MILAN, COME, SPLUGEN
an travers d'immenses poussières changées en boue. Plusieurs zéphyrisent, c'est-à-dire évitent les flaques au moyen de pas de zéphyr plus ou moins agréables. Quelques-uns ne zéphyrisent pas du tout, entre autres L'Egyptien Polletti, qui, au bout d'une heure, en a assez et se démoralise à fond. Engagé avec d'autres dans une spéculation, il pétrit les terres labourables et s'assoit dans les sillons jusqu'à ce que, la nuit venue, il sente la nécessité de ne pas demeurer seul auprès des cavernes de Saint- Typhon. L'Egyptien, alors, retrouve ses forces, marche des mieux, se rassure en voyant de la lumière aux fenêtres de Saint-Maurice, et arrive à l'auberge tout remoralisé.
Sur le pont, le petit homme descend de sa tourelle à point nommé, et il demande le péage à Harrison, qui lui répond : « Bonjour. » Alors le petit bonhomme court après Harrison, qui, le prenant toujours pour un naturel affable, lui répète : « Bonjour. » M. Tôpflfer paye, et cette discussion arrive ainsi à une solution ; c'est la seule.
Skturicme 3ournce.
La pluie a cessé ; nous partons de bonne heure bien approvisionnés de prunes acides et de poires mal mûres. La route nous est connue de reste, et nous gavons par expérience que nous n'arriverons pas à Martigny sans être profondément démoralisés. Il y a des bouts de routes comme cela. La raison en est pour celui-ci, qu'il se ressemble à lui-même d'un bout à l'autre. Jusqu'à Pissevache, il y a trois villages semblables; en sorte que chaque année, dès le premier, la même illusion nous déçoit et nous fait croire que nous touchons au troisième. Après Pissevache, il n'y a plus que deux longs rubans ; on marche à l'aune, et c'est fatigant.
Nous admirons la cascade. Les mendiants du lieu arrivent chargés de cailloux et de cristaux à vendre. Arrive au^si une sorte de crétin parlant, qui a un livre de prières, et qui nous fait entendre que ses prières sont excellentes et qu'il accepterait quelque monnaie. M. Tôpffer lui donne un demi-batz : il priera pour M. Tôpfier; dautres lui donnent encore, alors il nous compte, et, de l'air d'un marchand qui fait bonne mesure, il expectore péniblement l'assurance qu'il priera pour tous, quand même tous n'ont pas donné : c'est à nous de le remercier.
Un excellent déjeuner à l'autel de la Poste nous remet à neuf. L'aubergiste est un homme de bonne compagnie, éclairé, et pour l'heure fortement enfoncé dans les affaires politiques du Valais. Au surplus, dans la partie que nous visitons, ce sont les aubergistes qui sont le plus révolutionnaires. On le conçoit. Entre autres choses, le haut Valais protège la route du Simplon, et empêche l'ouverture d'une route par le grand Saint- Bernard ; inde ira. Or, l'hôtel de la Poste à Martigny se trouve juste au
134 VOYAGES EN ZTGZAG.
point de réunion des deux passages. L'hôtel de la Poste est donc, et avec raison, pour la représentation proportionnelle. Du reste, ce qui peut faire espérer que les affaires du Valais finiront par s'arranger un jour, c'est qu'il s'agit là d'intérêts manifestes qui, une fois satisfaits, gagneront à se tenir tranquilles, et non pas de principes révolutionnaires qui ne vivent que de guerre qu'on appelle mouvement, que de haines qu'on appelle vie publique, et que de destruction qu'on appelle progrès.
Sur ce, nous déposons nos sacs sur un chariot, et nous entrons dans la vallée de la Drance, si étroite et en même temps si richement pittoresque dans le voisinage de Martigny. Sur la route, on voit beaucoup de naturels goitreux et impayablement accoutrés, qui reviennent de la procession; et il nous paraît malaisé de reconnaître chez aucun d'eux une face le moins du monde révolutionnaire. Plusieurs portent pourtant des bonnets rouges. Mais à Saint-Branchier, où nous entrons à l'auberge pour nous rafraîchir, les deux bonnes et respectables vieilles qui nous servent à boire sont politiques de la tête aux pieds, avec douceur pourtant, car la douceur et la modération sont des qualités naturelles aux Valaisans, qui ont vécu jusqu'ici sans gazetiers.
Mais, qui vois-je?... c'est notre crétin de Sion, notre manchot aux Aghettes et aux Masettes, déjà décrit et por traité dans deux voyages!... Il descend toujours crétin, mais plus du tout manchot, portant fièrement sur l'épaule un faisceau de sabres et d'épées de prix. Il nous reconnaît, mais il na nous dit pas par quel moyen il a fait recroîire son bras, ni de quelle mission le gouvernement l'a chargé. Bonjour, Aghette, bonsoir, MaseUe. Il y a des rencontres qui font douter si l'on est bien éveillé.
Au delà d'Orsières, on spécule en gravissant un ravin escarpé et difficile. Autre apparition : c'est un nonagénaire courbé sous le faix des ans, transparent de maigreur, et qui, débile, descend lentement sur ses trois pieds l'étroit et rapide sentier. Il tend son chapeau et les batzen y tombent; puis, au haut de l'escarpement, nous apprenons que ce nonagénaire est un riche thésauriseur qui, plutôt que de n'accroître par son trésor, hante ce ravin, où il exploite la pitié des touristes.
Nous marchons sur Liddes, qui est horriblement loin de Martigny. Vers le soir, le voyageur Harrison séclope, et une de ses jambes refuse tout service; mais, rempli d'un courage stoïque, Harrison nie la douleur, et force une de ses jambes à traîner l'autre. Outre ses jambes et ses propositions contestables et contestées. Harrison porte encore un gros rhume qui lui rend la torque rauque et la rétorque rogomme. Aussi, à Liddes, M. Tôpffer s'empare de l'enroué dialecticien; il l'ensevelit dans le ravin d'un matelas, sous des montagnes d'édredons; il le ballonne d'une brûlante décoction de thé de Liddes, aux fins de le sudoriser jusque dans les plus rebelles sécheresses de son individu. Harrison éclate de rire et nage en pleine eau. Le vrai, le bon, l'excellent voyageur!
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Pendant ce temps, notre souper s'apprête. Nos hôtesses sont de bonnes vieilles qui ont l'air d'ancêtres en iapons. Notre hôte est un grand jeune homme aux sourcils colères et aux moustaches belliqueuses, qui, en fait de moyen de persuasion pour amener le haut Valais, ne connaît rien de mieux que la carabine. S'il y a dans le pays un certain nombre d'orateurs de cette trempe, la discussion sera bruyante.
Harrison est presque évaporé, mais beaucoup mieux. Il dormirait volontiers, et nous aussi, n'étaient des Liddois qui jouent \la raora dans la salle basse. Cinq! huit! Trois! cinq! Cinq! sept! Quatre! deux! etc., etc., etc., jusque par dola minuit.
troisième et (Quatrième Journées.
Le temps, aprè* quelques incertitude*, s'est mis au beau. Grande affaire quand il s'agit de franchir le col du Grand Saint-Bernard ! On ouvre la journée par une immense soupe au riz qui tend à nous sudoriser tous. La soupe joue un rôle principal dans nos voyages pédestres; après la marche, aucun aliment ne restaure si bien et ne prépare mieux l'estomac a s'ouvrir délectablement aux mets plus solides. Toutefois, selon Harrison, la soupe pour déjeuner constitue « une très mauvaise fondation » pour les repas ultérieurs. Ce voyageur, en vertu d'une théorie qui lui est propre, considère l'alimentation quotidienne comme une sorte de construction interne qui demande qu'on apporte le plus grand soin dans le choix et dans l'ordre de superposition des matériaux. Dans ce système il est évident qu'une soupe au riz, surtout prise à haute dose, forme comme un profond marécage dans lequel s'engloutissent plus tard les blocs les plus solides et les moellons lei plus compacts. Il y a entassement, et non pas édifice, et les plus constants travaux n'amènent quoi que ce soit d'assis et d'architectural; c'est pourquoi Harrison pilote dans sa soupe au riz au moyen d'un saucisson de sûreté qu'il tient en réserve dans son bissac.
Malgré le soleil, l'air est très vif. Au bout de deux heures nous arrivons a la cantine, dernière maison habitée. De cet endroit, il y a encore deux heure? de montée jusqu'à l'hospice. Quelques-uns s'engagent dans une fausse spéculation ; plusieurs, à cause de la raréfaction de l'air et de leur soupe au riz, s'annihilent, perdent leurs jarrets, et jonchent de corps gisants les bords ds la chaussée. Enfin, enfin, on aperçoit le sommet du col et la grise façade de l'hospice qui se montre en silhouette sur un ciel sévère. Bientôt, nous touchons au seuil, où nous sommes accueillis par des chiens d'abord, puis par le ciavendier. C'est ici que le sieur Edmond entre en plein affadissement; il éprouve au cœur des chatouillements invincibles; son visage prend une teinte safran, ses muscles se détendent, ses os se détraquent, et, mal assis sur une chaise de bois,
il a l'air d'un blême anachorète joliment revenu de toutes les joies du monde.
Le feu fait plaisir à l'hospice, le dîner encore plus. Quelles fondations gigantesques! quelles constructions cyclopéennes ! On dirait les pyramides ou le temple de Salomon. Et tout cela inutile, selon Harrison, à cause de la fondation première, qui, au lieu de résister, engouffre. La chère est simple, mais excellente, et, ce qui nous importe plus encore, abondante. Un monsieur dîne avec nous. On cause. Il i'agit de la route à ouvrir par le Saint-Bernard. L'entretien va bien juequ'à ce que nous venions à découvrir que ce bon monsieur s'imagine que la bas Valais veut percer un tunnel par-dessous la montagne. Grande idée! mais nous ne nous y attendions pas !
Nous ne revenons pas ici sur la description de l'hospice et sur les curiosités intéressantes qui s'y voient ; seulement il faut noter que le clavendier fait mettre en rond une dizaine d'amateurs qui se tiennent par la main, puis il décharge sur cette société une bouteille de Leyde, et tous les amateurs de se disjoindre en sautant en l'air. Parmi les physiques, c'est, ma foi, la plus amusante.
Une autre chose à noter, c'est que le passage de l'armée française coûta 36.000 francs à l'hospice. Bonaparte, qui pourtant aimait et favorisait l'hospice, ne lui a jamais remboursé que 18.000 francs. Et puis, après cela, prêtez votre argent à ces Alexandre le Grand qui n'ont d'argent que pour la poudre à canon, comme certains gentilshommes qui n'en ont que pour les dettes d'honneur, et point pour qui les chausse ou pour qui les nourrit!
La descente du côté de l'Italie est facile. En une heure et demie on va à Saint-Remi, le premier village sarde. Les douaniers nous y attendent, mais ils veulent bien se contenter de l'inspection d'un de nos sacs, et tout d'un saut nous entrons chez le père Marcot.
Saint-Remi est peuplé de Marcots, et tous sont sont plus ou moins aubergistes; en sorte que si vous échappez à l'un, l'autre ne vous manque pas; ce sont d'excellentes gens, qui vous plument en riant, qui vous écorchent sans vous faire d'autre mal. Aussi tandis qu'en Suisse nous entrons tout droit à l'auberge en nous fiant à la probité de nos hôtes, sans avoir jamais à nous en repentir, dès ici il faut, avant d'entrer dans l'auberge, entrer en pourparlers avec les Marcots et les Marcotes. On convient d'un prix; mais alors les drôles, pour être plus sûrs de ne rien perdre, vous affament.
Nous avons déjà logé dans une hôtellerie Marcot; c'était alors une antique maisonnette, peu magnifique, mais d'ailleurs pittoresque, avec une tour à l'angle. Dès lors ils ont bâti une grande auberge blanche, carrée, à trente-six fenêtres et peu de vitres. Or, rien, rien n'est rapace comme un Piémontais ^ui bâtit, ou qui va bâtir, ou qui vient de bâtir.
MTT AN, COMF, SPLUGEN.
Ses poulets doublent de prix, son Tin vaut de l'or, son eau e<4 chère; il faut que l'univers lui paye ses dettes, sa maison, les ailes qu'il projette, les meubles qu'il n'a pas et les vitres qu'il ne remettra jamais.
Les préliminaires signés, nons passons ici une soirée artistique, et force souvenirs sont cravonrés sur les albums. Un chien du Saint-Bernard, tout perclus de rDmatisme1*, nous tient compagnie, ainsi qu'un autre chien très féroce... mais empaillé.
A souper, Harrison sert la soupe. Les uns trouvent qu'il s'y prend bien, les autres estiment qu'on pourrait s'en tirer mieux. Harrison défend l'avis des premiers, et de là une discussion qui est encore ouverte et florissante à l'heure qu'il est.
Nous quittons Saint-Remi de bonne heure. Un char de retour part avec nous. L'idée nous vient d'y emballer nos touristicules. « Combien votre char, cocher, d'ici à Aofte? — Trois francs par tête, pas de moins. — Bon voyage ; nous irons sur nos jambes. * Alors ledit cocher fouette sa bête et chemine devant nous, aux fins d'aiguiser la tentation. Nous tenons bon, il s'arrête : c'est un cocher vaincu. « Je vous offre, cocher, quatre francs pour six. — Qu'ils montent. »
A Saint-Oyen, on vise notre passeport, et à cette occasion nous y découvrons une irrégularité flagrante qui échappe heureusement à la perspicacité des carabiniers royaux : c'est que nous avons oublié de le faire viser au consul sarde, à Genève. Le visa de Saint-Oyen entraine le visa d'Aoste et tous les visas futurs, et par une singularité remarquable, après avoir toujours ea sur cette route des ennuis et des difficultés avec des passeports parfaitement en règle, cette fois nous traversons les Etats sardes sans obstacle ni retard, avec un passeport qui n'a réellement aucune valeur.
La rapacité des Marcots et Marcotes nous a fait une obligation de ne pas déjeuner à Saint-Remi. en sorte que, pour ne pas périr de faim, nous entrons chez le boulanger d'Étroubles. Par un très grand bonheur, ce boulanger se trouve être Valaisan ; son fromage est de Gruyères et son pain cuit de la veille. Alors commence une fondation de toute solidité, des bases larges, des assises doubles, des angles renforcés, de quoi supporter le château Saint- Ange : le tout coûte cinq francs! . . . Notre hôte est Suisse, avons-nous dit, et il n'a point bâti de Marcoterie.
Quelques assises ayant bougé, nous voulons en route acheter des fruits auprès de quelques naturels ; mais voici une difficulté à laquelle nous n'avions pas songé : ces naturels tournent et retournent nos monnaies ; ils délibèrent entre eux sur nos sous, sur nos batzen, sur nos centimes, sur nos demifrancs, et tout bien considéré, ils nous les rendent et gardent leurs fruits. En vain le major, grand numismate, leur intente-t-il des raisonnements admirables ; ils sont craintifs comme des avares et têtus comme des paysans. Force est donc de nous passer de pêches et de nous rafraîchir aux sources.
Au bout de quatre heures de marche, la vallée s'ouvre tout à coup, et nous découvrons à nos pieds la cité d'Aoste, qu'enserrent les noyers, et où, ici et là, des ruines romaines élèvent au-dessus de la ligne continue des maisons leurs formes hardies et brisées. Tout autour, la vigne, déposée en treilles et soutenue sur des colonnades en maçonnerie qui s'échelonnent en amphitéâtre sur la base des montagnes. Cet aspect est moins beau que celui du lac Majeur ou des rivages de Côme, mais il est d'un caractère plus original et d'un intérêt plus neuf.
Mais ce qui est neuf, c'est, en face de nous, une haute montagne dont la sommité enflammée vomit, comme un volcan des tourbillons de fumée. Après une sécheresse de trois mois, un feu imprudemment allumé sur la lisière des forêts, a causé ce vaste incendie, qui dure et se propage depuis quatre semaines environ. Les efforts de quelques centaines d'hommes n'ont pu l'arrêter, parce que c'est par le sol et au-dessous de sa surface que le feu circule en tous sens. Du reste les gens n'ont point l'air trop préoccupés de ce fléau. « C'est, leur disons-nous, une grande calamité pour le pays. — Oui, bien, répondent-ils, si les bois appartenaient à des particuliers; mais ils sont partie à l'évêque, partie aux chanoines. » Ils ont l'air de dire : « Que les bois brûlent, ni l'évêque, ni les chanoines ne s'en veulent porter plus mal. »
Pour éviter Charibde, qui est à Aoste l'hôtel de la Poste, nous allons descendre en Scylla, qui est l'hôtel de l'Europe. Scylla pourtant est moins gredîn que Charybde, et même que Marcot. C'est un hôte jeune, maigre, bougillon, criard, vêtu d'une blouse graisseuse nouée sur les épaules au moyen d'un cordon jaune, et recouvrant un costume noir moitié monsieur, moitié estaminet, tirant sur le vetturino. Cet hôte ne veut absolument pas que nous déjeunions à trente sous par tête. « Ce serait jeûner, » dit-il. Et tout en criant, en courant, en baragouinant de la cour à la rue et de la salle à la cuisine, il élude les pourparlers et commande à d'autres criards de tuer des veaux, cochons, coqs et poulets. « Nous ne voulons pas tout cela... s'écrie M. Tôpffer. — Vous ne mangerez pas si vous voulez, ma fa plaisir à voir. » M. Tôpffer insiste, mais sa voix est couverte par ie bruit des fritures, par le tapage des palefreniers, par le vacarme de la foire, par le fracas tourbillonnant des populations de l'auberge, des chiens de la maison et des canards de la basse-cour.
Nous sommes donc obligés de déjeûner très bien, et il n'y a que la bourse commune qui y trouve à redire; après quoi, nous allons visiter les antiquités et la tour du Lépreux; et au retour, nous trouvons le Père Marcot qui nous comble de caresses et d'amitiés, comme on fait à une proie qu'on a lâchée après en avoir tâté, et qu'on aimerait à rattraper pour en dévorer ce qui reste. De son côté, notre hôte, mû par les mêmes sentiments, va plus loin encore, et, avec un vacarme d'invitations à étourdir un bataillon de sourds, il nous presse, il nous force de nous rafraîchir, et fait