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ITALIE (1849) — NORVÈGE

Sur le Rhône, en vue de Vienne. — Les villes anciennes ont de la physionomie ; les villes modernes pas. Dans une ville, ce qui a de l'intérêt, c'est le vieux, la cathédrale, l'église, le vieux château. Le moderne pas. La France uniforme éteint les originalités locales. Au moyen âge chaque ville a son rôle et son histoire. Vienne, Arles, Avignon, Montpellier. L'histoire de chaque ville finit à la centralisation ; dès lors elle devient purement municipale. La France est un vrai phalanstère ; chacun y fait sa besogne pour le tout, cela fonctionne régulièrement, sans origi-

nalité. Chacun sa fonction, rien au delà. Cela est fâcheux, condition d'un plus grand bien.

Avignon.

Nous autres, hommes du Nord, nous nous animons pour un objet ; les Méridionaux se font un objet pour s'animer.

Les gamins se posent sujet de disputes purement arbitraire et fictif, assaut de paroles et de quolibets, on fait cercle à ï'entour. C'est l'animation, le besoin de passion, de déverser son feu, qui est le but. Etonnante animation politique, jeux, chants. Scènes populaires délicieuses. Je comprends le Midi. Esprit municipal très fort, esprit par lequel on se contente facilement du petit horizon d'une ville. De là les institutions municipales si anciennes dans le Midi.

Nîmes.

Du haut de la tour Magne.

Temple de Diane, une inscription latine en lettres grecques. Arènes.

Grandeur effrayante de ce peuple ; ce monument-là, au milieu de ragots provinciaux, en face d'un petit théâtre. Carillon de cloches. Cette civilisation romaine dure, place des esclaves, place des courtisanes, du sang. Cloches, églises, les pauvres de Dieu, christianisme, yictoire des parties inférieures de l'humanité sur les parties supérieures, débordement de sensibilité.

Maison carrée, temple de Diane, je comprends le culte antique. Au fils d'Auguste, au nom de la jeunesse.

Respublica JVemansensium Augusto. Le temple, culte pur de l'idéal. Edifice inutile. Voilà tout. Pas d'idée religieuse sérieuse. Cette religion n'avait rien pour la conscience, rien pour l'instruire.

VOTAGES

Pas de foi. Mais le culte pur de l'idéal.

Du haut de la Tour Magne, musique militaire, là-bas, tambours. Depuis combien de siècles la vie va ainsi !

L'antiquité n'entendit rien à la question du bonheur. Elle y pensa trop, elle se le proposa trop immédiatement.

C'est l'ataraxie, dit l'un ; c'est le plaisir, dit l'autre. Le moyen d'être heureux, c'est de ne pas penser à l'être, c'est de s'isoler tellement de soi-même, c'est de se quitter à un tel point, qu'on ne se regarde plus, qu'on s'absorbe dans un grand but, sans retour réfléchi. Fili^ relinque te et inventes me... ce que l'Evangile appelle perdre son âme pour la trouver. Celui qui cherche à calculer son bonheur, à le combiner, à l'arranger, ne le trouvera pas. Lors même que l'obstacle ne viendrait pas du dehors, il viendrait de son coeur.

Le christianisme seul y a entendu

quelque chose. Beatipauperes, beau mites. D'ailleurs, il faut le dire, l'antiquité pouvait plus facilement que nous se rendre heureuse dans une théorie, car l'antiquité n'avait pas notre prodigieuse subtilité psychologique, qui se dévore sans objet. Elle ne connaissait pas le scrupule, fait si remarquable, et qui a des analogies si étendues.

Montpellier.

M. Christien, agrégé de la Faculté.

M. Dubrueil, visite chez lui. Il me fait bien comprendre un côté de Montpellier vraiment scientifique.

Kûhnholz est l'acolyte de Lordat, vitaliste pur, méthode en l'air et grossièrement substantielle. Spiritualisme grossier. Dubrueil, au contraire, est anatomiste. — Collection superbe de crânes et d'anatomie comparée.

VOTAGES

Ses lois sur le tronc médullaire, et sa position relativement à la masse du cerveau. Expliquer la position de la tête des Guanches.

Cette école de Montpellier a une vraie majesté. C'est un centre de développement assez multiple et caractéristique du Midi. Pas trop de mesquinerie provinciale. Une tournure assez scientifique et philosophique, littéraire même. Fort religieux et orthodoxe. Il y a eu beaucoup d'hommes instruits.

Montpellier. — Collection de M. Kûhnholz, bibliothécaire de Montpellier. Une Vénus de Canova. Un manuscrit du Traité de V Infini créé de Malebranche, où ce traité porte le nom de Varignon, et est joint à des traités de Varignon, et qui semble trancher la question controversée de l'authenticité de ce traité, dont l'hétérodoxie surprenait. Un exemplaire des

médailles de France, à la suite duquel (particularité unique ou rare) se trouve une planche de caractères inconnus qui semblent talismaniques. Plusieurs savants auxquels il en a envoyé copie en ont aussi jugé ainsi. Il y a un monument en caractères cunéiformes, avec mélange d'images symboliques, analogues aux cylindres babyloniens de la collection de la Bibliothèque Nationale.

M. Kùhnholz est un amateur, pas autre chose, très capable de bonnes monographies (celle qu'il fait sur les Spinola, à propos de celle qui mourut d'amour pour Louis XII), mais de rien au delà. Avec cela, grossièrement théoriste et fourrant la théorie partout. Sectaire de montpelliérisme.

Fontanel, bouquiniste, beaucoup de vieux livres de médecine. Il possède

SI

les manuscrits d'Amoreux sur Thistoire de la médecine, etc. Beaucoup d'ouvrages locaux.

Le philosophe est compris de cinq ou six. Le siècle se convertit. Quand viendra le socialisme, ce sera bien pire encore. Ces bourgeois athées (Thierry), entre le socialisme et le christianisme, se sont faits chrétiens. Quel gouffre que cette question religieuse ! Il est indubitable que la France est catholique, foncièrement catholique, que le catholicisme est sa religion II est indubitable que le christianisme est scientifiquement inacceptable. Mais le peuple s'en soucie peu et ne le sait pas. Position à prendre : prendre la religion de son temps, tout en étant critique vis-à-vis d'elle. Ce qui n'empêcherait pas dans un ouvrage individuel de faire cette critique, mais sans nulle vue

de prosélytisme. Puis il y a le point de vue plus avancé ; travailler à la religion nouvelle. Notre siècle est utilitaire, même en religion. Et puis, quoi qu'on dise, le siècle ne croit plus à une révélation infaillible, aux dogmes, mais à des doctrines utiles, nécessaires, consolantes.

En province, architectures locales :

A Caen et environs, types de Gaen. A Avignon, Tarascon, la petite tour brodée, etc. Les modes d'églises, de villages vont par régions.

A bord du Veloce^ en mer.

Ce capitaine, type naïf de son espèce, exprimait à merveille ses idées sur les conversions des sauvages, purement extérieures. Ils se plient à un règlement, chantent, battent des pieds en cadence,

VOTAGES

mais ils ne comprennent rien à la dogmatique. Légers^ prennent cela en riant. Les missionnaires anglais les dressent. Auparavant, ils dansaient tous les soirs au clair de lune ; maintenant, ils ne dansent plus ; ah ! les vilaines gens ! Ce capitaine exprimait fort naïvement le cosmopolitisme du marin.

Passer d'une mer ou d'un pays à un autre n'est pas plus pour lui que pour nous passer d'une rue à une autre, connu pour connu.

A bord du Veloce.

Conversation du missionnaire des Marquises. Je comprends à merveille combien il est absurde de traiter ainsi la psychologie : origine des idées, de la morale. L'homme naît avec une telle idée, les choses se passent ainsi, et de ce jour naît la morale, etc. Tout cela est abstrait et hypothétique. Il fau-

drait faire la science expérimentalement. Telle race a telle idée, telle race se développe de telle façon. Les sauvages ne croient pas mal faire en mangeant de la chair humaine. Ce sont les gens les plus doux du monde. Ils ne distinguent pas le bien et le mal moral.

Vol et adultère invito marito seul. Le Tapou est leur vraie morale, et le tapou est si compliqué que le missionnaire disait qu'au bout de onze ans il ne le comprenait pas encore. La langue des Marquises est un dialecte du polynésien^ langue unique de la Polynésie.

A bord du Veloce^ en vue de la Corse.

Aspect superbe de la Corse, tous les sommets dans les nuages.

Les marins regrettent qu'il n'y ait plus d'aumôniers ni d'exercices religieux à bord des vaisseaux. Ils disent que cela rompt la monotonie. Cela est

VOTAGES

clair. C'est la part de l'idéal. J'aime qu'on prêche à ces gens-là la plus grossière superstition, cela vaut mieux que la vie irréligieuse. Aussi tout ce qui est religieux les touche.

Il est vrai de parler pour et contre la religion. Contre la religion au point de vue philosophique, pour, au point de vue du peuple, pour qui c'est l'idéal. On s'impose d'être logique, d'avoir un système carré, mais c'est là le faux, il faut avoir des aperçus.

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