VOYAGES
ET
l)u temps que je naviguais avec des pêcheurs de baleines, période des plus accidentées de mon existence, et que notre grand écrivain Alexandre Dumas trouva digne d’être racontée par lui, le poëte des impressions de voyages, je parcourus, pour retourner en France, l’immense désert du Pacifique; cette mer qui, d’un seul trait, inonde cent onze degrés du méridien, presque un tiers de la circonférence du globe, et qui ondoie depuis la Nouvelle-Zélande jusqu’au Chili, sans qu’aucune terre, aucun brise-lames, excepté Juan-Fernandez, surgissent au-dessus de ses houles.
Notre navire ne ressemblait plus à un navire baleinier. Les fourneaux démolis, les pirogues de pêche désarmées, la voilure neuve enverguée, le pont bri-
quêté à blanc, les parois repeintes au vif, les panneaux scellés sur quatre cent mille francs d’huile, et l’équipage aux vêtements décrassés, tout en lui, tout le faisait ressembler au bâtiment de commerce le plus coquettement spalmê, et les passagers les plus exigeants eussent été satisfaits de son installation, sans l’indigqnce de la cambuse. Encore, et toujours encore, du biscuit, du lard salé, du bœuf salé et jamais de vin, jamais de grog, jamais aucun spiritueux ! Soumission forcée aux statuts de la Société de tempérance.
Pour boisson, de la bière aux bourgeons de Sapin et à la mélasse, du café et du thé â l’eau corrompue qui se purifiait par la cuisson.
Mais qu’importe! nous faisions route pour France; nous ne quêtions plus les grands cétacés; nous calculions combien de minutes, d’heures, de jours, de semaines et de mois il nous faudrait pour arriver en vue des phares de la Hève et gouverner le cap droit sur le pont de la Citadelle, celte écluse des bassins du Havre, cette porte maritime de la France. *
Cinquante jours environ pour aller delà Nouvelle- Zélande au Chili ; dix jours de relâche et de repos dans ce paradis de l’Amérique du Sud; puis, quatrevingts ou quatre-vingt-dix jours pour doubler le cap Horn, remonter l’Océan vers le nord, couper l’équateur et pénétrer dans la Manche ; total, cent quarante ou cent cinquante jours.
Insensés ! nous ne faisions pas entrer en ligne de compte les séries de vents contraires, les calmes, les tempêtes et les avaries qui les suivent, et les mille dangers auxquels l’homme de mer a la sagesse de ne penser que lorsqu’ils se manifestent.
Nous nous croyions le pouvoir d’assigner à nos désirs une échéance fixe. Folie! Le port de la Conception de Chili ne sera pas le seul où notre navire se réfugiera pendant cette campagne de retour; les cent cinquante jours s’écouleront sans que nous revoyions grandir à l’horizon les falaises de la Normandie, et longtemps encore les marées passeront et repasseront sous le pont de la Citadelle avant notre arrivée!
Le pont de la Citadelle !...
Si vous n’êtes jamais allé au Havre, allez-y, ne serait-ce que pour voir le pont de la Citadelle et son plancher mobile et ses portes -écluses qui retiennent la mer.
Dans ce goulet, chaque jour, défilent à contrebord les navires survenant de tous les points de l’univers, et ceux qui abandonnent les bassins, em- » portant la fortune ou la vie des ambitieux.
Là foule alors encombre les trottoirs : des amis se retrouvent, d’autres se quittent ; là, de tristes adieux ; ici, la joie du retour; et quand les haubans du navire entraîné par les toueurs caressent la muraille du quai, on embarque ou l’on débarque d’une seule enjambée, on achève ou l’on commence le voyage.
C’est en abordant les culées de ce pont que le marin havrais reçoit le premier bonjour et les premières nouvelles; là aussi, en s’éloignant, pour toujours peut-être, il fcerre la main à son dernier ami, recommande fidélité à sa maîtresse et promet complet payement aux créanciers... si le voyage est bon.
Le pont de la Citadelle !
Par-tout, en mer, au bout du monde, son souvenir est plus solidement ancré dans le cœur du Havrais que ne le sont ces lettres de bronze sur le revêtement de granit de l’écluse :