ROME
Visite avec le frère Theiner à Saint- Jean et Paul. Monastère admirable sur le sommet de la seconde colline du Palatin. Calme et horizon incomparables. Je comprends une ville centre de religion. Possibilité de participer à la religion de son temps, sans y croire.
Je me repens de ma critique. Il faut garder cela pour soi. Il faut que l'humanité croie quelque chose, un système fait. On peut le critiquer à part soi.
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Cette ville est vraiment une ville sainte, pas de maisons vulgaires. Formes inusitées, non pour Futile, pas comme ailleurs rien que des fenêtres et des cheminées.
Promenade à Saint-Jean et Paul, le jour de la station.
Pour comprendre le profond bienêtre qui fait le fond de la vie du peuple italien, il faut voir le Forum, etc., le dimanche. Tranquilles cloches répondent aux cloches, la villa Farnesiana entre des verres et des joyeux propos, chants des Sacconi, rien de bruyant, soleil d'or. Oh ! que Ton comprend bien que ce peuple se soit endormi dans cette dévotion sensuelle, qui n'est qu'un plaisir, qui n'exige qu'en apparence renoncement et sacrifice. On accepte cela ; eh bien ! comme les
autres. Cela est occasion de promenades, de plaisirs amollis, doux. Oh !
Sirène ! (Je suis trop au-dessus, et pourtant c'est là mon dernier mot.) Dévotion, occasion de toute promenade ici. On s'amuse entre deux exercices de piété. Les cloches tintent.
Un jour, j'errais, le jour des Morts ; je suivis une foule pieuse qui montait la colline du Vatican. De nombreux mendiants échelonnés sur la route m'indiquaient l'abord d'une station pieuse. Je suivis. Inscriptions touchantes des sarcophages.
Aujourd'hui, j'ai merveilleusement compris ce peuple, vivant tranquillement dans sa religion qui le satisfait et l'amuse ; population calme, sans idées politiques du XVIIP siècle. Et tout cela a abouti à un affaissement, une horrible dégradation. Combien j'ai compris la Rome du XVI P siècle.
s' étendant nonchalamment dans sa dévotion, jouant avec ses cérémonies, églises de Borromini. Là est le prix^ et en un sens la beauté de cette architecture d'ornementation de mauvais goût, bien en rapport avec ce culte, ces lignes brisées, subtiles, tourmentées, bizarres.
Que j'ai vivement conçu cela en opposition avec la turbulence actuelle ! Quoi ! de paix nulle part, pas même à Rome ! Oh ! qui me rendra la Rome d'autrefois, la Rome de Benoît XIV, pas l'ombre d'un doute, peuple, cardinaux, indulgences, abus énormes, mendiants... tous ces monastères fondés à cette époque par de nobles dames.
Poésie du mendiant. Moines mendiants. Laisser-aller. Pas plus tristes pour cela. Façon de vivre toute naturelle en ce pays. Il me demande au
nom de la Madone. Il me remercie par la Madone. Ah ! que je te remercie !
Aux Thermes de Caracalla, Thémicycle des disputes philosophiques. Combien cela a peu fait ! Saint-Nérée et Achillée près de là. Ils ont plus fait. Il faut un peu de dogmatique pour l'humanité, pas trop. De la spéculation, des dogmes pour la pratique, voilà la religion, la politique. Le philosophe prend les dogmes pour euxmêmes. De quoi s'occupait-on en ces écoles ? De choses abstraites, indifférentes à l'humanité.
6 novembre. — J'ai saisi un moment divin de l'Italie au cimetière San-Spirito. Puissance plastique et imagina-
tion de ce peuple. Forme poétique et grande. La religion est créée par lui, quoi qu'on dise, et non imposée par
le clergé. Que tous ces sont
créés (?) ! Cette confrérie de filles coiffées de blanc, chantant, ce chemin de la croix, ces caveaux, ces inscriptions, ce concours à jour donné, en toilette. Cela est divin. J'ai senti cela d'une façon ineffable. Toute cette Rome est un ensemble unique, comme la Mecque.
On ne comprend la religion que dans
Combien elles sont vraies et créées par le peuple!
Eglise de l'Ara Coeli. Marbres de Jupiter Capitolin, que les Romains avaient pris au temple de Jupiter Olympien. Colonnes saintes qui depuis
2,500 ans portez vers le ciel la pensée religieuse de Phumanité ! Voilà la religion, se faisant des détritus. Une colonne grecque sous le ciel de Rome, et dans un ensemble de goût moins délicat, puis tout cela mêlé dans un salmigondis de mauvais goût, pavé de morceaux de mosaïque, qui est l'église chrétienne. De mauvais goût, mais touchant, populaire. La Vie de sainte Elisabeth a succédé à Vénus. L'éternelle pensée religieuse de l'humanité se traduisait par des formes diverses.
Mauvais goût tant qu'il vous plaira, j'aime ce mauvais goût, comme j'aime saint Augustin, le pathos mystique, le genre capucin.
Ara Coeli, le jour de Noël.
Crèche toute populaire. Des bergers, pauvres, simples, fort bien saisis. Ce sont des simples aussi qui regardent
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et comprennent fort bien. Les femmes élèvent leurs enfants dans leurs bras, pour leur montrer la Madone et le bambino. Ce petit bambino est fort bien saisi, emmaillotté à la façon du pays.
Combien ce petit enfant a fait raffoler de têtes ! Sainte Catherine de Sienne, saint Antoine de Padoue. Je comprends pour la première fois la moralité de ce mystère. Jésus enfant, pauvre au milieu des pauvres. Oh ! quel charme pour ce peuple ! Aussi comme il aime cela ! Cela dans le temple de Jupiter Capitolin ! Non ! Il n'y a pas de décadence dans Phumanité. L'un vaut l'autre. Le saint pour le grand.
Rien, rien ne vaut Noël à l'Ara Coeli. Tout populaire, rien que du peuple. Fête des enfants. Prédication, récits, dialogues d'enfants. Les petites filles montent sur l'estrade, facilité de gestes charmante. Une petite s'arrête^
éclats de rire, elle ouvre de grands yeux, éclate aussi, et descend. Charmant, divin. Eh ! La piccola creatura, la poverina ! Charmante fillette, physionomie sage, sourcils froncés. Le bambino: 0 che bambiiio ! 0 chè bello^ disent les petits enfants. C'est leur fête. Ils parlent ce jour-là dans l'église, ils crient à leur aise. Désordre délicieux, groupes, on cause, on entre, on sort. Cela le soir après l'office, et à la fin, à la nuit, un moine vient en grommelant mettre tout le monde à la porte.
« Voulez-vous donc rester là toute la nuit ? » Aucun ordre dans ces prédications d'enfants. Chacun à sa guise.
En France, c'eût été disposé, arrangé, prêtre présidant, bon ordre, police.
Absence complète de police. Les enfants sonnent les cloches, grimpent contre les fenêtres, etc. C'est vrai, c'est populaire. Le peuple prend ces
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images avec une incroyable réalité.
Ce bambino emmaillotté, voilà l'Italie.
Comment les modernes ont infléchi les dogmes chrétiens pour les rendre gracieux, à leur guise. Annonciation, une jolie petite demoiselle pieuse. Dieu à elle, c'est charmant. (Sainte Marie- Majeure, un petit tableau de chapelle.)
Aujourd'hui j'ai prié. Comment je reviens à la prière. En cimetière, un tombeau de jeune fille (prendre l'épitaphe du cimetière San-Spirito). Ma pensée. Peut-être l'aurais-je aimée.
Priez pour elle. Eh oui ! Je prierai pour toi, douce âme ; je tombai à genoux et je dis pour elle la prière des chrétiens. Depuis ce temps, je suis tout changé ; je crois que je suis redevenu chrétien.
Le cimetière San-Spirito.
Je ne passe jamais près du tombeau d'une jeune fille (surtout si on loue sa pudeur et sa piété) sans en être touché. Peut-être Paurais-je aimée ? Peut-être était-elle bonne et belle ? Peut-être réalisait-elle mon idéal ? Douce chose que cette influence de deux âmes à travers le temps. La fille de Caecilius et de Mete lus. O vertu, ô beauté, vous seules immortelles !
Prédication au Colysée. Capucins, confirérie en gris, tête voilée à ? en tour. Des femmes en grande toilette, firançaises, suivent une femme portant une croix. Chaque pauvrette a un voile sur la tête. Se le met avec une grâce charmante. Femmes très bien mises sur les marches de la croix, allaitant leurs
enfants. Chacun faisant son ménage, hommes cherchant des poux, etc.
Saint-Louis des Français. Quicumque orat pro rege Franciae^ tant de jours d'indulgence. Dames pieuses priant à l'autel de Saint-Louis ; et à un autre, vis-à-vis, pour la légitimité,j'en suis sûr. Les femmes rendent tout aimable, même le ridicule. Je voulais plaire à ces femmes, et je fus un instant légitimiste. Je compris toute la beauté et la poésie des pleurs des femmes.
Dévotions populaires et féminines vraiment charmantes. Non, jamais je n'ai été plus délicieusement touché qu'au moment où je vis ces belles dames en noir s'agenouiller et baiser la croix. L'endroit est usé de baisers. Oh ! heureux ceux qui peuvent coller
leurs lèvres sur cet endroit où tant de douces âmes se sont exhalées !
Mais un homme sérieux, c'est un bigot, fi donc ! Voilà la différence !
Les dévotions populaires ici sont charmantes. Les Madones sont généralement d'un type très doux et très pur, quoique très mou. Une lumière devant. Il y en a partout, au café, dans les tripots. C'est l'idéal pénétrant partout. Il me fait peine de songer qu'il faudra un jour que cela disparaisse.
Ces dévotions sont ridicules, mais du moment qu'elles sont pratiquées par le peuple et par les femmes, elles deviennent intéressantes.
Quand les trois cents églises de Rome carillonnent à la fois, il n'y a pas de philosophie qui tienne, c'est comme si trois cents nymphes agaçaient saint Antoine. Quand on a le sens religieux tant soit peu vif comme moi, cela élec-
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trise. Voilà pourquoi les fêtes sont ici le souverain plaisir et le peuple y tient par-dessus tout. J'aime mieux cela que d'être enfermé dans une manufacture, cela vaut mieux que notre pâle vie prosaïque.
D'abord en arrivant dans ce pays, rage, colère. Maintenant abandon, à cet abandon général. Je me plonge avec ivresse dans cet océan de mollesse. Ma manière a changé, ou s'est modifiée. Ce sont les Madones dont je raffole, les vies de saintes italiennes, les religieuses de Sainte-Claire, surtout. Je passe à tel angle, où il y a une ravissante et amoureuse Madone.
Eglise de Sainte-Françoise romaine.
Matinée de la Toussaint. Charmant
spectacle, quatre ou cinq femmes, une communion, une facilité charmante, rien de cérémonieux. Elle montait l'autel sans aucune attention, comme dans sa chambre. C'est désert, d'ailleurs. Visite à Saint-Grégoire, Saint- Jean et Paul. Cloître charmant. Soleil divin. Matinée délicieuse et très pure.
Rome est la ville du monde où on est le plus libre, de la petite liberté. Pas de police.
A la Ripa Grande. Attristé de cet air d'utilitarisme. Un établissement d'intérêt matériel, des phares, un port. Ce n'est pas ce que je voulais.
Cette Niobé des nations !
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Pèlerins à Saint-Pierre. Joie quand on a fait un grand voyage et qu'on arrive au sanctuaire désiré. Quelle consolation ! La joie du pèlerin est une des plus vives dont le rationalisme nous ait privés.
Ex-votos de l'Ara Coeli. Situation charmante, peinture populaire. Le 6 novembre, passant sur la place de l'Ara Coeli, je vois une voiture qui heurte un mur, nul accident, un fait tout ordinaire, il attire à peine mon attention. Quelques (cinq ou six) jours après, quel fut mon étonnement de retrouver le fait peint dans ses plus menus détails, et d'une manière fort touchante, avec saint François qui présidait au miracle !
^ En sortant, je vis une femme hydropique, à l'aspect touchant, mon-
tant péniblement mais sans soutien, les marches de l'église. Je lui offris mon bras ; elle le refusa gracieusement, en me faisant entendre que c'était un vœu. Puisse-t-elle guérir ! Tour charmant de la foi populaire pour sauver le miracle quand il ne se fait pas. La volonté de Dieu se fasse, ne pas tenter Dieu. L'église de l'Ara Goeli est la plus caractéristique de la dévotion populaire.
Saint-André délia Valle, fête de Saint-André.
Rien de religieux. Tous tournés vers l'orchestre, nuls vers l'autel, debout, manteau sur l'épaule, entrant, sortant. Saint André le martyr, lui, là-bas au fond, sur sa croix. La fête de ces erands hommes de dévouement est
devenue simplement une bonne aubaine pour ces chanoines et leurs amis qui viennent faire chère avec eux.
Quelle différence ! Chant ecclésiastique du temps de saint Ambroise.
Ce qu'en dit saint Augustin. Au temps des persécutions, pour soulager Pennui on se mit à chanter (jusque-là, on ne Pavait pas fait), et aujourd'hui, c'est un pur spectacle. C'est l'essentiel ; le reste, nul n'y fait attention.
La religion va mourant dans ce pays même. Les marchands de legno santo sur les marches de Saint-André n'en ont pas vendu pour cinq baïoques.
Les superstitions populaires disparaissent. Cela m'attriste. Il faut que j'aille dans mes petits coins de dévotion populaire pour me consoler.
Legno santo. — Les marchands n'en auraient pas vendu pour deux baïoques si je ne leur en avais acheté pour deux sous.
Rome.
Elle a usé ses deux destinées, et devînt-elle la capitale de Fltalie, que serait-ce auprès d'être la capitale du monde, * la ville unique ? Car elle ne sera certainement pas la capitale de l'esprit moderne. Paris, la nouvelle ville sainte.
Ce peuple est abruti. Pas de jeunesse ! Oui, mais à qui la faute ?
Misère !
Il faut pourtant être exact. Des personnes bien instruites, des Français depuis longtemps établis à Rome pour affaires, et aussi hostiles que toute
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personne raisonnable et honnête doit Têtre aux abus actuels, m'ont assuré qu'il n'y a pas de faim à Rome, peutêtre pas autant qu'en France dans les villes manufacturières. Mais j'entends par misère la dégradation de l'homme vivant aux dépens et par conséquent dans le servage immédiat d'autrui. Et à ce prix-là, depuis le capucin qui parcourt les rues, débraillé et les pieds dans la boue, jusqu'à cette nuée de mendiants, Rome est le pays de la misère.
Le mendiant à Rome. Le Romain est mendiant par fierté. Le Romain ne cultive pas la terre, ce sont des gens des Abruzzes qui viennent. Les princes, le peuple s'en moque. Profonde démocratie : ils ne paient point leurs domestiques, ce sont les domestiques qui paient.
Une Madone dans un café au milieu du vulgaire. Quelles délices !
M. Visconti. — Que vous disais-je ?
Que le pape est vassal du roi de Naples ; le souverain du monde spirituel se laisse exploiter par le plus abominable tyran des temps modernes. Le roi de Naples espère tout couvrir et tout se permettre avec le pape. Il exalte la population fanatique et le clergé. Le pape paraît avec lui et sanctionne tout. O Grégoire VII, ô Innocent, qui aurait dit que votre successeur se ferait le plastron des crimes d'un Henri IV !
L'art italien, c'est le fini, un cadre 1res étroit. L'Allemand, c'est l'infini, tongues percées à perte de vue.
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L'Italie est le moins moderne des pays d'Europe ; l'Italie est encore ancienne. Le gothique, type du moderne, n'y est pas. Les temples sont antiques, ses églises sont des temples. Rien de germanique, d'idéaliste. Son amour, sa poésie, fini comme l'antique. C'est la terre classique, rien de romantique.
Ce soir, il faisait firoid, temps gris. Je compris pour la première fois la peine de la solitude. Depuis que je suis ici, je n'ai parlé de l'âme à personne. Je courus les rues de la ville à la brune, rue glissante et humide, petite pluie.
Je crus voir quelque lumière en un oratoire ; j'entrai. Il faisait chaud et doux dans cette petite atmosphère.
Il n'y avait que du peuple et quelques femmes, que j'eus lieu de croire sim-
pies. Combien je sentis alors la douce société humaine ! Chants en latin, fortement accentués, par des femmes du peuple se faisant du latin à leur guise, mangeant les syllabes par Taccent. Peut-être souffraient-elles ?
Peut-être pauvres ? Peut-être avaientelles faim ? Certes la plupart de ces gens voyaient le monde par des lunettes très différentes des miennes.
N'importe ! Réunis là pour un but spirituel, pour l'idéal. Réunions des cafés, des restaurants. Je ne me sentis plus seul, il ne faisait plus froid et humide. On chanta. Bénédiction du Saint-Sacrement. Un morceau de pain, voiîà tout pour moi. Non. O foi, quelle est ta force ? Tu idéalises toutes choses ; le pain, tu en fais Dieu. Non, ce n'est pas un peu de matière et rien de plus, ce qui console, ce qui élève tant de bonnes âmes. La matière n'est
que pain, mais l'idée ! « Ce n'est que du pain », proposition fausse.
Depuis ce temps, j'ai pris l'habitude d'aller le soir dans les églises y chercher compagnie. C'est la meilleure, celle des simples. En salons, frivole ; en cafés, oh ! péché !
Eglises. Il faisait bon dans ce doux petit lieu. Ames simples et bonnes.
Femmes voilées, qui levaient doucement les yeux.
J'ai rêvé cette nuit d'un jour horrible. Ce jour, ce serait celui où le christianisme ne serait plus. Un gouffre s'ouvrait, le terrain manquait sous mes pas, je tenais par quelques feuilles à un arbre suspendu au-dessus de l'abîme. Elles s'arrachèrent... Au mo-
ment, un joyeux carillon me réveilla.
Les cloches de la ville sonnaient doucement, et se répondaient. En même temps, j'entendis des chants : Consolatrix afflictorum, Virgo purissimay Rosa mystica... Ces voix étaient douces et fortes à la fois. Le soleil entrait à plein par fenêtre, éclairait mon lit, mes livres. La vie me sourit denouveau.
Pourquoi, quand je me trouve au milieu de simples en église ou ailleurs, se défient-ils de moi? Ils me suspectent, me regardent, ils ont peur pour leur croyance, qui est leur bien. O simples, je suis avec vous !
Croyance aux démons, curieuse.
L'homme réalisant en êtres extérieurs ses faits intérieurs. Le démon de chacun, c'est son cœur.
Je suis critique, mais je ne fais pas trop de cas de la critique.
Ah ! que je comprends bien les mystiques, quand ils prêchent le renoncement à la terre, le détachement ; touchés de la grâce, moments de dévotion sensible. J'ai senti tout cela à Rome. Quand je m'étais occupé de mes choses positives, le ciel se couvrait de nuages. On regrette le pain céleste, on sent le besoin de s'abstraire des choses inférieures, pour retrouver le ciel. Les âmes pures ont de ces moments de joie ineffable, sorte d'ouvertures douces sur un ciel bleu. S'abstraire du bruit, des nouvelles, oraisons, vivre avec les saints. Ah ! que les mystiques me ravissent, qu'ils sont vrais ! Je me suis dissipé ces jours, et j'ai perdu l'arôme des premiers jours. Se faire revenir une à une à toutes les pratiques du christianisme.
L'art et la poésie anciens ne prennent jamais que Thomme sain et normal.
Castor, Pollux. Ils ne comprirent pas la poésie du malade, du triste.
On a entendu jusqu'ici la conciliation des sectes religieuses, des religions et des philosophies, d'une manière absurde. On suppose qu'elles pourront s'entendre par un compromis, en cédant une partie de leur bagage ; c'est impossible. Toute conciliation dogmatique est impossible. La conciliation n'est possible que sur le terrain du sentiment. Car là toutes posent également, toutes sont identiques. Cette conciliation se fait en moi. Mais espérer qu'un jour le protestant admettra la présence réelle ou l'institution divine de la confession, que le phi-
losophe admettra... C'est absurde.
L'éclectisme est absurde en ce sens.
Au fond, les dogmes d'une religion sont la partie la moins importante.
Ce n'est pas par là qu'elle représente quelque chose, c'est par son esprit.
Le protestantisme et le jansénisme représentent la liberté, tout en niant la liberté, etc.
En Italie, un goût charmant pour la vie. Douceur vague de vivre. Nous, non ; il faut agir. Nous sommes toujours pressés, eux, non. Ils jouissent de ce cours lent et monotone. Nous, il nous faut descendre en bateau à vapeur. Nous n'aimons dans la vie que l'action ; eux, ils aiment la vie.
Michel-Ange, ingénieur, pour défendre Florence, employait les loisirs que lui laissait sa charge de commissaire des fortifications dans la forteresse de San-Miniato, à la sculpture. Il descendait la nuit de San-Miniato à Florence pour achever les statues de Laurent et de Julien de Médicis contre la maison desquels il combattait.
Puissance de cette organisation romaine, pliant chacun à son rôle, bâtissant le Colysée, tessons de fer. Ce peuple bâtissait pour l'éternité.
Lézards courant sur des vieilles murailles romaines, sous un soleil brûlant. Terrain jaune à l'entour.
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J'allais surlavoieAppienne ; fatigué, je m'arrête à Santa Maria délie Fiante. Chapelle populaire, elle n'a pas été adoptée par les princes et le haut clergé. Ex-votos : poignards, couteaux.
La religion n'a pu abolir le couteau, elle le consacre. Elemosine per Jesu Nazareno. Je lui ai donné. Il est là portant sa croix. Oh ! Jésus ! je te refuserais quand tu me demandes ! C'est toi qui m'as ouvert ce lieu de repos.
Je paie mon ombrage. Tout cela est créé par une légende. Pouvoir plastique de la légende : elle a fait tout ce qui m'entoure.
Le soir du jeudi saint au Colysée.
Français, ton profane, des femmes faisant des phrases. Une dame romaine vient baiser et s'agenouiller au pied de
la croix. Une dame française : « Elle va s'enrhumer... Vous allez attraper froid... Allons, en voilà assez (ton bourgeois) » ; elle se retire embarrassée.
Au Vélabre, entre le cloaque et le Boarium. Les églises bâties sur des temples anciens sont justement les plus populaires.
Antiques encastrés dans les églises ou les édifices modernes. Arc de Sévère appuyé contre Saint-Georges du Vélabre. Temple d'Antoine et Faustine, soutenu par une église y insérée.
Saint-Georges du Vélabre ; je comprends comment le temple païen est devenu la basilique, l'église chrétienne. Le portique sous colonnes, comme à la
Maison carrée, est conservé ; première colonnade. Puis, le corps d'édifice s'élève. C'est moins délicat de conception et d'un goût assez grossier.
Puis en gothique les premières colonnes se collent au mur et font le portail.
Temple de la Pudicité Patricienne :
Santa-Maria in Cosmedin.
Fortune virile. Concorde. Mon idéal de culte. Culte de l'idéal.
Musée du Capitole. — Tête de Jupiter. Oui, il faut l'adorer. Combien la tête de Jupiter supérieure à celle du Christ ! Voilà bien la vie calme, placide de l'antiquité, sans crainte et sans larmes. Un tombeau ancien : jamais un emblème de pleurs.
Ce sont des amours, des scènes mythologiques sur le sarcophage, n'ayant aucun rapport avec la personne (histoire d'Achille, les Amazones, etc.). La mort était chose si simple, quand elle venait naturellement.
Quand on mourait jeune, alors cela paraissait anormal et on plaignait.
« Il s'endormit plein de jours. »
Théâtre de Marcellus. Horribles échoppes.
Le Colysée resté un monument populaire. Nous y avons assez souffert, mis la main dessus. Pas d'art ; merveille que Sixte-Quint ne l'ait pas fait revêtir de marbre, et n'y ait pas
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sculpté des Stations comme au Panthéon.
Je ne blâme pas qu'on ait fait une église, mais qu'on l'ait revêtue de marbre. J'aurais voulu qu'on y ait installé capucins, avec mauvais autel, vieille croix et quelques grossières images populaires. Mais ce christianisme artistique du Gesù, non. Il n'est pas là à sa place. Cela fait double effet, mauvais goût comme les chevaux de Monte-Cavallo, comme les statues antiques du Capitole servant bien réellement d'ornement moderne.
Ne pas faire servir l'antique à deux fins, à fin moderne. (Je préfère les arènes de Nîmes.)
Ici, les monuments sont à leur place.
Ce ne sont pas des monuments, ils sont vrais. A Paris, on entourerait d'une balustrade, on mettrait une sentinelle, on déposerait les cannes et parapluies. Thermes de Julien, par
exemple. Ici on approche, on touche ad libitum. Il y a des charrettes contre le Panthéon d'Agrippa. Les marchands de marrons et de...
appuient leurs échoppes. Ici, il n'y a de consigne nulle part, ni de sentinelles, si ce n'est depuis les Français, et encore ils ne gênent pas. Les monuments anciens chez nous sont morts, des objets de musée. Ici, vivants, vrais.
Saint-Etienne-le-Rond. Poème admirable. Galerie héroïque. Beauté de cette légende des martyrs. Le martyr, je l'aime. Peu critique, absolu. C'est une création du christianisme.
Croix. Le mot n'a pas eu de sens avant le christianisme. Les anciens
n'avaient pas de dogmatisme. Religion d'Homère.
Minuit. Je travaille, j'entends les cloches de toutes parts réveiller les religieux pour chanter. Esprit ! Esprit !
Oui, ce peuple a besoin d'une tutelle.
Mais de qui ? De ceux qui l'ont abruti ? Non, de la France.
Ridicule d'une cérémonie à Saint- Pierre de Rome avec des billets réservés aux ambassadeurs. Pure mômerie, ennuyeux opéra. Mais la Scala Santa !
Au Collège romain. — Un pur artifice de dévotion, symboles, cœurs en cierges, une musique douce ou forte
selon les circonstances. Voilà l'absurde, le culte ne consistant qu'à sentir noblement, à exciter en soi artificiellement des sentiments. Mais quand le peuple prend cela simplement, cela devient bon. Mais le Jésuite, le novice qui fait la cérémonie est absurde et laid. Pure idolâtrie du Saint-Sacrement.
La religion est établie, c'est fait.
Il y a beaucoup à dire, mais c'est fait. Le peuple le prend ainsi et ne veut pas changer. Qu'y faire ? La philosophie ne peut tout remplacer : la prière pour les morts, par exemple.
Visite à M. Héry. Détails curieux de mœurs romaines. Le seul moyen de faire quelque chose en ce pays, c'est d'y être à demeure, de se faire des accointances, ainsi, être le commensal
d'un tel par lequel on se glisse. Rien, absolument rien par les voies officielles. Les Anglais et les Russes seuls feraient quelque chose. Etre Français est une raison de soupçon. Prêtre aussi. Ce peuple a besoin d'être gouverné. Oui, mais par qui ?
Exemple qu'en discussion politique on n'aborde jamais la question de fond. Soit la question romaine. La question est celle-ci : si on est catholique, il faut maintenir le pape absolu. Si non vrai, il faut détruire. Tout dépend de là. Or cette question, il est défendu de la traiter. Il faut se tenir au point de vue sceptique du libéralisme.
Décidément, le christianisme représentant l'idéalisme et opérant les plus
grandes choses dans Pordre moral, il est mal de l'attaquer. C'est à critiquer, c'est vrai, mais cela élève et ennoblit ces âmes. Détruisez cela, et il ne reste que le petit intérêt.
Le peuple n'a pas de dévotion pour une madone de Raphaël. Partout devant un tableau de grand maître, il append une madone populaire, vieille, noire, byzantine. Il la baise. Ma façon de prendre curieusement et en observateur ces instincts religieux du peuple.
Ce qui manque le plus à l'Italie, c'est le sérieux. Prenez Pétrarque, homme divin, la plus grande gloire de l'Italie, qui représente si éminemment l'esprit moderne (idéalisme, religion
épurée, libéralisme, humanité, science, critique) . Eh bien ! prenez les Rime. Ce n'est pas sérieux. C'est divin, céleste, mais pas sérieux, pas profond, c'est le contraire de l'Allemagne (premier sonnet, sa conclusion est simple, tout n'est qu'un songe). — Art italien, opéra bouffon. L'Italien s'épuise en petites gentillesses, finesse, sons effilés, délicats tours de force ; il s'applaudit d'avoir réussi. Pas un opéra sérieux. Rien qui élève au ciel et plonge dans l'infini.
Charmant, admirable, roulades, et toujours le rire, le personnage bouffon si admirablement saisi par les acteurs italiens (qui n'excellent qu'en ce personnage). Voyez défiler une armée italienne ; ce n'est pas sérieux ; ils dansent, ils se dandinent. Savants italiens, pas sérieux, vanité, non la grande vue scientifique, savoir les choses.
Manière franche et naïve dont Raphaël concevait le miracle.
Loges de Raphaël, admirable franchise de conception de la légende chrétienne. Admirablement caractéristique de cette légende sur les origines de l'humanité. Voir aussi les peintures de la Bibliothèque du Vatican. (Adam, Abraham, les fils de Loth inventant les lettres.)
Première et seconde manière de Raphaël bien sensible au Musée du Vatican. La première manière supernaturaliste de prendre la légende chrétienne (les deux assomptions de la Vierge). La seconde toute réelle, ce sont des hommes tout humains. La nativité du Pérugin. Rien de réel.
Anges, la Vierge, Joseph, l'enfant devant, scène impossible. Vierge avec
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saints autour^ arbres et paysages du Pérugin, Ghirlandajo, Pinturicchio.
Que j'aime cette façon d'historier Pancien et le nouveau Testament !
Loges, Sixtine. Le meilleur : Campo- SantOj de Gozzoli. Grâce charmante.
Les traits les plus naïfs des Loges sont au Campo. Le serpent tentateur.
Annonciation du Campo-Santo.
Rayons du Saint-Esprit en haut. Manière naïve de prendre les mystères.
Résurrection sculptée. Un ange enlève la pierre sous son bras.
Ma manière de sentir les arts. Non de termes techniques. J'admire des choses que les artistes trouvent mauvaises, des anatomies irrégulières. La première peinture, charmante défigure, mauvaise d'anatomie. Paysage. On n'admire Saint-Pierre qu'à la réflexion.
(De Fourvières). Des femmes priant et chantant dans une église ; les yeux dans leurs livres, portant bonnets et cotillons, odeur de femmes. Des prêtres en blanc président. Dehors, on entend tambours et trompettes ; des chevaux, musique militaire. Voilà la vie humaine, hommes et femmes.
Femme enseignant la piété à ses enfants, à saluer, à se mettre à genoux. Ce qui m'arriva à Saint-André. Une petite fille saluant gentiment et naïvement, me vit et eut peur, et courut bien vite.
Goethe dans les Elégies romaines a superbement expliqué la beauté de la petite vie absorbée en son objet ; la femme assise sur une ruine et nevoyant que son enfant. Plus touchant encore, c'est la femme assise au pied de la Croix, ne voit rien au delà. Son ciel
est là. Malheur, malheur à qui scandalise un de ces petits !
Comment ce type dévot devient facilement féroce. Ce que me disait cet exécrable abbé de la trop grande douceur des Français.
L'Italie au XVI^ siècle offre un spectacle unique. C'est un mouvement comprimé par la force. L'Italie allait de son propre mouvement au protestantisme, à l'esprit moderne : la force l'en empêcha, elle se laissa faire, elle se laissa prendre dans les rets de la dévotion. On dit que les idées vont leur chemin malgré les obstacles. Oui, chez les peuples forts. Mais chez les peuples faibles, la correction extérieure arrête.
Le peuple fait nécessairement sa religion poétique extérieure, imaginative. Légendes, miracles, etc. Les partisans de la religion épurée trouvent cela ridicule. Mais non, c'est poétique. Distinguer du jésuitique, cœurs péchés à la ligne, etc. Le peuple n'a jamais inventé cela, n'a jamais adopté cela.
Ce sont des attrapes pour le prendre.
Le beau et le laid à côté : Naples, l'horreur, le laid, légende délicieuse à côté de cela.
La Madeleine prête plus que la Madone, celle-ci est trop simple. Innocence pure, brille dans toute sa fleur.
Madeleine est bien plus complexe, i"" Beauté, 2"" Péché, 3"" Repentir d'amour. Gela fait un compliqué admirable de belle pécheresse. Beau péché, non de ceux qui dégradent, elle a péché par trop de beauté et d'amour.
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Il y a de beaux péchés, comme il y a de doux péchés.
Quelle différence de copier (aussi bien peut-être) la forme de la statue idéale, ou de créer cet idéal du corps humain que l'antiquité a fixé, et que Ton ne fera jamais que suivre !
Je descendais la Longara. Pourquoi aimé-je tant cette rue ? C'est la rue Mouffetard de Rome. Ah ! qu'elle parle au cœur, l'église, le monastère, Regina Coeli, Sainte-Marie-du-Transtévère !
Métius se noyant dans le Vélabre.
Vie énormément active de ce petit intérieur. Ce n'est que dans ce vif foyer que pouvait naître la civilisation. Le
Forum antique, lieu de civilisation.
On y passait les jours, tout s'y faisait. En cette vie commune, tout surgissait, on s'excitait par contact. En royauté, au contraire.
Sonneurs en plein vent s'arrêtent devant chaque Madone, et lui chantent un air.
Ah ! Monsieur le rédacteur, venez avec moi au couvent de Saint-Onuphre ou au cimetière San-Spirito, et vous jetterez au feu votre philosophie comme moi je brûle et condamne tout ce que j'ai écrit non empreint de l'éternelle beauté.
Dimanche de Pâques.
Fatigué des insipides cérémonies du Vatican et de la Sixtine, et de cette
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sotte aristocratie qui me foule aux pieds, tas d'imbéciles qui ne sont pas dignes de me décrotter les souliers, j'allai en quartier populaire (place Montamara, Vélabre) ; je ne puis vous dire quelle joie ! Ce quartier plein de paysans, manteaux, femmes avec des mouchoirs blancs sur la tête. Il arrivait de la campagne des files de paysans, femmes, enfants, avec marmite suspendue au cou par l'anse et des provisions, vraie caravane, l'un, pain, l'autre, fromage, chacun sa part. Joie, air de festivité, doux événement dans l'année, quand ils viennent voir ces églises d'or. Oui, le vrai est dans le peuple, les vrais sentiments sont là.
Grand Dieu ! où est l'avenir de l'humanité ? Rien ne se peut sans reli-
gion. Les phalanstériens sont absurdes de penser que l'homme égoïste renoncera de gaieté de cœur au tien et au mien. Le christianisme ne serait plus que replâtrage. Nous avons détruit sa base, la foi. La philosophie ne peut rien. Grand Dieu ! faut-il désespérer ? Une forte éducation inculquant puissamment le juste et l'injuste se ferait. Mais l'humanité n'en est plus capable comme au temps de Lycurgue.
Le christianisme s'annonce comme devant établir la paix sur terre, réconcilier l'homme avec l'homme, faire que l'homme en face de son semblable ne se regarde pas et ne ]e regarde pas comme son ennemi. A-t-il tenu ce programme ?
Prenons l'époque de la toute-puissance du christianisme, le Moyen Age. Qu'y voyons-nous ? Un homme en face d'un homme inconnu le craint, fuit, se
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demande avec inquiétude : est-il des nôtres ? Nul ne se hasarde hors de son fort ; les brigands^ soudards qui dévastent, tuent pour tuer, pillent pour piller. L'homme est pour l'homme un animal malfaisant qu'on redoute. Le fort est toujours féroce ; car il ne craint pas pour lui le mal qu'il fait aux autres. Le faible seul pleure et compatit. Un jour à Rome, je réfléchissais assis sous les murs, près du Vatican ; je reçus plusieurs coups de pierres d'un homme caché. Quel mal lui avais-je fait ? Il était homme et j'étais homme. Et si les temps modernes valent mieux, qui a opéré cette amélioration ? Les ennemis du christianisme, les philosophes, les hommes modernes. Ce sont les impies, athées, incroyants, qui ont été les vrais chrétiens, qui ont réalisé le programme qu'il avait témérairement posé et qu'il n'avait pu
tenir. Ce que Jésus n'a pas fait. Voltaire Ta fait.
A Sainte-Croix de Jérusalem, troisième chapiteau à droite en entrant.
Une sainte (Catherine de Sienne, je crois, recevant Panneau nuptial de Marie), qui me représente divinement Béatrix. Brune, de grands yeux, appuyée avec assez de mollesse sur un prie- Dieu, Pœil baissé à terre, œil profond, il y a dans cet œil du mépris, du vague, de l'égarement ; ainsi vont les choses. Œil profond des choses. Henriette, plus la passion.
Malheur à qui ne comprend pas le christianisme. Michelet, l'intelligence la plus ouverte à toute beauté, n'y comprend rien, il est fermé à toute une face du beau.
Monsieur le rédacteur, (i)
Je ne vous parlerai pas de politique.
J'ai bien assez à faire de mettre au net mes propres sensations. Et puis je suis indifférent à vos querelles.
Je ne parlerai que de la Rome moderne, la Rome religieuse par excellence. Oui, dussé-je étonner les librespenseurs, ce qui me plaît le plus dans Rome, ce n'est pas les Thermes, ce n'est pas les Loges de Raphaël ou le Farnesiana, c'est le spectacle encore vivant d'une puissante foi religieuse, bizarre en ses manifestations, mais gracieuse, originale, belle par conséquent.
Cela tient au trait individuel de mon esprit, travers si vous voulez. Je suis religieux, je suis passionné pour la religion. Croyez bien. Monsieur, que
(i) Personnage imaginaire.
je ne veux pas médire de la philosophie. Mais n'est-ce pas un ridicule pédantisme, n'est-ce pas nier la nature humaine, que de méconnaître que la religion est la... Philosophie est un petit développement individuel. La grande chose, la grande ligne, c'est la religion. Le temple est la chose essentielle. (La religion est la part de l'idéal dans la vie humaine). Soit le péripatétisme. Certes, voilà une noble doctrine, elle a ennobli bien des âges. Mais qu'est-ce auprès du christianisme, auprès du bouddhisme ? L'humanité est religieuse. La religion est.
Le plus ancien rêve, est de voir la Mecque. Pèlerins en habits blancs, débordement de l'Arafat, prédication de l'iman, se laver à la Caaba, boire à Zem-Zem et sacrifier à Mina. J'ai vu mieux que cela, j'ai vu Rome, la Rome sainte, et je l'ai vue à la veille
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du jour où elle doit disparaître. Car hélas ! la Rome chrétienne ne sera bientôt plus à son tour qu'un souvenir. Elle a usé ses deux destinées, ce n^est plus qu'une ruine sur une ruine.
Oui, ma douleur est sincère quand je songe que les jours lui sont comptés, que cette ville va bientôt devenir une ville vulgaire, que ces trois cents églises, que ces monastères n'ont d'autre avenir que de devenir casernes, prisons ou manufactures ; que ces douces cloches, dont le ramage ne cesse ni jour ni nuit, sont à la veille de se fondre en baïoques. Laissez passer l'œuvre de l'humanité, mas il faut permettre les larmes sur ces ruines. Tout ce qui a été a eu sa raison d'être, tout ce qui a régné a eu son droit ; il n'y a que la grossière... qui voit partir, le chapeau sur la tête et le sourire moqueur sur les lèvres, les royautés
déchues, et je ne conçois pas qu'une belle âme puisse voir avec indifférence le successeur de Grégoire et d'Innocent, de ceux qui si longtemps représentèrent contre les puissances de la terre la cause du droit et de l'esprit, réduit au vasselage, exploité par le roi des lazzaroni et obligé de voir bouillir le sang de saint Janvier.
L'impression qu'on éprouve en sortant de Saint-Pierre est celle de la fatigue. C'est trop grand, trop de détails. La vue de l'ensemble ne s'offre pas dans une belle unité comme le gothique. En sortant d'une église, on devrait être plus léger et p us doux.
Trop grand ; d'ailleurs cette grandeur ne frappe que la réflexion. Elle est mathématiquement grande, non esthé-
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tiquement. Placez-vous sous Pabside, regardez en haut, elle ne semble pas plus grande qu'une église ordinaire.
La réflexion la fait trouver grande.
Anges du bénitier, clefs du fond, piliers, ces coupoles des bas-côtés sont des dômes. Cela n'est pas esthétique.
Saint-Denys, Saint-Ouen sont bien plus grands.
J'enseignerais dans le Parthénon et dans une église gothique, mais non en une de ces églises romaines.
Rome a fondé l'empire de la conscience, la monarchie absolue des esprits. Rationnellement, c'est une tyrannie. Mais en fait elle a été acceptée.