique, avide de gaieté, de plaisir et de fête, oubliant avec une merveilleuse facilité, en face d'Attila qui hurle ou de Polichinelle qui nasille, le naufrage de sa fortune et les misères de la destinée.

i)ingt et îïnième Journée.

Nous nous embarquons de bonne heure. La radieuse sérénité de l'air, la nouveauté des impressions, l'approche du plaisir, et, en attendant, cette paresseuse navigation sur une mer enchantée, tout concourt à nous jeter dans un doux enivrement dejoie. Plus tard, sans doute, nous apprendrons à connaître ces molles béatitudes de la gondole, ce bercement insensible où s'endorment les agitations, où se calme la joie elle-même, où l'âme tout entière s'assoupit dans les douces langueurs d'un aimable rêve; mais, pour l'heure, nous cherchons de nos grands jeux ouverts où est Venise, inquiets presque, après une demi-heure de navigation de ne la point voir encore. Au lieu de Venise, c'est une douane insulaire qui visite nos hardes et nous réclame des droits ; plus loin ce sont des mendiants de mer qui courent d'une gondole à l'autre, quêtant pour la madone et péchant pour les saints; voici, sur la droite, une poudrière insulaire aussi, et un factionnaire posé comme une quille sur l'angle du Bastion. Cet homme, s'il a des goûts excessivement contemplatifs, doit goûter là le parfait bonheur, et, pour peu qu'on oublie de le relever, il en est quitte pour gagner la terre ferme à la nage et sans mouiller son fourniment. Au delà d'îlots terrassés et de plages nues, on aperçoit une grève lointaine qui court se perdre à l'horizon. C'est la côte.

Mais bientôt, à l'opposite, et derrière une gaze de brume azurée, des coupoles, des minarets, des dômes d'or, des faîtes de palais, toute une féerie d'édifices qui s'étendent à perte de vue sort insensiblemeut du sein des eaux et paraît flotter à leur surface. Emerveillés à cette vue, nous saluons d'un triple hourra la reine de l'Adriatique, et d'une gondole à l'autre nous nous complimentons joyeusement sur ce que ce mot de désir, et de découragement quelquefois : Voit-on Venise? a trouvé enfin, grâce à nos persévérants efforts, une digne et péremptoire réponse.

A mesure que nous approchons, îa féerie décline, le fantastique s'en va, des murailles se montrent qui ressemblent fort à des murailles; l'on ne voit plus de près que de longs bâtiments uniformes, percés de jours étroits, et un sale canal où s'engage notre flotille. Une eau verte et crou-

232 V0TÀGES EN ZIGZAO.

pissante y lave les fondations noircies de masures désertes; point de bruit, point de vie; à peine quelques familles hâves de fièvre et rongées de misère, habitent ces décombres encore debout. Ainsi, dès l'abord, le murmure des chants amers de Child-Harold résonne au cœur, et l'on reconnaît avec tristesse que la belle Venise n'est plus qu'une reine expirée, dont on vient admirer le magnifique linceul.

De ruelle en ruelle, nous arrivons au grand canal. Ici, la scène change soudainement. C'est le bruit, c'est le mouvement, plutôt encore que l'activité ; une population de mariniers et de portefaix qui stationnent sur l'étroite chaussée, ou qui sont occupés de quelque chargement ; des adieux, des reconnaissances, des agaceries, qui vont s'entre-croisant des gondoles au rivage et du rivage aux gondoles. Dès que les nôtres ont été aperçues : « Hôtel de l'Europe! » nous crie-t-on de vingt endroits à la fois ; et ainsi nous savons notre gîte longtemps avant que David, ait pu nous joindre et nous faire avertir. C'est qu'un étranger n'entre pas à Venise que vingt, que cent gondoliers ne l'aperçoivent, n'épient ses démarches, ne s'enquièrent de ses projets, dont chacun exige nécessairement le concours de leurs services; et David a eu beau entrer dans Venise seul, et de nuit, toute la godolerie est déjà au courant de nos affaires. C'est là une police incomparable et toute trouvée, qui a dû rendre jadis d'immenses services à l'oligarchie vénitienne.

Sur les bords du grand canal, l'architecture étale toutes ses magnificences. C'est, des deux parts, une série continue de palais, les uns massifs, splendides, grandioses; les autres simplement ornés d'arabesques capricieuses, dogives moresques, de colonnades légères; partout un goût composite, et, sinon pur dans le sens qu'entendent les doctes, exquis du moins, varié, pittoresque, libre, exprimant à la fois et l'âge de l'édifice, et la condition du maîire, et la fantaisie de l'architecte. Point de ces longues enfilades de bâtiments assujettis de par une pédante municipalité à être tous uniformes et pareillement alignés : système froid et de fausse grandeur, où rien des mœurs du pays, rien des êtres domestiques ne se peint dans le décor de la façade, dans l'arrangement des ailes et dans la physionomie des balcons ; où la pensée individu olle de l'architecte, son savoir, son génie, ses caprices d'élégance ou de grâce, sont brutalement sacrifiés à une prétentieuse régularité et aux insipides merveilles de la symétrie. Ici tout est inégal, irrégulier, divers; et, chose admirable, rien n'est discordant. Ornements, corniches, moulures, cintres, entablement, colonnades, tout s'ordonne, tout vient se fondre en une harmonie riche, animée, somptueuse, et qui serait entière aujourd'hui encore, sans les outrages qu'a reçus de la destinée, bien plus que du temps, cette cité malheureuse. En effet, les sculptures extérieures de plusieurs palais ont été enlevées et vendues à des étrangers par leurs propriétaires devenus indigents; d'autres, inhabités et déserts, offrent aux regards les tristes

vestiges de l'abandon et du délabrement; quelques-uns, transformés en magasins ou en écoles, portent pur leur fronton ou au-dessus de leur porte l'écriteau autrichien, signe de déchéance et d'esclavage.

Cependant nous cheminons avec une merveilleuse rapidité. A peine vient d'apparaître en face de nous le Rialto, ce chef-d'œuvre des ponts ornés, que déjà nous entrons sous les ténèbres de sa large voûte pour aller déboucher plus loin dans une mer ouverte où, tournant à gauche, nos gondoles viennent heurter doucement les degrés d'un superbe palais. C'est notre hôtel. Ainsi David, en majordome intelligent, nous a logés dans la plus belle situation de Venise. En face, une mer couverte d'embarcations, des îles chargées d'édifices, la splendide immensité du ciel : voilà pour notre ordinaire. A deux pas, les quais, la Piazetta, le palais du Doge, Saint-Marc et le café Fl^rian : voilà pour nos loisirs et nos fêtes. Comme nous avons fait toilette à Mestre, il ne s'agit plus que de déjeuner, et, pour ne point perdre de temps, nous arrêtons durant le repas le programme de nos divertissements. D'emblée, et sur La proposition de M. Topffrr, il est décidé que cette première journée on l'emploiera tout entière à flâner, à s'aller perdre, à parcourir sans le boulet d'un cicérone, et jusqu'à ce que la terre nous manque, tous les quartiers et los recoins à notre portée. Ainsi en effet, et ainsi seulement, voir devient un piquant plaisir; ainsi seulement l'esprit observe activement des objets qui lui apparaissent avec toute leur fleur de nouveauté, et, au lieu de se laisser sottement confisquer au profit des musées et des sacristies, il se prend librement à ce qui l'entoure, à ce qui se présente, à ce qui lui plaît, et au simple plutôt encore qu'au phénomène, au vivant plutôt qu'à la momie. Cette méihode nous réussit.

Perdus dans d'étroites ruelles bordées d'étalages surchargés, nous coudoyons, nous sommes coudoyés, jusqu'à ce que l'espace s'élargissant, nous venions tomber droit sur la place Saint-Marc. La place du Dôme à Milan nous parut autrefois bien splendide ; mais ceci ! quelle nouveauté 1 quelle majestueuse bizarrerie, quel ensemble d'orientale somptuosité et d'austérité massive! Ce portail étoile, ce3 quatre chevaux de bronze, ces fines ogives, ces dômes lourds, l'or, l'azur, la foule, des pigeons par milliers, certes, c'est là de quoi causer l'ebihissement du provincial, môme des badauds de capitale ; aussi ne nous gênons-nous en aucune façon d'être émerveillés et ravis. Faisant ensuite le tour de cette vaste place, nous trouvons qu'à droite elle s'ouvre sur la Piazetta, qui s'ouvre ellemême sur la mer. Là surtout plane le glorieux souvenir de l'antique Venise; là surtout le cœur se serre à la vue de ce lion jadis formidable, de ce colossal palais du Doge, monument d'inouïe prospérité; de ces flots où, à la place des fiers navires qui revenaient naguère chargés de produits des deux mondes, l'on voit, qui pourrit sur ses ancres, une vieille frégate, sentinelle de l'Allemand, gardienne suffisante de ces gondoliers sans patrie et de cette cité sans nation 1

Il faut, en vérité, excuser la tourbe des romanciers et des poètes qui sur ce thème de Venise déchue ont composé tant d'insipides variations, auxquelles nous nous efforcerons de n'ajouter pas la nôtre. L'empreinte du passé est si fortement marquée dans cette ville, tant de morne majesté y frappe encore les yeux, de si visibles traces d'une regrettable splendeur y assiègent de toutes parts l'esprit, que l'homme le plus froid, et à plus forte raison l'homme sensible par métier, le romancier, le poète, remués qu'Us sont réellement par ces spectacles, peuvent bien facilement se croire visités par la muse, et, rentrés à l'hôtel, laisser pleurer leur phrase ou s'apitoyer leur strophe. Pourtant, il y aurait mieux à faire peut-être, et l'élude de la Venise actuelle, où, comme au désert, le sable envahit l'oasis, où se heurtent à chaque pas les restes du passé et des lambeaux du présent, où, tout au travers de l'insoucieuse joie d'une populace de gondoliers et de chanteurs, se croisent les intrigues de cloîtres, celles de la politique et celles de l'amour; cette étude, ce nous semble, serait propre à inspirer des pages piquantes et d'attachants tableaux, si aujourd'hui, pour peindre, l'on se croyait obligé de connaître, et, pour exprimer, tenu d'avoir senti.

De la Piazetta nous rebroussons chemin pour aller nous perdre dans les petites rues qui forment le cœur encore vivant de Venise. Non, rien de ce qui se voit dans les églises, rien de ce qu'on admire dans les palais ne vaut en intéressante et originale nouveauté cette fourmilière de gens, ce labyrinthe de canaux, ces constructions entassées, cette multitude de ponts chargés de passants, et sous lesquels fuient silencieusement d'élégantes gondoles. Il y a là tout un monde de réalités piquantes, de souvenirs augustes, de contrastes mélancoliques, et, pour l'artiste, des trésors de formes, de coloris, d'étude : de toutes parts, en effet, des façades accidentées, des frises, des voûtes, des écussons, des bouts de corniche, ou d'une grâce exquise, ou d'un fruste attrayant ; partout des groupes tout composés, des figures imaginées exprès pour lui; et tandis que dans ces étroites rues le sommet des édifices réfléchit les clartés adoucies du dehors, leur base, enveloppée dans une ombre limpide, va se perdre sous cette onde noire des canaux, où, tantôt pressées, tantôt solitaires, les embarcations s'approchent, fuient, s'éclipsent, comme de mystérieux fantômes. Toutes les gondoles sont noires.

Une fois perdus, nous le sommes bien ; il n'y a que le fil d'Ariane qui puisse nous tirer de là, lorsque, bien heureusement, nous imaginons d'y suppléer en demandant aux passants où est le café Florian. Le café Florian, un café qui réunit tous les soirs jusqu'à cent, jusqu'à mille personnes, un café qui ne s'est pas fermé depuis cent ans, et connu dans Venise comme Test chez nous la tour de Saint-Pierre : chacun de nous mettre dans la direction, et nous d'y tomber tout droit. 0 le merveilleux établissement! ô la royale industrie! C'est sur la place Saint-Marc ;

VOYAGE A VTTNTSE.

chaises, tables, tentures, sorbets, bonbon*, limonades, tout est prêt à toute heure, et pour autant de particuliers qu'il en arrive. D'un coup d'œil le garçon a enregistré vos trente-six fantaisies, et d'un tour de main il fait surgir devant vous des échafaudages de gâ'eaux croquants et de boissons glacées. L'un de ces garçons, doué évidemment de cette exquise pénétration qui d'un regard sonde les bourses et lit dars les appétits, nous prodigue des attentions discrètement flatteuses, tantôt prévient, tantôt éclaire nos désirs, et se trouve être, au bout de peu d'instants, notre ancien et fidèle ami. Après que nous nous sommes rafraîchis, bien vite nous retournons nous perdre, mais prudemment cette fois, et comme font des gens qui veulent à heure fixe se trouver autour d'un bon dîner. La chose réussii.

Pendant cet admirable repas, le ciel s'embrase peu à peu des feux du soir, et cette mer qui est sous nos fenêtres prend insensiblement une teinte d'azur légèrement rosée dont le riant et pur éclat se reflète dans l'âme en secrète et sereine allégresse. En même temps tout se ranime sur les flots, et autour des bâtiments plus gros qui stationnent çà et là, pittoresquement ombragés de lambeaux de voiles et de naites dressées, d'innombrables gondoles circulent avec une charmante prestesse. Cette embarcation, particulière à Venise, est une sorte de basse et longue péniche, dont le centre supporte un petit pavillon fermé de jalousies qui abrite un divan commode. A l'avant, la proue se redresse en une plaque de métal, dont la forme comme celle du col de cygne, est élégante et fière, tandis que sur l'arrière un seul homme, debout, et comme suspendu sur l'extrême rebord de la poupe, d'une rame simplement posée sur une grêle pièce de bois taillée en chevalet, fait voler la galère, la dirige avec une habile témérité sur les étroits passages, tourne les obstacles, rase, franchit, esquive, jamais ne s'arrête, jamais ne heurte et semble n'être, lui et sa gondole tout ensemble, que le plus agile dauphin de ces parages. L'on s'habitue sans doute à ne remarquer plus tant de délicate adresse et d'audacieuse précision; mais, pour l'étranger, c'est un constant sujet d'amusante surprise. Et telle est la confiance qu'inspirent de si habiles mariniers, qu'après avoir pu craindre cent fois un très désagréable naufrage, on finit bientôt par s'abandonner en toute sécurité aux prestes évolutions de l'intelligent brin de paille auquel l'on vient de confier sa fortune.

A la même heure, et aussitôt que les fraîches baleines du soir sont venues tempérer l'ardeur déjà attiédie du couchant, de l'intérieur des rues étroites, du fond des demeures et des comptoirs, la foule se porte sur le quai des Esclavons, qui borde cette mer sillonnée de gondoles, et nousmêmes, après notre repas nous allons en grossir le flot. Là, sur les dalles encore brûlantes, une multitude de petits marchands dressent précipitamment leurs échoppes, leurs pyramides de pastèques, leurs cafés en plein vent; des boiteux, des aveugles, des jeunes mères qui portent

îeur nourrisson et qui trainent après elles leurs aînés, accourent, implorent, se hâtent d'émouvoir, les uns par l'instance impitoyable de leurs prières, les autres par le spectacle étalé de leur morne détresse; des soldats, des moines, des Arméniens passent affairés, ou se promènent indolemment, tandis qu'assis à l'ombre des piliers du palais ducal, des citadins fument leurs pipe3, lisent la gazette ou assistent, tranquilles et rêveurs, au bruyant tumulte de cette pittoresque scène.

A l'extrémité de ce vaste quai, une large rue s'ouvre sur notre gauche; nous y entrons. Elle est pareillement remplie de peuple et d'étalages irrégulièrement dispersés; étendu de tout son long au beau milieu de la voie, une jeune gars y dort à côté de trois poules effarées qui composent tout son fonds. C'est que daas une ville comme Venise, où il n'y a ni voitures ni chevaux, l'alignement des échoppes n'étant plus de nécessité, chaque petit vendeur s'établit librement à l'endroit de la voie qui lui convient, et plusieurs, qui n'ont point d'échoppe, se contentent de poser leur marchandise à terre et de s'endormir tranquillement auprès. A l'acheteur de faire le reste. De là une incomparable variété de groupes qui sont animés et expressifs par tous leurs côtés au lieu d'être aux trois quarts noyés dans l'uniformité obligée d'un alignement régulier. Pendant que nous cheminons, un jardin public planté de beaux arbres se montre à notre droite; ce ne peut être que ce Lido tant célébré des touristes poètes : à nous d'y faire aussi notre pèlerinage; à nous d'y être à notre tour enivrés de brise du soir, d'historiques réminiscences, de poétiques émanations, jusqu'à ce que, sortis de ce séjour, nous ayons appris que le Lido est fort éloigné de l'endroit où nous venons de goûter de si pures jouissances. C'est égal : autant de pris.

Sur ces entrefaites, la nuit tombe, et M. André nous entraîne de nouveau sur la place Saint-Marc, où il nous a conviés à venir prendre le café pour ce jour-là et pour les jours suivants. Combien cette plage a changé d'aspect! Ce matin, la foule s'y portait tout entière sous l'ombre des galeries qui en forment le pourtour ; ce soir d'innombrables chaises dont le3 premières rangées s'appuient au seuil des cafés, l'ont envahie jusqu'au centre, où, dans un espace laissé libre, la musique des régiments autrichiens est disposée autour d'un cercle de lutrins illuminés. Venise est là, qui, avilie et charmée, écoute les fanfares de ses vainqueurs; et tandis que les pâles lueurs du firmament éclairent de douteuses clartés les coupoles du Dôme et le faîte des palais, de dessous les galeries, les feuilles scintillent et forment comme la bordure d'or qui brille au bas d'une sombre et majestueuse tenture. Qu'est le luxe, même celui des cours, auprès de ces splendeurs? Et si chez les Vénitiens eux-mêmes l'attrait de ces soirées prévaut, pour les y attirer, sur la mollesse des habitudes, sur l'abattement des âmes, sur la souffrance des souvenirs, que l'on juge de l'impression que doivent produire sur nou* autres Scythes ces merveilles

accumulées des siècles, de l'art, de la nature, et du plus suave, du plus radieux des climats!

l)ingt-ÎBeu*icme Journée.

Aujourd'hui, hélas! cicérone. Celui dont nous allons jouir est une sorte de particulier rauque et bilieux, un ancien homme de lettres déchu, râpé, aigri, de qui la visible misanthropie contraste assez drôlement avec la profession qu'à coup sûr il no s'est pas choisie, celle de servir les plaisirs d'une espèce humaine qu'il déteste. Impatient de commencer sa besogne, impatient de la terminer, ce malheureux n'aspire qu'à avoir accompli son supplice quotidien ; et quand le fond ténébreux d'un antre sauvage semblerait seul devoir convenir aux amertumes de son âme en peine, il lui faut à toute heure naviguer en plein soleil, fendre la foule joyeuse, subir les questions étourdies du touriste et le babil enjoué des ladies. Pauvre homme, il n'a qu'un bon moment : c'est le soir, lorsque tenant enfin son salaire, il voit s'ouvrir devant lui quinze heures assurées de solitude, de ténèbres, de malédiction interne contre les touristes, les ladies, la terre et lui-môme.

Notre déjeuner se prolongeant, cet aigri s'en irrite; il est déjà tout violet d'apostrophes rentrées. Pour lui complaire, nous nous embarquons sur une flotille de gondoles, et nous voilà voguant vers les merveilles étiquetées d'itinéraire. Tous nous songeons que ce qu'il y a de plus merveilleux dans chacune, c'est l'histoire d'y aller, et surtout d'en revenir. Et en effet, outre que chef-d'œuvre sur chef-d'œuvre c'est indigeste, lorsqu'on vient de passer une demi-heure à regarder en l'air dans l'entonnoir d'une coupole, c'est avec une bien légitime satisfaction qu'on s'étend sur les coussins d'un divan. Durant ces courses, notre aigri s'assied à la proue; et là, ouvrant son parasol, il cuve en silence le fiel de ses dégoûts.

Nous débarquons d'abord à l'église San-Georgio. A vous, lecteur, de lire dans quelque itinéraire les belles choses que nous avons vues, car il ne peut entrer dans notre plan de vous les décrire, et nous y serions, au surplus, fort embarrassé. Cette église est l'un des chefs-d'œuvre de ce puissant architecte dont le génie est empreint dans la plupart des grands édifices de Venise, de Palladio. On y voit des Tintoret, on y voit, surtout dans le chœur, des sculptures en bois qui sont bien tout ce que le goût, l'invention, la fantaisie, peuvent otïrir aux yeux de plus richement exquis. Les Tintoret ne sont guère portatifs, et à la rigueur l'on peut s'en passer ; mais n'avoir volé qu'une des figurines qui décorent les niches de ce chœur, c'est là une vertu majuscule qui nous sera certainement comptée. Et la tentation est d'amant plus forte, que, de ces choses, il ne s'en fait plus. Cet air gracieux, si vif, si propre au décor familier et de détail, il est

238 VOYAGES EN ZIOZAO

mort, enterré; nous, dix-neuvième siècle, nous, humanité avancée, nous en sommes à payer bien cber les plus modestes bahuts du moyen-âge. C'est que nous fabriquons bien, mais nous n'inventons plus; nous faisons bien des moules qui multiplient indéfiniment un produit, mais nous n'imnginons plus; et nos créatures elles-mêmes ne sont que des reproductions matérialisées du beau de la Renaissance, du beau grec, ou encore du beau Louis XV, impur ce dernier, mais qui nous va au même titre que les autres, parce qu'il est tout fait, tout inventé. Voilà en quoi consiste notre progrès. Il a ses bons côtés, sans doute; il a ses amis aussi, et toutefois nous mourrons, je crains, avant d'avoir eu la douceur d'en grossir le nombre.

De l'église San-Georgio, nous naviguons vers l'église du Rédempteur. A chaque lieu de débarquement on trouve invariablement deux ou trois gueux qui se disputent l'honneur de poser sur le rebord de votre gondole un officieux bâton crochu, sous prétexte de la maintenir pendant que vous mettez pied à terre. Autant d'occasions pour le touriste de montrer qu'il sait reconnaître de généreux services. Après quoi il entre dans l'église, dans le chœur, dans la sacristie; puis il sort de la sacristie, du chœur, de l'église; autant d'occasions encore, le voilà transformé en fastueux qui comble de largesses tout un peuple de faméliques. Beau rôle, mais coûteux. Dans cette église du Rédempteur, on admire de belles toiles de Bellini, le maître du Titien.

De cette église nous passons à celle de Saint- Sébastien. Ici, de dessous l'abri du portail, une troupe de mégères effrayantes de maigreur et farouches d'avidité, s'élance sur nous, rompt nos rangs et nous assiège d'instances à brûle-pourpoint. C'est le cas d'être bien vite fastueux. Dans cette église, l'on voit des chefs-d'œuvre de Paul Véronèse, et Ton en voit trop, ils se nuisent l'un à l'autre : aussi déjà l'indigestion s'en mêle, et ce monotone pèlerinage de nef en nef commence à nous paraître un teojps dont nous pourrions user plus agréablement. Pourtant nous nous laissons conduire encore à l'église des Scalzes; la porte en est fermée, et le sacristain est à boire. Vite on court le chercher; mais au lieu de l'attendre, M. Tôpffer déclare au cicérone que nous voici, quant aux églises, parfaitement rassasiés; qu'au surplus il ait à laisser là sa méthode pour se conformer à la nôtre, qui est d'aller à Murano visiter les fabriques de verroterie. Nous voguons vers Murano.

Nos gondoliers sont jeunes, rieurs, en train de folâtrer. Ils se mettent à lutter de vitesse dans ces canaux étroits, sans qu'aucun des gondoliers dont il rast» les embarcations songe à craindre pour sa cargaison. Bien plus, obligés qu'ils sont, dans la rapidité de leur course, de faire place à d'antres ou de ne pas se heurter entre eux, du bout de la rame ils parent à tout, et se trouvent voler tantôt de front, tantôt de file, sans autre entente que ce commun accord qui résuite de l'adresse intelligente des lutteurs*

T0YAQ1 A VENTRR.

Seulement, partout nû les canaux se rroisent en sens divers, ils ralentissent lenr marché et font entendre un cri destiné à avertir tel gondolier qui ne les voit pas encore. Sans cette précaution, à chaque instant les gondoles embrocheraient ou seraient embrochées, et l'histoire d'être confortablement étendu sur un divan n'empêcherait par le passager d'avoir le dos scié par cette armure de métal qui se dresse à l'avant des gondoles. De lutte en lutte nous nous trouvons de nouveau dans cette mer ouverte au travers de laquelle nous sommes venus de Mestre, et au bout d'un quart d'heure de navigation nous abordons à Murano. Crochets, gueux, cicérones officieux, pullulent, et des perles de quoi verroter les sauvages des deux hémisphères. Ceci vu, nous nous hâtons d*> regagner Venise, et nous venons prendre terre à la PiazMta, tout à côté de l'escalier des Géants, qui est notre chemin direct pour pénétrer dans le palais du Doge.

La magnificence intérieure de cet édifice répond à la splendeur extérieure de Venise. Merveille d'architecture et de sculpture, décors de toute espèce, salles immenses, passages d'apparat et issues secrètes, prétoires d'or et cachots afireux : on retrouve là, intacts encore, tous les vestiges de la grandeur, de la force, de l'active ambition ; ceux aussi d'un faste corrupteur et d'une tyrannie jalouse et implacable.

Les chefs-d'œuvre des peintres vénitiens abondent aussi dans ce palais, et, si nous l'osons dire, nous n'avons pas été bien vivement séduits par les mérites de cette illustre école. Une exécution savamment hardie, une prodigieuse puissance de composition, toutes les richesses et tous les prestiges de la couleur, voilà quelles sont les grandes qualités qui y prédominent, à l'exclusion de l'intention poétique, de l'expression étudiés de la forme, surtout de ce sentiment sévère qui, pénétrant au delà de ia vivante surface des visages, va saisir au fond des âmes, pour l'amener palpitant sur la toile, le drame de foi ou de passion dont il aspire à représenter l'image. C'est ainsi du moins que nous nous expliquons pourquoi telle pâle figure du Pérugin nous a plus vivement frappé que n'ont pu faire ceux des chefs-d'œuvre de l'école vénitienne que nous avons eu l'occasion d'admirer du temps de notre court séjour à Venise.

Il fait très chaud, et le café Fk rian n'est pas éloigré. Nous allons y faire une halte rafraîchissante avant de visiter l'intérieur de l'église Saint- Marc, le plus intéressant des édifices de Venise. L'antiquité, i'Oiient, l'Occident, chacun des triomphes de la république, ont apporté à ce temple, ou un tribut de magnificence, ou quelque rareté conquise sur les inddèles : l'architecture y est de tous les âges, de tous les styles, mais byzantine d'ensemble, imposante d'antique majesté, et, pour nous, d'une frappante nouveauté. Le parquet y est bossue comme seraient les ondes agitées d'un lac. Cela fait ressouvenir, au milieu de ces riches parvis, de ces sables submergés où naguère des pêcheurs et des pirates posèrent les premières cabanes de Venise.

240 VOYAGES EN ZTGZÀG.

Après dîner nous allons, comme le jour précédent, passer notre soirée sur la place Saint-Marc. Même spectacle et môme affluence; mais au lieu de la musique autrichienne, ce sont de toutes parts des musiciens ambulants, quelques-uns passables , d'autres divertissants. Pendant qu'assis au frais les groupes fashionables écoutent ou s'entretiennent, des légions d'industriels sortent de dessous terre. Celui-ci entend que vous lui achetiez un tour de perle, cet autre vous met des pantoufles sous le nez, un instant après des cure-dents, un cigare, un bouquet, des clous de girofle, de la poudre à moustaches, du caramel, des fulminantes, un petit chien... Bientôt, ma foi, sous peine de ne plus savoir où donner de la tête, nous nous laissons faire, à l'instar des Vénitiens, et l'industrie nous assiège, nous obsède, sans que nous y prenions garde.

bingt-Sroimème lournce.

Tout n'est pas pour le mieux dans le plus radieux des climats. Ce matin, la plupart d'entre nous, en se regardant au miroir, se prennent pour un autre, tant leur visage est tacheté, bouffi, désharmonisé par la piqûre des cousins !

Notre aigri est à son poste. Nous lui demandons de nous conduire à l'arsenal. Cela le contrarie; car dans la Venise en huit journées, de Quadri, l'arsenal aurait dû venir hier. Il ne peut, toutefois, que se conformer à nos désirs, et le voilà qui, amer et râpe, se met à no're tête. Les marchands d'accourir sur leur seuil, pour voir passer les vinti due (les vingt-deux); c'est le nom que nous a donné la rue, tandis que la police a imprimé sur son bulletin : « M. André, professeur avec ses élèves. »

Arrivés à l'arsenal, et pendant que notre cicérone postule pour nous la permission d'entrer, nous admirons aux deux côtés de la porte, deux lions colossaux, qui furent transportés d'Athènes à Venise en 1687 par François Morosini. Ces lions, qui, avant d'orner le seuil de cet arsenal, ont, durant deux mille ans, chargé de leur poids les môles du Pirée, sont frustes assurément, mais d'une telle vigueur de style qu'aujourd'hui encore, comme au jour où ils sortirent de l'atelier du sculpteur, ils ont leur caractère tout entier de puissance, de fierté sévère, d'imposante et monumentale majesté.

La porte s'ouvre, et l'amiral en personne, nous accueillant avec une amicale politesse, prie son neveu de vouloir bien nous faire les honneurs de l'arsenal. Ainsi, au lieu d'un aigri, nous avons ici pour cicérone un jeune officier dont l'amabilité personnelle est rehaussée par des manières remplies à la fois de simplicité et de distinction. Tant de courtoisie nous inspire ce sentiment reconnaissant qui est le plus doux assaisonnement du plaisir.

Un~ vieillard impassible tourne la manivelle de son orgue. (P. 230.)

VOY. EN ZÎGZAQ. 16

VOTAOF A VENISB. 241

L'arsenal de Venise est aujourd'hui encore riche en antiquités curieuses, en armures, en trophées : on y voit des drapeaux pris à la bataille de Lépante, et, à côté de gondoles d'honneur qui ont été construites pour Bonnnarte et sa cour, un magnifique modèle du Buceniaure. Ces objets nous intéressent moins cependant que la fonderie, que la corderie, et une grande frégate qui est en construction. Du sol, on monte, par une rampe de deux à trois étages do hauteur, jusque sur le rebord de ce navire; puis de là on redescend le long du flanc intérieur jusqu'au fond du bâtiment, qui n'est pas encore ponté. Rien n'est plus propre que cette sorte d'expédition à faire saisir d'un coup d'œil ce qu'on ne comprend pas si bien en voyant une frégate à l'ancre, c'est-à-dire au moyen de quelles vertèbres, de quelles côtes, de quels reins, ces monstreslà peuvent soutenir l'effort de la vague et le choc formidable des flots en courroux.

Ce sont des forçats qui font ici tous les transports et les gros ouvrages. La vue d'hommes enchaînés est toujours odieuse. Ceux-ci sont jeunes la plupart, beaux, et, chose singulière, leur visage respire l'intelligence et la douceur; à peine croit-on surprendre dans leur regard quelques équivoques lueurs de scélératesse. Ils paraissent d'ailleurs bien nourris, point maltraités, et la présence de l'officier qui nous accompagne ne leur impose aucune pénible contrainte. Nous leur achetons différentes bagatelles.

Cependant les heures s'écoulent avec rapidité, et bien des choses nous restent à voir, entre lesquelles il est devenu nécessaire de taire un choix. M. Tûptfer serait pour l'Académie des beaux-arts; là se trouvent les tableaux les plus renommés ; mais tout son monde, devenu tribord et bâbord à vue d'ceil, pencha pour aller visiter cette frégate qui pourrit sur ses ancres devant le quai des Esclavons. Il faut pour cela avoir une permission de l'amiral; le bon vieillard s'empresse de nous la donner; et tels ont été ses procédés à notre égard, qu'il nous semble, en sortant de cette maison de forçats, que nous quittons le toit hospitalier d'un ami. La frégate nous est montrée en grand détail. Mais voici que la barque qui nous amène à terre va s'engager dans un câble où elle demeure équilibrée d'une très inquiétante façon. Nos mariniers crient, poussent, retiennent, s'insultent, et, à force de tintamare, la barque se remet à flotter.

Après cette expédition, désireux nous-mêmes d'être libres, nous libérons notre aigri, qui nous fait de rau jues adieux, et s'enfuit dans son antre. Comme hier, comme avant-hier, la soirée est radieuse, mais c'est nous qui sommes changés, et la prévision que le moment approche de quitter ce brillant séjour assombrit de quelques nuages les dernières heures que nous y passons. Déjà il faut penser aux dernières emplettes de départ, aux choses du lendemain, à la blanchisseuse.... Beau poème qui finit en prose.

Cependant M. Tôpffer et M. André s'en vont chez le banquier pour tâcher de redonner les chairs à la bourse commune, qui est maigre à flotter sur l'eau.

Le dîner est mélancolique, et, au dessert, la blanchisseuse. Cest une belle dame, qu'à sa mise on prendrait pour la comtesse des Esclavons, tout au moins. Cheveux admirablement nattés, toilette de bal, châle de cour, et langage conforme. En vérité, c'est Nausicaa en personne, qui compte nos chemises, et met nos bas en pile. On lui paye son mémoire. Poème encore, qui finit en chiffres.

Nous sortons de nouveau ; nous retournons à la place Saint-Marc : nous voulons pratiquer encore le café Florian ; mais ce n'est plus cela! Pourtant, Simond retrouve quelque appétit pour du caramel. Pantoufle, que me veux-tu? Fulminante, tu me fatigues. Petit chien, tu m'attristes. Hélas I il n'y a plus rien dans la coupe : nous allons faire nos sacs.

iJingt-CSUttatrume Journée.

Les gondoliers qui nous ont amenés de Mestre viennent nous prendre de bon matin pour nous conduire à Fucine. Pendant que ces hommes jasent et rient sur le perron de l'hôtel, nous faisons nos derniers apprêts. M. Tôpffer livre lamentablement des piles d eens, en songeant que toute fête devrait se payer d'avance, au moment où elle va s'ouvrir, et non pas lorsque, tout étant consommé, il semble qu'on ne doive plus rien à personne. Du reste, nous ne déjeunons pas à Venise, parce que M. André se souvient que l'on rencontre d'excellents cafés tout le long de la route que nous allons parcourir.

La navigation est fort triste. Au bout d'une demi-heure, dômes et minarets se sont évanouis derrière la brume matinale, et devant nous se montre une côte basse, submergée, qui n'a rien de bien attrayant. Nous y débarquons silencieusement. Bientôt (c'est le prompt et sûr objet de la marche) l'entrain revient, la gaieté reprend le dessus, et les regrets se noient sous le flot charmant des souvenirs. Mais, de cafés pas trace : noyés aussi, excepté dans le souvenir de M. André.

Le pays est presque désert. Ce sont des prairies sauvages, où croissent des arbres d'une sombre verdure et d'un port nonchalamment sévère; les eaux croupissantes d'un canal sinueux ajoutent au caractère mélancolique de ce paysage. A mesure pourtant que l'on s'éloigne de la mer, des fermes, de belles églises, des villes enfin apparaissent; mais des cafés, toujours pas trace, et M. André est bien coupable.

Pour la première fois aussi nous éprouvons des chaleurs torrides qu'aucune brise, qu'aucun ombrage ne tempère, en sorte qu'aux rongements de la faim vient se joindre i'évaporation des forces. Quelques-uns,

comme ceux qui dans les naufrages se sont jetés dans le canot sauveur, rament de toutes leurs jambes vers Padoue, tandis que les autres nagent çà et là, éperdus et grillés. Parmi ces derniers, on en remarque un qui nage en grand deuil, à tâtons : c'est M. Topffer, qu'une violente inflammation des yeux a forcé de s'éclipser derrière deux besicles noires et quatre doubles crêpes.

Vers une heure, nous arrivons à Padoue. C'est une belle ville au dire des itinéraires; mais toutes les villes sont belles dans les itinéraires, pour peu qu'il s'y trouve une cathédrale construite par un architecte quelconque, ou un hôtel de ville orné d'un portail ou d'un fronton, comme tous les hôtels de ville. Du reste, nous n'avons nulle envie de . constater ; et ainsi Padoue n'est pour nous qu'un endroit où l'on déjeune dans une salle fraîche, garnie de divans moelleux, en compagnie d'un abbé, et dans la patrie de Tite-Live.

Les cafés sont la gloire actuelle de l'Italie. Brescia lutte avec Padoue, Padoue rivalise avec Venise, et de toutes les sortes d'architectures jadis florissantes dans cette belle contrée, l'architecture de café est la seule qui, au lieu de dépérir, va se perfectionnant, s'enrichissant de plus en plus. Le grand café de Padoue est gigantesque; on dirait un édifice public. Hélas ! il est donc bien vrai qu'aux arts d'un peuple on connaît quelles sont ses mœurs, quelle est sa destinée! L'indolence, le farniente, les frivoles causeries, remplissent pour l'Italien les heures oisives, les loisirs forcés de son existence toute privée; et pendant que ses maîtres lui font ses affaires, il tue le temps sous les riches lambris de ses cafés. Là, du moins, il est avec les siens; rien ne l'y offense, rien ne l'y attriste : c'est son forum, c'est le dernier vestige de sa vie publique et nationale. Les cafés italiens sont, en général, non seulement plus élégants, mais de bien meilleur air que les nôtres. Jamais on n'y fume. La société y est à la fois mélangée et comme il faut ; et l'élégance, le bon goût des manières y sont en accord, bien mieux qu'ailleurs, avec la fraîche propreté des rafraîchissements et la somptueuse simplicité des salles.

L'omnibus de Bolzen est toujours avec nous. Dès ici M. Tôpffer y adjoint une sorte d'attelage pittoresque, et nous partons tous en voiture. Après nos fatigues passées, et sur cette route grillée au cordeau, c'est certes légitime. Mais quel sommeil! partis à trois heures de Padoue, il est nuit close quand, les voitures venant à s'arrêter, nous nous réveillons en sursaut. Chacun de se frotter les yeux sans y voir plus clair. C'est notre cocher tyrolien qui prend ici deux chevaux de renfort. Les siens, accoutumés à l'air des montages et aux routes moins poudreuses du Tyrol, dépérissent à ce genre de besogne, et le brave homme en est tout attendri. Nous lui faisons comprendre alors que, dès ce soir, nous le laisserons libre de rompre le pacte qu'il a fait avec nous ; mais cela ne le console pas du tout, ni nous non plus.

244 VOYAGES EN ZlQZAO.

On repart. La nuit est certainement plus belle dans ces vastes plaines que dans nos vallées, où, de tous côté*, d'obscures hauteurs cachent comme derrière un écran le majestueux pourtour du dais étoile des cieux. Ici, moins de mystère, mais plus de magnificence; sans compter un calme aimable que ne troublent ni la voix des torrents, ni le murmure des vents qui tournent les cimes ou qui s'engouffrent dans les gorges. Au surplus, voici un atroce tapage : c'est le pavé de Vicence. Nous allons loger à la Lune.

A la Lune, on est trè3 bien. L'hôte, vrai preux, tout dévoué à l'honneur de l'ordre, salue profondément, parle bas, propose discrètement, et se conforme de point en point aux règles d'un étiquette excessivement solennelle. Par malheur, son sommelier est un petit homme étourdi qui lui cause d'infinis soubresauts et des angoisses de regards sans cesse renaissantes. A la fin tout vient à bien, et, sensibles aux soins de ce brave homme, nous lui marquons notre contentement. Le voilà aux trois quarts payé de ses sueurs. Vivent les geLS qui ont l'esprit de leur état !

bingt-€inquièmc Journée.

Le matin, notre hôte, tout de noir habillé, nous fait la conduite jusqu'aux portes de la ville, où des voitures nous attendent. Mais voici qu'au moment de s'y placer, on découvre que toute une chambrée manque, qui dort encore du plus profond sommeil. Aussitôt l'hôte, tout de noir habillé, court nous chercher notre chambrée, qui ne tarde pas à arriver à moitié ajustée et dormant d'un œil encore.

Mais il y a des jours où la fatalité s'en mêle. A une heure de Vicence, voici MmeT... qui s'aperçoit à son tour qu'elle y a laissé son livre à dessiner, tandis qu'au même moment Vernon découvre que sa canne y dort encore dans l'angle du salon. Et vite Vernon de repartir pour Vincence, accompagné de d'Arbely. Outre notre grande carte de voyages, dont il est le conservateur en chef, et qui pourra servir à le guider dans cette expédition, Vernon jouit d'un vocabulaire-carnet qu'il s'est composé à Genève, et au moyen duquel il a en poche tout ce qu'il lui faut d'italien pour se tirer d'affaire. Il part donc, aventureux et crâne, et bientôt les poudreux tourbillons que soulèvent nos trois voitures l'ont dérobé à nos regards.

La grande route est ici rectiligne toujours, mais large, bordée d'arbres, animée par le mouvement des passants, des bestiaux, des carrioles; en somme, gaie et récréative. Du reste, de paysage, il n'en est plus question. Quelques arbres plaisent, mais on ne voit rien autre qui puisse former un ensemble; point de constructions isolées, point de hameaux non plus, mais de loin en loin des bourgades blanches, spa-

cieuses, sans ombrage, quelques villas dont le portail mythologique et tout chargé d'emblèmes et de statues. Pour nous autres Suisses, qui sommes accoutumés à aller chercher aux champs une agreste demeure, bien boisée, bien secrète, un asile frais et tranquille, ces villas brûlées, décorées, bariolées, où tout est en peinture, même le calme, même l'ombrage, nous semblent bien la plus ridicule des grilloires où un honnête homme puisse aller rôtir ses vieux jours. Surtout ces blanches statues posées partout brûlent rien qu'à les voir, et vous inspirent un parfait rassasiement de la chose. Faune, que me veux-tu? Jupiter, que t'ai-je fait? Bacchus, va te promener! Toutefois, il ne faut pas oublier que les Italiens consomment en siestes le3 heures brûlantes de la journée, et que c'est quand les fraîcheurs de la soirée forcent le campagnard de nos contrées à regagner le gite, qu'ils le quittent, eux, pour saluer le crépuscule et pour prolonger jusque dans la nuit leur promenade, leur fête ou leur causerie. Alors ces décors animent l'ombre, égayent les ténèbres, plaisent à l'imagination, et ces mêmes statues dont l'éblouissant éclat blesse durant le jour le regard du passant, deviennent les pâles ombres qui ornent et peuplent à la fois les noirceurs du bocage.

Cependant Vernon, semblable à Ulysse qui cherche Ithaque, retrouve, reperd, tombe aux mains de cochers fripons, et s'entortille dans toute une odyssée de méprises et de calèches. Arrivé à Vicence, vite il lire son carnet, il cherche ses mots, il compose sa phrase, puis, accentuant son élocution, il réclame le livre de dessin... on lui apporte un saucisson. Vernon accepte la chose, cherche le livre, retrouve sa canne, demande une voiture... on lui apporte un fouet; un voiturier... on va lui chercher un cicérone. Par bonheur, une calèche vient à passer : il s'y jette, mais elle le mène à Rome; il entre dans une autre... on lui demande vingt francs; bien vite il saute à bas; alors ce n'est plus que six francs ; il v entre et se trouve face à face avec un aumônier qui parle toutes les langues que lui-même ne parle pas. C'est égal, moitié carnet, moitié latin, moitié patois d'Alais, Vernon tient tête : la conversation s'engage, s'anime, et devient, toute inintelligible qu'elle soit, si intéressante, si instructive, que l'on se sépare à regret et en se comblant d'amitiés. Mui«, hélas ! tout est heur et malheur dans les odyssées ! A peine la calèche estelle fort éloignée que Vernon découvre avec stupeur qull y a laissé cette carte de M. Tôpffer dont naguère, et sur sa demande, et par défi envers ceux qui l'accusaient de n'être pas le plus soigneux des hommes, il fut nommé le conservateur en chef! Tout est perdu cette fois, et la carte et l'honneur.

A Villanova, où nous déjeunons aujourd'hui, on nous5 sert des poulets au riz, des poulets au sel, des poulets à toute sauce, et nous sommes en train de faire une chère à la fois prévoyante et rétrospective, lorsqu'un des convives vient à pêcher dans le riz une grenouille et deux chevaux.

Ohé! on se regarde, les scrupules s'échangent, les cloutes s'entre -croisent, les imaginations se grenouillent et les appétits se noient dans les marécages de dégoûts invincibles. A l'autre bout de la table, Vernon, sombre comme dos roseaux noirs, dévore ses amertumes secrètes encore, et au départ il s'exile volontairement delà voiture où est M. Tôpfler, pour aller verser ses peines dans le sein de l'un des deux autres.

Au delà de Viilanova la route ressemble à une belle avenue, et sur la droite, du côté des Alpes, on commence à entrevoir dans le lointain quelques hauteurs. Nous croisons des passants, des charrettes, des manants équilibrés sur la croupe de leur âne, des sortes de citadins qui, du haut d'un étroit phaéton suspendu sur de vastes ressorts, fouettent, aiguillonnent leur haridelle, et, enveloppés de tourbillons de poussière, ressemblent pas mal eux-mêmes à Phaéton perdu dans la nue. Au coucher du soleil nous entrons dans Vérone. Tout dans cette ville nous attache et nous plaît, son air d'antiquité, ses constructions, la foule qui encombre les rues, et jusqu'à la curiosité bienveillante dont nous sommes l'objet de la part des habitants. Pendant que David va nous chercher un eîte, nous profitons des dernières heures du jour pour aller visiter vamphithéâtre.

L'amphithéâtre de Vérone, construit vers la fin du premier siècle, est l'un des restes les plus intacts de la colossale architecture des Romains. L'enceinte extérieure seule a été détruite ; encore en admire-t-on quelques pans restés debout, qui impriment au monument la mélancolique majesté des grandes ruines. Intérieurement, tout est d'hier, gradins, tribunes, vomitoires; la foule romaine seule y manque; mais l'imagination l'y place, l'y écoute, l'y voit circuler, applaudir, et, au gré de ses caprices, tantôt permettre au gladiateur de vivre, tantôt lui ordonner de mourir avec grâce. Quel spectacle! et quelle heure pour en jouir! Tandis que les feux mourants du jour bordent d'un filet d'or le marbre des derniei-s gradins, déjà l'ombre règne au fond de la vaste enceinte, le mystère s'y étend, les apparences s'y confondent, et il semble que du sein de ce silence, du milieu de ces ténèbres, la voix du passé s'élève plus distincte encore et plus éloquente.

David nous a logés au Grand-Paris. L'hôtel est labyrinthique au point de ne s'y plus reconnaître ; d'ailleurs bon, rempli jusqu'au comble, et bruyant comme une rue charretière, sans compter une sérénade qui éclate dans la nuit.

iMngt-Surième îourtue.

Ici nous nous séparons de notre cocher tyrolien. Après quelque séjour à Vérone, pour y faire reposer ses chevaux, il compte de là regagner Bolzen par la route de Roveredo, qui longe directement le

cours de l'Adige. Nous lui souhaitons bonne chance, et nous le quittons à regret.

Le plus triste, c'est qu'il faut, pour le remplacer, avoir affaire à cette tourbe de criards en guenilles qui, dans toutes les villes d'Italie, encombrent le coin des places et le seuil des auberges. Après bien des peines, nous traitons avec trois de ces ivrognes. Cochers, voitures, haridelles, sont digues les uns des autres : usés, efflanqués, malpropres; emplâtre sur l'œil, jambes entortillées, boulons, mécaniques et ficelles. Ce n'est que dans les pays de plaine que l'on rencontre ces restes de chevaux, trop débiles pour tirer, trop cassants pour retenir, mais suffisants pour trotiller encore des deux côtés d'un timon. Du reste, diaphanes, incolores, sans yeux, sans jambes, sans poil ni queue, la maladie ne sait par quel bout les prendre, et, la où nos jeunes chevaux du Tyrol succombent d'échauffement et de fatigue, ils font sans mal ni douleur des douze heures par jour pendant douze jours de suite. Pauvres animaux ! ou plutôt, ombres vénérables !

De mieux en mieux on distingue les chaînons avancés des Alpes, et la beauté riante du paysage, la fraîcheur de la matinée, suffisent à nous maintenir en état de jouissance. Au surplus, nous avons atteint cette période du voyage où le plaisir prosent commence à s'embellir du ressouvenir des plaisirs et aussi des traverses passées ; où le contentement de la réussite ayant succédé aux désirs chanceux et aux espérances incertaines, le loisir en a plus d'agrément et l'entretien plus de charme. Être assis alors, les uns auprès des autres, dans la plus éreintée dos voitures de la Lombardie, c'est encore, nous pouvons l'affirmer, une des situations le3 plus désirables qui soient au monde.

Cependant, des deux côtés de la route, de magnifiques raisins pendent aux treilles. Un des cochers, déterminé voleur, se met en tète d'en approvisionner les trois voitures, et M. Tôpfïer, aidé de personne, a bien de la peine à l'en empêcher. Mais au premier relais, il demande du raisin, dont deux petites assiettées se trouvent coûter la bagatelle de trois francs. En vérité, ou ces gens-là veulent nous punir d'avoir respecté leurs treilles, ou, sous prétexte de raisin, ils nous font payer les bouteilles que vident nos cochsrs. Cela est de beaucoup le plus probable.

Nous repartons bientôt, et tout à l'heure, sans que le beau temps en soit sensiblement troublé, les nuées se livrent de grandes batailles dans les cieux. Tout y est agitation, tumulte ; çà et là de diaphanes ondées descendent sur les champs, ou, de derrière les vapeurs qui cachent le soleil, l'astre lance dans l'espa:e le splendide éventail de ses rayons. C e^t dans ce moment que nous atteignons la rive du lac de Garda. Il faut aimer bien tendrement son lac natal pour ne pas lui préférer celui-ci. Des montagnes l'enserrent, bien plus solitaires et bien plus gracieuses que les nôtres, et tandis qu'il réfléchit les splendeurs d'un ciel auprès duquel le

248 voYiOES en zrazAO.

nôtre serait terne et froid, il baigne de pes limpides flots des grèves abandonnées, des anses obscures, des côtes solitaires, des arbres rares, sveltes, dont l'élégant feuillage penche jusqu'à la surface de l'onde, comme pour s'y unir à sa vacillante image.

De bonne heure nous arrivons à Desenzano, joli bourg situé sur ia rive. C'est le cas de faire des ricochets en attendant le repas, qui, de bonne heure aussi, clôt cette journée paisible, uniforme, tout d'une pièce, et cependant mieux gravée que mainte autre dans notre souvenir.

bingt-0tpticme Journée.

Desenzano est à quatorze lieue3 de Bergame, où nous voulons coucher ce soir. Aussi, dès trois heures du matin nous sommes en route. Cochers, voyageurs, haridelles, tout sommeille encore, et la machine entière n'est qu'un rêve qui trotte comme un fantôme le long d'une apparence de lac où se réfléchissent des signes d'étoiles.

Brescia nous a paru être une ville jolie, riante, toute peuplée de ciceroni qui vous obsèdent et de chaudronniers qui tapent sur des bouilloires. Ou y a des ennuis pour son passeport, et on y achète des brioches rances. D'ailleurs, l'e*u y abonde, et l'hôtel de ville a un fronton. Comme hier, on nous affame, nos cochers font bombance, et nous payons pour tous.

Au départ, nous remarquons que toutes nos haridelles ont les jambes en manches de veste, c'est-à-dire enveloppées de bandes de toiles roulées en spirale autour de l'organe : c'est apparemment pour soutenir les muscles et empêcher le déboîtement du jaret. Ainsi rajustées, les pauvres bêtes font un effort, le timon part, et les voilà qui sautillent, l'oreille cassée et la tête basse, jusqu'à Pallazolo, où nous réparons, au moyeu d'une modeste collation, les somptueuses lacunes du déjeuner. Le pays recommence à être accidenté, et au sortir de ce bourg, nous retrouvons, après bien des jours de plaine rase, un petit bout de douce montée qui nous fait grand plaisir. Du sommet de cette montée on aperçoit sur la droite des hauteurs lointaines qui appartiennent aux Alpes, et sur la gauche, plus lointains encore, quelques chaînons des Apennins.

A la nuit tombante nous entrons à Bergame. C'est l'époque de la foire : tout bouge, crie, circule. Au milieu de ce tumulte nous passons inaperçus de tout le monde, excepté de la police. Un employé se présente qui nous toise, qui nous compte et qui nous intente de ces difficultés dont on se tire avec un écu, lorsque, rapide comme l'éclair, une voiture princière se montre, arrive, rase nos essieux, et voici... voici que nos haridelles, piquées au jeu, ont suivi d'un trot princier l'équipage sauveur. Enfoncé l'employé l Tout d'une traite nous allons descendre à l'hôtel royal de la

VOYÀQB A VENISE. 249

Qùnache, où, d'emblée, on nous demande pour souper et coucher, sept francs par tête! A ces mots la bourse commune s'évanouit, M. Tûpffer fait signe, un mouvement de retraite s'opère, et la Ganache capitule. Nous sommes reçus au prix de trois francs cinquante, l'un portant l'autre.

Tout ce débat a lieu au débotté, moitié sur le seuil, moitié entre les roues des voitures, aux cris de gare! au tapage universel! des arrivants, des partants, des grelots, des chiens qui se rossent, des poulets qu'on tue, des poulets qui rôtissent, de la foire illuminée et glapissante. Voua entrez, et le tapage s'accroît, la confusion est organisée. Au beau milieu de la cour, des dames panachées tiennent comptoir sur une estrade. De toutes parts des gens dînent, en haut, en bas, dessus, à côté. De l'eau ! du vin! une lumière! des cure-dents ! Et les sommeillers d'accourir, de se croiser, de se transmettre au passage des kyrielles d'ordres pressants, y compris un reproche et deux calottes. Cependant un bourgeois descend en bonnet de coton pour réclamer sa paire de mouchettes, et trente-six voituriers de lui offrir bien vite une place pour Bologne, pour Milan, pour Florence, pour Naples! Cela ne distrait en aucune façon des négociants qui traitent une affaire, en face d'un citadin qui bâille, d'un particulier qui fume, d'un solitaire qui règle sa montre, d'un voyageur qui promène sa migraine, et d'un autre qui, souffrant et embarrassé, parcourt les galeries, lit tous les numéros, essaye de toutes les portes, et finit par faire queue, lui onzième, au seuil de l'une d'elles. Tumulte, chi03, Babel, et nous au milieu, qui courons, cherchant de3 chambres, voulant souper, 6oupant enfin des champignons qu'on nous lance, des sauces qu'on nous abandonne.

toingt~Çuitiémc Journée.

On ne dort pas du tout à l'hôtel de la Ganache; c'est que le vacarme y est constant, ininterrompu, parfaitement égal du matin au soir et du soir au matin. A son réveil, M. André a le plaisir de voir tout près de lui l'emplâtre retrouvé de Mme Pécrin ; mais en même temps il découvre avec effroi qu'il a dormi au milieu des dossiers accumulés d'au moins cinq procès.

Incertains encore sur la route que nous voulons prendre et sur lo mode de transport que nous choisirons, nous allons, en attendant, visiter la foire. C'est, au centre de la ville, toute une Babylone de boutiques et d'étalages, et les Bergamasques des montagnes, venus les uns pour voir,' les autres pour acheter, qui flânent ou qui marchandent. A l'angle de cet immense bazar, tout encombré de peuple et de richesses, trente-six baraques abritent trente-six spectacles de toutes sortes : géantes, nains, cirques, manchottes, rhinocéros, marionnettes, phoco vivo; et pendant que de gigantesques toiles, destinées à attirer la curiosité à la fois défiante et

crédule des paysans, étalent aux yeux toutes les monstruosités des cinq règnes, trombones, musiques, paillasses, cavalcade, sonnent, crient, paradent, gesticulent, ensemble et à l'envi, dans toutes les directions. Tout au milieu, un pâtissier ambulant frit, délivre, se fait payer des merveilles ; un confiseur en plein vent pétrit son jus de réglisse, il l'aune, il le vante, il l'exalte; un marchand de cirage attrape le pied d'un montagnard, et lui cire, bon gré, mal gré, son sabot, tout en lui exposant avec une incroyable volubilité de paroles les incomparables propriétés de sa composition, l'avenir prodigieux de la chaussure, les familles heureuses, la société parvenue au plus haut degré de luisant... et le bonhomme, ébloui, fasciné, béant, se laisse faire, achète, paye, s'en va, un sabot ciré, une boîte à la main. Rien de plus amusant que d'être spectateur paisible de ces scènes si animées. Désintéressé soi-même, on observe mille traits de nature; on se repaît de comiques naïvetés qui s'en viennent éclore tout à côté de vous, et l'on remarque jusqu'au sein de la foule, et comme gracieusement encadrés dans ce tumulte universel, une jeune fille pensive, une mère inquiète ou bien encore quelque vieillard qui assiste, austère ou morose, à ces plaisirs qu'il ne partage plus. Aussi nous nous oublions à cette foire, et nous y serions encore, sans la faim qui nous chasse vers le déjeuner.

En attendant, onze heures ont sonné et il s'agit de prendre un parti. Les voituriers nous font des prix insolents; nos jambes sont reposées, les montagnesne sont plus bien loin : autant de motifs pour partir à pied. Chacun fait donc ses apprêts et charge son sac, pendant que M. Tôpffer, qui vient de payer et l'hôte et le sommelier, se voit poursuivi par toute une hiérarchie de garçons de plus en plus subalternes, qui se démasquent les uns après les autres. C'est d'abord il grosso, tenez; puis c'est le piccolo, tenez; puis c'est le piccolino, tenez; puis l'artiste décrotteur, tenez. Même situation, absolument, que celle de Panurge lorsque, tombé au pouvoir des Turcs, il se vit lardé d'abord, puis mis en broche, puis exposé à une braise enflammée, sous la garde d'un roustisseur . Après avoir endormi son rousiisseur, il se débrocha et prit la fuite; mais attiré par l'odeur de la roustissure, les carlins et les molosses, les chiens blancs et les mâtins noirs accouraient pour lui sauter sus, avides de ribotes et impatients de chair grillée. Alors Panurge, se délardant à mesure, leur lança ses couennes fumantes, et les chiens, distraits de le poursuivre, s'entre-dévoraient pour l'attrape de ses bribes. Ainsi, fut sauf Panurge de cette mâle fortune. Ainsi fut sauf aussi M. Tôpffer des molosses et des carlins de la Ganache.

Au delà de Bergame, le pays est délicieusement accidenté. Ce sont d'abord de molles collines couronnées d'arbustes, du sommet desquelles on plane sur un horizon rasant ; puis des hauteurs plus hardies, des lits desséchés de ruisseaux tortueux, partout les festons de la vigne, des

revêtements de lierre, une végétation aimable; enfin, au delà de Caprino, on retrouve les vallons creux, les hautes montagnes, Lecco et son lac.

Un jeune meunier qui s'en retourne à vide prend nos sacs sur son chariot; mais la chaleur n'en est pas moins extrême à cette heure du jour et sur ces routes sans ombrage. Aussi M. Tôpffer, qui vient de trouver de l'excellente bière de gingembre dans une taverne tenue par des fileuses, se hâte-t-il d'appeler à lui ceux qui ont soif. Tous d'accourir bien vite. Par malheur, il se trouve que la taverne ne possédait que l'unique cruchon qu'il vient de boire. Soif déçue, soif accrue. Reste pour tout rafraîchissement celui de hâter le pas pour atteindre Caprino.

Caprino est un joli village lombard, tout voisin des montagnes, tout montueux lui-même. On y trouve deux auberges, l'une que nous n'avons pas su voir et l'autre qu'on nous fait remarquer, sans quoi nous ne l'aurions pas vue, c'est une maison basse au fond d'un potager. Les gens s'empressent de nous servir fourchettes et couteaux, serviettes et dessous de verres, assiettes en piles, poivre et sel; après quoi, ils nous demandent ce que nous désirons. Chacun dit son idée, et, de mécompte en mécompte nous nous mettons à désirer du pain dur et du fromage rance, car ces gens n'ont rien d'autre.

Au delà de Caprino, le piéton peut, quittant la grande route, prendre par un secret vallon, frais comme une caverne et désert comme l'angle perdu d'un domaine. Au sortir du vallon, on retrouve la grande route, on voit le lac au-dessous de soi ; à droite et à gauche des montagnes encore italiennes, déjà suisses, et en face, les blanches maisons de Lecco qui s'élèvent en amphithéâtre, de la rive jusqu'aux premiers rochers. Il est nuit lorsque nous entrons dans ce joli bourg. De l'auberge et avec tout le peuple qui encombre la place, nous assistons à un spectacle de marionnettes. C'est du drame. Des rois et des reines s'y jouent quantité de tours mortels ; à tout moment un grand personnage hurle d'effroyables malédictions; après quoi il expire de vertu rentrée et un autre prend sa place, non moins vertueux, non moins hurleur et non moins tué par le poignard, l'escopette ou le poison.

bingt-tteutnèmc 3ournce.

Nous partons de bonne heure. Des bateliers sont sur le seuil, qui proposent de nous épargner une heure de marche, en nous faisant traverser le lac devant Lecco. M. Tôpffer consent. Mais à peine sommesnous à flot, que le vent fraîchit et que la vague, qui nous prend de nanc, oerco presque trop sérieusement le navâre. Aucun danger, d' ailleurs.

252 VOYAGES EN ZIOZAO.

Toutefois le danger, quand on se propose de l'éviter, il est bien superflu de l'attendre; aussi M. Tôpffer donne-t-il l'ordre de regagner le port. Cette expédition nous coûte du temps, de l'argent, et elle nous remet en mémoire l'adage de Panurge : « Heureox ceux qui plantent choux I ils ont un pied en terre, et l'autre n'en est plus loin. •

A partir de Lecco, le lac va se rétrécissant de plus en plus, si bien que, une demi-lieue plus bas, on le traverse sur un pont. C'est ce détour que nous avions voulu éviter. Du reste, le vent n'a fait que fraîchir de plus en plus. Une fois sur la rive opposée, nous la remontons jusqu'à l'entrée d'une gorge qui s'ouvre en face de Lecco, et tout à l'heure nous voici dans un pays très différent de celui que nous venons de quitter. Ce sont de spacieux vallon?, parsemés de bouquets d'arbres et de lacs marécageux ; à droite, de hautes montagnes nous défendent contre les assauts de la bise. Rien de bien beau, comme l'on voit, mais le Cilme au sortir des tempêtes et la canicule après les froidures.

Il y a des personnes qui ont peur des cloches ; qu'elles ee gardent bien d'aller traverser ce canton un jour de fête. Le carillon y est universel, continu, et si curieusement organisé, que nous voilà dans le cas de faire une halte à Pusiano, rien que pour y observer le sy?tèrae. A chaque face du clocher, deux grosses cloches sont équilibrées sur les montants mômes des huit fenêtres à ogive. Ces clochas sonnent la tierce ou l'octave, de telle façon que, soit qu'on les mette en branle toutes ensemble, soit qu'on les fasse se répondre successivement, elles donnent toujours l'accord. Le sonneur, placé au centre de ces huit cordes, fait de là ses solos, ses tutti; et comme il lui arrive de ne vouloir qu'un coup à la fois de chaque cloche, il peut à volonté faire que la cloche partie à pleine voiee atteigne la verticale et s'y arrête immobile, le battant en l'air, la tête en bas. Dans les points d'orgue, toutes les cloches à la fois demeurent dans cette position d'attente; on dirait le clocher qui retient sa voix et bat la mesure. Puis chacune à son tour s'ébranle, accélère, frappe, et un harmonieux vacarme accompagne ce jeu muet. Niaiserie ou autre chose, cette mécanique nous a captivés le mieux du monde, et nous sommes demeurés un grand quart d'heure au pied de ce clocher à regarder en l'air.

Nous déjeunons à Erba, au son du carillon. Ici l'on fait cuire tout ensemble, le lait, le sucre, le café, et on vous le sert en un seul breuvage plus ou moins bon, mais pas plus ou moin3 sucré. Li mode est ainsi, et qui que ce soit n'y saurait rien changer. Nous partons fort mal repus, pour cheminer le long de chemins grillés et poudreux, que hantent pourtant beaucoup de promeneurs endimanchés. La fatigue, la chaleur, le projet aussi de pousser ce soir jusqu'à Varèze, nous empêchent de jouir convenablement du court séjour que nous faisons à Côme.

A Varèze, nous descendons à l'Ange, chez de bonnes gens. Autant de monde qu'à la Ganache, mais plus d'ordre, moins de dossiers, point

d'emplâtres. Deux charmants piccolini, délégués pour s'occuper de nous, s'acquittent de leur tâche à merveille. Cependant la table se dresse, la soupe fume, les entrées arrivent, que Murray et Léonidas font mine encore de vouloir dormir debout, assis en bisingue ou en quinconce, les jambes en l'air, la tête en bas. C est depuis huit jours leur manière de souper. M. Tôpffer alors nomme d'office deux chatouilleurs pour chacun. Murray cligne l'œil, Léonidas ouvre une paupière, un long cauchemar suit, puis le rêve chagrin, puis le demi-songe, puis la veille étonnée, puis le moi et le non-moi, la soupe, le rôti, l'entremets, le sac et les quilles, et bonsoir.

trentième Soumet.

Entre Varèze et le lac Majeur il y a un canton boisé, fleuri, orné d'élégantes villas où tout respire l'abondance et la fertilité. Du côté du nord, tandis que les Alpes s'élèvent en majestueux amphithéâtre, le lac Majeur étale dans la vallée ses plaines d'azur et coupe de douces lignes la base de cet horizon tourmenté. Chose singulière, au milieu d'une nature si belle, les citadins de Milan, de Côme ou de Varèze se sont créé, çà et là, des châteaux de théâtre, un champêtre factice, et ils ont gâté à plaisir au moyen d'une toilette do mauvais goût, tous les arbres de leurs enclos. Ce ne sont pas ici, en effet, comme dans dans le Padouan, des statues, mais des maisons peintes sur toutes leurs faces; des ifs, des charmilles, de gros arbustes, taillés en murailles, en pavillons, en galeries à colonnes : toute une architecture qui rappelle, hélas! le bucolique d'opéra. Il n'y manque que des roulades, des flonflons et des bergères à liséré, qui sentent la pommade ou qui filent en gants blancs.

Un monsieur de Varèze, qui se rend en cabriolet à Laveno, prend à ses côtés Adolphe, puis il l'engage à offrir la place qui reste à MmB T.... Il y a dans les manières de ce monsieur tant d'obligeante bonne grâce, surtout il paraît craindre tellement pour les jours d'une dame qui affronte ainsi les fatigues de grand chemin, que ne pas lui complaire serait lui marquer une défiance impolie. M"" T... monte donc; et fouette cocher! Ce monsieur se trouve être un ingénieur. Tout rempli d'attentions, il fait rafraîchir ses hôtes chez les curés, il leur cueille des bouquets chez ses connaissances, et il ne se sépare pas d'eux sans laisser paraîrre quelques signes d'attendrissement. Cette bonté de cœur, ces traits d'hospitalière courtoisie, sont communs, nous pouvons l'assurer, à beaucoup de petits citadins de ces contrées, et il ne nous est pas arrivé encore d'y voyager sans rencontrer mainte occasion de nous persuader que le peuple lombard est lun des plus excellents qui existent.

Ailleurs et bien des fois nous avons décrit ce3 îles, nous ne recommencerons pas.

254 VOYAGES EN ZIGZIO.

De là nous voguons vers Baveno. Vous qui aimez les douces soirées, les flots empourprés, les côtes basses, les horizons vaporeux, portez-nous *nvie, car le ciel nous sourit, la nature déploie devant nous toutes sea grâces, et voici à choix, sous les noyers de la rive, des anses tranquilles. Voici aussi l'hôte de Baveno, le cormoran de ces parages, qui, descendu de son aire, ouvre un vilain bec, et tous nous gobe au sortir du bateau. Ce vorace, qui n'adore que les vastes proies, ne lâche pas pour cela les carpillons ; seulement il a l'air de leur reprocher de n'être pas plus gros, et, tout en les gobant, il les gourmande. Très brave homme sûrement, mais sotte espèce d'hôte. Très jolie auberge, que la sienne, et située comme ne l'est aucune autre, mais inconfortable, plus encore par l'insatiable cupidité des maîtres et l'inutile bourdonnement d'un tas de sommeliers de parade, que parce que nous y avons toujours été mal nourris, mal servis, mal couchés. De plus, il y a des hôtes qui vous reconnaissent après quatre, après six fois qu'ils vous ont hébergés ; celui-ci vous reconnaît dès la seconde fois et de tout loin, mais il se garde bien d'en rien dire; ce' a l'obligerait à vous traiter mieux ou à vous écorcher moins. Très brave homme, encore une fois, mais sotte espèce d'hôte. Belle auberge, vilain trou.

A souper, nous maDgeons nos pouces. Et ces mêmes drôles qui nous laissent mourir de faim nous offrent à acheter des minéraux monstres. Ah bien oui!...

trente et îïtiième et Srcnte-ÎDnmèmc Jontnits.

Nous voici arrivés à Vogogne sans nous être presque aperçus que nous avons cheminé rapidement ^ur une route brûlée. Que c'est dommage qu'on ne puisse à volonté jaser et discourir! cette distraction supprime toute fatigue, abrège toute distance et fait des plus longues étapes de trop courts moments. Mais souvent l'objet manque; quelquefois c'est l'esprit qui est absent. Or, si pour boire il faut de l'eau, pour que l'eau désaltère, encore faut-il avoir soif. A Vogogne, buvette dans le grand genre. Omelettes, petit salé, gigot!... C'est pour nous refaire des abstinences de Baveno. Chose à noter, très souvent nous quittons les repas affamés, et nous sortons rassasiés des buvettes. Cependant toute buvette coûte moitié prix, quart de prix de tout repas en règle.

Jusqu'à Domo-dOssola, trois lieues en deux rubans; mais la vallée est ouverte, l'air circule, et, au bout du premier ruban, un frais ruisseau coule sous de beaux ombrages. Nous y faisons halte. Assis sur le bord du ruisseau, un vieillard, du tranchant de son vieux couteau, se coupe des bouchées dans un quartier de pain bis; il ajoute à chacune son petit assaisonnement de fromage, puis, sobre et ménager, il porte à sa bouche,

Tantôt pressées, tantôt solitaires, les embarcations s'approchent, fuient, s'éclipsent, comme de mystérieux fantômes. (P. 234.)

VOY. EN ZIOZAQ. 17

mAche avec lenteur et boit à petits coups. Apparemment cet homme nous porte envie ; mais se doute-t-il que nous le lui rendons bien?

Reste un dernier ruban. Quelques-uns l'enlèvent au pas de course; d'autres, plus réfléchis, n'avancent que faute d'un ombrage pour s'y arrêterais finissent pourtant par arriver à Dorao avant le coucher du soleil. Les rues sont dans l'ombre, les bourgeois sur le seuil, et, en face de l'auberge où l'on s'apprête à nous bien régaler, il y a un tout petit premier café de l'endroit, très suffisant pour le quart d'heure. Pendant qu'assis bous la tente nous vidons quelques cruchons de bière, la rue, la place sont encombrés d'échoppes, et les gens des montagnes s'y fournissent, ceux-ci de peignes, ceux-là de bonnets de laine ; plus loin des villageois marchandent des mouchoirs ou s'essayent des bouquets. Nous trouvons, nous profanes, à ces bouquets artificiels de village, si frais, si vifs, si scintillants d'or et de cannetille, quelque chose de plus attrayant qu'aux paies bouquets des modistes, et nous en sommes encore à nous imaginer qu'une belle princesse qui daignerait par aventure en poser un sur l'ébère de ses cheveux serait payée en piquant éclat et en grâce nouvelle de l'honneur qu'elle lui aurait fait. Mais la vanité, qui gâte toutes choses, gâte aussi les modes; c'est elle qui, même en fait d'atours, et là où le but c'ebt de plaire, conseille la recherche, le coûteux, avant le joli, avant ce qui plaît. Et le plus triste, c'est qu'elle a raison, puisque enfin les hommes en sont à aimer ce qui brille, ce qui prime, ce qui exhale un parfum de rang et de fortune, bien avant d'aimer ce qui n'est que vraiment aimable.

Quoi qu'il en soit, les couteaux ne coûtent pas cher à Domo. M. Tôpffer s'en achète douze pour quinze sous : c'est pour en gratifier les mendiants du pays, le tout sous forme d'essai; après quoi il fera son rapport sur le paupérisme et un mémoire pour les philanthropas. On donne beaucoup dans notre siècle, mais surtout on écrit sur la façon de donner. C'est un progrès : la philanthropie qui prend la place de la charité, la théorie qui éclaire la pratique tout en la contenant. Ce n'est plus, comme chez nos pères, la pauvreté si à plaindre qui exige sympathie, prompt secours, aumône généreuse et spontanée; c'est le paupérisme, une plaie sociale, qu'il s'agit d'étudier surtout, afin de la traiter adininistrativeinent et selon les saines règles d'une science qui n'est pas encore faite. Hélas! tout tourne à l'encre! tout finit par des livres! c'est le beau temps des imprimeurs, des plieurs, des brocheurs.

Ruban encore de Domo à Crevola, le seuil du Simpson. A Crevola il y a une boutique de nous bien connue, où chaque fois nous nous sommes acheté une buvette portative. Nous sortons de cette boutique portant chacun un pain ou un saucisson en bandoulière, et adieu l'Italie! nous entrons dans les gorges. Voici un mendiant, vite un couteau.

Au delà d'Isella la gorge s'assombrit, se resserre; à peine y reste-t-il

256 VOYAGES KN ZK3ZA.Q.

place entre la route et le rocher pour un riant petit bout de prairie où nous venons faire notre repas. Cet endroit nous est connu d'avance ; des noyers l'ombragent, une source jaillit auprès, et par deux, par trois fois déjà, nous sommes venus y consommer nos provisions de Crevola. Quel sièp e que l'herbe, quel charmant plafond que le feuillage, quel aimable entretien que le murmure d'un ruisseau, quels cuisiniers que la fatigue et la faim ! Vieilles choses qui êtes toujours nouvelles, plaisirs antiques et simples qui n'avez rien perdu de votre fleur, soyez les miens quelquefois encore, soyez ceux de mes enfants; qu'aïeul un jour, j'accompagne, assis à la carriole qui porte les livres, ces jeunes époux, ces frères, ces sœurs, mes petitsenfants, qui s'en vont à la fête; qu'avec eux j'entre sous la feuillée, que je préside au banquet, que j'assiste à ces allégresses si pures ; que j'emporte dans la tombe, avec ces ressouvenirs d'amour et de concorde parmi les miens, l'assurance que, lents à s'en laisser détourner, ils demeurent fidèles aux traditions de la saine joie et du plaisir véritable.

Pendant que nous mangeons, passe un pauvre voyageur. Nous l'appelons pour qu'il vienne s'asseoir au festin ; mais il prend pour des moqueries ces cordiales avances de notre bande joyeuse et poursuit son chemin sans ouïr à nos cris ni regarder à nos signaux. Après quelque sieste dans ce lieu, nous nous acheminons sur Gondo, et de galeries en galeries, de spéculations en spéculations, après avoir éprouvé de brûlantes chaleurs, nous arrivons transis à notre gîte. Le soleil pourtant est encore sur l'horizon, il dore autour de nous de majestueuses cimes, et des nuées frangées d'or flottent au-dessus de nos têtes.

Notre gite, ce soir, c'est l'hôtel de M™ Grillet. Bon accueil, soins affectueux, souper splendide, lits excellents, tout nous y attend de ce qui rend un soir de voyage splendide aussi, sans compter que Mm" T... nous prépare la surprise d'un négus. Le négus réussit, mais pas la surprise, à cause de M. Topffer, qui a mis secrètement tout le monde dans le secret. C'est coupable; mais il lui a semblé qu'en fait de négus, et quand on est transi, l'attente réjouissante vaut presque mieux que la surprise du moment, et que, s'il faut laisser aux maux le privilège de vous saisir à l'improviste, il vaut presque mieux aussi ne pas dépouiller les biens de celui de vous sourire à l'avance.

8tantc~$roiôièmc Journée.

Le brouillard est épais ce matin : c'est le cas de s'imperméer ; Vernon n'y manque pas. Après avoir pris congé de Mme Grillet, nous partons bien réchauffés pour nous trouver tout à l'heure plus transis encore que mouillés. Même en été, même dans les plus beaux jours, le matin est sévère sur ces hauteurs. Voici une bergère, vite un couteau.

M ni s insensiblement ces brumes s'éclaircissent par place, et au travers de vapeurs plus transparentes le soleil éclaire çà et là d'un pâle sourire les herbes mouillées, les mélèzes rabougris; ou bien le vent vient à percer quelque part ce brouillard uniforme, et, au delà des trouées, ce sont d'autres brumes encore qui se poursuivent, qui se recouvrent, qui se dissipent, et alors, comme sous d'autres cieux, comme dans un autre monde, plane au haut des airs une cime auguste et splendide. Ce spectacle toujours est imposant ; il est propice aussi : c'est l'annonce d'un beau jour. En effet, semblable à un pâtre des montagnes qui appelle, qui assemble ses brebis dispersées, le vent du matin ramasse en troupeaux de nuées ces vapeurs perdues, et, à mesure qu'il les chasse vers d'autres sommités, le ciel resDlendit, l'horizon apparaît, les gorges se découvrent, les prairies éclatent, et la joie de la nature émeut, pénètre, réchauffe enfin l'âme engourdie du voyageur transi.

Telles sont les impressions qui nous attendent au sommet du passage. Un religieux nous y attend aussi : c'est le Père Parras. De tout loin il nous a reconnu?, et vite il a crié à ses gens de faire cuire un quartier de jambon. Oh! la bonne idée, le solide et savoureux accueil! Mais, il faut le dire, ces excellents père?, qui exercent envers les voyageurs de tous pays une hospitalité que leurs égards et leur dévouement personnel rendent si généreuse et si chrétienne, marquent à tout ce qui vient de Genève une afioction particulière, et nous sommes convaincus, pour notre part, que nous n'avons pas hors du canton des amis plus fidèles, plus sincères que les religieux du grand Saint-Bernard et du Simplon. C'est bien pourquoi ces retentissantes brutalités qu'a gratuitement prodiguées aux couvents d'Argovie le radicalisme genevois nous ont semblé non pas seulement déplacées, stupides, nauséabondes, mais pénibles et parfaitement propres à détacher de nous de bons amis.

Le jambon est délicieux, gras, fumant, plein de suc ; le pain frais, le vin miraculeux. Après le repas nous visitons l'hospice, qui est aujourd'hui presque achevé. L'église, entre autres, vient d'être ornée de peintures par deux jeunes artistes de Paris, qui ont fait ce travail gratuitement; deux radicaux peut-être, et pas très grands peintres, mais généreux ceux-là, hommes d'esprit et bien élevés.

Descendre le Sinplon, pour nous autres, c'est un jeu. Halte pourtant à Berizal, où nous nous divertissons à endormifier des poulets. Comme on sait, il ne faut pour cela que leur tenir la tête sous l'aile tout en les berçant. Immédiatement le volatile le plus effaré tombe dans les langueurs d'un doux sommeil, et ce serait l'heure de le mettre à la broche sans qu'il s'en aperçut. Mais nous n'avons pas de broche et nous ne sommes pas roustisseurs .

Dans la montagne qui fait face à Berizal, du côté du col, on voit du haut en bas une longue traînée d'arbres abattus et gisants. C'est une seule

YOY. EN ZIGZAG. 17*

avalanche qui, ce printemps, a fait ces ravages. Des pygmées épars dans cette clairière scient et mettent en tas. A la direction dans laquelle les arbres sont tombés, et à l'aspect très divers qu'ils présentent, on distingue parfaitement ceux d'entre eux qui ont été frappés par l'avalanche elle même, et ceux qui ont été couchés bas, par le simple déplacement de la colonne d'air. Parmi ces derniers, il y a des sapins hauts de cent pieds.

Au delà de Berizal on prend par l'ancienne route, qui serpente audessus d'affreux abîmes dont nous avons donné ailleurs le dessin. Un seul arbre s'y rencontre : c'est un pin, sous lequel les traînards se mettent à consommer une heure et demie en rêverie et menus porpos. Pourquoi se hâteraient-ils ? Brigg est en vue ; David est en avant ; chômer ici n'empêche pas que là-bas le souper ne s'apprête. Est-il donc si commun de deviser assis sous un pin, suspendus sur un gouffre? et les loisirs d'auberge valent-ils ces derniers moments donnés aux montagnes que l'on va quitter? La hâte gâte tout. Bien avant que le soleil soit couché, nous entrons dans Brigg, au moment où les carabiniers de la ville y rentrent eux-mêmes, curé en tête, au bruit du tambour et au son des fanfares.

L'auberge de Brigg, tenue aujourd'hui par des Vaudois, est excellente. On y soupe bien et l'on y boit d'excellent négus, quand M. André en régale la société. Par malheur, voici la diligence qui amène une cargaison de voyageurs à jeun. Ces messieurs repartent dans une heure; il leur faut notre table, et nous allons dormir.

Srnite-CSHuatrieme Journée.

Nous voici en plein Valais : il faut hâter notre récit, comme nous allons hâter notre marche. Dès ici, en effet, plus rien qui ne nous soit familier, et de temps immémorial nous avons renoncé à faire aucun usage de nos jambes sur ce ruban de deux journées qui sépare Brigg de Villeneuve.

Aussi, entassés sur deux immenses chars à bancs, nous laissons les chevaux faire notre œuvre. C'est l'heure des paresses légitimement conquises ; c'est l'heure où le journalier, ayant fini sa journée, s'assied sous le porche, croise ses bras et repose ses membres.

A Sierre la tortue boit. LesSierrois ouvrent de grands yeux au spectacle de cet amphibie, et ils décident que c'est un serpent : d'ailleurs, les meilleurs Sierrois de la terre.

A Sion enfin, nous allons descendre chez Mm* Muston, qui noua accueille comme des amis et qui nous régale de Malvoisie. Cest un vin du Valais qui vaut, s'il ne les surpasse, les muscats de Lunel et de Fromignan.

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€rente~€inquième et (Ïrcntc-Smème Journées.

Au jour, nous sommes sur nos chariots, où M1"* Muston nous approvisionne de poires et de noix. Le temps est radieux, la fraîcheur délicieuse, mais notre cocher tire toujours sur la droite. (Test moins dangereux, à présent que le Rhône coule sur la gauche.

A Martigny, la jeunesse a toujours été ardente et développée. Cela paraît étrange au touriste, qui n'y aperçoit que des visages profondément pacifiques, et beaucoup de crétins dont ce n'est pas l'ardeur qui est développée. Ici Vernon se ruine en emplettes d* minéraux, et d'Arbely s'achète une pipe, probablement pour monter en char.

A la poste, où nous allons descendre, toute une société no-no déjeune avec dédain de thé très fort et de tartines à l'anglaise. Cette société veut louer un char, et le cocher est là qui, chapeau bas, ne demande pas mieux que d'en finir. Mais un moment. L'orateur de la société, « qui se défié beaucoup de tute la cochè de la continente, » mange tranquillement un© tartine entre chacune de ses questions, soit pour avoir le loisir de les bien « calquiouler, » soit parce que chaque réponse du bonhomme lui semble « une grande estratadgem » qui mérite réflexion. De tartine en tartine, pourtant, le marché finit par se conclure.

Nous passons devant Pissevache. Lavey, Saint-Maurice sont bientôt derrière nous. Voici Aigle, d'où nous partîmes il y a trente-cinq jours pour les Ormonds dessous. Voici enfin Villeneuve, la Croix-Blanche et cette hôtesse qui a un cathaire. Les Simond trouvent ici leurs parents, qui sont venus à leur rencontre et qui s'embarqueront avec nous demain. Grand plaisir, dont tous nous prenons notre part.

Ici le voyage est terminé. Dans quelques heures, arrivés là où nos cœurs sont déjà, il ne nous restera plus qu'à bénir la Providence, qui a permis que nous puissions accomplir sans accident, sans trouble et sans sujet d'inquiétude, une excursion si lointaine et si aventureuse, mais si belle aussi, et qui comptera pour chacun de nous parmi les plus charmants souvenirs de sa vie. Lecteur, je vous serre la main.

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