‹ Voyages et aventures au ChiliChapitre 2 sur 9 · FORFAIT, ■MINISTRE DE LA MARINE · texte numérisé non relu

FORFAIT, ■MINISTRE DE LA MARINE

Le Havrais y pense saris cesse ; sans cesse il souhaite de le revoir, ce pont de la Citadelle ; il jure par lui encore plus que par les tonnerres du bon Dieu , et aux antipodes, je lui ai entendu dire qu’en rêvant aux bornes debalage de ce bienheureux pont, il v amarrait des haussières de 4,000 lieues de Ion-

gueur, haussières fantastiques où venaient s’atteler les frères, les parents, les amis et les jolies lilles du canton, pour attirer doucement le navire dans l’eau verte et toujours calme du grand bassin de Vauban !

Et s’il arrive que la tempête démâte le navire, que la mer s’en fasse un hochet et que, lasse de le ballotter de vague en vague, elle le rejette sur une plage

déserte, plus que jamais encore le naufragé liavrais rêvera au pont de la Citadelle !

S’il se sent mourir, il lui donne sa dernière pensée, car auprès de ce pont, il groupe dans ses souvenirs tout ce qu’il aime et tout ce qu’il regrette; et si la Providence lui accorde le sauvetage, où priera-t-il * . Dieu de le reconduire? au pont de la Citadelle !

Je nt suis pas né liavrais, je n’ai pas éprouvé ce violent amour pour les portes d’une écluse, mais j l’ai observé et je le comprends.

Moi, j’avais choisi le cap de la llève pour mon idole, car la llève, c’était pour moi le visage de la France, dont je saluais le profil au départ et au retour, quand, seul, il apparaissait à l’horizon.

On m’a souvent demandé quelle était la plus forte des émotions du voyageur : celle du départ ou celle du retour? Je ne puis répondre que pour moi.

Je suis parti bien des fois, et je suis toujours parti aussi peu ému, aussi peu inquiet que si je montais sur le bateau de Saint-Cloud.

Au retour, c’est autre chose, et ma conclusion est que : quelque pénible, malheureux et long que puisse être un voyage, il vaut toujours la peine d’être entrepris, ne serait-ce que pour éprouver la joie du retour.

Pourquoi?

C’est que la terre natale* qu’on abandonne ainsi froidement et en n’ayant qu’une seule crainte, celle

du mal de mer, cette France, lorsque vous êtes bien loin d’elle; se venge de votre insouciance en vous torturant du désir de la revoir.

Je me souviens que, dans mon.premier voyage autour du monde, j’élucubrai, en un jour de désespoir, et aux environs du pôle sud, des stances dont voici la dernière :

De la patrie absente on devient idolâtre !

On la regrette alors, celte noble marâtre...

Et quand l’équateur brille entre nous et le port, On fait de son pays une terre enchantée^

Et de même que tourne une aiguille aimantée Le cœur se tourne vers le Nord.

Nous partîmes donc en septembre de la péninsule de Banks (Nouvelle-Zélande), et la route fut donnée à l’est franc, compensation faite de la déclinaison de la boussole, de la dérive et des courants.

Jamais début de voyage ne fut plus gai. Une ronde brise de sud nous poussait vers l’est, presque grand largue, sur le 43° de latitude.

Pas une île, pas un îlot, pas un rocher, de la péninsule à Juan -Fernandez.

Je me trompe : le lendemain soir, au soleil couchant, les masses bleuâtres des îles Chatam apparurent. •

Adieu la dernière de nos terres antipodiques ! En

même temps que nous les saluons, nous franchissons le 180° de longitude est, cette ligne du méridien qui va d’un pôle à l’autre, en passant par le bout du jardin du Luxembourg, non loin de la Grande-Chaumière , cette Faculté de la danse où tant d’hommes graves aujourd’hui ont pris leurs premières inscriptions. Là donc, par ce 180 e degré, finit l’est, et l’ouest commence «pour qui vient du cap de Bonne-Espérance, que Barthélemy Diaz avait si bien nommé le cap des Tourmentaux ; là, au contraire, finit l’ouest, et l’est commence pour qui vient du cap Horn; là encore, en venant de l’est, on retranche de son calendrier un jour, de peur d’être en avance de vingt-quatre heures en arrivant en France ; là, par conséquent, en venant de l’ouest, on ajoute un jour à son existence, un jour supplémentaire, pour ne pas être plus jeune que ne l’indiquent les registres de l’état civil; là, enfin, on apprend par sa propre expérience que la terre est ronde, puisque, parti d’un point quelconque, on y revient sans rebrousser chemin.

Un soir, la vigie cria : Terre! droit devant nous.

Deux monticules bleuâtres, que la nuit enveloppa bientôt, apparaissaient à l’horizon : Mas-a-Fuera au nord, Mas-a-Tierra au sud...

Le groupe des îles de Juan-Fernandez.

Nous n’étions plus qu’à 150 lieues de la côte du Chili.

Mas-a-Fuera, solitude éternelle; Mas-a-Tierra, so-

8 V0TVAGES ET AVENTURES

litude par éclipses: terres jumelles et perdues dans cet immerise océan qui mériterait plutôt le nom d’océan des Tempêtes que celui d’océan Pacifique, je salue avec joie vos montagnes et vos vallées toujours vertes, car vous ôtes encore ce que vous étiez pour moi, voilà dix ans, lors de mon premier voyage; vous êtes deux de ces bornes milliaires plantées sur ma route et au pied desquelles je calcule combien de pas il me reste encore à faire pour toucher au rivage de France!

La grande île de Mas-a-Tierra est située par 33° 4’ . latitude sud, et 83° 3’ longitude ouest du méridien de Paris. De loin, on dirait un immense roeber pourfendu en maints endroits; mais de près, les teintes sombres de ses vallées et de ses ravins font place à un épais manteau de verdure ondulant sur la perspective des plans étagés de la côte. A l’ouest et au nord, cette côte est escarpée ; à l’est, où se trouvent les deux baies fréquentées par les navires*, elle descend en pente douce se perdre dans les flotSy puis se relève un peu plus loin et se termine par un massif de roches, qu’on appelle l’!lot aux Cabris.

Le lendemain malin, Mas-a-Tierra était déjà loin derrière nous, et cette nuit j’ai vu briller deux feux dans la direction du mouillage le plus fréquenté. Étaient-ce des bivouacs de pêcheurs, de naufragés ou d’exilés?

Voici bien longtemps, dix ans, je descendis un

jour sur cette île, et j’entrepris d’y tuer quelques chèvres ; on me disait que les chèvres y broutaient par milliers, mais je n’en rencontrai pas une seule et je revins à bord sans avoir écrasé une capsule.

Je n’eus rpême pas l’avantage de mettre pied à terre dans la baie où le gouvernement chilien a établi un pénitencier. Nous abordâmes à quelques milles de là, et je ne pus faire une longue course, car le lieutenant qui commandait ma pirogue ne m’accordait que deux heures de liberté, et je n’avais pas envie de me transformer en Robinson.

Notre lieutenant, qui pêchait à la ligne pendant que je courais les cabris, fut plus heureux que moi. Il remplit sa. pirogue de délicieux poissons de roche, tels que la vieille, le tûtonneur, la ruelle, le snaper, etc., etc.

Jamais terre au monde n’a donné lieu à plus de descriptions contradictoires que ce sommet d’un continent submergé, ayant à peine 40 à 50 kilomètres de circuit.

Les uns en ont fait un Eldorado, les autres un enfer. Les corsaires anglais du dix-septième siècle cinglaient vers cette île comme vers la terre promise ; les déportés du dix-neuvième la maudissent, et Juan Egana l’appelle la terre du désespoir, la terre' du suicide, la terre du tombeau!...

Juan-Fernandez est aujourd’hui ce qu’elle était au-

trefois, mais les temps sont changés. Ses ports de refuge ont été utiles et ils ne le sont plus. Les événements politiques survenus dans l’Amérique du Sud ont modifié, annulé même leur importance.

Vers l’an 1679-1680, une troupe d’aventuriers de toutes nations, sous la conduite de Coxon, de Scharp et autres, traversa l’isthme de Panama, et, descendant avec une longue chaloupe et des canots la côte péruvienne, rançonna le pays, pilla les villes et vint se reposer et faire bombance, pendant les fêtes de Noël, à Juan-Fernandez ou à Mas-a-Tierra.

• Le gouvernement anglais patronnait et commissionnait ces forbans, en haine de l’Espagne. Scharp les commandait alors, mais ils n’étaient pas satisfaits de sa bravoure et de sa conduite. Pendant leur séjour dans cette île, ils se réunirent en assemblée délibérante, et, à l’unanimité des voix, le dépouillèrent du commandement, qui passa entre les mains du capitaine Walling.

Watling mourut quelques semaines après, devant Arica, et Scharp reprit sa place, malgré l’opposition d’un certain nombre de forbans, qui allèrent tenter fortune d’un autre côté.

On peut lire, dans Ringrose, la relation fort intéressante de l’expédition de Scharp.

L’histoire des aventuriers de cette époque (1675-1690) attend un écrivain. Ne les confondez pas avec les boucaniers et les flibustiers des Antilles.

De même que les États-Unis ont eu pour noyau une masse de •criminels déportés d’Angleterre, de même aussi la marine de guerre anglaise, si puissante aujourd’hui, a débuté par des armements clandestins et suspects, qu’on n’osait pas effectuer dans les ports de la métropole. Les arsenaux de cette espèce de piraterie se trouvaient alors sur le pourtour du golfe

du Mexique, sur les'fcôtes est et ouest de l’isthme de % •

Panama et à Saint-Thomas,

Ces aventuriers, ne pouvant être admis pour se ravitailler sur aucun point de l’Amérique méridionale qu’ils avaient mission de dévaster, l’île de Juan -Fernandez offrait, à ceux qui poussaient leurs courses vers le sud, un abri commode et des aiguades faciles. Ce fut le bon temps de cette île. Elle servait d’aire aux oiseaux de proie, qui convoitaient les galions chargés de l’or du nouveau monde, et souvent, alors, les corsaires s’y trouvèrent au mouillage par douzaines.

Pauvre. île! si bien située pourtant! Elle n’a jamais été habitée que par intermittences, et presque toujours elle fut un lieu de réclusion, depuis Robinson jusqu’aux déportés de la République chilienne.

Les corsaires mouillaient habituellement dans une baie au sud, par vingt-cinq brasses de fond et à deux encâblures de \ terre. Quand je visitai l’île, nous mouillâmes dans une baie de l’est qui n’avait que dix brasses de fond. '

Un mot sur le Robinson de Juan-Fernandez.

Le capitaine Cook, non pas le célèbre 'navigateur qui mourut aux îles Sandwich, Cook, le corsaire, mentionne dans son journal qu’il arriva à Juan- Fernandez le 22 mars 1684, et qu’aussitôt il envoya un canot à terre, à la recherche d’un Indien Moskitos, que le navire commandé par Scharp et par Walling y avait abandonné en 1681, lorsqu’une escadre espagnole obligea les aventuriers de se rembarquer en double , c’est-à-dire en toute hâte.

Est-ce bien là le véritable personnage qui servit de type à Daniel Foë?

Je pense que le matelot anglais qui a posé pour le personnage de Robinson est un fourbe. Le pauvre Moskitos était seul capable de rester pendant trois ans dans cette prison , et il y resta parce qu’il le voulut bien. Les Espagnols savaient qu’on l’y avait oublié ; ils l’appelèrent à grands cris et le poursuivirent de ravins en ravins, sans pouvoir le faire prisonnier. '

Durant ces trois apnées, plusieurs autres navires espagnols touchèrent à Juan-Fernandez; on exécuta des battues par toute l’île afin de retrouver l’Indien; il demeura invisible et ne reparut que lorsque ses amis les aventuriers reparurent eux-mêmes. 11 connaissait la barbarie des Espagnols et préférait mourir de faim plutôt que de se livrer à eux.

Un Européen, à quelque puissance qu’il appartînt.

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là

et sa patrie fût-elle en guerre avec toutes les puissances de l’univers, n’aurait jamais eu ainsi la constance, l’entêtement de la solitude.

Le livre de Foe fait partie de la bibliothèque du bord; et, à mesure que les terres de Fernandez grandissaient à l’horizon, j’ai relu pour la centième fois Robinson Crusoê.

Une brise du passé m’apporte, caressante, les souvenirs de ma jeunesse. La première fois que je lus Robinson, ce fut en contrebande, pendant l’étude derrière un rempart de dictionnaires et de rudiments; et le lendemain, j’étais' puni pour ne pas avoir achevé mon thème, et condamné à copier trois cents fois de suite le premier vers d'Athalie :

r Oui, je viens dans son temple adorer l'Étemcl. V’

Ah! je vous assure qu’il est bien doux de lire Robinson en pleine mer, au milieu de l’océan Pacifique, en vue des plages de sable où il découvrit l’empreinte des pas de Vendredi! Mais ce qui est plus doux encore, c’est le réveil du passé *qui vous spurit à chaque page du livre.

Le journal en anglais de ce capitaine Cook le corsaire me tombe sous la main, et, ma foi! si le livre de Daniel Foë n’était pas un livre saint pour moi , un livre que je reçus une fois en prix, doré sur tranches, cerclé de faveurs roses et entouré d’une couronne de

chêne, je crois que je lui préférerais le récit laconique du forban.

11 n’est pas long. L’histoire du vrai Robinson ne contient que quelques lignes; les voici mot pour mot :

« Cet Indien y avait dejneuré tout seul (à Juan- Fernandez) plus de trois ans, et quoique les Espagnols, qui savaient que nous l’y avions laissé, l’eussent cherché diverses fois, ils n’avaient jamais pu le trouver. Il était dans les bois à chasser des chèvres, quand le capitaine Watling fit rembarquer ses gens, et les vaisseaux étaient déjà à la voile quand il arriva sur le rivage. Il avait son fusü et un couteau, avec /Hme petite corne de poudre et un peu de plomb. Après avoir consommé son plomb et sa poudre, il 'trouva moyen de scier avec son couteau le canon de ‘.son fusil en petits morceaux et d’en faire desJiame- ^ons, des lances, des barpons et un long couteau. 11 chauffait premièrement les morceaux de fer au feu qu’il allumait avec sa pierre à fusil. Les morceaux étant chauds, il les battait avec des pierres et leur donnait la figure qu’il voulait, et les appointait ensuite ’ . eu les aiguisait. Il avait appris des Anglais cette manière de travailler le fer. Il avait en même temps réussi à tremper sa lame de couteau et à la rendre si dure qu’elle lui servait de scie.

» Ceci paraîtra surprenant à ceux qui ne connaissent pas le talent d’imitation des Indiens, et leur industrie et leur patience.

» Avec les instruments faits de la manière qu’on ■vient de dire, il eut toutes les provisions que l’île produit, soit chèvres ou poissons. Il nous dit qu’avant qu’il ait eu l’idée et le temps de fabriquer des hameçons et des harpons, il avait été obligé de manger du veau marin, tué 'à coups de bAton, ce qui est une mauvaise nourriture ; mais que depuis, il n’avait tué <les veaux marins que pour faire des lignes avec la peau, qu’ib coupait par courroies.

» A un demi-mille de la mer, il avait une petite maison ou hutte, revêtue de peaux de chèvre. Son lit ou barbam était sur des pieux qui avaient 2 pieds de hauteur et couvert aussi de peaux de chèvre. .

» Il ne lui était point resté d’habits, ayant usé ceux qu’il avait eus du capitaine Watling, et il portait une simple peau autour des reins.

» Il aperçut notre vaisseau le jour avant que nous mouillassions ; et ne doutant pas que nous ne fussions Anglais et aventuriers, il tua trois chèvres le matin avant que nous fussions à l’ancre, qu’il fit cuire avec des choux, pour nous régaler quand nous serions à terre.

» Quand nous débarquées, un Moskitos de notre bord, nommé Robin, sauta le premier à terre, et courant vers son frère le Moskitos solitaire, il fut se jeter tout de son long à ses pieds et le visage en terre (Vendredi fit de même).

» Le solitaire le releva, et l’ayant embrassé, il se jeta à son tour aux pieds de Robin, le visage en terre, et en fut aussi relevé.

» Nous nous arrêtâmes avec plaisir pour voir la surprise, la tendresse et la cérémonie d’une entrevue toute pleine d’affection de part et d’autre.

» Les civilités étant faites, nous nous approchâmes pour embrasser celui que nous avions retrouvé, et qu i était ravi de voir arriver ses vieux amis qui venaient le chercher exprès, à ce qu’il croyait, après trois ans de séparation.

» 11 y avait, en effet, beaucoup d’hommes de notre équipage qui étaient sur le navire du capitaine Watling, quand on abandonna ici ce pauvre Indien, et il les i reconnaissait tous. 11 s’appelait Will, comme l’autre Robin, nom que les Anglais leur avaient donné, car ils n’en ont point entre eux. »

Tel est le récit qui servit sans doute de thème au romancier anglais.

L’imagination s’effraye en pensant au courage et à l’indomptable patience de cet Indien, qui préfère attendre ses amis pendant trois années, plutôt que de devoir sa délivrance aux Espagnols.

On dit cependant que Daniel Foë n’a pas pris ce Moskitos pour type de son Robinson ; mais un homme qui, vêtu, chaussé et coiffé de peaux de chèvre, entra un soir dans la taverne de Walkins à Bristol,

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où le Gentilhomme Dimanche, surnom de Daniél, était attablé; cet homme, travesti en sauvage, se nommait Alexandre Selvracg. On l’avait abandonné pendant cinq années sur l’île Juan-Fernandez, où il perdit presque l’usage de la parole.

L’intimité s’établit entre Foë et le solitaire rendu à la société, qui, ce me semble, aurait bien eu le temps, depuis son débarquement (six mois) de quitter ses haillons de fourrure et de gendre des vêtements ordinaires, s’il n’eût pas eu pour but de spéculer sur la curiosité publique.

Dix ans plus tard, Daniel Foë, alors âgé de cinquante-huit ans, et plongé dans la misère la plusgrande, se souvint du sauvage de la mer du Sud. Il écrivit son histoire afin de se créer quelques ressources par la vente du manuscrit ; et tout en l’écrivant, il se consolait lui-même de ses malheurs, en exaltant le courage et la résignation de son héros.

Admettons donc que ce contre-mattre Alexandre- Selvracg, abandonné par Stradling et recueilli quatre ans et trois mois après, par Woode Rogers, ait posé pour le Robinson Crusoé, je n’en croirai pas moins que de Foë, l’un des hommes les plus savants de son époque, Foë, qui avait fréquenté longtemps les hommes de mer, n’ait pas eu connaissance des prédécesseurs de Selvracg ou Seîkirk sur Mas-a- Tierra.

Je dis prédécesseurs. — En 1680, un navire périt

sur les rochers de celte île. Un homme échappe à la mort, et y demeure seul pendant un long espace de temps.

En 1681, notre Moskitos Will y est abandonné par Watling... Cook le recueille en 1684.

A ce propos , les récits de quelques voyageurs sont contradictoires. Dampier et Cowley sembleraient parler d’un second Indien qui vécut dans la même solitude ; mais sans (Joute que les deux personnages n’en font qu’un.

Un de mes confrères , Wafer, qui fut, pendant plus de dix années, le chirurgien-major des aventurière anglais de la mer du Sud , raconte qu’en 1687, quatre hommes de son équipage, désespérés d’avoir perdu au jeu tout ce qu’ils possédaient et de sortir de ces mers aussi pauvres qu’ils y étaient entrés, se décidèrent à s’établir sur Mas-a-Tierra. On leur donna des couteaux , des haches, du mais, un canot, une marmite et les provisions les plus indispensables. Ils apprivoisèrent des chèvres, cultivèrent un peu de terrain et se livrèrent à la pêche. Ces ermites volontaires y demeurèrent quatre années.

Enfin, en 1709, Alexandre Selkirk ou Selvracg.

Le Robinson Crusoô de Foë serait donc un personnage complexe ; il posséderait à la fois l’activité, le génie inventif et patient de l’Indien, le savoirfaire de l’Européen, et la piété, la résignation rêveuse d’Alexandre Selkirk qui passait ses jours à gra-

ver son nom sur l’écorce des grands arbres et à chanter des psaumes.

Un écrivain anglais, Steele, avait déjà publié une relation des aventures de Selkirk dans le Totler , et cinq autres journaux en avaient aussi donné cinq relations différentes, quand de Foë, rassemblant ces matériaux informes, leur donna l’immortalité, et prouva que l'homme, jeté seul dans le désert, renferme en lui des ressources infinies, quand il reporte sa pensée à Dieu !

11 est probable aussi que de Foë s’entretint de

Juan -Fernandez avec Dampier, Rogers, Cowley et autres navigateurs célèbres.

On sait que le manuscrit de Robinson, qui a produit des millions, fut d’abord refusé par tous les libraires et acheté enfin au prix de 250 francs, d’après les sollicitations d’un ami de l’auteur.

On sait aussi que l’auteur mourut à l’àge de soixante-huit ans, dans une chaumière, pauvre, délaissé, et plus abandonné sur une grande route d’Angleterre que Robinson dans son île.

L’île de Juan-Fernandez fut donc célèbre au temps des aventuriers.

Après les aventuriers, vinrent les baleiniers et les pêcheurs de phoques ; mais pêcheurs de phoques et baleiniers y ont si rudement travaillé , que les races de cétacés et d’amphibies se sont éteintes, et que les

navires, aujourd'hui, n’ont garde d’y venir perdre leur temps.

J’y ^i vu tuer cependant trois baleines, un peu aij nord de Mas-a-Fuera.

En 1792, le vice-roi du Pérou y fonda une bourgade. On planta des vergers, les fruits y mûrirent ; l’herbe du maté (je vous parlerai plus loin de cette herbe bien-aiméc des créoles), l’herbe du maté y prospéra, et les bœufs s’y multiplièrent, dit-on, aussi nombreux que les chèvres. Mais celle création du vice-roi s’étiola quelques années après, et disparut, et ces îles redevinrent aussi désertes que lorsque le senor Juan Fernandez, allant de Lima à Valdivia, y aborda par hasard en 1563.

Ce noble Castillan y séjourna pendant quelques mois, avec plusieurs colons du continent; ses essais de culture ne furent pas très-developpés, car les navigateurs qui y passèrent après lui y retrouvèrent la nature dans toute sa virginité primitive.

Le capitaine Shilliber et l’amiral Anson, qui vint demander aux aiguades et aux crucifères de la grande baie, la guérison de son équipage terrassé par le scorbut, signalent comme phénomène extraordinaire la teinte enflammée du sot.

Pendant mon excursion, j’ai vainement cherché sous mes pas et dans les perspectives du terrain ce mystérieux reflet, aussi rougeâtre, disait-on, que la teinte des briques.

Le vice-roi, qui n’avait pas réussi dans sa tentative de colonisation, comprit cependant qu’il élait urgent que l’Espagne s’emparât définitivement d’un poste si important, où ses ennemis venaient faire du bois et de l’eau, et s’approvisionner de viande fraîche, en massacrant des phalanges de chèvres sauvages qui se reproduisaient au bout de quelques mois. Selon lui, le remède à porter à un tel mal devait être radicaj, très-radical, et il supposa avec raison qu’une fois toutes les chèvres anéanties et leur reproduction rendue impossible, les forbans ne visiteraient plus si assidûment ces parages. Il expédia donc à diverses reprises des bandes de chiens de chasse, des limiers qui jugulèrent les malheureuses chèvres.

Les aventuriers, ne trouvant plus sur cette île les provisions dont ils manquaient,’ fessèrent peu à peu de les fréquenter. Cependant, un ou deux couples de chèvres qui s’étaient réfugiés sur la pointe la plus inaccessible d’une aiguille de rocher où les chiens ne purent les forcer, se multiplièrent avec tant de fécondité que, quelques années plus tard, les troupeaux étaient encore plus nombreux qu’avant l’arrivée des limiers; mais on les laissa vivre en paix, car les flibustiers avaient oublié désormais la route de ces îles.

Un historien, Ulledo, dit que les limiers de Mas-a- Tierra s’abâtardirent pendant que les chèvres habi-

tèrent les hauteurs; eux aussi, se prirent à croître et à multiplier, et si fort, que bientôt ils vaguèrent par bandes épaisses sur les grèves, se nour- * rissant des poissons abandonnés par le retrait de la marée et de la chair des phoques qu’ils surprenaient endormis. Ces féroces, ces superbes, ces agiles limiers de haute race étaient descendus au rang des chiens patagons et avaient perdu la faculté d’aboyer.

J’ai vu dans le cours de mes pérégrinations beaucoup de chiens sauvages, et je ne, partage pas l’opinion de quelques voyageurs, qui prétendent que les chiens sont muets dans l’Amérique du Sud, et que, par suite du croisement des chiens d’Europe avec ceux d’Amérique, il naît, après deux ou trois générations, des animaux complètement muets. Je pense que le mutisme n’est qu’accidentel chez les animaux. Ainsi, sur les bords de la Quiriquine, au Chili, j’entendais des chiens hurler pendant la nuit; et certes ces chiens, très-nombreux, étaient sauvages; le jour, si j’en rencontrais en chassant, les uns me fuyaient en aboyant, les autres, de même poil, de même taille, fuyaient aussi, mais sans rien dire; et les habitants que j’interrogeai à ce propos m’aftirmèrent que tantôt ils perdaient la faculté d’aboyer et tantôt la recouvraient.

J’ai encore mieux observé cette défaillance momentanée des cordes vocales du chien, à la Nouvelle-Zé-

lande. Là, sur le pourtour de la petite baie d’OEteta, à peine grande comme le jardin du Luxembourg, existe une peuplade de chiens, un. millier, je dirai même deux milliers de bêtes qui hurlent, glapissent ' et aboient sans cesse. Pendant six mois, chaque nuit, je les ai entendus, les uns clamant à la lune quand la lune rayonnait, et échangeant d’un rocher à l’autre leurs cantilènes, leurs psalmodies, leurs soli, leurs duos, leurs concerti lugubres ou joyeux, saccadés ou filés, allègres ou lents et prolongés, et sur tous les tons, tons hauts, tons aigus, haute-contre et contrebasse. Eh bien ! j’ai remarqué que lorsqu’une baleine dépouillée de son gras venait s’échouer sur la grève, et que les carnassiers affamés dévoraient en moins de vingt-quatre heures cette masse énorme de chair, ils demeuraient ensuite muets pendant un certain nombre de jours. Nous ne dormions en paix que lorsqu’une puante carcasse de cétacé rassasiait les aboyeurs.

Je pense donc que le mutisme des chiens sauvages sur les bords de la mer n’est qu’accidentel et ne se manifeste que lorsque la marée, en se retirant, leur abandonne des poissons , des cétacés , des amphibies, des mollusques, toutes les espèces enfin qui vivent au flux et au reflux. Est-ce que leurs cordes vocales, leurs larynx, fatigués par les mouvements d’une déglutition prolongée, n’ont pas alors besoin de repos? D’un autre côté, il est permis d’ad-

34 VOYAGES ET AVËKfl’RES

mettre que le chien ne hurle que lorsque la faim le tourmente.

Les chiens finirent par vivre en paix avec les ' chèvres qui échappèrent au massacre de Juan-Fernandez. Même chose arriva aux Hollandais, qui dressèrent des chiens pour détruire les singes de i’île Maurice : singes et chiens firent un traité d’alliance et d’amitié.

Sous ces mêmes degrés de latitude, de l’autre côté des Andes et dans la province de Buenos-Ayres, les chiens sauvages, issus des chiens domestiques importés par les Espagnols, pullulèrent tellement à la fin du siècle dernier, et ravagèrent tellement les troupeaux, que l’on craignit qu’une fois les bœufs et les moutons dévorés ou repoussés au loin dans les solitudes des Pampas, ces dogues féroces ne se jetassent sur les hommes. Un gouverneur de Buenos- Ayres entreprit alors une croisade contre les phalanges canines.

L’armée espagnole ehtra en campagne et extermina plusieurs milliers de chiens; mais, au retour • de celle héroïque expédition, les vainqueurs furent insultés par le peuple, et ils se sentirent si humiliés d’être appelés mate perros (tueurs de chiens), que l’année suivante ils refusèrent de marcher contre de tels adversaires.

• Valio, le chien sauvage de l’Araucanie, ressemble beaucoup à l’espèce que nous nommons danoise, sauf

le pelage qui, au lieu d’êlre blanc ou gris tacheté de noir, est entièrement jaune.

On trouve dans les andes de Coquimbo.une espèce de chiens sauvages qui feraient la coqueluche des dames d’Europe, si quelque importateur les mettait à la mode. Ils ressemblent aux lévriers par le museau, les oreilles, la queue et les pattes; ils sont élancés et sveltes comme eux ; mais, véritables levrettes en miniature, ils mesurent à peine 7 ou 8 pouces de longueur et ne se nourrissent quo de végétaux. Timides et méchants à l’état de nature, ils se creusent des terriers où ils se réfugient à la moindre alerte; on les apprivoise assez facilement. Leur robe est d’un beau gris plombé.

Les coyotes, individus les plus curieux de la faune chilienne, tiennent à la fois du loup, du renard et du chien, et méritent également chacun de ces noms. Essentiellement carnivores, ils chassent réunis en troupes, s’abattent sur le gibier, sur les volailles et sur les moutons, mais n’attaquent jamais l’homme. Leurs cris sont effrayants, et ils exhalent une odeur plus forte que celle du renard.

Païta, petite ville de la côte, est célèbre par ses chiens. Il n’y a ni verdure ni eau 5 Païta. Les habitants vont s’approvisionner d’eau à l’embouchure de la rivière de Colan, quatre lieues plus au nord, avec de grandes calebasses et des jarres de terre, portées sur des radeaux ; les chiens de la ville ,

aussi nombreux que ceux de Constantinople, se rassemblent tous les jours à midi , sur la grande place de la cité, et de 15 partent en courant et se dirigent vers la rivière, où ils se désaltèrent, puis reviennent aussitôt à Païta, toujours en troupes.

On sait que les Espagnols, lors de la conquête, avaient dressé des molosses à la recherche des Indiens fugitifs. Cette race de dogues quêteurs de chair humaine existe encore.

Les premiers conquérants espagnols avouent que les lévriers et les dogues leur rendirent plus de services que les pièces d’artillerie, qu’ils ne transportaient qu’à grand’peine à travers les forêts, les marais ~et les montagnes, et que leur cavalerie, souvent .dé- ' montée ; ces animaux suivaient les Indiens à la piste et les harcelaient jour et nuit. La meute de Vasco Nunnez, composée de trente dogues, étrangla à elle seule plus de deux mille Américains, sans compter les quelques centaines de mignons du cacique de Quarequa.

Au combat de Caxamalca, la première ligne de la petite armée de Pizarre était formée par un rang de chiens qui donnèrent avec tant d’impétuosité et de vigueur sur les Péruviens, que la cour d’Espagne, enchantée de leurs exploits, se détermina à leur payer une solde régulière comme aux autres troupes ; cette somme revenait au soldat qui avait soin d’entretenir un de ces animaux. On trouve dans les comptes de

l’administration militaire de cette époque, le nom du dogue Berecillo inscrit pour une solde de 2 réaux, en récompense des* services rendus par lui à la couronne.

Ferdinand Sotto, le conquérant de la Floride, possédait un lévrier de grande -espèce, nommé Brutûs. Cet animal, après avoir fait de terribles ravages, fut tué par les infidèles, et cette mort, dit Garcilasso, affligea beaucoup les chrétiens.

UUoa, qui écrivait plus d’un siècle après la conquête, dit que, de son temps, l’ancienne animosité des chiens espagnols contre les Indiens durait encore, et tellement vivace, que lorsqu’un Indien entrait dans une maison sans y être particulièrement connu, Us s’élançaient sur lui pour le dévorer. Réciproquement, les chiens élevés par les Indiens éprouvaient pareille haine contre les Espagnols et les métis.

On a prétendu que les dogues enrégimentés et soldés par Sa Majesté Très-Catholique préféraient la chair des hommes à celle des femmes, sur lesquelles parfois ils ne' voulaient pas mordre. Oviedo rapporte que le plus furieux des limiers ayant été lancé sur une Américaine, refusa de la mordre, quoiqu’il eût étranglé la veille plus de vingt guerriers ; les soldats castillans crièrent au miracle. « Ces mêmes soldats castillans, dit Las Cases, entretenaient l’émulation des chiens en leur jetant à dévorer, comme friandise, des enfants à la mamelle »

2fl .

D’après Pierre d’Anglcria, les Espagnols auraient employé à la destruction des Indiens les canes Alanos , ainsi nommés parce que leur race avait été introduite en Europe par les Alains, qui s’en servirent contre les anciens habitants de l’Espagne.

De nos jours encore, les planteurs des États sud de la grande République américaine du Nord lancent des limiers à la recherche de leurs nègres marrons.

Le docteur Huamie prétend que la rage n’a été observée au Chili et dans l’Amérique du Sud que depuis 1803.

Lorsque le capitaine Moss visita Juan-Fernandez, à la fin du siècle dernier, le rivage était protégé par une batterie armée de cinq canons et par un fortin percé de quinze embrasures, mais n’ayant encore qu’une seule pièce d’artillerie ! La garnison aurait eu peine à se défendre contre les chiens, si les chiens eussent conservé leur courage d’autrefois et leur férocité native.

Six soldats déguenillés, émaciés comme des fiévreux de longue date, étaient chargés de maintenir le bon ordre au milieu de quarante colons, et Sa Grandeur don Cavo de la Calenza tenait entre ses mains l’autorité suprême.

« Don Cavo, dit le capitaind Moss, maître, après Dieu, dans ces parages, rappelait assez bien par ses • allures courtoises et dignes le vénérable hidalgo auquel Robinson confia le gouvernement de son île. »

Les colons s’ennuyèrent bientôt, et, manquant de courage et de résignation, retournèrent sur le continent.

Mas-a-Tierra devint ensuite un lieu d’exil, à l’usage de la vice-royauté, des divers gouvernements qui se succédèrent au pied des Andes pendant la guerre de l’Indépendance et de la République actuelle du Chili. Le célèbre général Freyre y fut déporté; chaque parti vainqueur y confinait ses adversaires vaincus.

A l’époque où je visitai ces terres pour la première fois, et même au moment où j’y descendis pour courre le cabri, j’étais bien loin de me douter qu’un célèbre naturaliste s’était volontairement enfermé dans cette solidude pour y étudier les secrets et les mystères de la flore antarctique. Ce Robinson de la botanique, M. Bertero, y séjourna pendant trois ou quatre ans. 11 est mort récemment, et l’on annonce que ses travaux sur Juan-Fernandez, véritable chefd’œuvre d’histoire naturelle, vont être publiés bientôt.

M. Laplace, en 1832, prophétisait un brillant avenir à Mas-a-Tierra. Selon lui, la colonisation de ce fertile terroir serait une conséquence du développement et des progrès de la République chilienne. Mais la République chilienne a progressé et progresse encore chaque jour, et Mas-a-Tierra. est toujours inculte et solitaire.

C’est que l’île des Flibustiers n’a d’autre avenir que la guerre, la guerre d’une puissance quelconque avec

les puissances de L’Amérique du Sud; alors, comme il y a deux, siècles, elle servirait de port de relâche aux navires de course.

Je reprends le récit de notre traversée.

Nous avions à bord une jeune chienne que le navire te Cousin, du Havre, nous avait donnée à OElela (port Cooper). Cette jolie bête, d’une race de lévriers que les Anglais des Nouvelles-Galles du Sud ont entraînée pour la chasse du kanguroo, avait autant de gentillesse que d’intelligence.

Un matin, elle se prit à bondir, joyeuse mais inquiète, de l’avant à l’arrière du navire, et de temps en temps elle posait ses pattes de devant sur la liste et reniflait, le museau au vent, des senteurs inconnues que lui apportait une brise du nord-est. — Étions-tfious donc près de terre ?

Les vigies montèrent à leur poste, abandonné depuis la fin de la pêche, et interrogèrent l’espace. — Rien en vue,., rien !

V estime et la latitude calculée à midi nous plaçaient sur le 45 e degré, et les cartes n’indiquaient aucune terre dans ces parages.

La chienne éventait toujours, et nous étions fort intrigués. Enfin, àuleux heures de l’après-midi, la longitude ayant été calculée, nous reconnûmes que nous coupions le méridien de l’île Pitcairn, située à 360 lieues plus au nord ; et c’étaient les parfums de

cette terre tropicale que la chienne aspirait depuis le matin...

On se refusera peut-être à croire que des émanations puissent parcourir une aussi grande étendtfe d’atmosphère ; mais j’espère convaincre de la véracité du fait, quand j’aurai raconté comment des corpuscules bien plus pesants que des atomes odorants voyagent à des distances bien plus considérables que celle de 360 lieues.

Le beau temps nous quitta vers le 100 e degré de longitude ouest, et depuis lors, jusqu’en vue du Chili, nous -eûmes à lutter contre des vents variables soufflant' presque continuellement en tempêtes.

Le 18 novembre, à sept heures trente-cinq minutes du matin, par une mer houleuse, notre navire, qui filait trois nœuds au plus près, sa grande voile serrée, deux ris dans les huniers et pas de perroquets, s’arrêta tout à coup, tressaillit dans ses membrures comme s’il venait de toucher sur un écueil ou de draguer un banc de sable, et reprit sa marche quelques secondes après. Nous ressentîmes tous cette secousse extraordinaire. On fit jouer aussitôt les pompes : pas une ■goutte d’eau dans la cale, et cependant le choc avait été assez violent pour qu’un bordage pût s’entr’ouvrir si le navire eût accosté la cime d’une roche. La mer n’avait pas changé de couleur, et on ne pouvait attribuer cet incident à la. rencontre d’un basfond.

Qu’était-ce donc ? Notre vieux maître voilier, le père Marsouin, consulté dans celte circonstance, fit sa réponse ordinaire : Ça doit être ça et je ne vous en dis pas davantage. Et quand plus tard, à Talcahuana, on nous eut appris que ce jour du 18 novembre, à . sept heures trente-cinq minutes du matin, nous avions ressenti en pleine mer les secousses du tremblement de terre qui bouleversait alors la côte chilienne, le bonhomme Marsouin osa me glisser dans le chenal de l’oreille son éternel : « Docteur, je vous l’avais bien dit! »

Enfin, après cinquante et*un jours de navigation, sans apercevoir ni navires ni terre, excepté Chatam et Juan-Fernandez, notre vigie, qui depuis la veille surveillait l’atterrissage avec d’autant plus d’attention que nous étions privés de soleil, et que nous ne marchions qu’en jetant le look, notre vigie, dis-je, signala les côtes de l’Amérique méridionale, non pas devant la baie de la Conception où nous voulions entrer, mais plus au sud, entre le port de Valdiviaetl’île de la Mocha. La dérive et les courants nous avaient drossés loin de la route projetée. 11 fallut louvoyer alors, et nous avions vent debout. Mais le capitaine s’approcha de terre, afin de profiter des brises presque toujours

Alî CHILI

variables sur la côte. Cette manœuvre ne fut pas heureuse; les calmes nous entraînèrent pendant tout un jour jusqu’à moins de 10 milles du rivage.

Cette terre, partout verdoyante et dominée au loin par les sommets neigeux des Andes, est une terre de liberté : c’est l’Araucanie, que Pedro Valdivia et ses successeurs n’ont jamais pu Soumettre à la domination de l’Espagne. Ces aborigènes sont restés indépendants et méprisent l’alliance de la jeune République chilienne, comme ils ont repoussé la tyrannie des anciens -vice-rois. On dirait qu’ils pensent encore aujourd’hui à venger leurs frères les Promaucians, massacrés par les premiers envahisseurs. Cette lutte de vengeance dure depuis plus de trois siècles.

L’Espagne ne possède qu’un poëme épique; ils en sont les héros ( los Jndios bravos ). Ercilla, qui se battait contre eux à la fin du seizième sièle, écrivit les trente-six chants de ce poëme; il manquait de papier, et traça ses vers sur de petits morceaux de cuir tanné.

Ercilla fut commissionné officier par Philippe 11. On cite comme sublime le discours qu’il met dans la bouche d’un chef, le vieux Colocolo, aussi vieux que Nestor. Ce guerrier prêche la concorde à ses concitoyens, afin que les opprimés, en réunissant leurs forces, puissent anéantir les oppresseurs, et il propose de déférer le commandement général à celui qui pourra porter seul , sur ses épaules, le plus

34 VOYAGES ET AVERTIMES

gros tronc des arbres de la forêt où ils délibèrent.

On pourrait appeler leur gouvernement , une démocratie militaire : les grades sont donnés par Sélection. Chefs et soldats ont une part égale de butin après la victoire. Ces Indiens estiment, avec raison, que les honneurs qui sont dus aux chefs les récompensent assez, et que s’ils avaient droit à une part de butin plus grande que celle des simples combattants, ils ne penseraient qu’à piller et à ménager leurs intérêts privés au détriment des intérêtsde la nation.

Les Araucaniens sont les héros d’un des plus beaux drames de Lope de Yéga.

En 1809, les créoles de l’Amérique du Sud voulurent imiter les Indiens et se rendre indépendants et libres. Le drame de Y Araucaria, joué sur le théâtre de Quito par les étudiants de San-Fernando, donna le signal de la révolte et du premier coup de feu contre la métropole.

Les Araucans prennent le titre d’Aucas, et ce mot, dans leur langue, signifie peuple libre.

Aujourd’hui, la Marseillaise des républicains du Chili est un hymne araucanien, et si vous ne voulez encourir la haine d’un créole chilien, gardez-vous bien de lui donner le titre de Castillan. C’est une grave insulte. 11 se dit : fils d’Arauco!...

Autrefois, le nom de Castillan était mieux porté, car il fallait être noble ou Castillan pour avoir le droit d’émigrer dans le nouveau monde.

Cependant, ces Indiens Araucaniens, conduits par Bernavidès, ont pris parti pour l’Espagne dans les dernières guerres de l’Indépendance et ravagé la province de Conception. Mais la politique de leurs toquis (chefs) avait un autre but que celui de soutenir le gouvernement du roi. Ces sauvages comprenaient que, tôt ou tard, malgré leur aide, les royalistes seraient vaincus et, en se joignant à eux, ils ne voulaient que rendre la lutte plus sanglante, afin d’affaiblir les révoltés qui, une fois constitués en État indépendant, fie seraient pas de longtemps assez forts pour attenter à la liberté de l’Araucanie.

L’avenir a prouvé que cette politique était bonne, car jusqu’ici, la République chilienne s’est sentie trop faible pour s’emparer de la fertile plaine qui s’étend de l’est à l’ouest, depuis la mer jusqu’au pied des Cordillères, et du nord au sud, depuis le fleuve Bio Bio jusqu’à la hauteur de l’archipel de Chiloé.

La^République est donc en paix avec les Indiens ; mais c’est une paix armée, une paix sur le qui-vive, une paix souvent ensanglantée par de terribles escarmouches. Elle dure un jour, une semaine, un mois; jamais une année. Les deux partis, selon leurs intérêts du moment, se montrent toujours très-ingénieux à trouver des prétextes plausibles pour rompre la trêve récemment conclue; rarement les Indiens s’avancent au-devant des créoles et leur présentent des branches de boïque (arbre de Winter) comme font les Polyné-

siens, avec une branche de bananier, quand ils demandent l’amitié de l’étranger.

Les quatre U thaï mapus (cantons) de la plaine Araucanienne , Estado invincito (pays indomptable), comme disent les Espagnols, nourrissent une population vigoureuse et guerrière, entre les llanos de Valdivia et les rives du Bio-Rio; de sorte que, dans l’intérieur même de ses domaines, la République est obligée de tolérer la présence d’ennemis naturels et de respecter l’inviolabilité de leurs districts.

Peut-être un jour, les progrès de la civilisation réuniront-ils, en un seul peuple, Indiens et créoles. Trois siècles de guerres incessantes, entreprises dans ce but, ont prouvé l'impuissance des armes.

La fertilité du sol, la douceur du climat et l’existence certaine déminés d’or jadis exploitées, cachées depuis par l’ordre des toquis et oubliées par la tradition, devraient attirer sous ces latitudes de nombreux émigrants. Nulle part, dans tout l’univers, on ne trou-» verait un lieu plus propice pour fonder une colonie que le Languem mapu (contrée maritime) d’Arauco ; mais un vieux serment, qui date du temps des premiers traités de paix faits avec les Espagnols, s’oppose à toute tentative de colonisation. Les Indiens ont juré à l’Espagne qu’ils ne souffriraient jamais qu’un établissement étranger se formât sur leurs côtes; et ils observent religieusement ce serment, quoique l’Espagne n’ait plus ici d’intérêts à sauvegarder. Le3

ruines de quelques établissements hollandais le prouvent, et, en 1834, quand le brick français la Rose naufragea vis-à-vis de l’île Mocha, une partie de l’équipage fut massacrée , parce que les Indiens croyaient que ce navire transportait des colons.

Mais qu’on ne pense pas que c’est pour garder saintement la foi jurée qu’ils repoussent ainsi les étrangers; non. La politique qui les guidait au temps des guerres de l’Indépendance les guide encore aujourd’hui, et comme ils méprisent profondément les créoles républicains et redoutent très-peu leurs bataillons de milice, ils ne veulent entretenir des relations de voisinage qu’avec eux seuls, et tolèrent leur présence dans lçs ruines de ces cinq villes que les anciens vice-rois bâtirent dans leurs campagnes. Des voisins tels que les Anglais et les Français leur paraîtraient trop redoutables. Quoique l’on ne retrouve pas ici, comme au Mexique et dans les provinces voisines de l’isthme de Panama, des ruines de monuments gigantesques et portant le cachet des constructions européennes, les peuplades de l’Araucanie n’en n’offrent pas moins un fort contingent d’hypothèses à ceux qui croient que les Amériques ont été connues des anciens avant Christophe Colomb.

Les premiers missionnaires espagnols ont anéanti, comme à plaisir, tout ce qui pouvait nous renseigner sur l’état politique et religieux du Chili avant le seizième siècle, et ils se contentèrent, dansleurs rapports

à Charles-Quint, de mentionner quelques pratiques d’idolâtrie, et de raconter les exploits du diable en ce pays.

Je trouve cependant, dans un de ces rapports, l’opinion clairement exprimée par un religieux de l’ordre de Saint- Augustin, que l’Évangile y avait été prêché autrefois. Il serait possible, en effet , qu’en des temps inconnus, la civilisation et l’Évangile eussent enjambé les mers qui séparent le continent asiatique du continent américain ; ces mers sont aujourd’hui parsemées d’ilots, derniers fragments peut-être d’un continent intermédiaire broyé par quelque cataclysme; mais le cataclysme est antérieur à l’ère * chrétienne. Le révérend père augustin appuie son opinion sur des preuves, selon lui, irrécusables :

1° On a trouvé, dit-il, dans un endroit dont il a oublié le nom, une statue en pierre représentant un apôtre tonsuré comme lés prêtres espagnols. L’Évangile a donc été prêché ici aussitôt après la dispersion des douze apôtres. 2° 11 existe parmi les Indiens une tradition d’après laquelle les chrétiens auraient été très-nombreux en ce pays, voilà plusieurs siècles ; et si les chrétiens espagnols, les Espagnols de la conquête, ont fait et font encore aujourd’hui tant de mal aux Indiens, ce n’est que pour venger le massacre des anciens chrétiens. 3° Les Indiens non convertis, ou plutôt les descendants renégats des premiers chrétiens ont conservé l’usage

de la confession verbale. Voilà les trois grands arguments du révérend père.

A propos de confession verbale, je lis, dans le rapport du licencié Pallaeios au roi d’Espagne, que chaque femme indienne sur le point d’accoucher confesse ses péchés à celle qui lui vient en aide. Elles croient que cela facilite le travail de l’enfantement; mais si le travail dure trop longtemps encore, on fait venir le mari pour qu’il confesse, lui aussi, ses péchés. Du temps de Pallaeios, une Indienne, dans une de ces confessions obstétricales, avoua qu’elle avait eu huit amants, et les désigna par leurs noms. Un voisin caché non loin de là écoutait la pénitente , et la dénonça au cacique, qui, aussitôt après les relevailles, la condamna à être flagellée publiquement.

Quand les Espagnols envahirent cette contrée, le maïs et la courge, que les plus savants naturalistes regardent comme indigènes de l’ancien continent, y * étaient cultivés. On en retrouva dans les huacas (tombeaux), dont la construction remontait à plusieurs siècles.

Le Styx et Caron figurent dans la mythologie araucanienne. Tempulagy , la vieille batelière, conduit les morts à l’ouest par delà les mers, vers la terre promise, et la courge et le maïs placés dans le tombeau doivent aussi nourrir Tempulagy.

Parfois aussi ils momifiaient leurs plus grands chefs, à l’instar des Égyptiens. Le cadavre était placé sur

une pierre, et l’on allumait alentour des fascines de bois odorant et résineux; peu à peu, sous l’influence de la chaleur, les parties grasses du corps se fondaient et suintaient au dehors ; les liquides se vaporisaient, les muscles se desséchaient, et la peau brunie et luisante se collait sur la charpente osseuse; ils enroulaient ensuite autour du cadavre de longues bandelettes décorées, et le déposaient dans un hai mac, où il dormait du sommeil éternel.

L’usage d’ensevelir les morts en plaçant dans leurs tombeaux ou à leur portée des armes, des aliments, des parures, des graines, est commun à tous les peuples primitifs. Cette croyance aux relations d’une vie future avec la vie terrestre console à la fois ceux qui restent et ceux qui partent... Aussi les missionnaires catholiques ont-ils toujours eu beaucoup de peine à faire perdre cette pieuse habitude à leurs néophytes.

Hernandez, qui convertissait à coups de fusil les indigènes de la Castille d’Or, fit prisonnier un cacique des montagnes de Guaturo; il y avait non loin de la demeure de ce cacique plusieurs enclos de sépulture. Hernandez demanda quels étaient les morts enfouis sous ces tumulus : — Ce sont les Indiens qui se sont tués volontairement, lors de la mort de mon père, répondit le prisonnier. Le farouche Espagnol, espérant y découvrir des trésors, viola ces sépultures ; mais, au lieu d’or, il ne trouva auprès de chaque

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squelette qu’un paquet de quenouilles de maïs. «Pourquoi ce maïs? » dit-il. Le cacique répondit: « Ceux, qui se sont tués pour suivre mon père seront immortels dans l’autre monde, et ils ont emporté ce maïs pour ensemencer les campagnes de là-haut. — Erreur! reprit Hernandez, tu vois bien que ces prétendus laboureurs n’ont pas emporté ces semences pour s’en servir dans l’autre monde, puisqu’elles sont demeurées là, desséchées et presque pourries... » Et cela dit, il croyait avoir détrompé son captif; mais le captif répliqua : « Si ces semences desséchées et presque pourries sont restées dans les tombeaux, c’est que les morts qui les emportaient en ont trouvé en abondance dans le ciel, et qu’ils n’ont pas besoin de celles-là. »

Ils connaissaient la chair de porc, et ils s’en abstenaient comme les Juifs.

Ils fabriquaient des poteries.

L’institution de leur aristocratie militaire semblait être fidèlement calquée sur celle des anciens peuples de l’Europe.

Ils étudaient l’astronomie. Une grande étoile blanche brillait et brille encore sur le champ vert bleuâtre de leurs étendards lissés en laine de vigogne.

Leurs bardes chantaient les hauts faits des guerriers.

Le jeune Indien ne devient homme que lorsqu’il

a été à la guerre; jusque-là il se nomme mosotone.

Ils admettent le jugement de Dieu. Ils brûlent des parfums en son honneur.

Ils croyaient aux augures, à la devination d’après l’inspection du vol des oiseaux.

D’après tout ce qui précède, et en supposant qu’antérieurement à des cataclysmes d’une époque inconnue, les archipels océaniens formaient un vaste continent, et que, par ce continent, les peuples asiatiques entretinrent des relations avec ceux des Amériques, on ne s’étonnera plus de rencontrer chez les Mexicains, chez les Péruviens, chez les Araucaniens et chez les autres peuplades de ce que nous nommons à tort le nouveau monde, des mœurs, des coutumes, des usages presque identiques, malgré leurs altérations, aux usages, aux coutumes et aux mœurs des natjons de l’antiquité et des nations cbntemporaines , aujourd’hui séparées des Américains par les vastes solitudes de l’Océan.

Ainsi se retrouve sur cette terre le tabou de la Nouvelle-Zélande. A la Nouvelle-Zélande, la cabane où meurt un individu est tabouce, c’est-à-dire que personne n’y habite plus, que les voisins n’osent s’en approcher, et que tous les objets qu’elle renferme et qui appartenaient au défunt y sont délaissés. Cet interdit fulminé par la loi religieuse est, selon les cas, perpétuel ou temporaire. A la Nouvelle-Zélande encore, la hutte dans laquelle une femme est accouchée

devient taboulé; voilà pourquoi les femmes ont toujours soin d’accoucher en plein air; elles aussi sont tabouées pour plusieurs semaines, et on leur apporte des vivres au bout d’un, long bâton, afin de n’avoir aucun contact avec elles et avec ce qu’elles pourraient loucher de leurs mains.

Ici, en Araucanie, en Popayan et dans plusieurs autres provinces, quand un Indien est mort, on le place sur son séant au milieu de sa cabane; on l’étaye avec ses armes et son mobilier : ses fusils, ses lances, ses coffres, etc., etc., et on abandonne à jamais la cabane et tout ce qu’elle contient.

La femme américaine, déclarée impure à la suite de ses couches, ne reprend sa place dans le ménage et dans la tribu qu’après de longs jours d’isolement.

Permettez-moi de signaler quelques autres analogies.

Les habitants de la Nouvelle-Hollande couvrent leur nudité avec un étui en bois afin de se garantir contre les broussailles épineuses. Cîonzalo Hernandez d’Oviedo y Valdez dit que les Américains emploient le même moyen, et que les caciques, ,nus comme leurs plus humbles sujets, se distinguent par un étuj en or.

Raveneau de Lussan, célèbre chef d’aventuriers français, a fréquenté des Indiens qui se servaient d’un morceau d’or ou d’argent en forme d’éteignoir,

. et si je ne m’étais assuré, dit-il, qu’ils n’en ont jamais

vu, j’aurais cru que cet ustensile leur avait servi de modèle.

Les Araucaniens, ainsi que presque tous les Océaniens, ne portent jamais le nom de leur père, mais celui de leur mère. La transmission d’un nom célèbre n’a lieu que par les filles; ainsi Hata, célèbre chef de tribu, épouse Ova, fille d’un autre chef; les garçons issus de ce mariage s’appelleront Ova. Mais, demandera-t-on, comment s’est perpétué et comment se perpétuera le nom célèbre de Hata? 11 se perpétuera si de ce mariage il naît une fille, laquelle se nommera Hata , laquelle aussi pourra avoir des garçons, qui reprendront alors le nom de Hata.

Pourquoi cette coutume? Eh! sans doute parce qu’elle garantit l’hérédité ; on est certain que le sang de la mère circule dans les veines de son enfant , on n’a pas toujours la même certitude pour le sang de l’époux ofticiel. La noblesse chez les Canadiens sauvages se perpétuait ainsi. 11 est bien entendu que cet usage disparaît comme tant d’autres à mesure que la religion chrétienne et notre civilisation s’infiltrent chez ces enfants de la nature.

J’ai dit plus haut que le maïs était connu des Araucaniens avant l’arrivée des Espagnols. Ils avaient aussi la courge, la citrouille, la gourde, et, parmi les légumineuses, la fève seulement ; les haricots, les lentilles leiir étaient inconnus. Un historien espagnol

raconte que, lors du séjour de Valdivia dans la baie de Conception, les matelots d’un navire qui lui apportait des vivres, brisèrent par accident sur le rivage un baril rempli de lentilles ; à l’aspect de ces lentilles répandues sur le sable, les Indiens s’enfuirent épouvantés et ne reparurent qu’après le départ du navire. Ces malheureux, dont la peuplade avait été décimée quelques mois auparavant par la petite vérole , avaient pris ces lentilles pour des boutons de cette cruelle maladie, et redoutaient une nouvelle importation du fléau. Voici pourquoi les indigènes Chiliens abhorraient les lentilles. Je voudrais bien savoir pourquoi les anciens Egyptiens abhorraient les fèves.

Le vaccin a été introduit dans l’Amérique du Sud en 1805, par ordre de Charles IV.

Les Araucaniens écrivaient par hiéroglyphes et correspondaient à l’aide du quipus ; mais le quipus est d’origine péruvienne.

Voici un modèle de correspondance par le quipus.

« En 1792, il y eut une révolution dans la province de Valdivia, et lorsqu’on fit le procès à plusieurs des Indiens instigateurs des troubles, Maricara, l’un d’eux, déclara que le signal de la révolte, envoyé par Lépitran, le grand chef, était un pieu de bois; que ce bois avait été fendu, et qu’on avait trouvé dedans le doigt d’un Espagnol... et que ce doigt était entouré d’un fil de laine ayant à une extrémité une frange de

laine composée de plusieurs fils rouges, bleus, blancs et noirs; que sur le fil noir Lépitran avait fait quatre nœuds pour faire connaître que c’était le quatrième jour après la pleine lune que le porteur du message, signal de la révolte, était parti de Paquilly ; que sur le fil blanc il avait fait dix nœuds indiquant que dix jours après cette époque la révolte devrait commencer; que le fil bleu devait recevoir un nœud fait par le représentant de la tribu à laquelle le message serait présenté, si la tribu consentait à participer à la révolte; mais que si elle s’y refusait, le nœud serait mis sur le fil rouge et sur le fil bleu à la fois, afin que Lépitran , au retour de son chasqui (héraut) envoyé ainsi en ambassade auprès de toutes les tribus d’Arauco, connût le nombre d’amis sur lesquels il pourrait compter, et, de plus, par l’ordre dans lequel seraient faits les nœuds, il connaîtrait en même temps quels étaient ceux qui refusaient de le seconder. »

L’emploi du quipus est répandu dans toute l’Amérique du Sud. C’est l’aide-mémoire de la tradition orale. — Les Indiens, ceux de Popayan surtout, et tous ceux qui jouissent encore de leur liberté à l’intérieur des* terres, racontent à leurs enfants les malheurs de la tribu, en comptant les nœuds du quipus , et en rattachant à chaque nœud un souvenir de deuil.

Ce long rosaire de douleurs pour chaque famille est toujours précédé d’un exorde qui a pour but

d’implanter dans le cœur de l’enfant la haine contre les visages pâles.

Us disent donc :

« A une époque indiquée par ce nœud, vint de la côte de la mer une troupe de voleurs avec des barques ailées pour violer les femmes de vos pères, pour piller les wigams, pour tuer les hommes, les mères et les enfants, etc. »

' Une autre espèce de quipus donna le signal de la grande révolte au commencement de ce siècle.

Un jour, une flèche rougie par le sang d’un Espagnol fut colportée dans les tribus, et le lendemain, les Indiens promenaient le pillage, l’incendie et le meurtre dans les haciendas espagnoles.

Je retrouve le quipus souvent employé dans la marine française, moins qu’autrefois cependant, car tous nos matelots à peu près savent lire et écrire ; mais celui qui n’a pas reçu les bienfaits de l’instruction primaire et ne peut copier l’expression de ses sentiments dans le Parfait Secrétaire ou dans le Secrétaire général , véritables musées de chefsd’œuvre épistolaires ; celui-là prend une feuille de papier fin, avec vignette en frontispice, vignette où l’Amour, colorié en vcrmignon, voltige avec un flambeau qui brille comme un phare à feu fixe. 11 place dans ce papier un ruban vert, sur lequel il a fait deux nœuds coulants et glissant l’un sur l’autre, et dont la réunion constitue ce qu’on appelle le nœud

d’amour, de même qu’il y a le nœud plat et le nœud de vache, véritables nœuds de bon matelot, et le nœud de soldat , qualification donnée à tout n&ud mal fait et sans solidité.

Donc, une fois ce ruban vert au nœud d’amour placé dans le papier à venin, et le papier plié en forme de lettre, l’administration des postes ou un chasqui complaisant remet celte missive provocatrice entre les mains de la femme adorée, et la femme adorée doit faire une réponse avec le même ruban vert, et le renvoyer au plus vite au galant matelot.

Si la femme adorée laisse les deux nœuds isolés l’un de l’autre et à la même distance que lorsqu’elle a reçu le ruban vert, cela signifie : — Peu ou point d’espoir pour l’amoureux.

Si elle les rapproche sans les réunir : — Espoir.

Si elle les fait se toucher l’un l’autre, mais sans les réunir : — Ça va bien, elle mord ; mais pas encore assez...

Mais si elle réunit les deux nœuds en un seul nœud, et qu’elle souque le tout : ob ! alors, beau Mathurin met le cap dessus et grand largue!.. Elle aime, elle a masqué, elle l’attend...

Souvent, comme vous le pensez, il advient que la belle défait # les deux nœuds, et renvoie le ruban tel qu’il est sorti des carions de la mercière... Mathurin, voyant alors qu’il a vent debout, vire de bord et s’en va louvoyer vers un atterrissage moins à pic.

J’ai parlé plus haut du jugement de Dieu des Araucaniens; mais qu’on ne croie pas que ce jugement ressemble à celui de nos pères du moyen âge : les parties ne se battent pas à mort en champ clos, et l’accusé n’est pas tenu de placer sa main sur un brasier pour prouver son innocence. C’est tout' simplement un jeu que leur jugement de Dieu ; un jeu qui ressemble beaucoup à celui que souvent vous et moi avons pratiqué étant enfants, et que, dans notre Poitou, nous appelons 1 ejeu de biard. Nous le jouions à plusieurs, avec une bille de bois et ayant chacun un bâton à ribousse, c’est-à-dire un bâton dont une extrémité est recourbée en crosse. Pour nous, les conséquences de ce jeu se réduisaient à quelques contusions des tibias ou du front; mais pour les Araucaniens, l’enjeu est plus important, et un accusé peut prouver son innocence en gagnant la partie. Les chefs de la nation, rassemblés pour délibérer d’une affaire importante, décident quelquefois la question en mettant aux prises les partisans des opinions contraires. En 1805, Roa, évêque de la Conception, allant visiter des missions de l’intérieur, fut pris par les Indiens. Les uns voulaient le tuer, d’autres lui rendre la liberté après s’ètre emparés de ses bagages; les toquis, en désaccord, jouèrent la vie du pauvre évêque au jeu de biard. Le prélat assista à ce jeu, et la bonne étoile épiscopale voulut que ses amis les conservateurs gagnassent la partie. En con-

VOYAGES ET AVEATURES

séquence, Roa rentra sain et sauf, mais tout nu, dans son diocèse. •

Je suis tout fier de savoir que mon jeu de biard, si aimé de tous les gamins du Poitou, est l 'orpasto des Grecs, le calcio des Florentins, le bandy des Anglais, le chueca des Espagnols, le palican des Araucaniens, et le je ne sais quoi de bien d’autres peuples sans doute.

Les Araucaniens admettent la polygamie. Ils se bàtissent autant de cabanes qu’ils ont de femmes. L’bomme à qui on demanderait combien il a de femmes se regarderait comme insulté. On doit user d’une périphrase pour faire une pareille question : il suffit de lui demander combien il a de logements. Leur susceptibilité à ce sujet égale celle des musulmans 1 .

Si je n’ai pu observer les mœurs et les coutumes des Chiliens indigènes, comme celles des Chiliens créoles, j’ai travaillé à recueillir les faits les plus curieux transmis par l’histoire et par les traditions orales; j’ai essayé autant que possible de ne pas répéter ce qu’on trouve dans tous les livres écrits sur ces contrées, et je crois avoir glané bien des choses, oubliées ou méconnues par mes précurseurs.

Les Indiens s’approprièrent promptement les arquebuses et la poudre des Européens, mais ils se créèrent

i Voir mon Voyage de Paris à Sebaslopol.

une artillerie à eux. On voit à Santiago quelques-uns de leurs canons fabriqués avec une espèce de gros roseaux très-courts, entourés de cuir, pouvant porter la charge d’une pièce de 24, et tirer quatre ou cinq coups sans éclater. Cette artillerie primitive m’a fait penser aux modifications futures de la nôtre. J’ai ouï dire que des tubes de plomb flexibles et portatifs pouvaient projeter les boulets, les bombes et la mitraille aussi bien et aussi loin que nos lourdes pièces de fonte et de cuivre; si ces tubes éclataient, ce serait sans danger; on les remplacerait instantanément et le poids des tubes de rechange que transporteraient les caissons d’une batterie en marche serait plus que compensé par la légèreté de la charge des affûts. Je ne suis guère compétent pour traiter une pareille question ; mais si quelque artilleur me fait l’honneur de me lire, je lui laisse à démontrer l’absurdité ou la possibilité de cette réforme.

Un mot sur les richesses métalliques de ce parvis des Cordillères :

Le Chili fut visité pour la première fois, en 1539, par Pedro de Valdivia. Quelques géographes admettent que le mot de Chili est emprunté à la langue indienne et signifie froid. D’autres font dériver son nom d’une espèce de grive, thile.

Rien de plus simple, parfois, que l’étymologie d’un nom que les érudits recherchent en vain dans les arcanes de la linguistique. On a écrit un volume de

VOYAGES ET AVEMURE3

dissertations sur l’origine du mol Pérou, et j’ai lu dans je ne sais quel vieux livre, ou bien j’ai entendu dire que les aventuriers de Pizarre ayant demandé à un Indien, qu’ils trouvèrent sur le rivage, comment s’appelait le pays où ils venaient de débarquer, cet Indien crut qu’ils l’interrogeaient sur son nom à lui, et répondit :« Je me nomme Peru. «Ainsi fut donné à la contrée le nom d’un habitant. Zarale prétend que, dans celte même province où Pizarre débarqua, coulait une petite rivière nommée Beru parles indigènes ; et ce mot Beru se transforma en celui de Pérou. Les collets montés de la science se moquent d’une étymologie aussi rationnelle que simple.

Pedro de Valdivia a provoqué cette haine implacable que les indigènes professent encore aujourd’hui contre l’Espagnol envahisseur et contre tous les étrangers, à quelque nation qu’ils appartiennent. Ils nous insultent, en nous appelant d’un nom qui signifie en leur langue : gens bannis et ayant des cheveux au visage !

Ce Pedro Yaldivia, avare insatiable, les employait par milliers à récolter l’or dans les montagnes et dans les cours d’eau , et chaque Indien, sous peine d’un châtiment sévère, devait rapporter à la lin de la journée une certaine quantité du précieux métal. Furieux, exaspérés, ils se révoltèrent enfin; et, sous la conduite de Caupolica , un de leurs caciques , ils firent main basse sur les Espagnols établis dans leur

province, les massacrèrent tous jusqu’au dernier, et se vengèrent de Valdivia en lui versant dans la bouche 3 livres d’or en fusion. Le plus ancien, le plus vénéré des Indiens de la tribu, prononça alors ces paroles : « O Valdivia, lu n’as jamais pu te rassasier d’or pendant ta vie, quoique nous ayons fait de notre mieux pour apaiser ton avidité; mais puisque nous n’avons pu y réussir jusqu’à présent, bois en tout ton soûl après ta mort! Voilà de quoi étancher ta soif. »

Je me demande si l'historien espagnol (un père bénédictin, je crois) qui nous raconte cette révolte des Araucans ne s’est pas souvenu, sans le vouloir, que Mithridate, pour punir symboliquement l’avarice des conquérants romains, fit boire de l’or fondu au capitaine Aquilius ?

Don Juan de Velano, prêtre espagnol et auteur de la Description du royaume de Quito, rapporte un fait semblable. Quirruba, cacique des Xibaros révoltés, s’empara, à Logrono, du gouverneur de la province de Macas, lui lia les membres, le bâillonna avec un os humain et versa de l’or fondu dans sa bouche (1599).

Les mines d’or du Chili, jadis exploitées en grand, ne le sont presque plus depuis très-longtemps. La spéculation s’est portée sur les veines d’argent de Nacimiento.

On prétend que les principaux filons d’or ont été soigneusement cachés par les Indiens, après une ré-

volte, et qu’ils ne laissèrent à découvert que les moins riches. L’oubli a passé sur eux, et le hasard seul, aidé cependant des connaissances géologiques, pourra les faire retrouver 1 .

Les historiens espagnols font prononcer aux caciques des 'discours où l’or est signalé comme la cause de tous les malheurs qui les affligent; et dans ces mêmes discours, ils défendent au peuple d’employer l’or à aucun usage.

Je retrouve encore là des réminiscences de l’antiquité.

Spartacus proscrivit de son camp l’argent et l’or.

« L’argent et l’or, dit-il à ses frères, sont choses reprochables aux Romains, et il ne faut pas qu’on nous les reproche, à nous les bannis! ».

Les Anglais et les Hollandais qui vinrent après les Espagnols furent frappés du même anathème que leurs devanciers. Les veines d’or ne se rouvrirent pas.

Rien de plus intéressant à lire que le rapport, malheureusement si laconique du capitaine Narborough, commandant le Sweepstakes, en 1670, et quêtant le précieux métal pour le compte du roi d’Angleterre Charles II, depuis le Rio de la Plata jusque sur les côtes du Chili.

Si Narborough n’eût pas fait avec zèle et intelligence

1 Le fait est accompli, ainsi qu'on le verra plus loin.

l’hydrographie de la côte patagone, du détroit de Magellan et des atterrissages chiliens, parages jusqu’alors inconnus de la plupart des navigateurs et qu’on avait peu ou point explorés depuis Lemaire et Schouten, cette expédition, entreprise à grands frais, où le Sweepstakes et sa conserve le Batchelour coururent tant de dangers, n’eût rapporté au Trésor de la Grande-Bretagne que la trouvaille du volontaire JohnNood: «Trois petits morceaux d’or enfermés entre deux écailles de moules, attachées de corde de boyau verte. — Cela, dit Narborough, pouvait valoir environ deux shillings d’ Angleterre^ semblait avoir été battu au marteau. »

Une si piètre rencontre éveilla cependant dans l’esprit des aventuriers des espérances gigantesques. Ils explorèrent donc les sables de tous les cours d’eau, partout où ils jetèrent l’ancre, et tentèrent, mais en vain, de nouer des relations avec les naturels du pays. La main de l’homme avait cordonné ce boyau de guanaque, aplati cètte pépite et réuni en coffret ces deux coquilles. Il fallai t donc s’emparer de cet homme et l’obliger, par tous les moyens, à faire connaître l’endroit où il avait ramassé cette précieuse parcelle.

Vaines tentatives. Les Indiens qu’ils accostèrent n’eurent pas même l’air de savoir ce que c’était que de l’or.

Narborough, inscrivant dans son journal chaque

5fi VOYAGES ET AVENTURES

nouvelle excursion à terre, termine toujours par celte phrase d’une douloureuse monotonie pour l’Amirauté anglaise :

« Je n’y pus découvrir aucune sorte de minerai ou de métal. »

11 ne se rebutait cependant pas, et arriva aux vrais pays aurifères. Le commandant déguenillé d’un fortin espagnol, bâti h la pointe sud du port de Valdivia, lui dit que les Araucans portaient des cuirassé^ d’or massif. Mais craignant que les Espagnols ne s’emparassent de son navire, il n’osa entrer dans le port de Valdivia, où son lieutenant et quatre hommes de son équipage étaient retenus prisonniers, et il partit sans nouer de relations avec les Indiens, maîtres de l'or , et sans faire sa provision d’eau à la fameuse aiguade de l 'Aguadel oro, ce ruisseau qui descend des montagnes et dont le sable n’est que de la poussière d’or.

On frémit d’horreur en pensant à l’œuvre de destruction des premiers conquérants de l’Amérique centrale et méridionale. Lors du guet-apens où l'inca Atahualpa fut fait prisonnier, les cent trente soldats de Pizarre massacrèrent vingt mille Indiens, et récoltèrent 15,000 onces d’or. On sait que Pizarre devait remettre l’inca en liberté, si celui-ci pouvait payer pour sa rançon une pleine chambre d’or. On voyait encore, en 180i, à Caxamara, la chambre du palais où devait être déposée cette rançon, et on dis-

tinguait sur la muraille la ligne du jaugeage convenu.

Celte ligne était à la hauteur que l'inca, se dres-*

sant sur la pointe des pieds, pouvait atteindre du bout de ses doigts. Guascar, le frère du monarque, offrit pour sa liberté à lui la même chambre remplie d’or jusqu’au toit. On prétend que les trésors de Guascar, enfouis quelque part* n’ont pas encore été retrouvés de nos jours, ainsi que la grande chaîne d’or tombée dans le lac de Tititaca. La rançon de Atahualpa devait, selon Zarate, équivaloir à 498,000 onces d’argent et 1,599,000 onces d’or.

François Pizarre était quelque peu artiste. 11 envoya à Madrid la vaisselle d’or des incas, les statuettes et presque tout le métal ouvragé ; mais on avait besoin de monnaie à Madrid, et ces merveilles furent jetées au creuset.

Charles-Quint n’aurait peut-être pas été aussi grand et aussi puissant qu’il le fut, sans la découverte du Pérou. Cette dénomination de Quint lui vient de ce qu’il était cinquième du nom, mais elle aurait pu aussi bien lui avoir été donnée, parce qu’il recevait le quint de l’exploitation des mines d’or et des produits du pillage.

Les Espagnols, ayant dépouillé les vivants, s’attaquèrent aux morts, et les tombeaux violés leur livrèrent autant de richesses que les mines, les palais et les temples. En 1576, Jean Guttierez, de Tolède,

trouva dans une sépulture, qu’il crut être celle d’un chef, une valeur en or de 3,600,000 francs. L’Indien qui le guida dans ses recherches lui dit que ce trésor caché dans un monticule de sable n’était qu’un petit poisson, et que plus tard il lui montrerait le grand, poisson. On suppose que ce grand poisson occupe l’intérieur d’une colline de sable située sur le territoire des Indiens-Chimus ; on a essayé récemment d’y pratiquer des fouilles, mais il faudrait en même temps y construire des galeries. J’ai ouï dire "que des spéculateurs venaient de s’organiser en société pour entreprendre dans l’Amérique méridionale l’exploitation des anciennes sépultures.

J’ai toujours pensé que si l’Amérique du Sud n’avait pas été colonisée par l’Espagne, mais bien par l’Angleterre, la civilisation de l’Amérique du Nord aurait déjà progressé jusqu’au cap tlorn.

Ce qui se passe aujourd’hui dans le Nicaragua indique que la race anglo-saxonne n’a pas encore abandonné ses prétentions. Seulement, les nouveaux envahisseurs, Walker à leur tête, ont changé de drapeau, et les États-Unis veulent exécuter le plan de Cromwell. On sait que le Protecteur, séduit par les discours du chapelain de Fairfax, Thomas Gage, prédicant puritain et ci-devant moine catholique au Mexique, forma le projet de réunir la Nouvelle-Espagne et les provinces nord de l’Amérique du Sud aux possessions de l’Angleterre, et qu’il y envoya

une expédition sous le commandement de Penn ; Penn manqua le but, mais en revenant, il s’empara de la Jamaïque.

On n’ignore pas que lorsque les jeunes républiques de l’Amérique méridionale se battaient pour leur indépendance avec les armées du roi d’Espagne, le commerce anglais fournissait des armes, des munitions, des équipements aux deux partis.

Un Anglais diplomate avoue naïvement les prétentions de son gouvernement:

« Nous débarquâmes, dit-il, à Vera-Cruz (1824) sur un petit môle de maçonnerie solide ; mais j’y eus à peine mis le pied que je remarquai qu’il était pavé en plusieurs endroits avec des saumons de fer portant la marque de l’Angleterre; j’appris que ces saumons provenaient d’une partie du lest d’une frégate anglaise, et qu’on l’avait déchargé là pour que le bâtiment pût emporter en Europe une plus grande quantité d’espèces monnayées ; ainsi, le premier pas que fait un Anglais dans la Nouvelle-Espagne, il le fait sur une propriété de son pays. Puisse un tel augure être favorable à nos futures entreprises commerciales dans ces contrées!... » .

Nous avons oublié en Europe comment les Espa- • gnols catholiques traitaient les hérétiques et les idolâtres. J’entends par idolâtres les Indiens de l’intérieur, et par hérétiques, non-seulement les Anglais qui voyagaient dans ces contrées, mais les Français '

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eux-mêmes, qui, cependant, reconnaissent la suprématie du pontife de Rome.

Il fallait une permission spéciale du vice-roi pour négocier dans les Échelles de l’Amérique du Sud. Cette permission ne s’obtenait que difficilement, à l’aide de sommes considérables et de présents onéreux offerts à tous les agents du gouvernement. 11 fallait, en outre, pouf ne pas être inquiété et arrêté chaque jour au milieu des transactions du négoce, solder la bienveillance des gardes-côtes.

Quiconque ne se mettait pas en règle avait à redouter la prison, les coups de fouet, le travail forcé aux mines, la pendaison.

Mais on pouvait éviter ces supplices en se convertissant au grand jour à la véritable foi hispano-catholique.

L’hérétique, nouveau converti, était alors rebaptisé en grande pompe.

On lui assignait parrain et marraine ; on lui plaçait le sel sur la langue, on le frottait d’huile par tout le corps, et, revêtu d’une blanche tunique, il parcourait les lieux témoins de son abjuration, suivi d’une longue procession de prêtres et de moines de toutes les couleurs jusqu’à l’église cathédrale, où il prononçait à haute voix la formule abjuralive.

La liberté alors lui était rendue ; mais, ouvrier ou négociant, il ne pouvait désormais réussir dans ses

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entreprises qu’à la seule condition de se faire admettre dans quelque sainte confrérie.

Le coton et le sel employés au baptême de l’hérétique étaient regardés comme des reliques très-précieuses, et, la cérémonie à peine terminée, le prêtre officiant les partageait entre les fidèles, envieux d’en posséder la moindre bribe.

Les Indiens prisonniers devenaient esclaves dans les couvents et chez les prêtres, ou bien on les envoyait mourir aux mines, quand on était las de les nourrir comme esclaves.

J’ai déjà dit que, seuls des Indiens de l’Amérique du Sud , les Araucaniens n’avaient jamais pu être réduits en esclavage.

M. Ferdinand Denis reproche à de Foë d’avoir fait jouer à ces Araucans, qui seuls étaient à même de visiter l’ile de Robinson Crusoé, le rôle d’anthropophages. Ces peuples, selon lui, ne se sont jamais rendus coupables de pareilles horreurs. 11 accorde le même bill d’innocence aux Puelches, leurs voisins.

Des documents très -dignes de foi mentionnent cependant le cannibalisme des Moluches, famille d’Araucaniens,authocthones du Chili. Quelques histori.ens ont parlé aussi des bouchers d’Antioqua, province ou ville du nord, qui débitaient de la chair humaine.

Je reviens aux analogies.

Les Araucans, ainsi que les Péruviens, dressaient

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des pièges aux Espagnols, comme les Gaulois en dressaient aux soldats de César ; ils entouraient leurs campements de fossés profonds et recouvraient l’orifice de ces fossés avec une mince nappe de gazon.

Ruminagui, un chef des environs de Cusco, fit écorcher vif lllesco, compétiteur et frère d’Ataliba, et fabriqua un tambour avec sa peau. Voilà le tambour de Ziska. Mais le sauvage ajouta quelque chose de neuf à cette imitation : il renferma le crâne d’IUeseo dans le tambour, qui devint ce que nous appelons en musique une caisse roulante.

Quel Barbe-Bleue que ce Ruminagui ! il décapita toutes ses femmes, un millier, assure-t-on, parce qu’elles avaient accueilli en riant l’annonce qu’il leur faisait de l’arrivée prochaine des chrétiens.

Les Indiens sont, en général, robustes et bien proportionnés. En voilà de superbes échantillons dans la pirogue qui quitte notre navire ; leur peau a la couleur du cuivre rouge; leur taille est moyenne et leurs membres musculeux ; leur visage est plus large et plus arrondi que le nôtre.

On devine dans l’expression de leur physionomie et dans leurs yeux, petits, noirs, enfoncés et voilés parles paupières, mais étincelants, on devine la prudence, la ruse, le courage, la réflexion et la constance, et surtout l’énergie.

Les femmes, assez jolies dans leur jeunesse, ont pour lot les travaux les plus pénibles. Heureuses celles

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que les Européens choisissaient en mariage! Ces unions, assez fréquentes autrefois, sont plus rares maintenant.

Le croisement de la race castillane avec cette race nouvelle a produit le créole chilien, type achevé de la beauté humaine. Nulle part en l’univers, je n’ai vu de plus beaux hommes et de plus belles femmes qu’au Chili.

Je vous le redirai plus tard.

ici la callipédie est un art naturel.

Mais si on n’y rencontre ni bossus, ni boiteux, ni rachitiques, ni poitrinaires, n’en concluons pas qu’il ne naît jamais chez eux des enfants mal conformés et prédisposés aux infirmités ; ceux-là meurent en bas âge, et les forts, qui sont aussi les plus nombreux, grandissent. Les organisations viciées par le mal ne se développent que chez les nations civilisées, où l’art de guérir, ou plutôt l’art de faire vivre sans guérir, progresse chaque jour.

Le goitre, cette affection si commune en France dans certaines localités, se développe aussi parmi les tribus qui habitent les profondes vallées du premier plan des Andes. 11 y acquiert, dit-on, des dimensions extraordinaires. J’ai lu je ne sais où qu’un .Indien de Huamalias, atteint d’un goître ou coto des plus volumineux, insulta un jour le tambour d’une compagnie de soldats réguliers. Le militaire, furieux, dégaine, et d’un coup de sabre abat le goitre de l’insolent. Pâr

miracle, cette ablation accidentelle de la tumeur ne causa pas la mort de l’Indien ; au contraire, la plaie se cicatrisa, et le coto disparut pour toujours. Non content d’un tel résultat, l’Indien se-présenta devant le commandant de la troupe, et demanda que le tambour fût condamné à lui payer une indemnité pour le temps qu’il avait passé sans travailler, jusqu’à la guérison de sa blessure. « Je suis prêt à lui payer ce qu’il demande, répliqua le tambour; mais à mon tour, j’exigerai qu’il me paye mes honoraires de chirurgien, car vous le voyez, messieurs, je lui ai rendu un très-grand service en lui rasant le coto d’un coup de sabre ! »

Les femmes exécutent les travaux les plus pénibles : elles portent des fardeaux ; elles ensemencent le terrain labouré par les hommes ; elles vont à la pêche ; elles pansent les bestiaux ; elles récoltent la Jaine des vigognes et la filent à la quenouille; elles tissent les étoffes et les tapis ; elles préparent les teintures ; elles cousent les vêtements ; elles font tout, enfin. Quand l’homme a labouré son champ, il

passe sa vie à cheval, courant les assemblées ou les chasses, beau cavalier, beau discoureur, et véritable gentilhomme de campagne.

Vous verrez plus loin le costume des hommes ; celui des femmes, presque toujours de couleur turquoise, couleur qu’elles affectionnent, ne manque pa£ d’élégance.

TJne tunique qui ferme au col et descend jusqu’au-dessous des genoux ; une mantille de ichella serrée à la taille par-dessus la tunique, à l’aide d’une ceinture à boucle d’argent ; un bandeau de laine rouge sur le front ; des verroteries dans les cheveux ; de grossiers bijoux d’argent à profusion, au col et aux mains, et les pieds nus, voilà la toilette des Arauca- «iennes.

Le dessin qu’on en donne dans quelques collections de voyages n’est pas très-exact.

On cite, comme une appréciation ingénieuse et vraie des mœurs de ce peuple, cette phrase d’un rapport de la Peyrouse:

« La multiplication des chevaux qui se sont répandus dans l’intérieur des déserts, et en même temps celle des bœufs et des moutons, qui n’a pas •été moins rapide, a fait de ces peuples de vrais Arabes, que l’on peut comparer en tout 5 ceux de l’Arabie. »

C’est ingénieux, mais ce n’est pas entièrement vrai.

L’Arabe vit sous la tente et transporte sa tente d’un point à un autre. Son épouse le suit. 11 voit naître son cheval et l’élève; il conduit ses troupeaux aux fontaines. Bref, il est nomade et pasteur.

L’Araucan, lui, n’a pas de tente, mais une cabane, ■où il naît, où il meurt, à moins que la guerre ne le force d’émigrer; ses troupeaux vaguent en liberté, et il fait irruption au milieu d’eux quand il a besoin

de viande oij de laine. Son cheval, il le choisit tout développé et dans toute sa force, au milieu d’une bande de chevaux sauvages, galopant dans les herbages, et il le dompte. Puis il voyage, il chasse, il va en guerre, tandis que sa femme demeure assise au foyer. L’Araucan est stable, chasseur et guerrier.

Cependant, ils ont entre eux un point de ressemblance : ils cultivent pareillement la terre; mais l’Àraucanien ne moissonne que ce qu’il lui faut de blé pour ses besoins, tandis que l’Arabe en récolte -pour sa consommation et pour la vente.

L’Indien de ces latitudes ressemblerait plutôt au Tartare, qui naît soldat et une lance à la main. La lance américaine, longue de 15 «pieds, est formée d’un morceau de coleni, arbuste de la plaine; elle est armée d’un fer pointu, très-mince et très-flexible, et est douée d’une sorte d’élasticité assez grandepour enlever un cavalier de dessus la selle, quand elle est maniée adroitement.

Comme le Tartare, il mange la chair des chevaux et boit le lait des cavales; comme le Tartare, il fournit des galops sans fin dans les savanes. Il vit tête nue et le front cerclé d’un ruban de laine pour relever ses cheveux épais et rudes, qui l’aveugleraient en tombant sur son front.

Sobre d’habitude, il ne s’enivre que dans les fêtes nationales, aux mariages et aux funérailles. La chieha r le suc de maïs fermenté dans l’eau , lui donne l’ivresse.

comme le vin nous la donne, et, avant le combat, il croit s’inoculer une nouvelle vigueur en mélangeant à ce breuvage le sang d’un cheval. Quand une troupe d’indiens veut faire orgie, les femmes, au début, s’emparent des lances, des couteaux et de toutes les armes, qu’elles vont cacher dans les bois.

La chicha, dont je parlerai souvent, est, selon moi, préférable au meilleur cidre de Normandie. Les Indiens, qui connaissaient le maïs avant l’arrivée des Espagnols, ont invetité cette boisson , dont l’usage aujourd’hui est général dans toute l’Amérique méridionale.

Sa fabrication est très-simple. Une certaine quantité de mais est jetée dans un grand vase plein d’eau. Bientôt le maïs gonfle et commence à germer. On place alors le vase sur le feu, et quand le liquide a jeté quelques bouillons, on le retire du foyer et on abandonne le tout à la fermentation. Deux jours après, on décante le liquide, qui est déjà bon à boire, mais est encore un peu trouble. Le lendemain, il devient limpide, aussi limpide que le vin blanc le mieux dépouillé.

Cette chicha doit être consommée promptement, car elle s’aigrit après quatre ou cinq jours. Voilà pourquoi on ne la fabrique qu’en petite quantité et selon les besoins du moment.

Les Chiliens font aussi du vinaigre avec le maïs. Le mais est grillé et réduit en farine, puis on délaye

cette farine dans l’eau, on fait bouillir, on expose le tout au soleil et on décante cinq ou six jours après ; le vinaigre ainsi fabriqué conserve longtemps sa force.

Je crois que la chicha, boisson très-hygiénique, aurait beaucoup de succès en Europe, surtout quand les produits de la vigne nous manquent.

Si les Araucanienssont polygames, ils punissent sévèrement l’adultère. L’homme qui le commet est obligé d’épouser la femme qu’il a séduite; le mariage de sa complice étant annulé de droit, elle devient sienne, •elle lui appartient pour toujours, elle est désormais un des meubles de son wigam.

Pareil genre de punition importé en France arrêterait souvent plus d’un séducteur.

La croyance aux sortilèges entrava les progrès du christianisme en Araucanie, autant que la haine des indigènes contre les hommes venus du côté de la mer. Les missionnaires espagnols du seizième siècle étaient persuadés que les Araucaniens ainsi que les Péruviens s’entretenaient avec le démon. Quelques-uns de ces bons pères affirment la chose sous serment, et déclarent avoir été témoins oculaires et auriculaires de conciliabules infernaux.

L’un d’eux, un religieux" franciscain, dans une lettre de l’an 1555, lettre adressée au président du conseil des Indes à la cour d’Espagne, se dit tellement initié aux mystères démoniaques, qu’il trace aux curés des provinces conquises, la règle qu’ils doivent

Aü CHILI

suivre pour empêcher les indiens de communiquer' désormais avec l’esprit malin. 11 esquisse minutieusement la physionomie du prêtre du diable , afin que les curés reconnaissent ce prêtre à certains signes, le convertissent ou le conduisent devant le tribunal de l’Inquisition ; il décrit aussi les manœuvres employées par le diable en personne pour recruter de nouveaux vicaires.

La chose est assez curieuse pour que je lui donne place ici. — Quand le diable (c’est le révérend père augustin qui parle), quand le diable a remarqué dans une peuplade un Indien plus habile ou plus intelligent <jue ses compagnons, il rôde autour de sa cabane, ■attend sa sortie, et le suit partout où il va, dans les prairies, dans les bois, dans les montagnes, dans les lagunes; les lagunes sont très-fréquentées en ces pays, et il advient que par hasard, hasard calculé, croyons-le bien, il advient que l’Indien prédestiné à être la proie du démon voit flotter sur une lagune degrosses et belles calebasses dont il cherche à s’emparer pour augmenter le nombre de ses ustensiles de ménage ; mais à mesure qu’il s’avance dans la lagune et qu’il étend le bras pour saisir une calebasse, la calebasse lui échappe, plonge et reparaît un peu plus loin; l’Indien ne se rebute pas, et il poursuit l’objet désiré, qui le fuit sans cesse, jusqu’à ce qu’il tombe harassé de fatigue, étourdi et sans connaissance. Le démon, alors, au lieu de le laisser se noyer dans la

lagune, s’empare delui et le transporte dans un temple où il demeure captif pendant dix jours.... Là, le démon lui enseigne l’art de guérir les malades, art indispensable pour être prêtre. 11 jeûne ensuite pendant neuf jours, éloigné de sa femme ; alors il possède la :cience occulte, et j’en ai vu qui étaient assez habiles sorciers pour faire couler le sang d’un homme sans lui faire aucune blessure, sans mênmle toucher. . . .

Que d’analogies avec l’initiation des prêtres égyptiens !

De même que les anciens Grecs avaient la fêle du printemps et que nos Arabes d’Alger ont celle des fèves, les Araucaniens célèbrent la fête du maïs. Ils dansent, ils se réjouissent quand le maïs est en fleur et offrent des sacrifices à Guamaranza, un des employés de YAlaguya ou du ciel, afin qu’il intercède auprès du Tout-Puissant pour garantir leurs champs contre la grêle et les orages.

Un soir, en face de la baie de Tubal, nous attendions que la brise soufflât et nous permît de louvoyer pour gagner Talcahuana dans la rade de la Conception; une embarcation partie de terre se dirigea vers nous. — Son-gabarit de baleinière nous fil croire un moment que quelques pêcheurs naufragés sur cette côte avaient guetté le passage d’un navire et venaient nous prier de les rapatrier. — Mais bientôt nous reconnûmes des indigènes, à leur face cuivrée et à leurs

sombreros blancs. — Quatre d’entre eux, quatre vigoureux gaillards, sautèrent à bord.

Un puncho bleu couvraitleurs épaules, les bras et les pieds étaient nus, et un large caleçon en lainage verdâtre, descendant jusqu’au-dessous des mollets, laissait sortir par une crevasse de la couture latérale le manche grossier d’un long coutelas. On leur parla espagnol, mais ils ne comprirent pas ou firent semblant, et offrirent de nous vendre quatre porcs couchés pieds et poings liés dans la pirogue.

Nous n’avions plus rien à leur donner en échange, les Mahouris de la Nouvelle-Zélande ayant tout accaparé; aussi le capitaine n’acheta-t-il qu’un seul de ces animaux, qu’il paya cinq piastres, je crois, et le maudit animal, que nous eussions trouvé si bon, car depuis le départ de la Péninsule notre régime n’était rien moins que confortable, le maudit animal, dis-je, était ladre. Qui a mangé du cochon ladre quelquefois? 11 faut avoir bon appétit, je vous assure, et un palais de baleinier... peu délicat.

Maître Cook, cependant, fît son possible pour dissimuler l’infirmité de cette viande fraîche, et il réussit, èn hachant menu le cochon tout entier, à nous le faire avaler.

Le capitaine, avant de donner des piastres aux Araucans, avait offert de l’huile; mais ils répondirent à cette offre en frottant la face interne de leur pouce contre celle de l’index, comme pour demander

des piastres: pantomime comprise en tous pays et qui, selon quelques philosophes, témoigne des progrès de la civilisation.

Les Indiens partirent aussitôt après avoir empoché l’argent, et il nous fut impossible de vérifier si cette baleinière avait été légitimement acquise par eux de quelque capitaine en croisière dans ces parages, ou bien si elle n’était pas l’épave d’un naufrage, ou le produit d’un vol. Le nom de Déliquaire , fabricant au Havre, était gravé sur sa bitte.

En attendant la brise qui doit nous conduire à Talcahuana, j’oserai vous faire part de quelques singularités sur l’histoire naturelle du Chili. J’avoue qu’en les recueillant, j’ai plutôt cherché des curiosités que des vérités; je poserai aussi plusieurs questions que je ne résoudrai pas.

Les marsupiaux, c’est-à-dire les animaux à poche abdominale de l’Australie, ont fait oublier ceux de l’Amérique. Cependant le Chili a ses opposums, moins sauvages que les Australiens et qui peuvent être apprivoisés. Le chinche fétide ( viverra mephitis ), identique à la moufette décrite par Buffon, doit-il être confondu avec l’anas du Chili, espèce de putois, ayant sous la queue une poche remplie d’une liqueur huileuse et puante ? 11 se défend en rejetant cette liqueur sur ses ennemis; les chiens qui en • sont atteints deviennent fous ; on n’ose le tuer dans le voisinage des habitations, tant ses déjections in-

l'eetent l'air; il dévore les volailles et les œufs; on tend des pièges, on agence des trappes pour le prendre, et quand il est captif on se hâte de l’ensevelir vivant sous une masse de terre.

Le chinchilla ( mus laniger) charmant rongeur, gentil animal de transition entre le lièvre et. la gerboise, habite les vallées humides, où il se creuse des terriers comme nos lapins. On lui fait grande chasse avec des chiens spécialement dressés à cet usage. Pris vivant^il s’apprivoise et fait la joie et l’admiration du logis; mort, il fournit une précieuse fourrure. En partant de France, j’avais promis pour de belles épaules une palatine de chinchillas; mais les chinchillas de celte palatine creusent encore leurs terriers. . "

Qu’est devenue une bourse longue comme une bourse algérienne et formée de la peau d’une comadreja , jôlie belette au poil gris perle et moiré d’ébène? Un Indien me l’avait vendue pour une lame de rasoir : un jour, à Paris , je n’avais plus rien ù y mettre... qu’est-elle devenue?

J’avais aussi un ardillas, un écureuil rouge, soigneusement empajllé et coquettement monté sur planchette. Ce démon est ressuscité et a pris la fuite; mais ce n’est pas pour traverser comme autrefois les rivières, en se posant sur un morceau de bois et en gouvernant le bateau improvisé avec sa queue.

Et mes oiseaux, mes reptiles, mes coquillages, où sont-ils? Vains regrets! n’y pensons plus!

Tout le monde connaît le condor, X éléphant de l’air , disent les Espagnols, mais tout le monde ne sait pas ce dont il est capable ; l’aigle ne tue que de jeunes brebis ; le condor, lui , s’attaque au taureau le plus indomptable, s’en rend maître et le tue.

Un troupeau de bêtes à cornes pâture sur un plateau des Andes; des fondrières, des ravins, des précipices échancrent ce plateau. Le condor louvoie dans l’atmosphère; de temps en temps il s’arrête, il plane, il choisit sa victime, fond sur elle, lui implante ses griffes dans le garrot; puis, allongeant le cou, essaye de lui marteler les naseaux à grands coups de bec et de lui crever les yeux.

Le taureau furieux, étourdi, bondit, court, et centuple ses efforts pour désarçonner son ennemi ; mais l’ennemi tient bon; ses griffes, vrais crampons de fer, se sont trop bien enracinées dans le cuir de la bête ; le supplice continue donc. Le sang coule des naseaux déchiquetés, la frénésie augmente, et bientôt un rugissement de désespoir et des bonds folle, ment irréguliers et circulaires annoncent que le taureau a perdu la vue.

Le condor alors l’éperonne vers un précipice, et ils y descendent tous deux, l’un entraîné par son propre poids, l’autre soutenu par ses ailes, et si le taureau ne se tue pas en tombant , la lutte recommence.

Le quadrupède, retrouvant le sol, retrouve aussi son énergie ; il ne veut pas se laisser ouvrir le poitrail jusqu’au coeur par le bec d’un oiseau, et s’agenouillant, il se frotte le poitrail contre terre afin d’étouffer son ennemi. Mais l’oiseau change de tactique; il fait volte-face, se poste sur la croupe de l’animal et, se servant de son bec comme d’une tarière et d’une tenaille, il l’attaque par le fondement et lui arrache les intestins, lambeau par lambeau,... horrible agonie!... et les vautours, les yotes, les buses, les corbeaux, tous les carnassiers des environs, arrivent à la curée dès que, repu de chairs sanglantes, le condor s’envole vers son aire.

Je ne puis m’empêcher de croire à celte victoire d’un oiseau sur un taureau. Non-seulement je la trouve mentionnée dans quelques écrivains, mais des personnages dignes de foi et possesseurs de troupeaux m’ont affirmé avoir été, les uns dupes, les autres témoins de la puissance et de l’astucieuse voracité du condor. Le condor était révéré des incas comme l’épervier le fut des Égyptiens.

On connaît l’oiseau-fourmi, qui perfore le tronc des arbres et y emmagasine des glands en prévision de l’hiver et de la famine ; les forêts du Chili retentissent souvent des coups de bec de cet oiseau et de ceux de Y oiseau-charpentier, creusant un arbre pour y faire son nid.

Les corneilles de nos côtes de Bretagne enlèvent

des coquillages dans les airs et les laissent retomber sur les rochers pour les briser; ainsi font les volatiles chiliens amateurs des jeunes tortues; ce n’est donc pas une fable que la mort du poëte grec au front chauve.

Un marchand naturaliste de la Conception a voulu me vendre de petites pierres rondes, recueillies, disait-il, dans des nids d’aigles. Chaque nid a son galet arrondi et poli que le» mêles vont chercher dans le . lit d’un torrent desséché, prés de Lacta. Cette pierre s’échauffe pendant l’incubation, conserve son calorique, et lorsque la mère est absente du nid, communique sa chaleur aux œufs; puis, quand les aiglons grandissent, ils essayent leurs forces en soulevant cette même pierre hors de l’aire.

Mon naturaliste employait un piège très-original pour capturer les goélands, qui se méfient des armes à feu autant que les pies. 11 enfonçait un pieu au milieu d’-une des calangues solitaires delà baie et attachait un poisson à l’extrémité supérieure de ce pieu, extrémité taillée en pointe très-aiguë. Le goéland fondait perpendiculairement sur le poisson et s’embrochait sans coup férir.

Ce même naturaliste m’a raconté le fait suivant : « 11 traversait les pampas de Buénos-Ayres pour gagner Mendoza, route du Chili, et rencontre des nids d’autruches, les dévalise et place les œufs dans un sac qu’un péon , ou guide à pied, charge sur ses épaules. C’était dans la matinée. A midi, pendant la grande

chaleur, on lit halte, et le naturaliste, voulant diminuer le poids du fardeau de son péon, résolut de vider les œufs. Mais, t> prodige! à peine a-t-il délié les cordons du sac, qu’une douzaine de petites autruches s’en échappent et vont se perdre dans les hautes herbes -voisines avant que le collectionneur et ses compagnons ébahis aient le temps de courir après elles... La chaleur du soleil avait parachevé l’incubation, et les œufs, en s’entre-choquant dans le sac, s’étaient cassés fort à propos..*, opération que les mères autruches ne manquent jamais de faire elles-mêmes à coups de bec quand le poussin tarde trop à sortir de son gîte. Les Indiens disent que la mère autruche ne casse ses œufs que sur un seul point, afin d’attirer au bord de cette ouverture des moucherons, que ses petits avalent sans quitter la coque. »

Puisque je tiens ce naturaliste du Bio-Bio (rivière de la Conception) sous ma plume, je veux essayer de me rappeler ses révélations les plus curieuses.

« 11 prétend que quelques hidalgos de Santiago chassent encore au faucon, non-seulement les perdrix, les grives, les coucoulies, espèce de gros ramiers, et tous les volatiles regardés comme gibier, mais aussi le daim et le cerf; car le faucon apprend h faire ce que le condor fait de lui-même; il crève les yeux aux cerfs que relancent les chiens. »

Notre conversation étant tombée sur l’instinct des animaux chasseurs, je lui citai un passage des vova-

ges de Chateaubriand, où il est dit que le carcajou, grand chat, espèce de tigre, monte dans un arbre, se couche à plat sur une grosse branche horizontale et s’enveloppe de sa queue touffue, qui fait trois fois le tour de son corps. Bientôt retentissent des glapissements lointains, et paraît un orignal , rabattu par trois renards manœuvrant de manière à le diriger vers l’embuscade du carcajou. Au moment où la bête poursuivie passe sous l’arbre, le carcajou tombe sur elle, lui serre le cou avec sa queue, et cherche à lui ouvrir avec les dents la veine jugulaire. L’orignal se défend, bondit, rampe... mais son sang coule, il perd ses forces, il meurt et les trois renards, les fins limiers, arrivent à la curée. Le carcajou divise alors équitablement la proie en trois portions et se retire; il a bu du sang... il est satisfait. Les Indiens n’attaquent jamais le carcajou et les renards quand ils chassent l’orignal. Ils pensent qu’il serait injuste d’enlever à ces confrères chasseurs le fruiUie leurs travaux.

— Nous avons mieux que cela dans l’Amérique méridionale, reprit le naturaliste. Il existe dans le pays des Moxes, nos voisins, un animal nommé l’ocoromc. Il est de la taille d’un gros chien; son poil est roux, son museau pointu et ses dents très-affilées. Quand il rencontre un Indien désarmé* il l’attaque, le terrasse, mais ne lui fait aucun mal, pourvu que l’Indien ait la précaution de simuler une niorl subite.

Alors l’ocorome roule l’Indien entre ses pattes , le flaire, tâte avec soin toutes les parties de son cotps, et, se persuadant qu’il est réellement trépassé, il le couvre d’herbes et de feuilles et s’enfonce dans les fourrés des bois voisins. L’homme, échappé à ce danger, se relève aussitôt, grimpe sur un arbre, et bientôt voit reparaître l’ocorome en compagnie d’un tigre, qu’il semble avoir été inviter à venir partager son butin. L’ocorome alors ne retrouvant plus le prétendu cadavre pousse d’affreux hurlements en regardant le tigre, comme pour s’excuser de l’avoir dérangé inutilement.

— Vous avez tort, répliquai -je, le carcajou de M. de Chateaubriand n’est pas si bête, quoique aussi bon compagnon que'votre ocorome. Êtes-vous bien sûr que le tigre, vexé, ne se venge pas en mangeant l’ocorome?

— Oh! s’écria-t-il, le tigre du Chili est plus peureux que méchant.

— N’qst-ce pas le felis discolor de Linné ? le couguar de Cuvier?

— Oui. Nous l’appelons aussi puma,pagi ; et je ne sais pourquoi Molina le qualifie de lion américain. Il n’en a ni la tournure, ni les instincts, ni le courage. La rencontre d’un homme isolé, d’une femme, d’un enfant même, le met en fuite. Sa tête est ronde comme celle d’un chat; son cou dépourvu de crinière, son ventre blanc, son dos et ses flancs garnis d’un poil

cendré, marqueté çà et là de faibles taches jaunes; et de loin, n’était sa corpulence, il ressemblerait à un dogue : il mesure près de deux mètres de longueur de l’extrémité du museau à celle de la queue, et un mètre de hauteur des pattes au garrot. Il faut avouer cependant que ses grands yeux bruns, injectés de sang, son museau aplati, sa lèvre supérieure hérissée d’une moustache, et ses mâchoires, armées chacune de quatre dents incisives, de quatre canines et de seize mâchelières, lui donnent un certain air de noble férocité.

» Les vigognes, les quasingues, continua le naturaliste, faisaient jadis les frais de son ordinaire; maintenant que ces paisibles animaux sont devenus trèsrares en plaine et n’habitent plus que les montagnes, il se rabat sur les poulains et les jeunes bestiaux des Llanos; quelque tourmenté qu’il soit par la faim, il n’attaque jamais l’homme.

» Contrairement aux habitudes des animaux carnassiers, il pratique l’épargne, il économise sa proie et met des vivres en réserve pour les jours de disette.

» On a remarqué qu’il préférait la chair du jeune cheval à toute autre, sans doute parce qu'il n’attaque pas impunément les veaux ; quand il pénètre au milieu d’un troupeau de bêtes à cornes, les vaches se rassemblent aussitôt en cercle, et renferment leurs veaux dans ce cercle, tandis que les taureaux font tête à l’ennemi, le repoussent à coups de corne et très-

souvent punissent de rfiort sa convoitise. — 11 est plus heureux dans ses attaques contre les chevaux. A-t-il affaire à un pauvre jeune poulain? Je drame n’est pas long : il s’élance à la tête du solipède, lui fait un collier de ses pattes de devant, accroche son ar- . rière-train de chaque côté de la croupe, et, ainsi sus pendu, dévore le poitrail à belles dents.

» Autre jeu quand il s’adresse à un véritable cheval, à un cheval sauvage, vigoureux et intrépide adversaire qui, d’un coup de pied, peut l’envoyer agoniser à vingt pas. 11 veille alors prudemment, caché dans Uherbe des pampas, et attend une viotime isolée. La victime passe en broutant : il s’élance sur elle, lui implante une de ses griffes entre les deux oreilles, de l’autre lui laboure l’encolure, mâche les chairs, et boit le sang du pauvre animal qui se cabre, rue dans le vide et tombe pantelant.

» Alors, après s’être gorgé de viande fraîche, le pagi traîne les restes de son festin dans quelque bas-fond voisin, et l’ensevelit sous des monceaux d’herbe. — Demain, si la chasse n’est pas fructueuse, il reviendra à ce garde-manger. Certes, le roi des déserts d’Afrique n’a pas ces habitudes parciihonieuses.

» On n’a pas besoin de carabine pour chasser le pagi; des chevaux, des chiens et des lassos suffisent. Nos Nemrods partent ayant chacun un lasso et un chien. Arrivés sur les lieux fréquentés par les couguars, ils se séparent en quatre ou cinq pelotons pour

battre la campagne, et chaque cavalier prend son chien en croupe de peur que le pagi ne flaire de loin son approche ; on évite aussi de faire le moindre bruit, on garde un profond silence, on s’abstient même de fumer une cigarette, car le pagi a lo sens de l’odorat et de l’ouïe développé au plus haut point.

» Un poulain a été attaché à un arbre dans une position choisie par le conducteur de la chasse, et lès cavaliers s’embusquent à quelque distance. Le poulain captif et isolé se prend à hennir, et il hennit quelquefois pendant une journée entière sans que le pagi paraisse ; le pagi n’est cependant pas loin ; tapi dans un fourré, il voit le poulain, mais il redoute un piège, et ce n’est que poussé par la faim et rassuré par l’obscurité de la nuit, qu’il se hasarde à sortir de sa retraite; alors, à peine s’est-ila pproché de l’appât, qu’on lance un premier chien, puis un second, puis un troisième, puis d’autres encore, et les chasseurs accourent en brandissant le lasso. Surpris par le danger qui le menace, le pagi fait un écart pour fuir; mais de nouveaux chiens tenus en réserve lui coupent la retraite. Alors il change complètement de caractère... il se transfigure à l’heure suprême, il fait tête aux ennemis, il combat des dents et des griffes, et rachète les lâchetés de sa vie én mourant comme un brave.

» Nous chassons aussi une espèce d’ours dans nos montagnes, l’oso ou Yucumari, qui *a près de trois

pieds de hauteur sur cinq de longueur. Cet animal s’enfuit toujours du côté des précipices, et lorsque nos chiens sont sur le point de le saisir, il se pelotonne en boule et se laisse rouler de rocher en rocher jusqu’au fond de l’ablme, d’où il se relève sain et sauf. »

Je retrouve le nom dunaturaliste quiébauchait ainsi l’histoire du règne animal chilien, — don Zarate. — Quand je lui demandai s’il descendait du célèbre Zarate, l’historien du Pérou : — « Directement, » me répondit-il en me gratifiant d’un profond salut ; et sa langue, déjà très-déliée, se délia encore outre mesure.

11 n’était pas seulement naturaliste, il cultivait aussi l’épicerie, pratiquait l’art de guérir, et tenait officine de pharmacie. Des festons d’herbes sèches et fraîches pendaient aux solives du plafond de sa demeure ; des ' bouteilles de forme antique, des pots, des amphores en faïence blanche ornée d’arabesques bleues chargeaient les étagères de la muraille, et, sur l’appui des fenêtres, des serpents de toutes couleurs et de toutes grosseurs, enroulés dans des bocaux, prenaient, sous les rayons du soleil quLtraversaient leur bain à'aguardicntc, des dimensions fantastiques. « Voilà, me ditil en les désignant un à un, voilà le bezuco, le serpent, volant, le eascabelle, le corail, etc., etc., tous venimeux plus ou moins, et qui pulluleraient indétiniment dans nos contrées, si le divin Créateur n’avait donné au sobrecane , ce gros serpent que vous voyez

là, la mission de les détruire... Il se nourrit de leurs petits, et, merveille incroyable! quand un homme a été mordu par un de ces hideux reptiles, il n’a qu’à se faire remordre par le sohrecane, il guérit instantanément. Vraiment, je serais tenté de croire que ce bienfaisant ophidien est de la même famille que celui qui figure dans les attributs de notre maître Esculape. Celui que vous voyez à gauche et isolé des autres est une espèce contre laquelle, hélas ! le sohrecane est impuissant: c’est le dormitoria, dont le venin n’a pas d’antidote connu; mais, heureusement, nous possédons un talisman pour échapper à sa furie. Si jamais vous voyagez dans l’intérieur de notre continent, suivez notre exemple et portez avec vous quelques feuilles de celte plante que je tiens là, soigneusement renfermée dans ce coffret de bois de santal. — Il ouvrit un coffret rempli d’une herbe presque semblable à la sauge. — C’est la sensitive australe. Dieu semble l’avoir créée tout exprès pour nous aider dans le danger ; il suffit, quand le dormitoria ondule en sifflant à votre approche, il suffit, dis-je, de lui jeter à la tête quelques fragments de ces feuilles... un seul touchet-il aux écailles du monstre , le monstre vaincu recule et s’affaisse inanimé. C’est ainsi que j’ai tué ce gros dormitoria noir que voilà, et qui ressemble à un câble d’ébène enroulé dans une boîte de verre.

» Ah! quand je lis dans vos journaux de Paris des programmes de charlatans magnétiseurs, quand on •

me dit quç ees sorciers à gros grain sont obligés de manœuvrer à tour de bras pour endormir une pauvre femme, je ris de pitié, et je pense que si jamais j’allais en France, je pourrais donner des séances d’endormissement autrement curieuses que les leurs, et cela sans mouiller ma chemise à gesticuler.

» Et voici comment. Je dirais à la personne que je veux endormir :

» — Prenez entre vos doigts cette feuille sèche, et dormez !

» Et elle dormirait.

» Un vieux curé des hauteurs de la Cuença m’a appris à recueillir dans les halliers cette plante, qui jouit de la propriété de plonger dans un profond sommeil tous ceux qui en conservent, pendant quelques instants, une feuille entre les doigts.

» Ce brave homme de padre, sujet aux insomnies, usait du procédé. A peine avait-il commencé à rouler une feuille entre le pouce et l’index, comme pour on faire une cigarette, que ses paupières se fermaient et qu’il ronflait en vrai bienheureux. Sa servante, devant l’éveiller à telle ou telle heure, enlevait la feuille, et le vieillard sortait du lit frais et dispos.

» Ce n’est pas un conte que je vous fais là ; j’ai usé de ce végétal magnétique ; je l’ai expérimenté sur plusieurs individus : ils s’endorment tant qu’un point de contact existe entre eux et cette plante. Ils s’éveillent aussitôt qu’on produit l’isolement, et, chose

extraordinaire! on peut faire causer à volonté les personnages enflormis par ce procédé.

» En voici une autre qui jouit de propriétés contraires; elle réveille l’homme, elle le stimule, elle lui dbnne de l’entrain, des forces et du courage. C’est la coca, l’ancienne herbe sacrée des incas, qui la brûlaient, comme on brûle l’encens, sur les autels de leur dieu tout-puissant Ataguju. Les pc’ons, les arrieros et tous ceux oui traversent les déserts ou les Cordillères ne voyagent jamais sans mâcher une boulette de coca, ainsi que les marins mâchent le tabac ; avec la coca en bouche, ils trompent la faim pendant vingt-quatre heures, défient la fatigue, et achèvent allègrement des traites de vingt lieues par jour.

» Ah ! j’avais oublié de vous montrer ce petit paquet de plantes sarmenteuses : c’est le huaco, dont le suc neutralise le venin desbejucos, des corails, des cascabelles et de plusieurs autres serpents, sauf celui du dormitoria. Nous devons au quirigumigui, un charmant oiseau, la découverte de cet antidote, car des Indiens remarquèrent un jour que ce quirigumigui, qui attaque les serpents et les- tue, mais non sans être quelquefois mordu par eux, allait becqueter après le combat les feuilles du huaco.

» Je suis persuadé que les plantes éprouvent des sensations, et ont de l’instinct aussi bien que les animaux, ajouta-t-il.

— Je crois le contraire, répliquai-je. Elles n’ont pas

a travailler et à apprendre à vivre ; les éléments de la nutrition leur sont apportés; elles naissent et meurent prisonnières à la même place, et ne vivent que passivement , tandis que l’animal écoute les inspirations de l’instinct et vit activement. »

Zarate ne me répondit que par un mouvement de tête négatif et ne continua pas la discussion. Aujourd’hui, je suis de son avis. Je lis, dans un journal d’Alger, YAkhbar (juillet 1856), que le siroco ayant soufflé pendant plusieurs jours, les plantations de tabac indigène ont moins souffert de ce vent brûlant que les nouvelles espèces -de tabacs exotiques introduites de puis peu dons la’colonie. Les plants indigènes se sont conservés en serrant leurs feuilles les unes contre les autres, de manière à offrir moins de prise au vent et à garantir la masse entière de ces feuilles en en sacrifiant quelques-unes, celles qui se sont trouvées à l’extérieur du faisceau. Les plants exotiques, qui n’ont pas su exécuter la même manœuvre, et ont laissé leurs feuilles dans un épanouissement normal, ont été brûlés presque entièrement. Nouvellement introduits dans cette contrée, on peut voir qu’ils ne savent pas encore végéter comme les anciens; mais, avec le temps, ils apprendront à résister au siroco; c’est probable, car les espèces moins nouvelles, celles qui datent de deux ou trois ans, commencent à imiter les anciennes, et déjà redoutent moins le vent du désert.

— Apprenez, cher docteur, reprit don Zarate, que la flore chilienne est dotée de merveilles, à elle propres, merveilles aussi merveilleuses que celles de-la flore d’Australie dont on fait tant de bruit depuis quelques années. Sous ces latitudes, nous avons à côté des antidotes végétaux, des poisons végétaux aussi violents que le vourali, à la recherche duquel l’anglais Waterton entreprit trois voyages consécutifs dans les Guyanes. Dieu veuille qu'une senorita trompée par vous ne vous prouve jamais ce que j’avance !

» Nous possédons nos arbres â cire comme la Nouvelle-Hollande possède s es arbres à suif. Les myricas , , arbres à cire, originaires de l’Amérique du Nord, diton, sont assez communs au Chili. Les fruits donnent la cire, et les feuilles ont la propriété d’dbsorber les effluves marécageuses. Les planteurs de la Caroline et de la Pensvlvanie ne pourraient vivre au milieu des marécages, si les myricas n’en couvraient la majeure partie, et pendant les grandes chaleurs, une odeur aromatique des plus agréables circule sous leur ombre. Leurs feuilles nous rendent encore un autre service: placées entre les plis des étoffes, elles les préservent des ravages de la mite et des insectes rongeurs. » t

Depuis que je rédige ces notes de voyages, j’ai pu me ^renseigner sur les myricas. On en compte une dizaine d’espèces, sur lesquelles il n’en est que deux, le myrica cerifera de la Caroline et la pensylvanica ,

qui donnent de la cire en quantité. Elles sont plus élevées que les autres et ont des fruits plus gros ; on les cultiverait aisément en France. Le jardin des Plantes de Paris en possède deux troncs qui ne dépérissent pas en pleine terre. Ces arbrisseaux ont été introduits en France voilà plus de cent cinquante ans, sans qu’on ait cherché à en tirer profit. Que d’endroits malsains on assainirait en les propageant, et combien la cire baisserait de prix! M. Kellerman est parvenu à blanchir leur cire sans l’altérer et à en fabriquer des bougies de très-bonne qualité. Ils se reproduisent par graines, par plants et par boutures; un rameau déchiré du tronc et enfoncé dans un sol humide devient promptement arbrisseau. Les administrateurs de nos - chemins de fer devraient ordonner des plantations de myricas, partout où des flaques d’eau croupissantes attristent et infectent les bas-côtés des terrassements de la voie. L’arbre à cire fleurit avant la pousse des feuilles, et quand les feuilles sont tombées, les fruits demeurent sur les branches pendant les premiers mois d’hiver; le fruit est un petit drupe à une seule graine; l’extraction de la cire a lieu de la manière suivante : des sacs de toile sont remplis de fruits et plongés dans une cuve d’eau bouillante; bientôt la cire liquéfiée surnage, on la recueille, elle est de première qualité; la seconde qualité provient du marc de ces mêmes fruits soumis à une nouvelle ébullition prolongée. La

cire d’arbre est composée, comme celle des abeilles, de cérine et de myricine, avec cette différence qu’elle ne contient que 0,86 de cérine et 0,13 de myricine, tandis que la cire d’abeille présente 0,91 de cérine sur 0,08 de myricine. Or, en ajoutant à la première la quantité de cérine qui lui manque, on la rend égale en qualité à la cire d’abeille. Avis aux propriétaires de terrains marécageux.

Je reprends les contes de mon ami Zarate.

11 tenait à la main un bâton dont .une extrémité paraissait carbonisée, et le manœuvrait à l’instar d’un fleuret.

« Seriez-vous élève d’un Grisier chilien ? demandai-je,

— Non, non ; ceci est un bâton-chandelle, répondit-il; vous allez voir et y voir très-clair. Ilola ! Mariquitte! la Mariquitta! ferme les volets de la fenêtre. »

Une jeune tille parut et obéit ; nous nous trouvâmes plongés dans l’obscurité la plus profonde. Zarate, alors, frotta le bout carbonisé de son bâton avec l’extrémité incandescente d’un mecheros, et soudain jaillit une flamme aussi brillante que celle d’un bec de gaz. »

« Voyez, voyez ! répétait-il en promenant autour de la salle inondée de lumière le bâton flamboyant ; vous n’avez pas le bois de santo-rpalo en Europe* vous n’avez que dés bûches... Partout, loin de la civilisation, Dieu vient en aide à l’homme. Que la nuit

menace de vous surprendre dans nos forêts et qu’il vous faille marcher au bord des fondrières, n’ayez nulle crainte. L’arbre sauveur, le santo-palo, est là. Vous en coupez une branche comme j’y ai coupé ce bâton, et vous êtes sauvé ; la route est sûre, une torche l’éclaire. »

11 éteignit ce flambeau improvisé; et la Mariquitte nous rendit le soleil. Zarate , flatté de l’attention religieuse que je portais à ses discours quand ils ne me semblaient pas trop assaisonnés de fantaisies, continua d’énumérer rapidement les trésors de son magasin de naturaliste. Je savais que je ne pourrais sortir de chez lui sans y avoir fait quelques acquisitions; mais, puisqu’il m’introduisait dans un monde inconnu, je me résignai de bon cœur à payer la bienvenue. .

« Si vous deviez traverser les Cordillères pour aller à Mendoza, je vous conseillerais, dit-il, d’acheter, comme échantillons, un ou deux paquets de ces racines de valériane, dont l’utilité est incontestable lorsqu’on fait halte sur les plateaux* déboisés des Andes; c’est le seul combustible qu’on rencontre là-haut,, et il est bon de savoir le distinguer parmi les autres racines du terroir. Sans la valériane, qui donne du calorique autant que le meilleur bois de chauffage, on ne pourrait ni bivouaquer ni cuisiner du pont de Cimbra à la lisière des pampas. Mais vous n’allez pas à Buenos-Avres; vous partez pour France,

et vous naviguez sur un baleinier, où vos babils boivent de l’huile autant que nos punclios ramassent de poussière dans le grand désert d’Atacuma; il faut doncemporter à bord plusieurs kilogrammes d’écorce de mayten , notre arbre à savon; ça ne coûte pas cher: une piastre pour vous et. deux piastres pour les étrangers. Le matelot qui fait votre lessive ne se plaindra plus de manquer de savon ; une’ poignée d’écorce, macérée pendant une demi-heure dans un baquet d’eau tiède, produira des montagnes de mousse, et les taches grasses les plus invétérées se saponifieront et disparaîtront comme par enchantement. »

J’échangeai donc une piastre contre un gros paquet d’écorce de mayten. Cette écorce, grisâtre, flexible quoique sèche, et semblable à celle du peuplier blanc, n’offre rien de particulier au premier coup d’œil; mais on remarque ensuite qu’une poussière très-line et mélangée d’afomes brillants adhère aux fibres. Zarate ne m’avait point trompé : le lessivage au mayten ne laissa rien à désirer.

Cet arbre à savon aune les terrains marécageux, et, comme l’arbre â cire, mériterait d’être propagé en Europe. J’ignore si le jardin des Plantes en a des exemplaires vivants.

Si je ne craignais de fatiguer le lecteur, je passerais en revue tout l’herbier du Chilien, où je reconnus, parmi beaucoup d’autres plantes utiles et curieuses, dont j’ignorais le nom, la durvilea utilis de

notre malheureux amiral Dumont d’Urville; c’est le fucus antarcticus , espèce de goémon que les pauvres habitants des bords de la mer mangent préparé comme le macaroni.

La collection des oiseaux n’élait pas moins riche# En tête, perchait, sur une branche de myrte, la marraine de la contrée, la ccrlhia chiliensis, la grive tchile , assez semblable à la nôtre. Près d’elle gîtait, sur un plateau de carton hérissé de roseaux artificiels, la grèbe de la Conception ; debout et d’aplomb, à l’aide de ses deux larges pattes palmées, le manchot magellanique,au plastron blanc, faisait faction au milieu des troglodytes chiliens, des gros-becs, des pics h liuppede feu, des moucheroles bleues, des anubis chanteurs aux pieds rosés, des merles moqueurs et d’une foule d’autres volatiles, alignés sur un même rayon d’armoire. L 'étourneau militaire, remarquable par sa poitrine et ses épaulettes rouges, commandait un buisson garni d’une volée d’oiseaux-mouches, de colibris, de picaflores, du milieu desquels ressortaient de plus grosses pierres précieuses, telles que le troupiale noir, d’un ncir satiné et brillant, le diuca blanc et bleu, le tangara splendide, etc. Les familles des ramiers, des aras et des oiseaux de proie, le flamand couleur de rose, l’oie antarctique, le grand héron blanc, son frère le bihoreau à l’aigrette d’argent, la cigogne, le foulque, le cormoran, occupaient l’étage supérieur de ce buffet-musée.

J’échangeai encore quelques piastres contre plusieurs couples de ces curieux volatiles, et résolus de me soustraire immédiatement parla fuite aux séductions de ce marchand naturaliste ; mais, d’une main, m’appréhendant au collet (honnêtement d’ailleurs), et, de l’autre, tenant entre ses doigts trois flacons de verre qu’il approchait de mes yeux presque à toucher mes paupières, comme si j’étais ultra-myope, il s’écria :

« Halte-là! toutes les richesses, toutes les curiosités de votre vieux monde ne valent pas ce que contiennent ces trois flacons: dans le premier se trouve la lumière; dans le second, le sommeil, et dans le troisième, l’amour... Je veux partager avec vous...

— Merci, ces trois choses ne me manquent pas... Je suis jeune.

— Qu’importe! elles vous manqueront plus tard. »

Je partageai donc avee lui les prétendus trésors des

flacons : c’étaient des vers luisants, des cornes de scarabées, et des chenilles.

Dès le soir même, j’illuminai ma cabine avec un de ces vers luisants, qui ressemblent à ceux d’Europe, mais dégagent infiniment plus de lumière. On les récolte dans les prairies de la Cannada délia Cruz, au pied des Andes; l’herbe de ces prairies s’embrase dès que le soleil se couche, et de loin on croirait à un vaste incendie.

Une nuit que, ballotté par la tempête et martyrisé

par les regrets de la patrie, je ne pouvais dormir... j’avalai, malgré le dégoût qu’elle m’inspirait, une chenille, la plus petite, et je m’endormis dans le calme... puis, je me réveillai heureux... Cette chenille est 1 ’hepialus virescens... elle porte un bourgeon végétal au bout de la queue, et de ce bourgeon s’élève une tige herbacée. Les savants donnent le nom de sphceria à celte plante parasite.

Jusque-là, Zarate ne m’a pas trompé sur la puissance des vers luisants et des hëpiales ; mais j’ignore encore aujourd’hui si les cornes de scarabées agissent comme les cantharides.

Les anciens historiens de l’Amérique, du Sud, le licencié Pallacios entre autres, disent qu’elles ont eu beaucoup de succès à la cour d’Espagne.

Reprenons notre route. Le vent, un bon vent, s’éleva enfin ; et, remontant au nord-, nous passâmes au large de ce dangereux banc de roches qui s’appuie sur Sainte-Marie, et que l’écume de l’Océan recouvre avec un fracas épouvantable.

J’ai croisé dans ces parages, voici quelques années, alors que la pèche sur la côte chilienne se faisait avec succès. J’y ai vu jusqu’à trente navires sous voiles depuis laMocha jusqu’à Juan-Fernandez. Aujourd’hui

ces parages sont déserts. Les baleines échappées aux coups de lance ont émigré, et les pêcheurs les ont suivies jusque sous les glaces des pôles; un jour, sans doute, elles reviendront... On dit même que déjà les mères reparaissent sur les bas-fonds, et que des Américains les poursuivent, malgré les nombreuses pêclipries établies sur la côte.

Cjnquante-quatre jours après notre départ d’Œteta, nous arrivâmes à l’entrée de la baie de Conception.

Cette baie est une des plus belles et des plus sûres de toutes les baies de la côte ouest de l’Amérique du • Sud. Sa grandeur est de 12 milles du nord au sud, et de 9 milles de l’est à l’ouest.

Vue du mouillage, elle apparaît immense. Une brume faible, mais perpétuelle, enveloppe les rivages du nord et île l’est d’un voile mystérieux à travers lequel ses proportions grandissent et se perdent dans le vague, et ce n’est qu’à l’aide d’un rayon de soleil qu’on peut entrevoir la puissante végétation de la terre ferme, les carrés des moissons , les villages blancs et les projections des collines.

Ajj sud, pas d’illusions d’optique. Le mouillage est trop près de terre, la côte y est accore, verdoyante et peuplée de troupeaux, et la mer vient y mourir sur des bancs de coquilles, de galets et de sable.

Un fortin dont les canons font saillie en dehors

des touffes de myrtes protège ce recoin de la baie, et de grandes crevasses, fraîches encore et descendant depuis le sommet des dunes jusqu’à la grève, témoignent des récentes convulsions du sol.

Au sud-est, les maisons de Talcahuana sont parsemées sur une colline de terre rougeâtre, presqu’île étroite qui sépare la baie de Conception de la baie de Saint-Vincent et se termine au cap Estero, couronné par une citadelle en ruine. Les mamelles du Bio-Bio apparaissent dans le lointain, et, à l’ouest, la colline de la ville s’affaisse et se relie aux bords d’une grande plaine qui, naguère, était recouverte par l’Océan, et au- fond de laquelle est assise la ville de la Conception de Moclia.

A l’horizon de cet immense relais de mer s’élèvent les monts de Belluda, oit le Bio-Bio prend sa source.

Enfin , au nord et au nord-ouest, le Pacifique, la iner du large, s’étend à l’infini, et l’île de la Quinquina, placée à l’entrée de la baie, la protège contre les fureurs des tempêtes et les grandes houles du large.

Cette île de la Quiriquina, inculte quoique fertile et presque inhabitée, est postée de manière à former deux entrées au havre de Talcahuana. Les gros yavires ne fréquentent que le chenal du nord, la Bocha grande; celui du sud, la Boclia chiquita , est trop dangereux et praticable seulement aux chaloupes. Des pointes de rochers y surgissent par milliers, et

lorsque; dans un temps calme, le soleil couchant en

rougit les eaux, ces têtes tic rochers ressemblent à autaut de petites barques de pêcheurs ayant chacune pour patron le phoque solitaire qui est venu s’accroupir sur elle.

Bien de plus animé, de plus vivant que la pointe extrême de la Quiriquina, et les îlots, ses satellites,

du côté de la pleine mer. Les êtres emplumés qui les habitent y exécutent un charivari que le marin entend h plus de trois milles au large. La couleur grise des rochers a disparu depuis des siècles sous un épais placage de fiente et de détritus d’oiseaux de mer. Le cormoran se perche sur les hauteurs et digère les robalos, les lizas, les poissons dorés que son bec vient de harponner à la cime des vagues; les fous plongent sans cesse et pourchassent les chimères antarctiques; les pingoins, graves factionnaires manchots, attendent les jeunes crabes qui viennent au soir errer sur les galets; l’huîtrier se penche sur les fissures des granits que la marée délaisse et explore leurs profondeurs; les mouettes, les vanneaux, les courlieux, les sternes, les noddis ondulent en bandes épaisses à quelques mètres du rivage, guettant l’arrivée des baleines pour becqueter les cyames, les balanus et les fourmilières de pteropodes qui vivent en parasites sur leurs museaux, sur leurs lippes et autour de leurs yeux; le vautour, le vote isolé, se repose en vigie au plus haut pic du promontoire, prêt à fondre sur les cadavres d’hommes et d’ani-

maux qu’apporteront les lames ; la spatule passe, rapide et brillante comme un éclair, et le condor, descendu des Andes voisines, promène par-dessus tout ce peuple ailé ses majestueuses bordées.

Quand nous longeâmes de près ce promontoire pour gagner le mouillage, la brise qui fraîchissait souleva la litière des rochers, et nos voiles, nos agrès et notre. pont furent couverts de duvets et de plumes.

La yole du commandant de port nous accosta vers la pointe sud de la Quiriquina.

Ce commandant visita scrupuleusement les papiers du navire; car. alors, le Chili était en guerre avec le Pérou. Je prouvai, par mon journal, que la santé de l’équipage était bonne, et il nous permit de mouiller sans faire quarantaine.

Aussitôt, notre second capitaine, debout au bossoir de tribord, frappa d’un coup de hache la bosse de l’ancre, et l’ancre tomba, et la bitture de la chaîne s’échappa avec fracas par l’écubier. Le bâtiment en tressaillit dans toutes ses membrures, puis demeura immobile, tandis que les matelots, qui s’étaient élancés par avance sur les vergues, serraient tout à fait les voiles déjà étouffées par leurs cargues, afin de modérer l’élan de notre marche.

Nous voilà donc mouillés sur cinq brasses de fond devant Talcahuana, baie de Conception, au Chili, par les 36° 34’ de latitude sud et 73° de longitude ouest

du méridien de l’observatoire d’Arago, à plus de 3,000 lieues de France.

Une centaine de pavillons étrangers, anglais, américains, chiliens, etc., saluèrent le notre, qui se balançait à la corne d’artimon; un seul dans le port déployait nos couleurs nationales, le Liancourt , du Havre, navire baleinier, qui s>st perdu depuis dans la iner d’Olkostch.

Quelle fêle pour un équipage baleinier qu’une relâche, une véritable relâche, c’est-à-dire l’entrée du navire dans un port surtout, quand on n’y entre que pour s’y reposer, prendre des vivres frais et renouveler son eau! car souvent le travail, au mouillage est encore plus rude qu’en pleine mer, alors qu’il s’agit d’y arrimer ou d’y vendre une cargaison.

Peu importent le nom, la position du mouillage sur le globe, lorsqu’on y séjourne après de longs mois de mer! Quand même on n’aurait devant soi qu’un îlot, qu’une lagune, qu’un rocher faisant l’anachorète au milieu de l’Océan, on est heureux de pouvoir poser le pied sur quelque chose de stable, et l’on rêve déjà à beaucoup d’amour et à un peu de folie, si l’homme, si la femme habitent cette terre lointaine.

Les navires à l’ancre devant Talcahuana ont pour garant de leur sûreté cette île de Quiriquina, dont la plage n’est, qu’un vaste ossuaire de baleines. Ils mouillaient autrefois devant Penco-Viejo, à droite en

entrant. Le tremblement de terre de 1780 a détruit cette ville; les vagues ont passé par-dessus ses ruines et un récif visible h marée basse a surgi du fond de la mer et comblé l’ancien port dont parle Ercilla dans son Èpopéede l'Araucaria. Cependant le. ventdu nord-nordouest pénètre, malgré la Quinquina, dans le havre et y cause des sinistres. V Espérance, navire baleinier de Nantes, s’est échoué sur la céte de l’ile, et quelque temps après Y Alerte, de Dunkerque, a subi le même sort en gouvernant à deux ou trois encâblures de ses débris.

Une longue série de cases, à un seul étage, bâties en torchis ou en adobes (briques cuites au soleil), et contenant 3,000 habitants environ, voilà ce qu’on appelle la ville de Talcahuana. Elle doit son origine aux premiers navigateurs français qui vinrent commercerà Conception, lorsque jadis cette ville était située sur le rivage de la mer à bâbord en entrant dans la baie; les vents du large' les obligèrent à se réfugier sous l’abri de la Quinquina, et ils bâtirent sur la grèvçdes cabanes et des magasins que les Chiliens conservèrent après leur départ. J’ignore l’origine du mot Talcahuana.

Le tremblement de terre de 1834 a rudement secoué cette ville, et, depuis lors, do‘ nouvelles et fré- . quentes convulsions du sol ont mis son aplomb à l’épreuve. Cette même année de 1834, les vagues s’élancèrent par-dessus les maisons les plus éloignées du

rivage et tous les navires du port chassèrent sur leurs ancres; le plus grand nombre fit naufrage. Les habitants, réfugiés sur.lus hauteurs du cap Estera, assistèrent à la noyade de leurs dieux lares.

Les pertes furent grandes, très-grandes sans doute, mais à mesure que cette époque de malheur s’éloigne dans le passé, la tradition amplifie les désastres, et ceux qui sont riches encore prétendent avoir perdu dans cette catastrophe la moitié de leur fortune; et ceux qui de leur vie n’ont possédé un réal, un medios, vont se lamentant et disant que le sinistre leur a enlevé des millions de quadruples.

Les Européens, ceux surtout dont l’indigence a pour cause la paresse et l’inconduite, ne taris'sent pas sur les funestes conséquences de ce tremblement, et il n’en est pas un qui n’assomme les nouveaux venus du récit minutieux de la catastrophe. On les écouterait avec intérêt, on compatirait à leurs misères, si leurs narrations, trop réitérées, ne ressemblaient à une demande de secours. L’un d’eux, un exhabitant des bords de la Garonne , avait le talent de ne jamais fatiguer ses auditeurs. On se plaisait à l’entendre. Avant de commencer son récit, il poussait un large et profond soupir, imprimait à sa figure le cachet d’une douleur intense, quittait son siège, se matait, puis, le front découvert, esquissait à grands trait» et d’une voix sourde et saccadée les , symptômes précurseurs du cataclysme. Peu à peu sa

parole devenait forte et vibrante, à mesure que les secousses de la terre augmentaient d’intensité, et l'enthousiasme du désespoir s’emparait de tout son être quand il disait :

« Et l’Océan déferlant sur la ville et aplatissant les maisons, et les navires naufrageant sur la grève, et les hommes devenus fous, et les femmes échevelées courant sur la montagne qui frissonnait... »

Alors, il se transfigurait en vrai poète de la désolation.

Aussi, moi et mes camarades, allions-nous souvent lui rendre visite, rien que pour réveiller sa verve ; et il cédait volontiers à nos instances quand nous disions : « Père Duborrieu, racontez-nous donc le tremblement. »

Le gouvernement chilien, qui regarde avec raison Talcahuana, ce port de la Conception, comme le plus important des ports de la République après celui de Valparaiso, a dû intervenir et user de son autorité pour obliger les habitants à reconstruire la ville ; le peuple, superstitieux, prétendait que Dieu s’opposait à ce qu’il existât jamais une cité dans ces parages, et -voulait émigrer au nord. Une loi sévère défendit à tout citoyen de sortir de la province. On recommença donc à bâtir, et aujourd’hui encore, à chaque pas, de légères constructions s’élèvent entre les ruines.

Talcahuana a été neuf fois détruite de fond en

coml>le. Cette instabilité du sol paraîtrait influer sur le caractère des habitants. Ils ne savent si demain ils pourront s’asseoir là où ils se sont assis aujourd’hui, et ils usent de la vie au jour le jour.

Empédoele, je crois, reprochait aux Agrigentinsde jouir avec empressement de tous les plaisirs de la vie, comme si la vie devait leur être arrachée le lendemain, et de bâtir leurs maisons comme s’ils ne devaient jamais mourir.

Pareille contradiction ne peut être reprochée aux Chiliens ; ils bâtissent et vivent de la même façon : très-légèrement. Alertes aux plaisirs, et doués d’une robuste insouciance, ils prennent à peine le temps de crépir les murailles de leurs huttes et dépensent la vie à pleines mains, la vie et les murailles pouvant être englouties avant la fin du jour.

On voit à Talcahuana des rues entières bordées de petites maisons en planches, n’avant qu’un rez-dechaussée et assises sur deux gros rouleaux de bois qui les isolent du sol. Ce genre de construction résiste assez bien aux secousses des tremblements de terre. Chaque propriétaire a, derrière sa maisonnette, un jardin, qu’il agrandit presque toujours en faisant avancer la façade du logis sur la voie publique; .de sorte que les rues se rétrécissent peu à peu, et deviennent même tortueuses, selon les empiétements plus ou moins grands des bourgeois. Mais l’alcade veille, et lorsque le tracé de la rue est sur le point de

disparaître* il ordonne, à son de trompe, que les habitants aient h remettre leurs maisons à l’alignement dans vingt-quatre heures, sous peine d’amende et de prison. ...Et immédiatement lés citadins dociles attellent des boeufs h leurs pénates et les replacent sur la ligne indiquée.

Beaucoup dé créoles intelligents s’enrichissent par le commerce de détail; — les étrangers, d’une part, les Indiens, de l’autre, formant deux classes nombreuses de consommateurs.

A chaque coin de rue, et même déporte en porte, on trouve une poulperia , espèce de bazar ou mille échantillons de marchandises sont bizarrement étalés aux jeux de l’acheteur. La fortune vient vite, mais bien vite aussi elle s’enfuit, et, d’ordinaire, un négo- , ciant dépense au jour de sa fête ce qui lui reste encore des bénéfices de l’année. »

Cependant, on rencontre quelques rentiers, vrais originaux, vrais Allemands pur sang par leurs allures compassées et leur caractère flegmatique; leur existence s’écoule dans le sommeil ou dans le silence ; ils ne s’émeuvent de rien, et ressemblent à des momies ' en punc/io. Voici un petit drame d’intérieur qui se passe chez eux tous les jours; mais sachez d’abord qu’au Chili on n’est pas honteux d’avoir des poux; tout le monde en a plus ou moins, les riches comme les gueux, les élégants aussi bien que les Diogènes ; le pou est endémique, il a droit de cité, et ne res-

semble pas aux humbles parasites de l’ancien monde; bien au contraire : ses larves se développent' splendidement et il atteint de si colossales proportions, que lorsqu’il se promène sur l’épaule d’un Chilien on croirait voir un grain de blé ayant des pattes et gravitant entre les poils de l’étoffe. Figurez-vous donc qu’un Chilien paisible, frileux, s’est accroupi devant un bassin de cuivre rempli de charbon; tandis qu’il bénit avec ses longues mains, jaunes et maigres, la chaleur qui s’élève du brazero et qu’il voyage silencieux dans le pays des rêveries, il advient parfois, très-souvent, veux-je dire, qu’un pou, amateur lui aussi du rayonnement de la chaleur, s’échappe de sa résidence habituelle et descend sur les bras du fri- •leux personnage. Celui-ci aperçoit le parasite. Vous croyez peut-être qu’il éprouvera un soubresaut de dégoût? — non ; il prendra délicatement l’animal entre le pouce et l’index, le contemplera comme un naturaliste contemple une espèce rare ou inconnue, puis le déposera sur la partie non incandescente d'un charbon, en murmuranten espagnol ces mots: — Que celui qui ('a créé te sauve ! Et il surveillera avec délices les allées et venues, les marches et contre-marches du pauvre insecte qui veut s’enfuir de dessus le charbon et rencontre partout autour de lui la fournaise qui le gagne et finit par le dévorer.

J’ai demandé à un de mes confrères, expert naturaliste, pourquoi il y avait tant de poux au Chili. Il m’a

répondu que d’abord ccn’étaient pas des poux de tête , mais des poux de corps, et que les lai nés employées au tissage des tapis d 'Eslrados, n’étant que fort peu dégraissées, favorisaient la reproduction de ces parasites.

Du reste, les poux ont, de tout temps, été trèscommuns dans, l’Amérique du Sud. Les anciens rois péruviens, afin de délivrer leurs sujets de la vermine qui les dévorait, leur imposaient des tributs d’une certaine quantité de parasites qu’ils étaient obligés d’apporter chaque année à un magistrat désigné pour les recevoir, sous peine de châtiment. Chaque citoyen était imposé pour un plein cornet de poux et de puces. Il en était de même au Mexique. Fernand Cortez trouva des sacs pleins de parasites dans le palais de Montezuma.

Quelques voyageurs un peu malveillants prétendent que l’activité du Chilien n’est que superficielle, et qu’il veut à tout prix jouer le rôle d’homme important, singer le négociant, l’artiste, le jurisconsulte, le savant.... Dans ce but, il se condamne à une espèce de travail forcé et perpétuel; mais, dans son intérieur, il reprend les allures majestueusement indolentes de ses ancêtres d’Espagne.

Tout Chilien bien né prétend s’habiller, se coiffer, se chausser à Paris... Hélas! autant do pièces dans son vêtement, autant de mensonges. Là-bas, les familles les plus opulentes vivent dans leur intérieur

comme lçs moins fortunées en France. La dépense, et elle est grande, exagérée même, ne sert qu’à briller au dehors. Le lasso , cette chair de bœuf coupée en lanières et séchée au soleil et dans le sable, le riz cuit à l’eau, le melon d’eau, la sandilla, et le mauvais pain de froment, voilà j’ord inaire, arrosé de chicha ou de mosto aigre, des plus élégants caballeros, de ceux qui parcourent l’Almandral de Santiago sur <Je fringants andalous, ou assis dans des véhicules que ne désavoueraient pas les plus habiles carrossiers de Paris ou de Londres, ces fashionablcs; et rentrés chez eux, ils se dépouillent des fantaisies du ' luxe pour revêtir la livrée de la misère. — Nous avons un vieux proverbe qui leur convient : Habit de velours , ventre de son.

Les Chiliens sacrifient tellement aux exigences de la vie extérieure, que ceux qui ont des courses à faire dans la ville, ou qui, à défaut de valets ou de servantes, sont obligés d’aller eux-mêmes aux provisions, croiraient se déshonorer s’ils sortaient à pied ; on fait des visites 5 cheval; on va puiser île l’eau à la fontaine achevai; à cheval, onse rend à l’église ; à cheval encore, on va chercher son tabac ou son chocolat, on va à la

fonda ; tout enfin s’exécute à cheval.

Le Chilien organise ainsi sa manière de vivre : les , affaires l’occupent pendant la journée, sauf aux heures des repas et de la sieste ; et, pendant la nuit, il boit, il joue, il aime. Le jeu, voilà sa passion

dominante; j’ai assisté à quelques-unes de ces séances de jeu; j’ai vu, dans de misérables taudis, sur des tables vermoulues, qu’éclairait la mèche fumeuse d’un vieux quinquet rouillé, j’ai vu l’or, les onces d’or ruisseler, disparaître, et ruisseler encore, versées et ramassées par des mains crasseuses qui se cachaient ensuite sous des punchos en guenilles, tandis que le banquier taillait des cartes marbrées de saleté, et qu’un trio de guitaristes grinçait ou susurrait dans un angle de la case et qu’un vidrecôme ébréché et rempli d’aguardiente promenait l’ivresse parmi les joueurs; — pas de femmes ici, elles attendaient à la porte... Un soir, que je sortais d’un de ces enfers, je fis serment de n’y plus rentrer; j’y rentrai cependant, mais pas pour mon compte. — Nous avions à bord, pour che de la troisième pirogue, un brave et vigoureux, . Yanki , mestre Leicis, un Allemand d’Amérique, au teint rubicond et à chevelure jaune. Ce gai^on-là' me paraissait être rangé, économe, sobre, enfin doué de toutes les puritaines vertus d’un vrai Pensylvanien. Pendant nos six mois de séjour à la Nouvelle- Zélande, il n’avait pas fait un écart dans le villpge d’Œteta, et depuis notre arrivée à Talcahuana, il avait' travaillé, huit jours de suite, au gréement du navire, sans paraître seulement désirer pousser une reconnaissance du coté des signorittas de la cote. Mais un dimanche malin, jour complet de chômage, il apparut sur le pont et s’annonça comme prenant

HO

une permission de vingt-quatre heures. Ah ! qu’il était beau. Plus de vareuse, plus de chemise de laine rouge, plus de pantalon de toile, plus de souliers sans bas, plus de bonnet en peau de loup marin. La jolie veste de rechange , aux boutons dorés et à ancres et de fin drap bleu de ciel; le large pantalon idem ; le gilet encore idem ; le foulard à la Colin ; la chemise blanche constellée de quatre gournables d’or; le chapeau Paris- fashion ; les bas blancs ; les] escarpins aux ailes de ruban noir ; le cordon de montre soutenant unegrosse ancre en breloque ; la bourse bien garnie de piastres sonnantes, et le parapluie sous le bras... non ! je me trompe, il en avait deux... un ordinaire, et l’autre à canne. — Il partit...

Que devint-il pendant le jour? pendant la nuit? — Aucun de nous ne s’en inquiéta, et le lendemain matin, quand je m’acheminai du côté de la douane pour me faire conduire à bord, où quelques infirmes attendaient ma visite, je croyais bien trouver mestre Lewis déjà rendu à son poste et gourmandant la nonchalance des hommes de corvée... Mais, voilà qu’au moment où je passais devant un de ces taudis de jeu , à moi bien connu , je m’entends appeler, et je vois un créole qui, debout sur le seuil de la porte, me faisait signe de venir à lui; je continuai mon chemin ; il courut après moi. « Venez, venez, signor, criait-il, venez... le lieutenant vous

attend. » A ce mot de lieutenant, je ne balançai plus; je pensai que le malheureux s’était fourvoyé dans ce coupe-gorge et qu’il avait besoin de mon assistance. — J’entrai donc : trois ou quatre joueurs luttaient encore ; et le soleil qui éclairait ce bouge le rendait plus hideux encore qu’aux lumières. — Je cherchai du regard mon lieutenant ; pas de lieutenant. — Ah! vous m’avez trompé, allais-je dire à l’Espagnol qui m’avait conduit là; mais l’Espagnol devina ma pensée, et me prenant par le bras, il me conduisit vers l 'estrado , me montra une masse inerte , recouverte d’une mauvaise couverture de laine; puis, se baissant, releva un coin de celte couverture et dit : «Lieutenant !... »

Oui, c’était mon lieutenant, nu comme un ver et pelotonné sur lui-même ; il se tenait la figure appuyée sur ses genoux, et de honte, sans doute, n’osait lever la tête vers moi.

— Ah! lieutenant, pourquoi ne vous habillezvous pas ? demandai-je. — 11 ne répondit pas.

— Êtes-vous malade? — Il poussa un gros soupir, et les Espagnols présents se mirent à rire.

— Allons, expliquez-vous!... Puis-je vous rendre service ?

— Ah ! docteur, s’écria-t-il en se redressant de toute sa hauteur dans le costume de notre père Adam, et montrant le poing aux joueurs, qui le regardaient avec une gravité railleuse ; docteur ! les

brigands! ils m’ont tout gagné, ou plutôt tout volé. Mes parapluies, ma montre, mes boucles d’oreille, mon chapeau, mon foulard, ma veste, ma culotte, mon gilet, ma chemise, mon argent, tout enfin. Tout!

— Eli! comment voulez-vous que je retourne à bord? — Patience! mestre Lewis, dis-je en m’en allant,

vous aurez des habits dans un quart d’heure.

Et aussitôt mon arrivée à bord, je lui expédiai sa livrée de. travail; il avait encore dans son coffre une grand'voile , une redingote, comme on dit en langage figuré de matelot, mais je n’eus garde de la lui envoyer au jeu... il aurait essayé de prendre sa revanche.*

La Chilienne se montre en tout la digne compagne du Chilien.

CeJle qui est riche se lève tard, va cueillir des fleurs et se rend à la messe... cela est quotidiennement de rigueur. — De midi à deux heures, elle repose, elle dort, puis elle s’éveille et passe de longs instants h sa toilette. Puis elle monte à cheval, et, le soir, elle gratte sa mandoline, chante et danse.

— Et la nuit ? Devinez-en les mystères.

Elle ne s’occupe jamais des détails de son ménage. La femme pauvre veut imiter la femme riche... Mais pour subvenir aux frais de l’imitation, elle fait

commerce de son corps et de cigarettes en paille de mais.

A propos de ces cigarettes en tabac parfumé de

Guayaquil, sachez que là-bas, la manie de fumer s’est emparée de tout le monde. On fume même à l’église autant qu’à la fonda (au café). — J’ai vu de graves- et gros chanoines et des padres au galbe ascétique rouler la cigarette jusque dans le sanctuaire et chasser voluptueusement, par la commissure des lèvres, de longs rubans de fumée, entre la psalmodie de chaque verset d’un psaume.

Ce peuple, le plus dévot peut-être de tous les peuples chrétiens, ne se croit obligé d’abandonner le cigaritlo qu’à un seul moment de l’office divin : quand le prêtre élève la sainte hostie ; alors les cigarettes s’éteignent et les têtes s’inclinent ; mais sitôt que le prêtre a replacé le calice sur l’autel, le cliquetis des briquets frappant les silex retentit par tout le temple, les mecheros s’allument, et la fumée du tabac se mêle de nouveau à la fumée de l’encens.

Filles ou mariées, toutes les femmes fument, et M me Morell, cette voyageuse américaine dont j’ai parlé autrefois, à propos des amours des veaux marins, a remarqué que si quelque chose peut ennoblir le cigare , c'est de le voir pressé entre deux jolies lèvres roses.

Les Chiliennes ont un laisser-aller vraiment prodigieux; nul frein ne les retient ou ne les rend hypocrites ; elles vont sans gêne là où leurs besoins, leurs désirs, leurs passions les poussent. Ce n’est pas par piété, mais par habitude qu’elles ne quittent jamais

le rosaire et qu’elles laissent la croix d’or ou d’argent sautiller sur leur poitrine demi-nue. Elles obéissent à ledr tempérament sans redouter le blâme et le mé-

[iris. Dans ce far niente perpétuel de leur existence, un seul soin les occupe, — celui de leur corps; au temps de la jeunesse, elles le parfument, elles . le polissent sans cesse; mais dès que les vingt ans arrivent et que la première fraîcheur s’en va, dès qu’elles sont devenues mères, et^que l’étranger, le niarin nouveau débarqué, ne s’arrête plus émerveillé quand elles passent près de lui, portant la tête coquettement penchée de côté, comme si elle était entraînée par le poids de deux longues tresses de cheveux, les brasployés sous le rebos, un sourire sur les lèvres et un éclair dans les yeux; dès que les caballeros ne leur offrent plus de fleurs, et les abandonnent accroupies sur le tapis de Yestrada pendant un fandango: — alors le dégoût d’elles-mêmes leur vient; elles se sentent vieillies avant l’âge, elles renoncent aux parures et aux soins les plus vulgaires de la propreté et, dégoûtantes octogénaires avant leur trentième année, elles se confinent désormais dans un coin de la case, vivantes momies, et égrènent tristement le rosaire en protégeant à leur toor les amours des jeunes filles.

La prostitution à Talcahuana a pénétré partout, sauf dans les familles des fonctionnaires et de quelques riches négociants créoles ou européens. Elle est si

commune que le scandale est nul; nul, pendant la nuit seulement, entendons-nous; car, de jour, la pudeur est obligatoire, et tant que le soleil brille à l’horizon, la vertu la [>lus stricte n’est pas un vain mot... les marguerites ne fleurissent que le soir... ainsi nomme-t-on au Chili les vierges folles.

Entrez, sur le tard, dans la première case venue : les portes en sont toujours entre-bàillées ; entrez sans être connu, sans être invité, vous serez le bienvenu. Vous verrez le père, le patriarche, qui, assis sur un tabouret devant le brazero et le menton enfoui dans l'ouverture de son puncho, fume gravement une cigarette. La mère, les jambes croisées sur l’estrada, prie ou rêve. Une senora chatouille les cordes d’une guitare, chante et conduit le zapatero , que dansent d’autres senoras et senorittas, ses sœurs ou ses amies. La senora se lève à votre apparition et vient au-devant de vous; elle seule fait les honneurs de la maison paternelle. C’est d’ordinaire une grande et svelte 011e, aux cheveux noirs, longs et tressés par derrière, aux yeux plus noirs encore que les cheveux, et revêtue de la basquina g menton , robe courte de soie brune ou de foulard des Philippines. Elle vous salue gracieusement, en cambrantsa taille flexible; elle vous invite à prendre place sur l’estrado (grand honneur qu’on vous fait), et pourvu que vous n’ayez pas l’air d’un mendiant ou d’un balèinier sans huile, elle vous perfore de ses Oeillades en rechatouillant sa guitare.

Alors, pour vous attirer estime et considération et pour prouver que vous savez vivre, ne manquez jamais d’olfrir l’aguardiente, le mosto et le punch aux œufs. Le père de famille vous vend les liquides ; on boit au même verre, et quand minuit sonne, quand les voisins s’en retournent chez eux, quand les grands parents s’endorment, vous, étranger, vous restez prisonnier de la senora. Les marins se plaisent en ces sortes de geôles !

Platon dit quelque part que les femmes sont d’anciens garçons débauchés qui revienpent au monde. Les Chiliennes feraient presque croire à cette évolution de métempsycose.

Les Chiliennes amalgament avec un sang-froid ébouriffant la dévotion et la débauche. La reine de l’ileptaméron , qui s’étonnait de ce qu’un prince allant tous les jours commettre l’adultère avec la femme d’un avocat de Paris, ne manquait jamais de s’arrêter en chemin dans une église et d’y réciter de ferventes prières, Marguerite de Navarre éprouverait ici bien d’autres étonnements, en observant, les mœurs de ces femmes. Elles sont dévotes, jusque sur le grabat où elles se vendent, quoiqu’elles suivent minutieusement le précepte de la bru de Pythagore qui recommande à toutes les femmes de laisser, en entrant au lit, la honte avec la cotte.

On m’accusera peut-être de n’avoir étudié ces mœurs chiliennes que dans un certain monde... Je

répondrai que malheureusement, sauf les rares exceptions déjà citées, ce certain inonde est le seul et unique monde de Talcahuana, et j’en appelle à la bonne foi de tous ceux qui sont venus s’abriter dans la baie de Conception.

Presque tous les - marins baleiniers de passage y laissent des héritiers inconnus.

Je n’ose retracer ici les préludes mystiques et religieux des mariages d’une seule nuit. La même lampe qui éclaire la madone dans sa niche, éclaire ces faciles amours, hélas ! Ce passage subit d’une prière fervente à un abandon sans réserve, ces monstrueux contrastes entre les pratiques de la dévotion et les pratiques de la lubricité, me semblent être une conséquence toute naturelle de leur éducation morale et religieuse ou plutôt antireligieuse.

• Ces mœurs dépravées sont un legs de l’ancienne vice -royauté espagnole. Elles se modifient de jour en jour.

L’adultère même est excusable en certain cas ; aussi est-il très-fréquent. Si un mari refuse à sa femme une robe, un ruban, une écharpe, un rien, qui soit cependant d’absolue nécessité, la femme se le procurera avec la solde de l’adultère.

Vraiment, les sauvages indiens, les idolâtres d’Aràuco donnent des leçons de vertu à ce peuple civilisé!

Cette excuse de l’adultère a eu des partisans autre

part qu’au Chili. On prétend que jadis, dans l’Indostan , la femme mariée pouvait s’abandonner sans crime au séducteur qui lui offrait un éléphant pour prix de ses faveurs.

Pardonnez-moi un dernier détail. Les honoraires des vierges folles au Chili sont tarifés, d’une façon assez originale.

La femme qui va les pieds nus ne prétend qu’à quelques réaux. Le real vaut environ soixante centimes de notre monnaie; celle qui marche avec des zapattes ou sandales de bois et de cuir, demande une demi-piastre. Celle qui chausse avec les zapattes une paire de bas de coton, une piastre. Celle qui porte bas et souliers européens, deux piastres. Celle entin dont la jambe nerveuse et fine s’arrondit dans la moire crépitante d’un bas desoie et dont les pieds mignons gantent des bottines de satin... oh! celle-là a le droit de ruiner, si elle le peut, le marin affamé qu’elle subjugue.

Encore une fois" pardonnez-moi d’ètre entré dans tous ces détails immondes. J’ai voulu dire ce que nul voyageur n’avait osé dire avant moi, et dût-on m’-accuser d’avoir trop bien étudié sur le vif un sujet aussi scabreux, je ne puis m’en repentir, car je n’ai dévoilé que la vérité, rien que la vérité, et même pas toute la vérité!

Ceux qui me liront penseront peut-être qu’en ce pays où laprostitution a ses coudées franches, la santé

court de grands risques; eh bien, non! Les maladies honteuses y sont moins fréquentes qu’en toute autre contrée de l’Amérique méridionale, et qu’au Brésil, par exemple à Fernambuco, où il » ,c t proverbial de dire aux nouveaux arrivants : « Si vous no craignez pas Dieu, craignez le mal. » Pourquoi celte presque immunité au Chili ? Je ne sais. Mes confrères de là-bas m’ont affirraé.qu’ils avaient rarement à combattre des accidents siphilitiques, sauf à l’arrivée des navires étrangers. Les guérisons, d’ailleurs, sont promptes : la salsepareille , souvent inefficace en Europe , ne manque jamais ici sou effet; et l’on serait tenté t croire ce que des Voyageurs racontent de la rivière de Piuraet de plusieurs autres, dont les eaux, saturées par la macération des branches des salsepareilles qui ' croissent sur leurs bords, guérissent ceux qui les prennent en bains ou en boisson; cela contredirait les assertious de nos botanistes, qui font croître les smilax dans les lieux arides et sur les rochers. 11 n’en n’est pas moins vrai qu’on rencontre souvent sur les bords sablonneux et rocailleux des ruisseaux, des buissons épais de salsepareilles. On sait que la salsepareille fraîche est plus active que celle importée en Europe. Les Américains ne dévoilèrent que vers 173) les propriétés curatives de la salsepareille, du santo-palo, de la lobélie et de plusieurs autres plantes.

On pourrait croire avec raison que ces femmes qui

s’abandonnent si facilement au premier venu, n’éprouvent que peu ou point de sentiments de jalousie; au contraire, nulle part au mondé, je crois, la jalousie n’éclate avec autant de fureur qu’au Chili.

Certaines manœuvres, certains signes de convention, dans une soirée, dans un bal, équivalent à un serment. Ainsi le cavalier qui, au jeu de la maya, échange dés fleurs avec une femme, ce cavalier fait tacitement le serment d’aimer cette femme; et, s’il l’oublie, cette femme l’en fera bientôt repentir.

Souvent il est fatal, cet amour jles A raucano- Castillanes... amour qui s’engréne avec la jalousie et la vengeance. .

En Fiance, l’ange déchu méprise l’homme qui l’a trompé ou bien il oublie, il pardonne... Au Chili, la femme abandonnée n’oublie jamais... ne pardonne jamais... elle se venge, elle lue ou elle fait tuer; elle achète le lupa , le poison d’une vieille sorcière ; elle soudoie le stylet d’un assassin.

Voici, à ce sujet, une petite historiette dont un de mes confrères, chirurgien-baleinier, fut, dit-il, le héros; mais je ne vous en garantis pas l’authenticité, car l’historiette me semble trop excentrique.

.le le laisse parler :

« Vous savez, me dit-il, qu’en ce beau pays, un serment d’amour est promptement fait. Recevoir une

fleur des mains d’une femme et lui en offrir une en échange, c’est se jurer un amour éternel, et si vous l’oubliez, malheur à vous! Fuyez ou tenez-vous prudemment en-garde.

» Un jour, lors de notre dernière relâche à Talcahuana, j’étais allé rendre visite à certaine jeune senorita convalescente par mes soins, et je trouvai ma beîle cliente assise sur un estrado et faisant toilette près de sa mère. Ses noirs cheveux épars tombaient en boucles épaisses jusque sur le tapis, et elle allait les partager en deux tresses, car deux tresses lui seyaient à merveille, rejetées en arrière sur ses blanches épaules. Mon entrée au salon ne produisit d’abord aucune sensation. Les grands yeux de la convalescente ne quittèrent pas son petit miroir, et quand j’eus demandé des nouvelles de la santé, on répondit, les lèvres à moitié closes pour retenir une épingle, on répondit tout bas : Gratins, senor.

» La mère, émerveillée ‘de la prompte guérison de sa fille, m’offrit de très-bons honoraires, et j’allais sortir quand lasenora, qui voulait, elle aussi, ajouter' quelque chose au payement de celte dette, se redressa soudain et m’apparaissant dans toute la splendeur de sa beauté, me gratifia d’un salut et d'un sourire... Qu’elle était belle ainsi! — Ses cheveux lisses et satinés fuyaient en arrière de son front, à la manière des Chinoises; une rose rouge s’épanouissait sur l’une de ses tempes... une autre rose rouge, du

côté opposé, tombait inclinée vers sa joue, et le type le plus pur de la plus idéale beauté vivait en elle encadré dans l’ovale gracieux et régulier de sa noble ligure... Et je la contemplais en tressaillant d’admiration et mes regards lui disaient combien elle était belle avec ces deux roses rouges, ces deux étoiles dans ses cheveux noirs!

» L’enchanteresse, devinant ma pensée et me croyant un désir,' détacha l’une des roses et me l’offrit. — Soit hasard, soit intention, elle me donna celle qui avait caressé sa joue... Je la portai à mes lèvres, cette rose, et la plantant à la boutonnière de mon frac, je m’écriai :

» — Elle ne me quittera jamais!

» — Oui, tant qu’elle sera fraîche, dit-elle.

» — Fraîche ou fanée, répliquai-je en très-mauvais espagnol, mais d’un ton chevaleresque ; fraîche ou fanée, elle ne me quiltçra jamais.». Elle brillera là jusqu’à ce qu’elle se flétrisse, et, flétrie, je la porterai sur mon cœur... Je le jure!

» Cette protestation, sentant le Castillan, flatta infiniment la demoiselle... elle accueillit mon serment avec un sourire de triomphe et comprit très-bien que mes regards lui disaient : Oh ! senorita, vous êtes mille fois plus belle encore avec une seule rose rouge dans vos cheveux noirs!

» En ce moment, je me ressouvins qu’une joyeuse

troupe d’amis m’attendait non loin de là, et, saluant la senorita et sa mère, je sortis, me promettant de jouir largement de la vie pendant cette belle journée ; car j’étais riche, j’avais une rose, j’étais aimé!...

» Cinq minutes après, au tournant d’une rue, un homme m’accosta et me pria instamment d’entrer dans une case voisine pour y visiter un malade. Le bonheur rend humain; j’entrai dans la case, et j’allais la quitter après avoir fait espérer la guérison d’un pauvre enfant à l’agonie, lorsque la sœur du moribond, me retenant par le pan de mon habit, me supplia de lui donner la rose que je portais à ma boutonnière... « Fort bien, pensai-je, les femmes en ce pays ne se gênent guères »! et je regardai la solliciteuse et je vis qu’elle était, ma foi, jolie! .l’eus d’abord le courage de lui refuser la lleur... mais elle insista de nouveau et si fort et si bien que je m’imaginai que sa beauté augmentait à mesure que ses prières devenaient pressantes, et qu’elle aussi voulait échanger avec moi un serment d’amour. — Fat, imbécile que j’étais! j’aurais dû mieux connaître le caractère crédule et superstitieux des Chiliennes et comprendre que cette jeune tille n’insistait tant pour avoir cette rose, qu’afin île la déposer sur le chevet de son frère mourant , car elle croyait de bonne foi que tout ce qui avait appartenu à un savant docteur pouvait adoucir les souffrances •d’un malade. Moi, je m’enorgueillis soudain d’avoir fait une nouvelle con-

quête ; j’oubliai mon serment de la rue voisine, et offrant ma rose à la jeune fille, je fis serment de l’aimer à jamais! La jeune fille rougit et se saisit de la fleur en tressaillant de plaisir, et moi, devinant de l’amour dans ce tressaillement, je m’éloignai avec l’intention de revenir le lendemain.

» Le lendemain, en effet, je pris le chemin de sa case ; mais j’entrai d’abord en passant chez ma première cliente.

» Elle était seule sur l’estrado et chantait en s’accompagnant de sa guitare. Elle répondit à mes salutations par une petite inclinaison de tête et me laissa baiser au vol et agenouillé la main qui errait sur les cordes de l’instrument. Je la contemplais avec autan d’admiration que la veille, mais il se mêlait â mon admiration une indéfinissable impression de terreur mystérieuse, car je sentais que je la trompais... et je sentais aussi qu’elle le savait... Puis, l’air qu’elle chantait était triste et funèbre; sa voix faiblissait et éclatait par intervalles ; ses yeux brillaient égarés et farouches; une male pâleur recouvrait son visage et, dans l’agitation fiévreuse de ses mains et de tout son corps, je devinais l’influence d’une violente émotion.

» — Eli ! senora, pourquoi la fièvre et la tristesse aujourd’hui? demandai-je, quand elle eut déposé la guitare â ses pieds.

» — Seigneur français!...' parce que je vous attendais...

«Quelle naïveté! pensai-je. Voilà bien le langage du cœur! Vivent les filles de l’Amérique du Sud! elles seules savent aimer et le dire. Nos belles d’Europe ne pensent jamais comme elles parlent et ne parlent jamais comme elles pensent!

» — Me voici près de vous maintenant, ajoutai-je; et que ne puis-je y demeurer ma vie entière! Vous me faites oublier la France.

» La Chilienne inonda ma face d’un long regard, et, sous ce regard, je ne pus m’empêcher de rougir; puis soudain ses lèvres se crispèrent ; sa bouche s’agrandit dans un sourire sardonique, et d’un ton sec, mais vibrant, elle me dit :

» — Où est ma rose ?

» Alors, avec ce vernis de vérité et de conviction dont tout menteur habile sait enduire ses paroles... avec ce genre d’intonations employées pour un aveu, intonations voilées qui semblent partir du fond du cœur, tandis qu’elles ne sont qu’un jeu de ventriloquie... avec cet enthousiasme haletant, mais factice que l’on tient en réserve pour les grandes occasions... alors, moi, je m’écriai :

» — Votre rose ? vous me demandez ôù est votre . rose? Mais, votre rose, elle est à bord de mon navire, renfermée dans un sachet de soie, et appendue au chevet de ma couche, afin que je la contemple avant de m’endormir et que vous m’apparaissiez dans tous

mes rêves; afin que je la contemple à tnon réveil et que mes premières pensées vous appartiennent... Si je ne la porte plus à la boutonnière de mon frac, votre rose, c’est que j’ai peur que le vent ne l’enlève... Ah! senora! senora! pouvez-vous me demander où est votre rose!

» Et cela disant, je m’étais emparé d’une de ses mains et j’y collais mes lèvres.

» — Merci! merci! murmurait-elle, je sais que les seigneurs français n’oublient jamais...

» Et elle se leva d’un seul bond et me demanda

froidement si j’avais soif, si je voulais boire?

» Cette question si inopportune, ce brusque rappel aux besoins de la vie animale m’étourdirent d’abord et je restai muet un instant. Mais elle était là devant moi, l’enchanteresse, debout, un flacon d’une main, un verre de l’autre, et je m’écriai :

» — Versez !

» Elle versa à plein bord le mosto, ce bordeaux des Cordillères, et je vidai le verre d’un seul trait en déclamant un toast à nos amours.

» — Encore! dit-elle, encore !

» — Oli non! si je dois m’enivrer, que vos regards me donnent seuls l’ivresse.

» Et je croisai mes jambes sur le tapis de l’estrade, et je la priai de venir s’asseoir près de moi.

» Elle vint.

» — Chantez, lui dis-je, chantez !

Ai; CHILI

» Elle Chanta; mais le chant était si mélancolique et si lugubre, que je frissonnai de tristesse au milieu de ma joie.

» — Pourquoi ce chant, senora? On dirait un Requiem. Voyons, un fandango sur la guitare, un joyeux boléro. 1 .

» — Ni boléro ni fandango pour un mourant, reprit-elle.

b — Mais il n’y a pas de mourant ici.

» — Silence ! laissez-moi chanter une prière à Dieu pour le mourant qui ne veut pas prier.

» — Alors, si je suis le mourant, c’est que je meurs d’amour à vos pieds.

» — Silence, je prie.

» — Mais pour qui ?

» — Pour vous !

» — Pour moi ? pour moi ? Mais je ne meurs pas, je sens trop bien que je vis, puisque je sens que je vous aime.

b Et je riais aur éclats.

» — Oui, pour toi , Français, pour toi, s’écriat-elle, et interrompant la funèbre psalmodie et rejetant au loin la guitare, elle s’élança vers une table de

toilette, enleva son miroir, et me montra du doigt un a *• ^ verre plein d’eau oii surnageait une rose rouge et fanée.

» — Oui, pour toi, répéta-t-elle encore avec un accent indicible de rage; pour toi, la. prière qui' se chante aux agonies... Car la voilà, celte rose, appen-

due, disais-tu, au chevet de ta couche, cette rose qu’en l’amour de moi lu devais conserver jusqu’à la mort, et que tu as donnée à une autre, la voilà! Et lu n’as pas vainement juré en jurant que tu la contemplerais à la dernière heure! Contemple-la donc, car ta dernière heure est venue. Français, ce mosto était-il hgn?

» La Chilienne se tut et demeura accoudée sur la table, et de l’orbite de ses yeux grandis par la fureur tombèrent sur moi des regards féroces... Je compris alors pourquoi elle me demandait si le mosto était bon... et je tremblai comme tremblèrent les convives de Lucrèce, quand Lucrèce vint leur dire : Vous êtes tous empoisonnés!

» L’implacable Furie épiait l’apparition des premiers symptômes de mon agonie; mais j’eus assez d’énergie pour dissimuler les atroces douleurs que je ressentais déjà dans mes entrailles. Le désir de me venger neutralisa l’effet du poison pour quelques instants. Et lui criant au revoir, et la menaçant d’une punition terrible, menace qu’elle accueillit par un sourire de mépris, je m’élançai dans la rue et me mis à courir vers l’hôtel où logeaient mes confrères, afin d’être secouru au plus vite...

» Mes souvenirs s’arrêtent au moment où je quittai la Chilienne. On m’a dit qu’au bout d’une centaine de pas je tombai comme mort sur le sol. Un confrère me ramassa... Je ne sais ce qu’il fit de moi, mais il

réussit si bien, que quinze jours après l’événement j’étais hors de danger.

» Mon capitaine, qui appareilla quelques jqurs après cet empoisonnement, n’avait pas voulu me laisser à terre; je me réveillai donc sous voiles, de ce sommeil qui avait failli être un sommeil éternel.

» Je ne pus articuler une seule parole tant que dura cette lutte entre la mort et la vie, de sorte que n’ayant divulgué le nom de la criminelle qu’après notre départ de Talcahuana, elle échappa au châtiment.

» Je suis revenu ici quatre ans après, mais je n’v ai plus retrouvé ma Chilienne. Elle est partie avec sa famille pour les placers de la Californie. Bonne chance je lui souhaite! »

L’ami qui m’a raconté cette aventure est quelquefois fantaisiste, je vous en avertis; son aventure n’est donc peut-être pas vraie; mais elle n’a rien que de très-vraisemblable, et peu de navires baleiniers relâchent à Talcahuana sans que quelque belle, folia de jalousie, n’attente aux jours des matelots trop inconstants.

Le voyageur optimiste célèbre les vertus hospitalières des Chiliens; le pessimiste n’a pas toujours tort de voir un peu d’égoïsme dans cette facilité avec laquelle ils admettent les étrangers sous leur toit.

L’étranger, par sa présence, n’augmente-l-il pas leur bien-être? Ne laisse-t-il pas toujours après lui quelques piastres et le souvenir de quelques instants de plaisir? Ces honnêtes bourgeois alimentent leur ménage en nous vendant les produits de leur industrie : l’aguardiente'ou le rhum primitif non coloré provenant de leurs cannes à sucre et le vin de mosto, ce vin rouge très-léger et très-riche en tannin, qu’ils récoltent dans leurs vignes exposées au nord et dont les plants ont été empruntés aux meilleurs cépages du pays bordelais; mais ils fabriquent si mal ce vin, que sa couleur trouble et louche nous répugne, et que nous préférons le punch aux œufs, mixture nationale, œuvre des jolies mains des Chiliotes. Plus tard, nous célébrerons les.délices de ce punch aux œufs, quand notre navire, meurtri par la tempête, viendra panser ses blessures au mouillage de Punta- Arenas.

Ils offrent aussi aux étrangers une autre boisson bien plus économique, l’infusion du maté, l’herbe du Paraguay, ce thé de l’Amérique du Sud, cette boisson que l’on ne boit pas, mais qu’on aspire, goutte par goutte et dans la macerina , à une température extrême. La macerina est un petit vase d’or ou d’argent, grand comme un de nos verres de table, et fermé d’un couvercle percé d’un trou comme le couvercle de nos moutardiers; cette macerina est remplie d’eau bouillante; la maîtresse de la maison y jette

une pincée de maté pulvérisé et de sucre candi en poudre; quelques instants après, elle aspire avec la bombilla une première gorgée de l’infusion, et la macerina et la bombilla, déposées sur un plateau, font le tour de la société. La bombilla est un tuyau d’or, d’argent ou de cuivre, long de 23 à 30 centimètres, gros comme une plume, renflé en forme de boule et percé de petits trous à son extrémité qui plonge dans l’infusion ; on dirait un fragment d’un tube de baromètre.

Pas de visites, pas de réunions sans maté : un Chilien sans macerina, c’est un priseur sans tabatière.

Mais je m’aperçois que j’ai oublié notre navire l'Asia pour ne m’occuper que des femmes et de leur entourage, depuis notre arrivée à Talcahuana. C’est qu’au Chili la femme joue un rôle important dans la vie d’un marin, d’un marin baleinier surtout, qui ne relaye qu’une fois ou deux par an.

Et puis, nous avions de si douces comparaisons à établir entre les gracieuses et folles Araucano-Castillanes et les Wahines de Tavaï-Pounamou ! Nous étions presque honteux de nos amours de la Nouvelle-Zélande ! 11 n’y avait pas de femmes à OEteta, il n’y avait que des femelles. Je défie le voyageur le plus annotateur, le plus collectionneur d’impressions personnelles, le plus synthétiste ou le plus analyste, le plus sérieux dans ses appréciations, le plus spécialiste en politique, en commerce, en économie, le plus puri-

tain dans ses rapports, je le défie, pardieu ! de causer pendant une heure du Chili sans consacrer cinquante minutes à la question des femmes.

Heureusement, nous n’étions venus ici que pour nous reposer, nous gaudir et charger des provisions fraîches pour la campagne du retour. Si XAsia eût eu besoin de réparations, je ne sais quel moyen on eût employé pour retenir les hommes à bord. L’inter-’ vention de notre agent consulaire eût été méconnue, et la force armée, mandée par lui, volontairement impuissante ; je dis volontairement, car les miliciens du pays sont tous plus ou moins intéressés à ce que les capitaines des navires européens permettent aux matelots de courir de longues bordées à terre. La présence en rade d’un navire de guerre peut seule maintenir l’ordre et forcer les hommes des navires marchands h travailler. Habituellement, les tribordais et les bàbordais vont à tour de rôle passer vingt-quatre heures à terre. Notre équipage, lui, y allait en entier tous les soirs, et ne manquait jamaisni fandango ni chingana publique. A peine si un novice, un mousse, un malade restait de garde à bord pendant la nuit.

Autrefois, les capitaines avaient cru pouvoir retenir leurs hommes h bord, en refusant de leur prêter de l’argent remboursable au Havre. Mauvais moyen : les hommes, malgré cela, s’enivraient dans les fondas , et, quand il fallait payer, des rives éclataient. Les marchands portèrent plainte à l’alcade, l’alcade s’a-

dressa à noire agent consulaire, et l’agent consulaire exigea que les capitaines comptassent une piastre à chaque homme par semaine, lesquelles piastres seraient remboursables h la fin du voyage, avec intérêt de vingt du.cent , par un prélèvement sur la pari d’huile de chaque individu. Les douaniers du poste, devant lequel nos pirogues accostaient d’ordinaire, négligèrent la surveillance de la contrebande pour s’assurer si chaque nouveau venu portait en poche assez de monnaie pour se défrayer de ses plaisirs.

A propos de contrebande, vous saurez qu’au Chili on la pratique sur une grande échelle, malgré les châtiments les plus sévères : contrebande d’importation et contrebande d’exportation. Les Américains du Nord inondent la place de leurs tabacs au détriment des tabacs de la République, tabacs achetés à * Guyaquil ou cultivés sur la frontière péruvienne. Les Européens y introduisent des toiles, des soieries, des tissus et des objets de toutes sortes en concurrence avec une Société qui tient du gouvernement le monopole de l’importation de ces marchandises. Le sel, le vin, les spiritueux payent des droits énormes, et l’on en consomme cent fois plus que la régie n’en reconnaît à l’entrée; l’exportation des minerais de cuivre et d’argent est prohibée, sauf des droits énormes, et tous les jours des navires européens

emportent le cuivre de Coquiinbo ; le holà est mis

sur la sortie des espèces monnayées, et les connaissements de tous les navires en retour pour l’Europe font mention de groups nombreux de piastres, de quadruples et d’onces d’or. La contrebande a sa raison d’être dans l’élévation des tarifs, tarifs exorbitants, et par conséquent inutiles, puisqu’on les élude.

VAsia, au risque d’être confisquée, comme un autre navire baleinier, que le gouvernement chilien retenait en fourrière pour avoir débarqué des tabacs en fraude, VAsia a eu son drame de contrebande. Notre capitaine avait placé ses colonnades à la Nouvelle-Zélande, mais il lui restait des pièces de soieries ; il essaya de s’en débarrasser à Talcahuana, et, sans le vouloir, je fus témoin de l’opération. t

J’étais invité à une chinganas qu’offrait aux étrangers un riche marchand de la ville. La chinganas, c’est une joyeuse soirée où l’on danse toutes sortes de danses, depuis le fandango jusqu’à la gigue anglaise, depuis le menuet, encore en honneur chez les descendants des vieilles*familles castillanes, jusqu’à la polka de l’époque. La chinganas est aussi la fête des fleurs, où l’ôn échange des roses rouges et dès serments. J’étais donc invité à une chinganas; mais, au moment de m’v rendre, il me survint une fièvre de tristesse, et je résolus de gagner le bord au plus vite, en frétant un canot de pêcheur; il y en avait à foison d’échoués sur la grève et je n’eus que l’embarras du choix. On

piquait onze heures du soir sur les cloches des navires au mouillage. La luné ne brillait pas encore au sommet du cap Estero, et la nuit était si noire que, sans le fanal hissé comme une étoile à la tête du grand mât de l’Asia, mon patron de barque n’aurait jamais pu me conduire ^ destination. Nous avançions lentement; une faible brise de terre n’enflait qu’à moitié notre voile, et j’avais loisir de contempler les myriades d’étincelles que soulevait la-quille du canot en labourant les vagues et les longues traînées de lueurs phosphorescentes dont s’illuminait notre sillage.

— Chante, dis-je au pêcheur qui ramait, chante une chanson bien gaie.

Je lui disais de chanter, car je me trouvais triste et découragé; je ne voyais plus ni la terre ni le navire ; je ne voyais que la mer et le ciel confondus ensemble, et je savais que les chiens que j’entendais aboyer au loin n’aboyaient pas sur les côtes de France; que la marée que j’entendais bruire ne bruissait pas sur les côtes de France, et que ce n’était pas des côtes de France que me venaient ces mille parfums d’arbres, d’herbes et de fleurs qui s’échappent des grèves et voyagent la nuit sur les flots.

— Chante donc, Chilien, je te payerai ta chanson un réal.

A cette promesse d’un réal, le Chilien répandit d’abord par un gros rire, puis abraquant l’écoute de sa voile, entonna d’une voix crépitante et narquoise

un chant populaire dans toute l’Amérique espagnole, un chant satirique qui a souvent allumé la colère de nos matelots et provoqué des scènes des pugilat dont le dénoûment a fatalement lieu à coups de stylet. Oui, mon impudent batelier eut l’effronterie de me chanter, à moi qui lui offrais un réal de gratification, la cantate qui commence par ce vers que toujours les Chiliennes répètent, en grattant leur guitare, aux matelots qui leur demandent quelques heures de mariage :

Los Franceie no tienne de plu ta, etc.'

— Coquin! m’écriai-je, chante une autre ch’anson.

Il obéit; mais je l’arrêtai encore au début en lui

disant :

— Attention! relève bien le fanal du navire et lile droit dessus!

Mais, en ce moment le fanal qui, jusqu’alors, avait brillé, immobile, à la tète du grand mât, descendit lentement vers le pont. Une minute après, il reparut en haut, puis descendit pour remonter, redescendit encore, et disparut tout à fait. « Voilà qui est extraordinaire, pensai-je; les mouvements du fanal et sa disparition doivent être motivés; ce sont des signaux; à qui sont- ils adressés? Ce n’est

1 Les Français n'ont pas d'argent, etc.

pas un officier de quart qui rappelle notre capitaine : tous nos ofticiers sont à terre, je les y ai vus voilà une ou deux heures, et ils se préparaient à aller danser à la chinganas. Notre capitaine, lui aussi , est à terre; il a dîné chez l’agent du consulat. » J’étais vivement intrigué par celle télégraphie de nuit, et, la curiosité me poussant, je saisis un aviron, et me mis à ramer pour activer la marche du canot et savoir bien vile ce qui se passait à bord.

Mais le canot n’avança pas -plus rapidement. La folle , la capricieuse brise de terre abandonna notre voile, et la marée, qui, depuis cinq heures du soir, avait fait roule pour la haute mer, rebroussait chemin; il nous fut impossible de Y étaler, de lutter contre elle avec nos deux seuls avirons, et nous nous en allâmes en dérive loin de la ville, vers le fond d’une grande anse taillée dans les hautes terres du cap Eslero.

Je n’eus plus alors que deux partis à prendre : ou bien débarquer dans celte anse et me réfugier, jusqu’au jour, dans une des cabanes d’un petit hameau bâti sur le rivage, ou bien laisser arriver pour Talcahuana, que j’atteindrais en une demi-heure. Ce dernier parti me sembla le plus sage, car la chinganas que j’avais méprisée durait encore et durerait pendant toute la nuit, et je m’y trouverais plus confortablement abrité que dans une hutte pleine de vermine.

J'ordonnai donc au marinier de virer de bord et tle filer vent arrière vers le poste de la douane.

A peine avions-nous parcouru quelques mètres de ce côté, qu’un bruit sourd, mais régulier et cadencé, retentit non loin de nous dans l’obscurité. Ce bruit était un bruit d’avirons bêchant les vagues avec promptitude et vigueur, et l’embarcation d’ou il parlait semblait se diriger vers le fond de la crique que nous quittions. J’écoutai attentivement, j’étudiai le bruit, et, reconnaissant, à ne pas m’y tromper, la marche d’une pirogue baleinière, je 'la hélai en français :

« Ohé du boat! ohé ! »

La mystérieuse embarcation s’arrêta tout à coup... mais de réponse, point. Mon batelier fit alors une manœuvre dont je ne me rendis pas compte de suite, mais que je m’expliquai plus tard : il secoua son apathie habituelle, liala bas sa voile, arrangea ou consolida un objet qu’il tenait caché sous son puncho ; puis, s’emparant d’une pagaye, ce qu’il aurait dû faire, le coquin! quand nous allions vent debout, du côté de YAsia, il dirigea son canot, avec une agilité merveilleuse, vers l’endroit où s’était arrêtée la baleinière inconnue.

La nuit était noire, noire à ne rien laisser voir à une longueur de gaffe.

Un feu brillant sans doute à travers la'porte entre-

bàillée d’une des cabanes du hameau, indiquait le gisement du fond de la Qrique.

Mon Chilien, n’accostant pas la pirogue, fit un crochet et pagaya dans la direction de ce leu.

Je ne connaissais pas encore les environs de Talcahuana, mais j’avais déjà entendu dire que les habitants de ce hameau ne jouissaient pas d’une réputation d’honnêtes gens, et que le soir il n’était pas prudent de faire une trop longue promenade dans leurs parages; la manœuvre de mon patron de barque me paraissait donc suspecte, et si elle ne m’épouvantait pas, du moins m’inquiélait-elle assez pour que je lui intimasse l’ordre de gouverner immédiatement sur la ville; mais il ne lit aucun cas de cet ordre et continua sa route vers le feu.

— Je te paye pour que tu conduises ta barque où bon me semblera, et .si tu ne m’obéis pas je ne te payerai pas, lui dis-je.

11 n’eut pas l’air de comprendre cette menace.

— Si tu continues, je l’assomme à coups d’aviron...

11 continua.

— Si tu ne t’arrêtes pas, je te jette à l’eau...

11 ne s’arrêta pas.

— Si lu pagayes encore, je te fais sauter la cervelle d’un coup de pistolet.

11 pagaya encore plus fort.

Oh! c’en était trop! il m’emportait malgré moi où

je rie voulais pas aller... il commandait quand, moi, je devais commander! Que faire donc? le tuer pour échapper au danger qui me menace?... mais où est-il le danger?

Heureusement, j’eus l’inspiration de m’écrier encore une fois, et en français, en très-bon français :

— Ohé! de la baleinière! ohé! à moi, si vous êtes de l’Asta/

Et soudain des rires étouffés traversèrent l’obscu- . rité, et à quelques mètres de nous seulement, une voix bien connue, une voix amie, me répondit d’un ton voilé, bas et sifflant : — C’est donc vous? Eh ! que faites- vous là?

— Parbleu! répliquai-je du même ton, et comprenant qu’il se jouait ici quelque scène mystérieuse, et que des* oreilles étrangères étaient à craindre, parbleu ! je voudrais retourner à la ville ou à bord de l’Asi'a, mais un scélérat de marinier à mes gages s’obstine à me conduire au fond de cette crique. Accostez etdélivrez-nous.

— Senor, dit alors d’un ton patelin le marinier qui ne pagayait plus, je voulais vous conduire auprès de la chaloupe de votre frcgata.

— Tiens, ajoutai-je en sautant dans notre baleinière, voici trois réaux pour ta barquasse, ta chanson et ton obéissance, et file bien vite ton nœud par où lu voudras.

Et le pécheur murmura un gracias, senor; et bordant sa voile, fit vent arrière du côté de la ville. ,

— Vous nous avez lait une fière peur avec votre you-you, me dit l’officier qui commandait l’embarcation.

— Pourquoi?

— C’est que je croyais sentir les gabelous à ma piste.

— Des gabelous! Esl-ce que vous n’allez pas à la ehinganas?

— Ah bien oui! la ehinganas ! on y pense 1 .le suis en corvée de contrebande. Asseyez-vous sur ce ballot, sur ces soieries de Lyon, première qualité, que le général B.... a achetées à notre capitaine. Un cavalier nous attend au fond de la crique d’Estero; nous lui avons donné le signal convenu en halant bas par trois fois le fanal du* grand mât ; demain malin les ballots seront rendus à la Conception, et les demoiselles du général s’y tailleront des grandes voiles, des perroquets et des bonnettes pour la chinganas-terlullias, une fête carabinée, que le gouverneur de la province doit offrir dans huit jours aux baleiniers français et à tout ce qu’il y a de mieux gréé au Chili, à trente milles dans le vent et sous le vent... Ah! par exemple, docteur, nous ne manquerons pas l’entrée de cette grande ehinganas. 11 faut voir sous quelle allure elles marcheront, ces dames avec ce doublage de soie que nous leur apportons en

dépit des douaniers qui se tiennent au bossoir sur le plein. Ma foi! si ce n’était pour des dames, et des brunes surtout, j’aurais refusé la corvée!

Ainsi parlait le lieutenant fie l’Asta, Rivallon.

— Attention, mes fils, ajouta-t-il, écoutons et sachons si le you-you retourne à la ville ! •

Rivallon était connu pour la finesse et la subtilité de l’ouïe, qualités inappréciables chez un baleinier ; aussi le nommions-nous Fine- Oreille, du nom de ce géant qui entendait le blé pousser.

Nous écoutAmes tous, tête penchée en dehors du boat, et nous n’entendîmes rien, ni le bruit de l’étrave d’un canot qui sillonne la mer, ni celui de la pagaye qui nage, ni celui de la voile qui fasie...

— Le you-you ne remue pas, dit le lieutenant, il ne doit pas être loin, et on l’entendrait s’il faisait route n’importe pour quel endroit; connaissez-vous bien cet homme, docteur?

— C’est un pécheur ; je l’ai trouvé, lui et son canot, devant la douane, et nous avons fait marché pour qu’il me reconduise A bord. Voilà tout.

— Qu’a-t-il dit? qu’a-t-il fait quand vous nous avez entendus et que nous nous sommes arrêtés sans répondre à votre premier fiélage?

— Il s’est mis à courir vers vous d’abord, puis ensuite vers ce feu qui brille là-bas, et jusqu’alors j’avais cru que son you-you, qui file comme une

mouette, ne marchait pas plus vite qu’une baille à brai.

— Je n’ai pas relevé la tournure de ce particulier que vous appelez un pêcheur de poissons, reprit le lieutenant après un instant de silence; mais je n’aime pas ses allures ; elles sentent le gabelou ; holà! enfants ! pas de fausse route, et nage pour l\4sia... nage à toc d’avirons...

Et la pirogue, pivotant sur son centre, bondit avecfracas dans la direction du mouillage de YAsia, et en moins de cinq minutes arriva tojit près d’elle.

— En douceur, en douceur, matelots! dit alors ltivallon, nage en douceur maintenant.

Nager en douceur, c’est ramer avec moins de force qu’à tour de bras , c’est couper plus mollement la vague avec la pelle de l’aviron, c’est agir de manière' à ce que l’élan de la pirogue l’entraîne sans bruit, et que ce bruit diminue graduellement d’intensité.

Les rameurs obéirent, et, grâce à celte manœuvre, le fracas de notre marche s’éteignit peu à peu dans l’espace et s’en alla si bien smorzendo que si l’homme duyou-you nous épia, il dut nous croire arrivés déjà le long du bord de l'Âsia, tandis que Rivallon, utilisant l’erre delà pirogue, la conduisait avec son aviron de queue tout près d’une langue de terre qui. abritait le navire contre les rafales du sud.

— Halte, maintenant, et l’oreille au bossoir !

Nos oreilles obéirent à eet ordre du lieutenant ; mais aucune n’ayant entendu ricocher sur les eaux de la baie, ni bruit, ni son, ni rien qui pût nous alarmer, il dit :

— Apiquez les avirons, et vous, Jacques et Thomas, prenez chacun une gaffe ; il y a fond, ici, et faitesnous glisser à la perche tout le long de l’atterrissage ; et toi, Pierre, en veille devant et ouvre l’œil sur les pointes de rochers... et nous tous, silence! Étoupe et brai entre nos lèvres.

Bientôt la baleinière, tâtonnant et suivant les sinuosités du rivage; -rentra dans la Crique de l’Estero. Une demi-heure après cette marche à^ias de tortue, nous nous trouvions très-rapprochés du feu précédemment observé, et à quelque distance de ce feu une petite flamme bleuâtre, coipme le soupir d’un feu follet, dansait dans l’obscurité.

— Tout va bien, mes fils, murmura le lieutenant ; tout va bien ; les doüaniers n’ont pas éventé le cavalier qui nous attend et qui brûle des amorces pour signaler qu’on peut l’accoster sans danger. Courage! encore une douzaine de bons coups de gaffe.

Un instant après, notre pirogue toucha les galets de la plage, devant la porte d’une cabane où flamboyait un feu clair; des formes humaines se dessinèrent en sombres silhouettes sur les lueurs de ce feu, et un inconnu nous dit:

— Ouste pescadores franceses ?

AL' CHILI

— Yes, mylord , répondit Ri vallon.

Puis un matelot chargea sur son épaule le ballot de soieries et le déposa dans la case, où il fut immédiatement échangé contre un rouleau d’onces d’or au soleil.

— Maintenant, good morning , ou, si vous l’aimez mieux, farewel mylord , s’écria Rivallon, et nous, en route pour le bord. L’affaire est arrimée ; si les filles du général ne sont pas contentes de leurs robes, elles n’ont qu’à me l’écrire poste restante, en Europe ; je leur en apporterai d’autres à mon prochain voyage.

Moi , pendant cette courte transaction de contrebandiers, j’avais eu le temps d’observer cette casa, ses habitants et le caballero qui se préparait à placer le ballot de soieries sur le dos du cheval d’un arrieros qui l’accompagnait.

La casa ! . . .jamais la misère ne s’est réfugiée sous un plus misérable abri. La hutte du Pécherais, de l’Alfourous, du Zélandais,du Hottentot, du Papous est un palais auprès d’elle. L’imagination, dans ses cauchemars, ne pourrait rien créer d’aussi délabré, d’aussi infime , d’aussi dégoûtant qu’elle, et cependant elle est bâtie dans un pays civilisé, à quelques pas d’une ville ! Le sol n’est qu’une litière de fumier, les murailles un placage de fumier sur une membrure de branches d’arbre, et la toiture encore du fumier ; et ils étaient là cinq ou six êtres vivants, humains ou pourceaux, étendus et dormant....

Le contrebandier, jeune, vigoureux et bien découplé, faisait contraste. Je le vois encore, coiffé du sombrero pointu, aux ailes rabattues et au large galon doré ; son puncho de couleur brune est court et ample ; il est chaussé (je hautes bottes en peau de mouton, au lainage en dehors, et la gaine de son long coutelas est cousue sur son pantalon de velours.

Cet homme doit être un ardent cavalier, car le fouet qu’il porte en collier me semble des plus souples et des mieux cinglants, et les molettes en porc-épic de ses éperons sont aussi grosses que des piastres à canon d’Espagne.

La face bronzée, l’énergique mobilité de ses traits, son regard impérieux et scrutateur, sa parole brève, tout son être enfin, que j’avais observé pendant l’entrevue avecjlivallon, réalisait pour moi le type le plus complet de ces beaux brigands d’Espagne ou d’Italie, trabucaires ou bravi, qui posent en lithographie à l’étalage des marchands imagiers.

Nous allions enjamber le plat bord de la baleinière, quand un individu, sortant d’un fourré de bambous et de sarmenta, s’élança vers le contrebandier, qui déjà mettait le pied à l’étrier, et lui cria à liaute voix et en espagnol :

— Au nom de la loi, je vous arrête!

— Embarque en double, mes fils! embarque et pousse au large ! exclama Rivallon. Voilà les douaniers! embarque !

lit en moins d’une seconde, notre pirogue s’éleva à plus d’une encâblure de la grève.

Que se passa- 1- il alors sur celte grève?... Je l’ignore; Rivallon, pour le savoir, commanda un lèverames. 11 ne craignait plus d’être pris en fraude, puisque la preuve du délit n’était plus entre nos mains; et nous écoutâmes, et nous entendîmes des cris étouffés, des trépignements, des exclamations de rage et le bruit confus d’une lutte acharnée ; puis le galop d’un seul cheval qui s’éloignait, et près de la cabane au foyer flamboyant, de longs gémissements qui devinrent d<3 plus en plus faibles et douloureux... *

— Est-ce que les coutelas se seraient mêlés de l’affaire? pensa tout haut le lieutenant. Écoutons encore.

Les mêmes gémissements retentissaient toujours, mais bientôt ils cessèrent...

— Ma foi , nous dit Rivallon d’une voix profondément émue , s’il y a eu un meurtre là-bas , que Dieu nous le pardonne! car si j’avais pu le prévoir, j’eusse expédié les soieries du capitaine vers le fond du grand bassin, plutôt que de les vendre au prix de la vie d’un chrétien, ce chrétien fût-il même un gabelou... Enfants, retournons devant la case; cet homme'n’est peut-être pas encore mort et le docteur est là. Tant pis si l’on confisque le bateau.

• A peine avions-nous recommencé à nager du coté de la case, qu’une voix nous héla !

— Ohé! vous autres, arrivez donc! Me voilà pris comme un renard au piège... Ici! par ici!

Le timbre de cette voix, qui ne pouvait appartenir qu’à un homme bien portant, nous remit la joie au cœur; et un matelot ayant allumé le fanal de pirogue, que les baleiniers tiennent toujours en bon état et à leur portée , nous trouvâmes étendu sur le sable et ayant une cuisse engagée sous le ventre de son cheval, qui gisait immobile et sanglant , nous trouvâmes, qui?... le contrebandier.

— Parbleu ! s’écria-t-il pendant que nos hommes l’aidaient à se remettre sur pied, je savais bien que vous n’étiez pas sourds et que vous viendriez à mon aide.

— Pourquoi n’avez-vous pas crié plus tôt au secours?

— Ab! c’est que j’avais peur qu’il ne fût pas encore mort.

— Votre cheval?

— Eli non ! le gabelou qui s’est permis de vouloir m’arrêter au nom de la loi! Je me disais : Si j’appelle de suite au secours, les Français viendront!... ils sont si bons, les Français ! et si le douanier les reconnaît, ça les compromettra. Je n’étais pas dans une position très-agréable, mais comme je savais que le douanier était encore plus avarié que moi, j’ai

préféré attendre qu’il eût rendu le dernier de ses derniers soupirs...

Mon Dieu! si le jour avait .lui dans ce moment, nous nous serions entre-regardés les uns les autres, pâles de saisissement et indignés de l’horrible sangfroid du contrebandier.

— Figurez-vous, reprit-il d’un ton aisé, en réparant le désordre de son punclio et de ses bottes, figurez-vous que lorsqu’il a voulft me saisir, je lui ai dit : a Tu plaisantes? » mais il ne plaisantait pas. Il a extrait de dessous son punclio un coutelas aussi beau que le mien, et s’est mis à gesticuler au nom de la loi ; je l’ai laissé faire pour l’occuper pendant que mon arrieros prenait les devants. L’arrieros parti et la marchandise envolée, il a vu que, ‘moi aussi, j’allais lui échapper, et il a enfoncé son couteau dans le poitrail de mon cheval... Alors, moi... moi, exaspéré de voir embrocher ainsi mon brave compagnon, mon excellent ami... moi, à mon tour, je lui ai lardé la poitrine avec mon stylet, puis j’ai éperonné Bio-Bio, la pauvre bête qui n’a pu faire que deux ou trois bonds et est venue tomber avec moi , là où vous nous voyez, dans cette mare de sang!... Ah! signors, quel malheur! C’était un bon coureur que Bio-Bio! il n’avait pas son pareil dans toute la République; il était né, voilà six ans, dans les pampas de Mendoza, de l’autre côté des Andes!...

Et nous, muets d’horreur, nous le laissions dire

sans penser à vérifier si le malheureux qui gisait non loin de là n’avait pas encore un souffle de vie.

— C’est égal, l’affaire est faite, reprit-il; l’arrieros est déjà loin et les signorettes du général seront contentes. Adios.

— Un instant, dit Rivallon en lui saisissant le bras. Tu vas venir avec nous près du malheureux qui est là... il n’est peut-êjtre pas encore mort, et tu nous diras où il faut le transporter.

— Non, je n’aiine pas à regarder ce que j’ai fait quand je travaille ainsi. Ce n’est pas ma faute, d’ailleurs, si je l’ai tué; pourquoi m’a-t-il poussé à bout en tuant Bio-Bio. Adios, laissez-inoi partir.

Mais Rivallon, qui avait un poignet de fer, un véritable poignet de baleinier, l’entraîna vers le douanier qu’on avait déjà retrouvé à l’aide du fanal.

— Mort! m’écriai-je, après m’être agenouillé devant le cadavre , après avoir examiné sa blessure, avoir cherché à ressentir dans le creux de ma main les battements de son cœur, avoir épongé, à l’aide de mon foulard imbibé d’eau de mer, le sang qui obstruait sa bouche et ses narines; mort! mort!

Mais ne voilà- 1- il pas qu’en jetant un dernier regard de compassion sur ce cadavre, il me sembla reconnaître le pêcheur qui me- conduisait tout à l’heure à bord de notre navire.

— Qu’avez-vous fait, malheureux ! m’écriai-je ;

isi

mais ce n’est pas un douanier que vous avez tué, c’est un pêcheur!

— C’est un douanier, riposta le fraudeur; les pêcheurs sont presque tous nos amis, et il n’y a que des douaniers qui portent un sabre comme le sabre qui a tué Bio-Bio.

— Mais regardez-le donc, vous êtes du pays et vous le reconnaîtrez : c’est mon batelier.

— Je ne le regarderai pas, mais je ferai dire des messes pour le repos de son Ame.

— Tu le regarderas, brigand! s’écria Ri vallon exaspéré; tu le regarderas et tu nous diras si lu le connais, atin qu’on le transporte chez lui, et si tu ne le regardes pas, je te conduis chez Falcade de Talcahuana. Nous avons élé complices d’un fait de contrebande, nous ne voulons pas être complices d’un meurtre.

Et cela disant, Rivallon, appliquant sa large main sur la nuque du contrebandier qui avait perdu sa fierté habituelle, et se pencha vers le cadavre, les yeux fermés d’abord, puis à demi ouverts à mesure que Rivallon insistait, puis ouverts tout à fait.

Et quand il eut regardé, il s’agenouilla, leva ses mains au ciel, se laissa tomber sur le mort en exhalant un long cri de désespoir...

Il reconnaissait le mort... et le mort étqit son frère!...

— Thomé ! s’écriait-il , Thomé ! mon pauvre frère,

regarde-moi, toi aussi, et dis-moi que je ne t’ai pas tué? Thomél Tliorné!

El il embrassait les mains de Thomé, il embrassait . sa figure, il embrassait sa plaie, et nous faisions silence autour de lui, et l’on n’entendait que le bruit de sa douleur et le bruit de la marée qui arrivait et mouillait déjà nos pieds.

— Non, il n’est pas mort... c’est impossible!... Voyons... ici le fanal; là, plus près, sur ses yeux, là...

Et le frère vivant entr’ouvrait les paupières de son frère mort, tandis qu’un matelot versait inutilement sur elles la lumière du fanal.

Mais en ce moment une grande vague de la marée montante déferla sur notre groupe, l’inonda, éteignit le fanal et se retira.

— Oh! dit-il alors en saisissant son frère à bras-

le-corps, il ne faut pas qu’il reste ici, aidez-moi... nous le transporterons dans ma maison... je le mettrai sur mon lit... j’enverrai chercher un médecin... Il n’est pas mort, mon frère !

— Le médecin est là; mais où demeures-tu? demanda le lieutenant.

— A Ilualqui.

— Est-ce près d’ici?

— Tout près, à cinq lieues de Conception. Allons, en route!

— Pauvre fou ! murmurait Rivallon en soulevant

la tête de Tliomé, tandis qu’un matelot le prenait par les pieds, et moi et un autre homme par les bras. Pourquoi ne pas le transporter dans cette case où il y a un bon feu?... Pierre, vas-y rallumer le fanal, et que deux autres préparent un lit de varech.

Nos matelots coururent à la case, et nous les suivîmes lentement avec notre fardeau.

— Madré de Dios, exclama soudain le fraudeur qui ne cessait de se pencher sur le visage de son frère, en lui soutenant les épaules, Madré de Dios! il a respiré... je l’ai entendu... tenez, écoutez !

Nos têtes s’inclinèrent, nous écoutâmes.

— Rien! murmura Rivallon.

— Rien! murmurai-je aussi.

— Il a respiré, vous dis-je!

Et il prononça ces derniers mots d’un ton de certitude et de foi si accentué, si puissant, qu’il nous força de nouveau à écouter...

Pourquoi le fanal ne revint-il pas aussitôt éclairer celte scène lugubre? je vous dirais tout ce qu’il y avait de douleur et d’angoisse, empreintes sur la physionomie du fraudeur; je vous dirais que j’aurais vu ses larmes tomber une à une sur la tête de son frère, et tomber silencieusement, car il comprimait ses sanglots pour mieux entendre le réveil de sa respiration ; je vous dirais aussi que ses larmes se tarirent instantanément, qu’un éclair de bonheur passa sur son front, et qu’un cri d’espérance, prière de repentir

et de remercîment, que Dieu seul put comprendre, s’échappa de ses lèvres, quand celui que nous croyions être mort... poussa un soupir!

Rivallon, homme de cœur et d’à-propos, venait de comprendre toute la gravité de la situation. Ce malheureux n’étant pas mort, il fallait aviser au moyen de le guérir, sans faire connaître le meurtrier et la cause du meurtre; or, nous étions certains d’être trahis et découverts, si, pendant sa longue convalescence, il habitait la case voisine. C’était donc a la fois un acte de prudence et d’humanité que de transporter le douanier à bord de notre navire. Le , secret alors serait bien gardé : nous y étions tous intéressés, car un procès pouvait retarder notre départ pour France.

Rivallon rappela donc les hommes envoyés à la casa, et le blessé ayant été déposé dans la pirogue, nous retournâmes vivement à bord de notre navire.

Le capitaine qui, lui aussi \ était revenu à bord et attendait impatiemment des nouvelles de l’expédition, nous héla le premier.

— Tout va-t-il bien? s’écria-t-il.

— Mal, répondit Rivallon, en montant seul à bord. U causa un instant avec le capitaine, puis la pirogue fut hissée avec de granàes précautions, et Thomé, avec de bien plus grandes précautions encore, déposé dans un cadre, espèce de lit suspendu comme un bamae.

Je pansai le malheureux. Quelques jours après il vivait encore , mais les complications d’une lièvre purulente menaçaient de nous l’enlever.

L’équipage, au courant de cette terrible aventure, en avait gardé le secret, et nous espérions quitter le Chili sans être inquiétés par les autorités.

Un soir, j’entendis les deux frères qui causaient. Je l’avais défendu; mais ce soir-là, à quoi bon maintenir encore ma défense? la dernière heure de Tliomé s’approchait, et j’eusse été bien impie en ne leur permettant pas de se çiire adieu.

— Frère, disait le mourant, je te croyais soldat et parti pour la guerre du Pérou ?

— Frère, répondait le contrebandier, j’ai déserté et me suis fait fraudeur pour être riche.

— Moi, je m'étais fait douanier pour nourrir notre pauvre mère qui demeure toujours à Penco-Viejo, et j’avais pris un costume et un canot de pêcheur pour mieux surveiller le navire des Français... Tiens ! j’étouffe... je ne puis plus parler... la main... donnemoi ta main... Adieu! Pense à notre mère... Elle n’a plus que toi... Adieu! ,

— Mais si tu veux que je vive, difr-moi que tu me pardonnes.

— Oui, oui, je te pardonne. Adieu!

Et Thomé expira.

i 11 y a dans le caractère des Chiliens, surtout quand ils sont de la trempe du contrebandier, un curieux

mélange de sensibilité et de sang-froid; tant que la catastrophe qui les menace ne' s’est pas accomplie, tant qu’il leur reste un peu d’espoir, ils se lamentent et pleurent comme des enfants; ils n’ont ni l’énergie ni la volonté de l’homme fort dans les luttes de la vie ; mais dès que le malheur les a frappés, au lieu d’être terrassés par lui, ils se relèvent, et les larmes et la sensibilité font place aux calculs de la raison.

— Capitaine, dit le Contrebandier quelques instants après la mort de Thomé et à la fin d’une courte prière; capitaine, j’ai tué mon frère et il est mort chez vous. Mais, ne craignez rien! personne sur la côte ne saura où il est mort, si vous voulez me. prêter une pirogue et cinq hommes. J’emporterai ce soir Thomé à Penco-Viejo. Un prêtre bénira le corps et nous l’ensevelirons... On a parlé depuis huit jours delà disparition et du meurtre d’un douanier dans ces parages... mais on n’y pense presque plus déjà, et on n’y pensera plus du tout bientôt; on est habitué ici à pareilles choses, et la vie d’un homme n’est rien, surtout quand cette vie est celle d’un pauvre homme comme mon frère; moi, j’irai ensuite à Ilualqui, j’y prendrai ma femme et mes enfants, je les conduirai près de ma vieille mère, et -nous vivrons avec elle, en lui disant que le gouvernement, qui fait la presse, a envoyé Thomé rejoindre les soldats au Pérou. Si la pauvre mère, qui est bien vieille, meurt avant le re-

tour du soldat, du moins mourra-t-elle sans pleurer son lils assassiné par son autre fils !

» Et comme je suis déserteur, je recommencerai à faire de la contrebande, car je ne puis travailler à autre chose, sous peine d’être dénoncé. Capitaine, quand vous reviendrez à Conception, pensez à moi, si vous avez des marchandises prohibées... Dites, voulez-vous me prêter une pirogue et cinq hommes? »

Le capitaine ne put refuser, et le convoi traversa la baie pendant la nuit.

Nous autres hommes .de mer, nous avons une grâce d’état: la faculté de pouvoir tout oublier rapidement; sans cette faculté, notre vie aventureuse, qu’assombrissent souvent de terribles épisodes et que menacent sans cesse des dangers presque inévitables, ne serait qu’un long enchaînement de douleurs et d’inquiétudes.

11 faut qu’un rayon de soleil suffise pour nous consoler d’une tempête. Aussi l’état-major du navire ne pensait-il plus aux deux frères de Penco-Viejo, quand il entra , quelques jours après la mort de Thomé, dans les salons du général gouverneur de la province. Le général donnait une fête. Cette fête de la Chinganas et de > la Tertullias était, ma foi, très-belle, aussi belle que les plus belles fêtes de France, Tantôt on dansait les danses nationales : le zapatera, le pericon, le quando, le fandango, le

VOÏÀGES ET AVENTURES

boléro, la corriente et l’antique menuet de Louis XIV; tantôt , la gigue anglaise , la valse allemande , la mazurka, la polka et le quadrille français, le quadrille Musard. Quatre guitares et trois flûtes composaient l’orchestre. Heureux pays, où l’épidémie du piano n’a pas encore sévi, comme à Santiago et à Valparaiso, et où les vihuelas , les vieilles guitares d’Espagne, font toujours danser les jeunes filles! Et quelles danseuses! quelle ferveur! quelle Ame! quelle passion! Les hommes étaient vêtus à l’européenne, les femmes aussi, et un régiment de cavalerie fournissait l’orchestre. Tout le monde avaif des gants paille, sauf mon ami Rivallon, qui cherchait à ganter ses larges mains goudronnées dans les pans de son habit; il n’aurait su que faire de ses nageoires en y capelant des gants. Quelques instants après notre arrivée, il me dit avec tristesse :

— Voilà une réunion bien spalmée ! Mais je crois que le cambusier veut nous mettre au régime de la Société de tempérance? Au lieu de nouspnvoyer des boujarons de tafia, voilà des tasses de lait.

En effet, de vastes plateaux surchargés de petites tasses du Japon, remplies de ce liquide innocent dont parlait mon ami, circulaient dans la foule ; trois fois ces plateaux passèrent devant lui et trois fois il détourna les yeux avec horreur, en disant : — Voici trente ans que je suis sevré.

— Rivallon, lui dis-je tout bas, ce lait est très-

bon, j’en ai bü (ce n’était pas vrai); plusieurs fois on vous en a offert, et refuser encore d’en prendre, ce serait faire une grave impolitesse au général Bowlnes.

Le brave garçon ne douta pas de la sincérité de mes paroles, et quand le plateau reparut, il s’empara d’une tasse, leva ses yeux au ciel, poussa un grand soupir de résignation, et avala la douleur en faisant une horrible grimace.

Non, je me trompe, il ne fit point une horrible grimace... au contraire ; il prit une seconde tasse... poursuivit le plateau... en prit une troisième, puis une quatrième, et puis une autre encore... enfin i il en prit pendant tout le temps de la fête.

— Comment donc! lui demandai-je, est-ce que vous aimez le lait, à présent?

— Oui, répondit-il, je l’aime, ce lait ; il est bon, et j’en boirai encore beaucoup, car je veux être trèspoli...

Je ne compris pas d’abord sa pensée; mais quelques instants après, tandis que je causais avec un Chilien qui parlait français, les tasses à lait passèrent devant moi et je les laissai passer.

— Est-ce que vous n’aimez pas le punch aux œufs et au lait ? me demanda le Chilien.

— Du punch, cela ?

— Mais oui.

Ah! je compris alors la politesse extrême de Ri-

vallon, qui continua à donner la chasse au plateau, et la lui donna si fort, qu’au matin il revint à bord vent dessus, vent dedans...

Il eut cependant assez de lucidité pour me faire remarquer à la fin de la soirée les robes de soie d’un groupe de jeunes filles, et me dit :

— Les reconnaissez-vous, ces robes de soie ? elles sont toutes semblables, elles sortent du même ballot.

— Non.

— Eh bien, ce sont les robes de l’autre nuit !

Je frissonnai d’horreur au souvenir de Thomé; je frissonnai encore plus quand mon tour vint de danser avec l’une des jeunes filles revêtues de cette soie qui coûtait la vie d’un homme.

— Ici, je crois être en France, lui disais-je par manière d’acquit, car je me sentais fort peu de verve et je voyais du sang dans le chatoiement de sa robe.

— Oh! signor, répliqua-t-elle, on n’est pas si sauvage que yous pourriez le croire, au Chili.

— C’est vrai , on retrouve Paris dans les salons du général, et vous avez une toilette qui vous sied à merveille.

— Nous recevons souvent des nouveautés de France.

— Et comment les recevez- vous ? Je les croyais frappées de prohibition ou du moins de droits excëssifs par le gouvernement de la République.

— Ceci, c’est un secret, murmura-t-elle en barrant ses jolies lèvres avec un de ses jolis doigts.

— Un secret ?

— Oui, un secret! Ces jours derniers, un colis de soieries nous est tombé des cieux , et je ne sais comment... car je ne suis pas initiée aux secrets des cieux...

— Vous êtes cependant un ange...

Elle rougit et me regarda avec dédain... puis, voulant sans doute me punir de la fadeur de mon compliment, elle me dit d’un ton de hauteur superlative, et comme si elle eût parlé à un commisjraarchand de nouveautés :

— Monsieur, combien coûte en France un mètre de la soie de cette robe?

— Cela dépend, mademoiselle, répondis-je; nous en tenons à tout prix ; mais vous , mademoiselle , puissiez-vous ne jamais savoir, pour votre tranquillité, combien peut coûter au Chili une robe de soie comme la vôtre !

Elle ne me comprit pas... Mais quand même elle m’eût compris, elle eût, je crois, continué à danser follement pendant toute la nuit!

Causons maintenant du Chili, de cette belle République du Chili que j’oubliais, pour vous entretenir de mes aventures.

Sur cette terre, vous le savez, le despotisme n’a jamais pris racine. Les Araucans, avant de lutter contre les Espagnols, résistèrent à l’inca Iphanqui, le dixième successeur de Manco-Caipac, fondateur de l’empire des incas, et arrêtèrent sa marche victorieuse aux bords du Rupel. Nous ne connaissons aucuns faits antérieurs à cette époque dans l’histoire du Chili.

Les archives de Cusco ne parlent de cette contrée qu’à partir de la moitié du quinzième siècle.

Le Chili fut une pomme de discorde entre les premiers conquérants espagnols. Pizarre et Almagro vécurent en bonne intelligence tant qu’ils eurent besoin de réunir leurs forces pour subjuguer le Pérou ; mais après la victore éclatèrent les dissensions, et Almagro, suivi d’une petite troupe d’hommes intrépides, résolut d’entreprendre la conquête du Chili pour son propre compte. 11 échoua, et revint au Pérou après deux années de courses aventureuses et de combats acharnés.

Ce don Diego d’Almagro, dit le Borgne, n'avait avec lui que deux cents hommes pour enlreren campagne ; trois cent soixante-dix autres le rejoignirent en route, et il souffrit beaucoup en traversant les premières chaînes des Andes, pour pénétrer dans le Chili, car il ne suivit pas le littoral de l’Océan; un grand nombre d’hommes et de chevaux moururent de froid en route, et quand, cinq moisaprès, il repassa par le

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