VOYAGES ET A VENT LUES
Chili du Pérou, Copiapo et Coquimbo , deux ports assez fréquentés par les navires chargeant des minerais de cuivre.
Au sud de Valparaiso, Talcahuana et Conception.
Plus au sud encore, Valdivia, avec sa rivière et son port ; Valdivia, misérable ville sans commerce et sans • industrie, quoique bâtie dans une contrée d’une extraordinaire fertilité.
Si le gouvernement chilien concédait quelques milliers d’acres de terre aux Suisses et aux Allemands qui demandent à y émigrer, la province de Valdivia deviendrait en peu de temps le grenier de l’Amérique
tropicale et de l’Océanie.
Ainsi que je vous l’ai promis, nous visiterons l’archipel de Chiloé, dernière province de la République dans le sud.
Ce n’est pas dans une capitale, surtout quand elle est bâtie au bord de la mer, comme Valparaiso, qu’il est possible d’observer les mœurs réelles, les habitudes, le vrai caractère d’un peuple.
L’arrivée continuelle des étrangers, leur passage* leur séjour, l’agglomération des plus riches et des plus pauvres du pays, le mélange des idiomes, les instincts d’imitation, les nécessités de la vie commerciale, les caprices de la mode, mille autres causes enfin enlèvent aux indigènes de la capitale leurphyionomie originale.
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Je n’ai donc fait que traverser Valparaiso, ses cafés, ses hôtels et ses restaurants, sans y découvrir rien autre chose Qu’une imitation des théâtres, des bonitiques et des maisons de rentiers de nos chefslieux de département. Valparaiso leur ressemblerait trop servilement si elle n’avait pas/d’un côté, les neiges éternelles de la Cordillère. et, de l’autre, les immensités üu Pacifique.
Mais à Talcahuana, à San-Carlos et dans leurs banlieues, j’ai vu le peuple, le vrai peuple chilien, qui no dément pas son origine castillane,- et s’est régénéré par la transfusion du sang araucanien.
Valparaiso, la cité de la vallée du Paradis, est loin de tenir les promesses d’un nom aussi ambitieux.
Elle peut être un paradis de passage pour les marins en relâche, mais non pour les rentiers casaniers. Aussi , le négociant qui s’v est enrichi s’empresse-t-il de retourner en Europe, ou bien, s’il est Chilien, de se retirer, tantôt dans la capitale (Santiago), tantôt dans quelque délicieuse retraite bâtie sur les terrasses verdoyantes des contre-forts des Cordillères.
On peut dire qu’il n’y a qu’une rue dans Cette ville, une seule rue qui s’étend de la recom à la xarica , et sur laquelle s’ouvrent presque perpendiculairement les quebradas ,- ces ravins, ces entailles profondes de la montagne, où passe un torrent bordé de maisons d’assez maigre apparence et de huttes
couvertes de feuilles de palmiers et tapissées de peaux de bœuf sans tannage.
La Planchada , la rue du port, longe îe littoral.
VAlmendral est 1er plus beau quartier.
Les baïrcos sont des amas de chaumières, au fond des quebradas, et les ranchos, des cabanes isolées sur les collines des environs.
Voilà Va'.paraiso.
Nous avons à bord un pauvre jeune homme de, dix-huit ans; un Bas-Breton, embarqué comme novice; les fatigues du voyage, les privations et surtout une prédisposition à la phthisie pulmonaire, l’ont fait passer à l’état de squelette. Il n’a plus qu’un souffle de vie, et l’agent consulaire m’autorise à le conduire à l’hospice de Conception.
Je pars donc pour la Conception de Mocha, au lever du soleil; je pars, monté sur un andalous baibrun, et pas ne sera besoin de lui faire sentir mon long fouet en lanière de cuir et mes éperons aux mofettes de la largeur d’une piastre.
Le malade, couché sur la paille, dans un chariot à bœufs, doit me suivre lentement.
J’ai sans doute déjà Tb cachet chilien, avec mon puncho de guanaque , mes houseaux de peau de brebis, ornés de rubans en jarretières, et le chapeau
de Guyaquil, ce clief-d’œuvre en brins de paille que tout Européen s’empresse d’acheter le premier jour de son arrivée, et qui doit, au retour, faire la joie d’un ami. Chapeaux et porte-cigares au merveilleux tissage, que d’amitiés imprévues et bientôt évanouies vous me valûtes!
Me voilà donc parcourant au galop les 15 kilomètres qui séparent Talcahuana du chef-lieu de la province.
Certes, j’eusse préféré accomplir le voyage en chassant les grèbes et les perdrix antarctiques et en piétinant dans les sables de l’isthme, pour étudier .la géologie de ces relais de l’Océan; mais un stupide décorum s’y opposait, et je ne pouvais descendre au rôle d’un misérable pèon sans m’attirer le mépris des senoras et les huéês des voyous de la cité. Il n’y a que les chiens qui voyagent à pied au Chili.
Tout bon cavalier que je suis, je craignis d’abord de ne pouvoir agir librement sous l’ampleur du puncho.
Mais je m’y habituai promptement, et je proclame aujourd’hui son utilité confortable.
Pas de Chilien sans puncho, et le puncho est si attrayant, si commode et à la fois si élégant, que l’étranger en adopte bien vite le régime.
Je m’étonne que la mode, en France, ne l’ait pas encore mis à l’ordre du jour; il mériterait cet honneur bien plus que le plaid écossais.
Figurez-vous une pièce d’étoffe formant un carré parfait, un mètre, un mètre et demi, deux mètres sur chaque face, selon la corpulence de l’individu qui doit s’en servir; au centre du carré, l’étoffe est tendue dans une longueur de 20 à 25 centimètres. Cette fente, au lieu d’être parallèle à deux des côtés et perpendiculaire aux deux autres, se trouve sur la ligne médiane qui va de l’un des angles à l’angle correspondant.
Maintenant, si vous passez la tète par cette ouverture, qu’arrivera-t-il? l’ourlet de la fente, arrêté par les épaules, formera collier, et ce carré d’étoffe, ployé comme un châle, retombera on pointe, moitié par devant, moitié par derrière, et les parties intermédiaires couvriront le dos, la poitrine et leà bras jusqu’aux coudes.
Ai je bien expliqué la forme du puncho chilien ? Celle du puncho mexicain varie ; l’étoffe en est oblongue; la fente parallèle aux deux côtés longs, et les extrémités retombent carrément devant et derrière, comme la dalmatique d’un prêtre.
Les Araucaniens nomment le puncho, balandrane ; les femmes indiennes le fabriquent, et si merveilleusement que les créoles le payent 5, 6, 700 et même 1,000 francs; elles n'ont ni métiers, ni mécaniques, ni procédés nouveaux; et l’art du tissage, qui leur vient sans doute des Péruviens, n’a ni progressé ni dégénéré depuis les incas. Elles commen-
cent d’abord par laver et nettoyer la laine, qu’elles peignent sans la carder (elles n’ont aucune idée du cardage) ; puis, elles la tilent et lui donnent diverses couleurs, telles que le jaune, le vert et le bleu, couleurs empruntéesaux plantes et aux arbres à teinture du pays. Si une couleur manque dans leur flore, elles se procurent un morceau de flanelle de Manchester, de nuance convenable, la réduisent en laine et la lilent de nouveau.
Les Indiens ont donné le puncho aux Espagnols ; ils l’employaient avant l’arrivée des tyrans.
Un tel vêtement est bien l’œuvre des enfants de la nature : une simple peau de vigogne avec un trou au milieu, et l’Indien brave le froid, le vent et la pluie!
L’Indien chasse et tue la vigogne sur les plateaux des Andes, en rapporte la toison à sa femme ; la femme file cette toison, la colorie diversement et en fabrique une étoffe inusable, moelleuse et chaude.
Les punchos araucaniens se vendent jusqu’à 500 fr. pièce. Maintenant, à Valparaiso, la mécanique les livre à bas prix.
Le Huazos , ou Chilien de la montagne, le Chinos, <>u Cholos , Chilien de la côte, complètent leur toilette avec le large sombrero de eogollo, en feuilles de palmier tressées, ou de feutre gris ; le sarrau est fait d’un drap grossier, et les larges culottes en peluche rouge, retenues à la taille par la faa a, large ceinture rouge ou bleue, dans laquelle ils cachent leur argent.
Ils portent des bolas, ou guêtres allant de la chevillé au haut de la cuisse, et deso;;otas, espèces de souliers-sandales ; les bolas ont une gaîne pour le cuc/iillo-cucho blanco, long couteau à manche blanc.
On méprise l’Européen qui ne monte pas à cheval et qui ose se promener à pied. Le cheval est, pour le Chilien, ce qu’est le jonc pour le flâneur en France ; aussi, le Chilien est-il parfait cavalier : il ne naît pas à cheval, mais il grandit à cheval. A peine ses jambes forment-elles un angle assez ouvert, qu’il enfourche le dos d’une hôte, et l’enfant sans peur fait galoper sa bête ventre à terre et livre fièrement à la brise les pointes de son punclio.
On supposerait que les Chiliens obéissent à une lof dont parle Xénophon, e^ par laquelle il était défendu a tout individu possédant un cheval de voyager à pied.
On s’occupe beaucoup de la conservation des races et de l’éducation des chevaux, qui ont la réputation «l’être les meilleurs de toute l’Amérique méridionale. Ils proviennent des premiers andalous que les Espagnols y conduisirent, et qui, depuis, s’y multiplièrent à l’infini, à l’état sauvage surtout. Les Anglais y ont choisi des étalons pour leurs colonies d’Australie, le pur sang anglais et l’andalous non abâtardi leur ont donné des produits supérieurs qui ne seraient pasdédaignés sur le turf parisien.
Ces chevaux ont du fond. J’ai vu partir des cavaliers luttant de vitesse et de force; l’enjeu était de-
Ali CHILI
20 onces d’or, ou 1,800 francs de noire monnaie, et l’espace à parcourir tle 30 kilomètres environ : l’ajler et le retour de Conception à Talcaliuana ; le gagnant fournit sa course en quarante-cinq minutes.
La bride est la même que la nôtre ; pas de selle h arçons ; on s’assied sur des peaux de mouton garnies de leur toison et sanglées en conséquence.
. Un cheval commun coûte une once d’or, et c’est un bel animal. Aussi, quand on séjourne ici quelques semaines a-t-on plus d’avantage à faire l’acquisition d’un coursier que d’en prendre un en location. Le loyer d’une écurie est minime ; le salaire d’un palefrenier est plus minime encore; le fourrage seul est d’un prix élevé.
Si l’on est pn peu cavalier, le temps de la relâche s’écoule sans ennui ; mais le matelot préfère aux péripéties d’une partie de plaisir à cheval, les joies tumultueuses et souvent orageuses du fandango public.
Le nom de cette danse nationale se donne indifféremment au lieu où elle s’exécute et à la réunion des gens qui s’y rendent. 11 y avait plusieurs fandangos publics à Talcaliuana, et aux lueurs de l’oguardienle flamboyant pour le punch, le Français , l’Américain et l’Anglais s’v disputaient â la force du poignet la possession de quelque séduisante basquine; parfois la> querelle se terminait par des coups de couteau, et j’ai pansé plus d’une grave blessure reçue dans ces combats.
Nos matelots et les matelots anglais ne pouvaient vivre en paix sur le infime plancher de danse. L’Anglais, plus riche que le Français, prétendait jouir à lui- seul de la possession de ces dames. Le Français, plus aimable et [dus rusé , laissait payer l’Anglais et agissait ensuite.
Un voyageur, un savant, qui a esquissé lçs mœurs chiliennes, feu M. Lesson, dont le livre ( Voyage autour du monde sur la corvette la Coquille) a obtenu un grand et légitime Succès, > 1 . Lesson a mal vu bien souvent ce qui se passait autour de lui, ou plutôt les choses ont changé depuis qu’il a visité ces contrées, en 1820 , je crois.
li se montre très-injuste envers le jarret des chevaux andalous, et critique amèrement le luxe d’une soirée dansante, chez le premier magistrat de la cité, soirée dansante où il a vu flamboyer le punch dans certain vase honteux, mais d’argent massif.
Hélas ! les temps sont loin où la vaisselle et les ustensiles de ménage, au Chili comme au Pérou, étaient fabriques en argent et en or; les révolutions, les guerres ont monnayé et éparpillé ces richesses inertes.
Je crois donc que M. Lesson s’est trompé! Pareille cuisine ne se ferait pas aujourd’hui dans la plus intime et la plus nauséabonde cahute des [joints extrêmes de Talcalmana.
M. Lesson dit aussi qu’on ne peut se procurer du
AL CHILI
pain au Chili. J’y ai vu et connu quatre boulangers qui se sont enrichis, et les minoteries du Bio-Bio fournissent des fleurs de farine, non-seulement pour la consommation locale, mais aussi pour l’exportation.
Il ajoute qu’il n’y a pas de meubles dans les ménages.
Ues ébénistes d’Europe sont venus utiliser l’eucryphise, cette essence de chêneaux nuances rouges et aux fibres incorruptibles. Il y a maintenant des meubles partout et jusque chez les pauvres qui ne possédaient jadis qu’un coffre.
Je reprends ma route.
Mon cheval a déjà laissé derrière lui les huttes de la Caliera. 11 galope sans bruit, et ses sabots soulèvent en nuages épais la poussière du chemin qui 'serpente au milieu des dunes mouvantes de sable. Je ne l’entends pas courir; je n’enlends que le frémissement des vagues qui montent et arrosent la plage, puis redescendent amoindries et reviennent encore avec leur frange d’écume.
Tas de brise, pas une seule folle brise! Un ciel pur, une mer nivelée comme un plateau de marbre ; une brume, bleuâtre sur la côte de Penco*-Yiejo; l’Océan pour horizon et le soleil s’échappant de derrière l’écran des Cordillères, tel est le tableau de cette matinée, et je ne suis pas satisfait! Je remarque que jamais l’atmosphère n’a été plus propice aux illu- •sions du mirage, et je regrette de ne pas voir moa
navire dormant encore au milieu de la baie, mais brisé et divisé en morceaux, la quille suspendue dans
les airs et la mâture transportée au large du cap de
la Quiriquine, tel que je le vis une fois dans la Mauche, en f^ce des côtes de Normandie. Ce phénomène me rappellerait la patrie.
Je quitte bientôt les bords de la mer; le chemin est facile et la poussière ne m’aveugle plus.
Il n’y a pas longtemps encore, on s’exposait être volé, dévalisé, assassiné même, en parcourant seul cette route. Les Gaouchos, espèce de pâtres vagabonds, toujours à cheval, s’embusquaient derrière les clôtures en planches des champs cultivés et tombaient à l’improviste sur le voyageur isolé ; quelquefois aussi, ils le cravataient à l’improviste avec le lasso , cette lanière de cuir longue d’une quinzaine de mètres et qui se termine par des boules en fer et par un nœud coulant.
Grâce à la surveillance de la police, cette route est maintenant aussi sûre que la grande rue de Conception, et les Gaouchos ont disparu. On a pendu les uns et renvoyé les autres dans les pampas, à là chasse des chevaux et des bœufs sauvages.
Je n’éprouvais donc pas la moindre appréhension l’être arrêté, quoique la veille on cûtTaconté devant moi maintes histoires sinistres de personnages dormant sous les tertres espacés au bord de la route et surmontés d’une haute croix de bois.
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Je courais toujours, et je calculais que j’étais déjà arrivé à peu près à moitié chemin.
Tout à coup, mon cheval, qui s’encapuchonnait légèrement et gracieusement en dévorant l’espace, porte le nez au vent, tâte l’air, pousse un hennissement et reprend son allure ordinaire.
«H évente une cavale qui paît dans les environs,)/ pensai-je sans m’inquiéter davantage.
Un instant après, même manège de la bête, même hennissement, et de plus un temps d’arrêt.
«Holà! pensai-je, il évente quelque chose d’extraordinaire : nous verrons bien. »
Et, le flattant de la main et de la parole, je poursuivis ma route, toutefois en me tenant bien sur mes gardes, comme on doit le faire avec une bête trop ombrageuse. -
Nous galopons ainsi pendant une minute encore, en longeant ung haie épaisse et haute dont l’extrémité se perdait dans un coude du chemin.
Soudain, et à vingt pas de ce coude, l’andalous fait un écart à gauche, un écart à me désarçonner si j’avais été sur des arçons; mais, d’un coup de fouet, d’un juron et d’un chatouillement de molette, je le fais rentrer en voie et j’aperçois ce que je n’avais pu découvrir encore, tout occupé que j’étais à ne pas tomber et à maîtriser ma bête, j’aperçois un individu en sombrero et en guenilles, à cheval comme moi, et arrivant ventre à terre sur moi en profé-
rant des mots inintelligibles et paraissant me menacer d’un pistolet qu’il tenait de la main droite et le bras tendu.
J’eus peur... je n’avais pas d'arme et je ne pouvais me défendre.
Je ne perdis cependant pas la tête, je compris qu’il me restait un moyen de salut... la fuite! et je résolus de fuir. Les jarrets de l’andalous étaient olides, il s’allongeait à merveille et j’avais double chance «réchapper à ce guet-apens : la balle qu’il allait m’envoyer passerait peut-être à côté de moi, et après avoir lutté de vitesse pendant quelques instants, je rencontrerais sans doute des voyageurs.
Je tournai donc bride aussi court que possible, et me lançai instantanément vers Talcahuana. Mais le brigand, si j’évoluai vite, évolua encore plus vite que moi, et, avec une prestesse inouïe, se posta d’un bond en travers de la route et, planté immobile et carrément devant la tête démon cheval, étendit le bras vers moi, en poussant une exclamation qui resônna à mes oreilles comme ces mots : — La bourse eu la vie!...
« 11 me demande la bourse ou la vie, le pistolet sur la gorge !... Oh! l’assassin! Si j’étais armé, je lui dirais: Viens les prendre!... mais que faire?» Et, fermant les yeux et portant la main à ma poche, j’allais lui abandonner les trois onces d’or que l’on m’avait confiées, ainsi que mon argent, tout en m’estimant fort
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heureux s’il me laissait partir ensuite sain et sauf. Mais je fus soudain frappé du son de sa voix, qui ■était devenue suppliante et humble, et non pas impérieuse et fière comme celje d’un voleur de grand chemin. J’écoutai et je crus comprendre que ces paroles qu’il prononçait de nouveau : El furgo, se- Hor'- ne signifiaient pas : La hourse ou la vie ! Alors, ouvrant les yeux bien grands et contemplant mon agresseur, je reconnus un pauvre mendiant, trop fier pour aller à pied et faisant son métier à cheval. Le redoutable pistolet qui m’avait tant effrayé, c’était un morceau de bois, un tison d’amadouvier qui brûle longtemps sans flamber et sans s’éteindre. Bref, ce cavalier mendiant, trop fier aussi pour demander une obole sans vouloir rendre un service en échange, ce cavalier mendiant exploitait la route de ■Conception, en tenant du feu à la disposition des fumeurs sans mecheros.
J’allumai donc un cigare à son tison et lui donnai un réal. 11 me salua en faisant exécuter des courbettes à son cheval, et je repris ma course, un peu honteux de ma peur. '
Je traversai ensuite une bande à' arriéras , de muletiers, qui transportaient de la farine à la ville. .Te comptai cent mules, au moins, chargées de sacs * et marchant à la file l’une de l’autre au son du zinzerro , clochette attachée au cou de la madriha, la maîtresse mule ou la marraine, qui tenait fièrement
la lête du convoi, précédée d’un gamin de dix ou douze ans, faisant fonctions de tambour-major.
Aussitôt mon arrivée à Conception et sans descendre de cheval, je me, rendis à la demeure du négociant chargé, par inlérim, de la chancellerie du viceconsulat. Mathieu, l’agent de Talcahuana, m’avait donné une lettre pour lui, et il devait intervenir pour faire entrer à l’hôpital de San-Juan de Dios le pauvre phthisique qui me suivait étendu sur un chariot traîné par des bœufs.
Je n’eus pas à me louer de la manière dont or^me reçut chez ce négociant.
Un domestique, avant de m’introduire au salon, me demanda sèchement ce que je venais faire ici.
Heureusement, la lettre de Mathieu me servit de passe, et, après de longs instants d’attente, je com- - parus devant notre chargé d’affaires.
Il farnienlisa.it sur un blanc canapé, reçut nonchalamment ma lettre, la parcourut plus nonchalamment encore, fit apporter devant lui une petite table, écri- * \yt quelques mots sur un fragment de papier, me fit signe d’approcher pour prendre ce papier et ne prononça que ces mots : *
— Allez à l’hospice avec votre malade.
Je m’empressai de quitter le toit de ce rogue per- * sonnage, et je le quittai avec d’autant plus de plaisir qu’une gigantesque demoiselle, sa fille sans doute.
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venait d’entrer dans le salon et de se mettre à river des clous sur le clavier d’un piano discordant.
J’allai remiser mon andalous dans une fonda, auberge tenue par un ancien habitant de Versailles, qui en 1817 était venu, comme tant d’autres Européens, offrir son sabre et son courage au héros de la Colombie, à Bolivar. — Je vous ai déjà dit un mot de ce Versaillais.
Les événements de la guerre de l’Indépendance l’avaient conduit jusqu’ici et, depuis vingt ans, il y vivait en piais, naturalisé Chilien, estimé, honoré de ses nouveaux coneitovens, chanceux dans son commerce et heureux de recevoir de temps en temps la visite de quelque compatriote. n
On L’appelait don Guspardo.
Une cinquantaine d’années, une taille de carabinier, un ventre majestueux, une figure riante et attractive, une faconde joviale aidée d’une mémoire d’invalide conteur, une rondeur d’allures sympathiques, une bonhomie fine, et par-dessus tout et malgré sa déftancisation, l’orgueil natif d’avoir toujours la peau et le caractère français : tels sont les principaux traits de la physionomie de don Gaspardo, de M. Gaspard, ou plutôt du général Sucre, comme nous avions fini par l’appeler après qu’il pous eut raconté ses campagnes de Venezuela, de Carracas, d’Orinoco, de Guyana, de Bogota, de Popayan, de Choco, de Pichincha,d’Imbamhura, deCuenca, deChacabuco, de
ma
Maipu, etc., etc., campagnes où le patriotisme et l’enthousiasme des Républiques américaines prévalurent contre la tactique des vétérans de l’Espagne.
Don Gaspardo n’avait rengaînéqu’aprèsChacabuco, et, depuis lors, il vivait prisonnier à Conception, non pas de guerre, mais d’une Araucano-Castillanc, que Dieu, nous disait-il, avec une larme furtive, rappela li lui après quelques années de mariage.
Il a créé cette fonda , et la fortune lui a toujours fait si bonne mine qu’il rêve maintenant à son retour dans les rues de Versailles, ces belles rues que lui rappellent sans cesse le silence, la solitude et les herbes des rues de la Conception.
L’installation du musée historique dans le château de Louis XIV l’inquiète surtout. — 11 ne veut pas mourir sans voir la salle des Batailles.
Gaspard était associé dans son commerce avec un autre Français qu’on appelait Emilio, car ici, onespagnolise toujours les prénoms. — Cet Emilio, homme d’une trentaine d’années, avait le département du dehors. Il faisait les achats et recrutait des pratiques sur les navires mouillés à Talcahuana. Il m’avait invité la veille à descendre chez lui.
.l’ai été salué par un oiseau en entrant dans la cour de la fonda, oui, salué par un gros oiseau de la taille d’une cigogne, mais aux ailes beaucoup moins développées et au cou plus court. 11 ressemblait assez au
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marabout, avec son bec pointu, gris, dur et long de 25 centimètres, ses pattes de dindon et sa robe blanche et noire, et dévastée parla mue.
Ce volatile presque sans ailes, c’est l’agami, trèscommun au Chili. Il y vit en domesticité et, dans beaucoup de familles, il joue le rôle d’homme de confiance.
Entrez dans un quarte , dans une chambre où il se trouve seul ; s’il ne vous connaît pas, il vous, prendra pour un voleur et donnera l’alarme en s’élançant au dehors et en appelant au secours d’une voix stridente et cassée.
Sa vigilance est telle, qu’il serait possible de l’utiliser à Paris comme concierge, avec un cordon approprié à ses forces.
Les Chiliens possèdent un autre oiseau domesti- • que, le Irompettero, gros comme un chapon, et au plumage noir moucheté de jaune sur le cou. Cet animal, moins intelligent que l’agami, est spécialiste : il a mission' de saluer d’une fanfare bruyante chaque nouveau venu dans la maison... et ce bruit de trompette, il ne l’exécute pas par le gosier.
L’agami de la fonda-Gaspardo est doué de tous les dons de l’intelligence; c’est lui qui, chaque matin et chaque soir, conduit au collège et ramène du collège le fils d’Emilio, et quand le filsd’Emilio veut se permettre de faire l’école buissonnière, l’agami interpose
son autorité et réintègre à coups de bec le jeune mauvais sujet sous le toit paternel.
Il jouit de certaines prérogatives; il assiste à tous les repas, caché sous la table, et reçoit des mains de la maîtresse ou du maître de la maison sa ration de vivres. Encore, pour le contenter, faut-il qu’on le serve le premier de tous les convives.
• Si l’amphitryon, faisant les honneurs de la table, oublie l’agami pour servir ses convives étrangers, l’agami le rappelle à l’ordre en lui martelant les tibias de la pointe de son bec, et pour avoir la paix, on lui octroie un morceau de choix.
Vienne un nouveau plat, si on l’oublie encore, sa colère se tourne alors contre l’invité, et, enflammé de jalousie, il attaque les mollets de l'étranger et ne suspend les hostilités qu’après satisfaction.
* Je fis connaissance à l’hôtel avec plusieurs compatriotes : un négociant en cuirs, un chimiste, un mécanicien, un métallurgiste et un confrère, ex-chirurgien, je crois, d’un des baleiniers échoués dernièrement sur la Quiriquine. Ce confrère commençait à se créer une clientèle, et l’instant était d’autant plus favorable pour lui, qu’un médecin français, établi depuis longtemps à Conception et jouissant de l’estime et de la confiance générales, avait dû, tout récemment, quitter la province et se rélugier dans le pays buenos-ayrien .
Ce docteur, séduit par les beaux yeux d’une cliente.
avait contracté mariage avec elle. On se marie trèsi'acilement au Chili . pas de formalités préliminaires, pas de publications préalables à l’église et à la municipalité. Un oui prononcé à l’unisson aux pieds d’ün padre (d’un prêtre), et la bénédiction du padre, rémunéré par un versement de deux piastres à colonnes, voilà le procédé expéditif qu’on emploie pour légaliser, sanctifier et indélébiliser une union qui commence ou qui, très-souvent, n’en est déjà plus à ça lune de miel.
Nous reparlerons plus loin des mariage chiliens.
Le célèbre docteur avait donc épousé qne de ses clientes, et ce mariage, déjà vieux de plusieurs années, semblait contracté d’hier, tant s’aimaient, tant % s’adoraient les deux conjoints, tant les réjouissait la gentille turbulence de quatre enfants échelonnés autour d’eux. Mais un si grand bonheur ne pouvait durer sans éclipse.
Un jour, apparut sur la plage de Talcahuana et venant des mers de l’Est, une femme échappée de France, et qui réclamait ses droits d’épouse légitime et abandonnée.
Autant le mariage est facile au Chili, autant la loi punit sévèrement la bigamie.
Potence ou travaux forcés dans les mines, tels sont les châtiments infligés aux coupables.
Le docteur, prévenu à temps, traversa donc la Cordillère. Sa nouvelle, sa vé;itable famille selon son
creur le suivit; et peut-être sera-t -il encore heureux dans la Plata, si sa première épouse, aussi vindicative que stérile, n’escalade pas à son tour la chaîne des Andes.
Mes compatriotes et nouveaux amis, tous pensionnaires de l’hôtellerie, m’invitèrent à dîner. Ils vantaient les talents culinaires d’Emilio. Je leur répondis sans gêne que leur invitation me serait bien plus agréable si l’on substituait au fricotage d’Emilio un fricotage .indigène.
Je pouvais connaître et retrouver partout le faire d’Emilio, eût-il représenté, dans l’Amérique méridionale, les maisons Potel et Chabot, Chevet, Bontoux et autres, tandis que l’occasion de dîner à la chilienne ne devait peut-être jamais se retrouver.
A huit Meures du soir donc, heure du souper, selon la vieille mode, nous étions attablés, sous la présidence de don Gaspardo, énergique fourchette s’i! en fut jamais.
Voici le menu du repas...
Ah! j’oubliais que le fils Emilio monta sur une chaise et prononça de sa voix enfantine, rapidement et sans prendre haleine, le Jiencdito y alabado, etc., et sous la table l’agami fit claquer son bec comme pour répondre: Amen.
J’oubliais aussi que chaque convive avait près de son assiette une galette de mais et un morceau de biscuit ; le pain ne manquait pas dans la maison.
mais pour conserver la couleur locale , on l’avait banni du festin.
Ni verres, ni bouteilles; des assiettes et des plats en faïence, enguirlandés de feuilles et de fleurs rouges sur fond blanc; fourchettes et cuillères d’argent massivement travaillées; poivrières aussi en argent et en forme de clocher de village ; puis, des cuchillos à longue lame, de vrais couteaux de chasse, au manche d’os ou d’ivoire et commodément cintré à la main ; le linge seul nous rappelait la France, la ménagère française. •
Uneffet, don Gaspardo, depuis son veuvage, avait appelé près de lui, pour veiller sur son ménage, une parente à lui, une cousine, vénérable matrone de Seine et-Oise.
Les plats, habituellement, sont servis un à un.
Premier service. — Un grand plat de soupe grasse, dont le bouillon est épaissi par la chuchoca , farine de maïs, et granité par du poivre rouge concassé.
Ceci n’est pas un potage; c’est un véritable plat, consistant, succulent et nourrissant.
Second service. — Un plat :
• L’o//a, la nationale olla, non pas Voila podridu, mais l’olIa fraîche , c’est-à dire une cuisse de bœuf presque entière et formant un gigot monstrueux , tailladée par tranches qui tiennent encore à l’os , avec des lèches de porc salé placées entre les tran-
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ches, comme le coin de fer dans le bois qu’on va fendre; des pommes de terre, des oignons, des choux, des fragments de citrouille, des pois verts, des fèves vertes et des piments composaient la litière de ce vénérable morceau de viande. Le tout était cuit à l’étuvée et religieusement soigné.
. Troisième service. — Un puchero.
C’est une espèce de gros haricot; j’en élude la description. Sachez seulement qu’il est richement, très richement pimenté.
Ah ! quelle consommation de piment dans ce pays ! Tout le long, du jour, en riant, en causant, en chantant, en grattant la vihuella de la guitare, les jeunes tilles grignotent un piment rouge; on dirait, de loin, qu’elles broutent la lige d’un bouton de rose !
Quatrième service. — Le rôti.
Le rôti est de tous les paj's; on peut même dire que le rôtissage est la première manière d’accommoder les aliments que l’homme ait inventée.
Le sauvage, le naufragé, lq voyageur perdu dans les déserts, l’individu privé de toute espèce d’ustensile, four, broche, casserole, vase, etc. ; personne, enfin, ne doit être embarrassé pour faire rôtir un morceau de viande, quand le feu est là.
Ce rôti n’aurait donc eu aucune couleur locale * sans l’association de tant d’êtres divers couchés dans
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la même lèchefrite, car, à défaut de plat assez vaste, la lèchefrite apparut sur la table.
Au centre de la lèchefrite reluit, vernissé par l’osmazome, un râble de vicuna [vigogne).
Les Huazos (montagnards) approvisionnent chaque semaine le marché de Conception de la chair de cet utile animal, dont la toison a autant de valeur que celle du plus fin mérinos.
Le râble a pour satellites de chaque coté un pauxi. Si l’on ne regardait que la tête de ces dindons sauvages, on croirait qu’ils vivent encore, car lé feu n’en a pas grillé le plumage chatoyant.
Le pauxi chilien est semblable à celui du Paraguay, que les révérends pères jésuites ont civilisé, et que nous appelons dindon. 11 porte aussi le nom d ’hocco.
Autour de la lèchefrite règne une bordure de zorzales, ortolans du pays, et les zorzales sont divisés en escouades de cinq ou six, escouades commandées par une grosse grive, la thili, que quelques savants élymologistes regardent comme la marraine du Chili.
De même qu’on jette une poignée de gros sel dans une marmite, le cuisinier avait jeté sur cette masse de viandes une poignée de pigdas rissolés, microscopiques oiseaux-mouches , qu’on ramasse à coups de filet, quand ils becquettent les fruits mûrs des plantains.
Cinquième service. — Le dessert.
C’étaient des melons d’eau , aussi sucrés que s’ils
avaient été injectés de miel par un confiseur. C’étaient des lucumas , des melocotomes, des noix, desamandes, des olives; c’étaient des chirimoyes, espèce de fruit indigène du Pérou. — La citirimove a la forme d’une pomme de pin; sa peau rugueuse est pâle, et sa cliair blanche, tachée au cœur par des pépins noirs, est regardée comme une délicieuse et suave friandise.
Que dites-vous de ce menu?
Nous étions douze à table, et quarante affamés auraient pu largement satisfaire leur appétit. Les bouteilles et les verres étaient absents, mais non les liquides.
Don Gaspardo donna l’exemple: il nous enseigna, il m’enseigna du moins l’art de me désaltérer avec une corne de bœuf, polie, luisante et historiée d’arabesques et de dessins-fantastiques , et, ce qui valait mieux, remplie de mnsto, le vin du Rio-Claro.
Quand il porta cette corne à ses lèvres, en s’ôeriant : « A la santé de la France! » je crus, tant cette corne demeura longtemps le pavillon en l’air cl la pointe ‘dans la bouche du buveur, je crus, dis-je, voir un chasseur rappelant ses chiens dévoyés, ou un pâtre sonnant le départ de la ferme ou le retour des champs, et j’écoutai...
Mais je n’entendis qu’un bruit sourd d’ingurgita- ' tion, puis la joyeuse et large expiration du buveur satisfait.
La corne' circula, se vida, se remplit, et se vida en core, et d’autres cornes circulèrent aussi, cornes de chica, cornes de chocoli , cornes d 'aguardiente, cornes traîtresses, car on boit d’autant plus, sans le savoir, que le liquide est invisible et que, réduit en un mince filet sans importance, il traverse insidieusement le gosier.
On causa bientôt de mille et une choses, mais sans pouvoir parvenir à s’entendre; les lins me demandaient des nouvelles de Paris, les autres de Bordeaux, et don Gaspardo, de Versailles. — Je répondais comme je pouvais, et je demandai à mon tour, aussitôt ma réponse ébauchée, des nouvélles du Chili. •
— Docteur, dit don Gaspardo, à vous cette tranche de vicuna... Il n’y a pas au monde de venaison plus exquise.
— Merci.
Et je tendais la main pour prendre l’assiette, quand soudain je bondis sur ma chaise en poussant un holà de douleur.
Et tous les convives de rire.
J’allais presque me fâcher, car je ressentais à la jambe une seconde attaque et comme un coup sec sur la crête du tibia, un coup porté par un instrument pointu; mais Gaspardo s’écria :
— Ah ! pardon, docteur, j’oubliais...
Et saisissant une tranche de râble, il la jeta sous la table et calma ainsi la colère de l’agami, qui, jaloux
de ce que l’on me servait avant les autres convives et avant lui, se vengeait à grands coups de bec.
L’orgueilleux animal! désormais, je me promis de dire à Gaspardo, chaque fois qu’il m’offrirait un morceau :
— Monseigneur l’agami est-il servi ?
Et si Gaspardo répond oui, j’accepterai, sinon, — non.
Mais voici bien autre chose ! autre chose qu’on ne voudra pas croir-e ! et, en effet, cela me parait assez fantastique.
Le jovial hôtelier me passe un zorzales et je ne manque pas de Tui dire :
— Monseigneur l’agami est-il servi ?
— Oui, répond-il.
— Fort bien, alors — merci...
Et j’accepte le zorzales.
A peine eus-je dis: merci, que, pan! il m’arrive encore un grand coup de bec sur la jambe.
— Ah! don Gaspardo, c’est mal, c’est três-mal, m’écriai-je, vous êtes de complicité avec votre oiseau pour avarier mes membres.
— .Te vous jure ma parole d’honneur que je lui ai donné un zorzales avant de vous en offrir un, reprit Gaspardo.
— Mais alors pourquoi m’altaque-t-il ainsi?
Gaspardo réfléchit un instant pendant que je me
frottais la jambe pour apaiser la douleur, puis il médit:
— Ah! je comprends maintenant pourquoi il vous a frappé.
— Pourquoi ?
— Ne m’avez-vous pas dit: Monseigneur l’agami
est-il servi? „
— Oui, j’ai dit cela.
— Eh bien, il vous a entendu ; il a compris qu’en le traitant de monseigneur, vous vous moquiez de lui, et il s’est vengé. — A votre santé, docteur !
J’étais désarmé et je me pris à rire avec tous les convives, — à rire de la prétendue susceptibilité de l’animal et de la judicieuse explication de son maître.
On ne tarissait pas d’éloges sur la succulence et la délicatesse de la vicuna.
— Y. a-t-il longtemps que vous n’êtes allé chasser des vigognes? demanda mon confrère à son voisin le métallurgiste.
— Six mois au moins, répondit celui-ci ; mais je compte y aller bientôt, car on m’a signalé du côté d’Aconcagua des gisements de quartz à filons d’or, et je veux vérifier le fait.
— Prenez garde de ne pas vous faire aveugler par les vigognes, dit Gaspardo qui, en sa qualité de maître d’hôtel, se croyait obligé d’intervenir dans les conversations particulières.
— Aveugler! reprit le métallurgiste, et comment?
j’ai-Temarquc quq la vigogne esl si timide qu’elle fuit bien loin à l’approche du chasseur.
— Pas toujours, ajouta Gaspardo, pas toujours, et méfiez-vous. — D’abord, les vigognes s’approchent du chasseur, au lieu de le fuir. — Et moi qui vous parle, j’ai été frappé de cécité parla galanterie d’une vicuna, et il m’a fallu rentrer chez moi, porté sur le dos d’un péon.
— Encore un conte du père Gaspardo, murmura
' mon confrère.
Heureusement, Gaspardo. ne l’entendit pas et con- , tinua : *
— Je chassais précisément dans les Quebradas d’Aconcagua. A force d’adresse et de patience, j’étais parvenu à m’approcher d’une viçogne ; elle broutait sans défiance; un espace de dix pieds à peine nous séparàit ; elle se présentait par le travers et j’avais déjà épaulé mon fusil pour lui envoyer deux chevrotines dans le thorax, quand tout à coup l’animal, se sentant surpris, tressaille, lève la télé, me regarde et, au lieu de prendre la fuite, manœuvre qui ne lui eût certes pas sauvé la vie, car je suis bon tireur, elle gambade vers moi, me crache au visage toute la salive et toute l’herbe qu’elle ruminerait, puis disparaît au fond du ravin. Je crus avoir les yeux remplis d’huile bouillante. Je laissai tomber mon fusil et je tombai aussi, me roulant sur l’herbe en proie aux douleurs les plus atroces.
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» Les Huazos qui m’accompagnaient me transportèrent aussitôt sur le bord d’un torrent ; on plongea ma tête dans l’eau à plusieurs reprises. L’eau enleva bien les immondices engagées sous mes paupières, mais j’avais les yeux tellement rouges, tellement enflammés, que je ne distinguais plus s’il faisait nuit ou jour.
» Je demeurai aveugle pendant une semaine, et je ne dois d’avoir recouvré la vue qu’à la science et aux bons soins de notre pauvre docteur, l’ancien, celui qui a traversé la Cordiliière. »
Le nouveau docteur, le mineur, moi et plusieurs autres, nous nous regardâmes comme pour nous communiquer nosr doutes mutuels sur la véracité du récit de Gaspardo ; mais les autres convives intervinrent, et nous affirmèrent que la vigogne, surprise, se mettait en colère, et se défendait ainsi en crachant au visage du chasseur.
Cet animal, ajoutèrent-ils, n’a pas un si mauvais caractère avant d’être blessé. 11 ne fuit pas l’homme; bien au contraire, il se rapproche de lui et les chasseurs exploitent sa familiarité. "Voici un Indien en quête d’une vigogne: ne croyez pas qu’il va s’embusquer dans un fourré et guetter patiemment l’apparition du gibier; non, c’est le contraire; il se montre au grand jour, il traverse les solitudes en faisant le plus de bruit possible, et, quand la vigogne surgit au loin, il pousse de grands cris et sonnerait même delà
trompe, s’il possédait une trompe. L’animal, averti par ees clameurs, s’arrête aussitôt, promène ses regards à l’horizon, découvre le nouveau venu dans son désert et se prend à le considérer longuement. L’Indien, de son côté, s’approche peu à peu, toujours en poussant des cris ou en chantant; la vigogne, elle aussi, fait quelques pas vers le chanteur ; mais elle n’est pas encore tout à fait magnétisée; elle hésite ; l’instinct de la conservation lui commande de fuir, et la curiosité l’entraîne vers l’inconnu. Qui l’emportera ? Soudain le chasseur change de rôle, et de chanteur devient danseur et sauteur, tantôt exécutant des ronds de jambe et des pirouettes, tantôt cabriolant comme un clown, et accompagnant ses exercices d’une mimique ultra-passionnée. Fascinée alors, la pauvre vigogne accourt au petit trot, et, rendue à quelques mètres du charmeur, elle aussi elle se met à danser et à gambader coquettement, et ne cesse de gambader et de danser que lorsque la lance ou le fusil de l’Indien la frappent mortellement.
Le lama, le guanaqui, la vigogne et l’apalca sont des variétés d’une même famille de ruminants, ajouta le naturaliste. Les anciens Espagnols appelaient le lama, mouton du Pérou, et les incas en possédaient des troupeaux de quinze et vingt mille têtes. Leur chair entrait .dans l’alimentation du peuple. On fabriquait et l’on fabrique encore des étoffes avec leur laine. Ce précieux animal domestique était
aussi employé comme bôte de somme et servait de monture aux voyageurs ; mais quand il trouvait sa charge trop lourde, il se couchait à plat ventre et refusait de marcher, et si on le maltraitait, il levait ou tournait la tête vers son barbare conducteur, et se vengeait par des éructations de gaz fétides et asphyxiants. Moins nombreux aujourd’hui, ces animaux vivent à l’état libre et sont remplacés par les Anes et les chevaux. Les guanaquis et [tes [vigognes, plus sauvages que les lamas, se sont réfugiés dans les ravins dus Cordillères et dans les pampas, et les chasseurs vagabondent parfois pendant de longues journées sans en rencontrer un seul.
Ces animaux ont des coutumes très-bizarres, coutumes que l’on révoquerait en doute si d'es naturalistes sérieux, voire des académiciens, n’en garantissaient l’authenticité. Ces messieurs, par extraordinaire, se trouvent d’accord avec les croyances populaires. Il paraîtrait que les vigognes et tous les individus de l’espèce, habitant un certain rayon de pays, déposent leurs excréments dans le môme endroit. Ces las de crottins ont souvent plusieurs mètres de hauteur et de circonférence, et les Indiens de la plaine, où manque le bois de chauffage, les emploient en combustible. Les vigognes choisissent aussi certains lieux de préférence à d’autres, pour y mourir. Le sol des fourrés buissonneux des bords du Santa- Cruz est souvent blanchi d’ossements, et ces osse-