‹ Voyages et aventures au ChiliChapitre 6 sur 9 · VOYAGES ET AV ENTE UES · texte numérisé non relu

VOYAGES ET AV ENTE UES

ments intacts et non brisés indiquent que les vigognes n’ont pas été tuées par des bêtes féroces, par le jaguar ou le puma. Pourquoi ces ossuaires formés par l’instinct d’animaux mourants? Pourquoi aussi, ces pauvres bêtes, dès qu’elles se sentent blessées à mort, prennent-elles le chemin qui conduit au cours d’eau le plus voisin? Un autre animal, l’autruche américaine, le nandu , dont la rhea pennata de M. Dorbigny est une variété, s’arrête, comme la vigogne, devant tout ce qui lui paraît insolite. Mais elle sait reconnaître les Gauchos v qui sont si friands de sa chair, et veulent leur couper les ailes pour les attacher, en signe de triomphe, à l’encolure de leurs chevaux, et elle fuit avec une telle rapidité, que le meilleur coureur, lancé à fond de train, tombe épuisé de fatigue avant de l’atteindre. Réduit à l’état de domesticité, le nandu 4 s’intéresse à tout ce qui se passe dans la famille de ses hôtes ; il se pose au milieu d’un cercle de causeurs et paraît prendre plaisir à les écouter, comme s’il comprenait leur langagè. 11 est joyeux de leur joie, triste de leur tristesse, et si la mort frappe quelqu’un de la maison, il porte durant des semaines entières la tète basse et les ailes pendantes en signe de deuil.

À mesure que’le repas se prolongeait, la conversation devenait de plus en plus animée.

— Gaspardo, vos avelines sont-elles fraîches? demanda un convive.

AU Cllll.l 215

— Très- fraîches; les vaches les ont mangées hier soir, et on les a ramassées ce matin.

J’allais mettre une aveline, espèce de noisette, sous ma dent, quand cette demande et cette réponse s’entre-croisèrent ; un instin^if sentiment de dégoû 1 m’arrêta, et je regardai notre hôte.

— Qu’avez-vous donc, docteur? me dit-il. Vous êtes pâle.

— Rien... Mais, pardon... je voudrais savoir...

— Quoi ?

J’hésitais, je craignais de dire une bévue, bien pardonnable d’ailleurs à un nouveau venu, et je voulais et n’osais demander une explication.

— Qu’avez-vous donc? reprit-il.

— Mais, balbutiai-je, ces noisettes (et je montrais les noisettes ou les avelines); ces noisettes, ne venezvous pas de dire que les vaches les ont mangées hier soir et qu’on les a ramassées ce matin?

— Oui. Eh! qu’y a-t-il d’extraordinaire?

— C’est que... je ne comprends pas...

— Ah I vous ne connaissez pas nos avelines. Nos avelines sont enveloppées dans une écorce verte comme celle des noix de notre pays. Cette écorce. . de même que le brou de noix, tache les doigts de ceux qui la manient; elle est très-dure et s’enlève difficilement de dessus le noyau. Or, nos vaches l’aiment beaucoup, cette écorce; elle les réjouit et les

engraisse. Eh bien! nous leur donnons ces avelines à

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manger aussitôt la cueillette ; elles déchirent l’écorce avec leurs dents et avalent le tout, mais ne ruminen t pas le noyau. Le noyau passe par où vous savez, et le lendemain, on le ramasse dans l’étable, on le lave à grande eau, et le voilà*— lit cela disant, il broya une aveline entre ses molaires.

* Les autres convives faisaient comme lui; mais, moi, je ne pus me résoudre à savourer l’amande d’un noyau qui avait fait une pareille traversée.

L’idée ine vint que don Gaspardo essayait de me mystifier, moi, nouveau venu, avec des contes qui pourraient mériter un autre nom plus trivial, mais aussi plus énergique, et j’en témoignai presque du mécontentement à mon voisin et confrère, qui s’empressa de me désabuser, en me jurant sa parole d’honneur que notre hôte était incapable d’une telle malice, et que, d’ailleurs, tout ce qu’il disait à propos des avelines, des vigognes et de l’agami, était strictement vrai. A défaut du nom propre qui me fuit, je donne le nom d’avelines aux fruits à noyau de Gaspardo. Tout le monde sait que la véritable aveline provient des environs d’Avelino, petite ville du royaume de Naples.

— Vous en entendrez bien d’autres, ajouta mon * confrère, si Gaspardo trouve l’occasion de raconter ses campagnes avec Bolivar et le général Sacre.

En effet, l’occasion ne larda pas à se présenter.

Un convive qui savourait le filet d’un pauxi pré-

* tendit que cette chair blanche et délicate avait beaucoup d’analogie avec celle du lézard iguana.

Les uns manifestèrent la même opinion; les autres, qui, comme moi, n’avaient jamais goûté de l’iguana, demeurèrent neutres. L’hôtelier seul se montra d’un avis contraire et répliqua sentencieusement :

— Erreur! la viande d’iguana est une des plus délicieuses que je connaisse ; mais elle diffère de celle du pauxi, comme la crème diffère du lait caillé; c’est-à-dire que l’iguana fond dans la bouche et que le pauxi se tient ferme sous la dent. Parlez-moi du caïman à l’état de cochon de lait, si vous voulez établir une comparaison raisonnable avec le pauxi.

— Le caïman à l’état de cochon de lait ! s’écrièrent plusieurs convives.

— Oui, le caïman à l’état de cochon de lait, l’alligator en bas âge, si vous le préférez; j’en ai mangé et je puis vous en donner des nouvelles.

— Allons donc ! il n’y a pas d’alligators dans les rivières du Chili.

— Et ce n’est pas au Chili que j’ai pris connaissance de cette friandise, répliqua vivement Gaspardo, c’est dans l’Orénoque, pendant la guerre de l’Indépendance, et lorsque j’étais aide de camp du général Sucre.

— Nous y voilà, dit tout bas mon confrère.

Il paraîtrait que, du moment où il était question du général Sucre, notre hôte avait l’habitude de prc-

noncer un discours de plusieurs heures de durée. ’

— Le général Sucre, dit-il, avait reçu l’ordre de conduire sa division à Angustura, quartier général de l’armée patriote, commandée alors par Bolivar en personne.

En prononçant le nom de Bolivar, il porta respectueusement le dos de la main au front, comme dans le salut militaire, et continua:

— La division partit de Guyana la Vieja et remonta le fleuve; les soldats étaient entassés dans des chaloupes et dans des bateaux plats. Cette navigation est lente et pénible; mais il n’y a pas d’autre route à suivre dans ce pays couvert de forêts, de savanes, de lagunes et de marais que les Indiens eux-mêmes ne peuvent traverser.

Sucre m’expédia en avant-garde avec une flottille de flécheras. J’étais son officier de confiance, son premier aide de camp. Il me recommandait de faire diligence et de gagner Angustura pour remettre une dépêche à Bolivar. (Nouveau salut militaire.) J’ai su plus tard que, par cette dépêche, il prévenait le libérateur que les dames d’Augustura, des mégères royalistes, avaient comploté de le poignarder; et, pour ne plus revenir là-dessus, sachez que j’arrivai à temps et que le libérateur échappa à la mort.

Je remontais donc l’Orénoque en flécheras', ces petites pirogues longues, étroites et rapides comme une flèche.

Les eaux du fleuve avaient quitté leur lit, et sur les deux rives, les cimes des arbres ne ressemblaient plus qu’à des touffes de buissons alignés en baie.

La première nuit, nous ne descendîmes pas camper à terre. Seules, des colombes auraient pu quitter l’arche en un pareil déluge.

Le lendemain matin, les eaux baissèrent et nous laissèrent voir les troncs des arbres , puis les mangliers et les fourrés de la berge, épais massifs de bejucos, de lianes, de sarments, de plantes rampantes et grimpantes de .mille espèces. Une couche épaisse de limon salissait le feuillage.

.Dès midi, le soleil avait desséché ce limon ; le vent l’emportait en poussière, et la vie et le bruit renaissaient danscesvastes solitudes, à mesure que le bourdonnement des insectes, les frôlements des reptiles, le chant des oiseaux, le rappel vibrant des darras et le caquetage des pélicans, des spatules, des hérons, des flamands et des cigognes géantes saluaient la réapparition des fleurs et de la verdure.

Le courant du fleuve était encore plus violent que pendant l’inondation. Les rameurs employaient toute leur énergie et toutes leurs forces pour le vaincre. Nous n’avancions que lentement et nous pensions déjà à choisir sur l’une des rives un endroit favorablepour camper la nuit , allumer du feu, souper et dormir.

L'Indien qui servait de pilote promit de nous con-

duire dans un village situé au fond d’une crique de la rive gauche.

Cette crique apparut bientôt. Un banc de rochers en barrait l’entrée; mais il gouverna si bien que le premier canot et .tous les autres franchirent la passe sans accident. Le cinquième et dernier heurta sur la pointe d’un roc, se défonça et coula bas.

Malheur ! nos provisions étaient arrimées dans ce canot. J’ordonnai aux indiens de plonger pour essayer de sauver quelque chose; mais ils s’y refusèrent en me montrant çà et là le remous d’un alligator qui ne manquerait pas de les appréhender au corps s’ils osaient exécuter le moindre plongeon.

On alluma du feu ; on dressa une tente pour moi, et les soldats se mirent à chercher sur la grève des plantains, des œufs de caïman et de tortue.

Moi , je trompai ma faim en buvant une goutte d’aguardiente, et me pris à réfléchir comment je pourrais me procurer des vivres pour mes hommes. Seul, un nègre de notre bande trouva immédiatement le moyen de se rassasier : il choisit un bambou long d’un mètre, en déblaya l’intérieur, puis alla s’accroupir devant une fourmilière, et, à l’aide de celte sarbacane, cotée par un bout à ses lèvres et par l’autre bout promenée à un ou deux pouces au-dessus de la fourmilière, il aspirait, il avalait les icans, les fourmis ailées qui s’envolaient du monticule.

Je l’admirais à l’œuvre, en admirant la Providence.

Il s’en aperçut et s’écria, reprenant haleine et m’offrant la sarbacane: «Maître, c’est bon!... mangez... je n’ai plus faim. » Je refusai ; j’avais peur d’avaler vivantes ces vilaines bêtes; mais j’aurais cependant accepté de grand cœur le plat qu’inventèrent certaines bonnes fées de la cuisine : des langues de fourmis sauce aux câpres.

Je me souvins tout à coup que le pilote m’avait promis de nous conduire ce soir dans un village indien. Là, nous trouverions sans doute des ignames et du maïs.

— Et ce village? dis-je au pilote; pourquoi n’y allons-nous pas? <

— Nous y sommes, maître.

— Nous y sommes ! Où sont les buttes? où sont les habitants?

— Les habitants sont en voyage, à la pêche ou à la chasse , je ne sais; mais les huttes sont là.

— Là?... où donc?

— Là! au-dessus de vous ! Levez la tête. Ne les voyez-vous pas dans ces arbres? elles sont bâties sur la fourche des' plus grosses branches. Si les Indiens construisaient leurs cabanes par terre, elles seraient enlevées à chaque inondation. Là-haut, il n’y a pas de danger.

En effet, je distinguai, à travers le feuillage, plusieurs guérites solidement bâties sur les plus grosses branches des arbres, à 40 ou 50 pieds au-dessus du

sol. 11 y en avait bien une trentaine sur le bord de la crique.

De nombreuses entailles au tronc de chaque arbre aidaient à monter dans ces nids de cigogne.

Le procédé était ingénieux ; je l’admirai. Mais j’avais autre chose à faire que de philosopher sur l’esprit judicieux et inventif des enfants de la nature.

Ici le conteur s’arrêta, il avait soif. Je ferai remarquer qu’il ne nous apprenait rien de nouveau : ces villages b<jtis dans des arbres, étaient connus depuis longtemps. Waller Raleiglr trouva dans le golfe de Para une peuplade d’indiens amphibies, les Araotas, qui, pour échapper aux persécutions des Espagnols et à leurs dogues, s’était réfugiée, voilà plus d’un siècle, dans tes arbres qui croissent au milieu du golfe. Un voyageur français visita cette tribu en 1612. Il raconta à son retour qu’il avait vécu pendant six mois dans un pays n’ayant ni chemins, ni campagne, et où le peuple occupait le domaine des oiseaux. L’arbre sur lequel perchent" ces Indiens appartient à l’ordre des palmistes; il leur sert à la fois de demeure et de sépulture, et leur procure les aliments les plus indispensables : l’eau et le pain. Ils boivent sa sève, mangent la moelle de ses branches, et ensevelissent les morts dans les cavités du tronc. La mer, à marée haute, et une vase profonde après le reflux, protègent ces villages aériens qu’on ne peut accoster qu’en pirogue.

Le fils de Christophe Colomb, Ferdinand, parle ■aussi d’un peuple vivant dans les arbres, à trois liëties de Hàyva. 11 les vit, lors de son cinquième et dernier voyage à la découverte des côtes de Veraguas. Ces Indiens n’avaient alors cessé d’habiter la terre ferme que par crainte des tigres et des jaguars.

Delabarre, dans une relation de la France équinoxiale, et plusieurs autres voyageurs citent le môme fait.

Revenons au récit de Gaspardo :

— Les soldats partis 5 la chasse ne paraissaient pas encore, et ceux qui étaient restés près de moi murmuraient et m’accusaient d’être la cause de la perte de nos provisions ; il fallait donc prendre carrément un parti.

Je pensai à remonter la rivière jusqu’à Cavcara, où résidait l’amiral José Martin Diaz avec une flottille de canonnières ; nous y arriverions vers minuit, et mieux valait ne jeûner que jusqu’à minuit plutôt que de risquer de manquer de tout en bivouaquant ici; et, si nous parlions, il fallait partir de suite. Je penchais pour ce dernier projet. Je mûrissais la décision en me promenant seul sur la berge, et j’allais faire sonner le ralliement des chasseurs, quand tout à coup, au bas d’un petit ravin, tapissé de mangliers et qui descendait jusqu’au bord de l’eau, j’aperçois, 6 bonté divine! providence des affamés! j’aperçois... devinez, messieurs? devinez, je vous

le donne en cent, en mille, en mille millions à deviner; j’aperçois... mais vous ne me croirez pas... vous allez rire... vous allez me traiter de vieux hâbleur... j’aperçois un arbre chargé d’huîtres, un vrai arbre ayant des huîtres pour fruits, comme si sur un prunier, sur un poirier, sur un pommier, les huîtres remplaçaient les pommes, les poires et les prunes! Cet arbre ressemblait au manglier ; il en avait au moins les feuilles, et aux jointures des branches et des branchettes pendillaient des grappes de petites huîtres qu’une écaillère de Paris aurait pu étiqueter: Huîtres d’Ostende.

— Hourra , mes fils ! m’écriai-je , nous sommes sauvés! Rallie aux huîtres!

Et tous mes hommes accoururent, et quand les chasseurs revinrent les mains vides, hélas! ils apaisèrent leur faim avec les fruits de cet arbre miraculeux , comme nous avions apaisé la nôtre.

Ali ! vous riez , messieurs les incrédules , vous riez... fort bien : a beau mentir qui vient de loin, soit! et vous êtes libres de croire ou de ne pas croire à ce que je vous raconte; vous êtes libres de supposer qu’un manglier peut produire des huîtres ; libres aussi de penser qu’elles s’attachent à ses branches quand le fleuve déborde et qu’elles y demeurent suspendues quand le fleuve se retire.

Don Gâspardo s’arrêta et avala encore une demicorne de Mosto en souvenir de ses huîtres.

Nous avions été sur le point de crier haro pour le hâbleur, mais après sa dernière phrase, nous ne pouvions plus nous inscrire en faux contre lui.

Ne nous laissait-il pas le choix, ou de croire que les huîtres germaient sur un manglier ou de reconnaître qu’à l’instar de leurs sœurs de l’Océan qui s’attachent aux rochers à marée haute, les huîtres de l’Orénoque s’attachaient aux branches des arbres submergés par la crue du fleuve?

— Personne ici ne vous accuse de mensonge, maître Gaspard, dit le doyen des convives, un ancien banian devenu négociant respectable et consignataire des armateurs du Havre ; mais je vous ferai observer que les huîtres d’un manglier ne prouvent pas que la chair du pauxi axX le même goût que celle d’un jeune alligator.

•—Nous y voilà, minute! On sert les huîtres au commencement du dîner, et j’ai cru devoir vous parler d’huîtres au commencement de mon histoire.

Et d’un trait il assécha la corne, puis continua.

— Ces huîtres calmèrent notre faim, mais pour quelques minutes seulement. Bientôt après les mur- *mures recommencèrent.

Nous avions déjà fait un grand feu pour chasser es moustiques et cuire le gibier que nous enverrait la Providence. Les plus sages le quittèrent et utilisèrent la dernière heure de jour en cherchant le

long du fleuve les oeufs que les femelles de caïmans pondent et cachent dans le sable.

.Je n’aime pas ces œufs aussi gros qu’un melon d’eau; leur odeur de musc me donne des nausées ; mais en pareille circonstance ils eussent été les bienvenus. Un homme peut se rassasier avec un seul. Or, ma troupe se composait de trente hommes, et on compte ordinairement trente œufs dans une nichée.

Pendant que je réfléchissais sur notre position, des cris de joie retentirent à une extrémité de la crique ; je regardai de ce côté, et je vis des soldats courant sur le sable et poursuivant, à coups de bâton, de petits animaux gros comme des roquets, qui se jetaient en toute bâte dans le fleuve : ils venaient de découvrir une nichée de caïmans.

Les soldats revinrent au foyer avec deux jeunes caïmans. Les survivants de la bande surprise, barbotant dans la boue, h quelques pas du fleuve, avaient eu le temps de gagner la pleine eau..

Un instant après, le gibier, dépouillé de son écaille et embroché d’une épée, rôtissait, à la grande joie des chasseurs et au grand dépit de mes autres compagnons, trop nombreux pour que l’on, partageât entre tous une proie qui, par sa grosseur, valait moins que deux lièvres.

On m’invita, en ma qualité d’officier commandant, à prendre part au festin. Je refusai d’abord, afin de

■donner un exemple de résignation aux suppliciés de la faim ; mais on insista si vivement que, par politesse ■et aussi par besoin, j’acceptai.

Ah! c’était bon ! c’était délicieux! c’était blanc, •c’était tendre, c’était du vrai pauxi* enfin, et ce morceau de pauxi que j’avale devant vous me rappelle exactement mon morceau d’alligator.

Tantôt nos compagnons silencieux jetaient des regards de convoitise sur notre rôti, tantôt ils exploraient de l’œil le pourtour de la crique, afin d’y découvrir à leur tour une jeune famille de caïmans.

Tout à coup, à quelque distance du rivage, les eaux calmes et vertes du fleuve se couvrent d’écume, et au milieu de cette écume s’élève, retombe, s’élève et retombe encore, et s’agite en tous sens, un objet noir et flexible que nous l’econnaissons bientôt pour être la queue monstrueuse d’un alligator.

L’écume s’affaisse, la crique reprend son niveau et son calme, et nous ne voyons plus rien qu’une trace huileuse sur l’eau ; cette trace huileuse disparaît peu à peu, et nous croirions que le monstre est déjà loin, bien loin en amont ou en aval du fleuve, si notre pilote indien ne nous indiquait du doigt l’endroit du bassin où le liquide est plus foncé qu’ailleurs et où Ton croirait reconnaître unelongue poutre submergée.

— Voyez, dit-il, voyez! le voilà qui s’approche, qui s’approche et qïTi monte.

En-effet, ce qui ressemblait à une longue poutre

submergée devenait de plus en plus noir, de plus en plus visible.

— Encore deux coups, encore un coup, et le voilà! disait l’Indien; le voilà qui monte respirer au grand air... attention!...

Et levant sa grosse tête cintrée hors de l’eau, l’alligator souffla, s’ébroua et bâilla, et après avoir bâillé, il ne referma pas sa gueule ; il la laissa toute grande ouverte et nous la montra de face d’abord, puis de profil quand il voulut tourner, l’un après l’autre, ses gros yeux vers nous... et en profil on put compter une à une les dents pointues de sa mâchoire.

Nous avions interrompu notre repas. Cet alligator, l’un des plus monstrueux que j’aie jamais vus, nous causait une terreur involontaire ; on aurait dit vraiment que nous lui appartenions, qu’il nous recensait . et calculait combien il lui faudrait de temps pour nous dévorer tous...

Les derniers rayons du soleil illuminaient encore la Crique et faisaient reluire d’un reflet plombé et sinistre les écailles de sa tête.

11 demeura ainsi, gueule béante, hors de l’eau, pendant quelques minutes.

Nous gardions un profond silence.

— Maître, me dit tout bas l’Indien, ce caïman a déjà goûté à la chair humaine.

— Pourquoi?

— Parce qu’il nous regarde et nous flaire long-

•temps. Quand ils ont mangé de l’homme une fois, ils ne l’oublient pas, et ils recherchent l’homme. Ils^ quitteraient un cheval, un taureau, dix taureaux, pour manger un seul homme. Ah ! le brigand ! s’il était aussi agile que gourmand, il aurait déjà sauté sur nous.

Il y avait plusieurs Llanos dans mon escouade. On appelle Llanos les habitants des prairies qui chassent les bœufs et les chevaux sauvages avec des lassos.

Un de ces Llanos prit son lasso et le lova pour le lancer sur le caïman. Une fois la tête du caïman saisie par le nœud coulant, nous nous serions attelés au lasso et nous aurions amené le monstre sur la berge, puis un bon coup de lance l’aurait frappé au cœur en l’attaquant sous le ventre, où les écailles manquent.

Mais l’Indien ayant dit quelques mots, dans sa* langue, au Llanos, celui-ci renonça à son entreprise^

Un murmure désapprobateur s’éleva dans nm troupe, qui voyait déjà en espérance un morceau» d’alligator à la broche.

L’Indien leur fit signe de patienter; et revenant à moi, il dit :

— Maître, que me donneriez-vous si je tuais le caïman ?

— Que voudrais-tu?

— Ce cuchillo.

Et il caressait de la main un long couteau, ou plutôt un sabre-briquet que je portais à ma ceinture.

— Non, non, Yanis (c’était le nom de l’Indien) ; je ne veux pas que tu risques ta vie pour tuer un caïman, . mon pauvre Yanis.

— Ne craignez rien, maître ; ce n’est pas le premier que j’aurai tué ainsi. Et en ajoutant : — Ça va-t-il pour le cucliillo? il s’approcha de la lisière de la forêt et y coupa une branche d’arbre.

11 montrait tant d’assurance, il paraissait avoir une telle certitude de réussir que je ne pus m’empêcher de lui répondre par signes :

— J’accepte le marché ; mon cuchillo pour ton caïman.

Alors, ilachevarapidementsespréparatifsd’attaque, transforma en un solide bâton de moins d’un demimètre de longueur la branche d’arbre grosse comme une queue de billard, tailla en pointes aiguës les deux extrémités de ce bâton, les durcit au feu, et dépouillé de son puncho et de ses calzoneros, il entra dans le fleuve et s’avança vers l’alligator, le bras droit tendu en avant et la main armée de ce pieu à double pointe qu’il tenait par le milieu et portait comme on porte un flambeau.

L’alligator, toujours à la même place, plongeait de temps en temps sa tête dans l’eau, l’en retirait, bâillait, et, la gueule toute grande ouverte, aspirait longuement l’air ambiant de notre côté.

Dès que l’indien eut de l’eau jusqu’aux genoux, l’alligator progressa imperceptiblement vers lui, et

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nous entendîmes un horrible craquement d’os. C’était le bruit de ses mâchoires qui s’entre-choquaient dans un élan de convoitise.

Ce fracas sinistre retentit seul sur le pourtour de la crique. Nous étions muets de saisissement et d’angoisse, et il semblait que les oiseaux, les insectes, tous les êtres vivants de la lisière de la forêt, la forêt elle-même, où pas un souffle de vent ne bruissait dans le feuillage, il semblait, dis-je, que tout ici voulait, comme nous, se taire, étouffer le mouvement de la vie, et se concentrer dans un silence douloureux, pour mieux suivre les péripéties de cette lutte entre deux affamés, — un géant et un pygmée :4’un, cuirassé d’écailles, armé de dents de fer et de griffes puissantes; l’autre, sans bouclier, tout nu, mais ayant pour armes offensives et défensives l’adresse, la ruse et une indomptable volonté.

Les voilà donc en présence, ces deux ennemis ! L’espace qui les isolait l’un de l’autre s’amoindrit peu à peu; l’Indien va droit à la gueule béante du monstre; le monstre, lui aussi, se glisse droit vers l’Indien, mais soudain, il opère un mouvement à gauche, un mouvement de plein corps qui le fai 1 tourner sur lui-même, comme sur un pivot, de sorte que peu à peu il finit par nous présenter son travers.

L’Indien, pour conserver sa position, droit en face de son adversaire, a exécuté la même manoeuvre,

toujours le bras tendu en avant, toujours le bâton perpendiculairement en main.

Ce changement de front prouvait l’intelligence du caïman. Sa vue est habituellement faible; or, ce soir, elle devait faiblir encore plus que d’ordinaire, car les derniers rayons du soleil couchant tombaient sur ses yeux, alors qu’il s’avançait la tête tournée vers l’ouest.

L’Indien, au contraire, recevait le soleil à dos, et ne craignait pas un éblouissement.

Ce changement de position, tout à l’avantage de l’animal , nous permit de suivre la lutte dans ses plus petits détails.

Les adversaires, ainsi placés, continuèrent donc à se rapprocher l’un de l’autre. La mâchoire supérieure du caïman ressemblait à une trappe ouverte, sur le point de s’abattre... de s’abattre sur la tête de Yanis, qui, déjà enseveli dans l’eau jusqu’au cou, s’avançait toujours pas à pas et sans perdre pied; et à mesure qu’il s’avançait, l’angle de la gueule du monstre s’élargissait encore.

En ce moment, l’oreille la plus attentive, l’ouïe la plus exercée n’aurait pu percevoir le moindre bruit de respiration chez mes hommes. Nous retenions notre baleine ; nous ne vivions, nous ne respirions que par les yeux, tant nous étions saisis de crainte. L’existence de ce pauvre Indien nous semblait être aussi précieuse que la nôtre !

Et cependant, chez le plus grand nombre des gens de mon escouade, le cœur n’était rien moins que sensible. Bandits d’habitude, assassins par circonstance,

* amateurs de supplices, buveurs de sang, cannibales même, je les avais toujours vus rire des souffrances et de la mort d’autrui pendant cette guerre de l’Inde—

* pendance, cette guerra a la muerte.

Mais aujourd’hui, le dévouement, le courage et le sang-froid de l’Indien les impressionnaient vivement. En toute autre circonstance, ils eussent applaudi l’alligator sur le point de dévorer à belles dents un Indien encore en vie, et ils eussent fait des paris sur la manière dont le monstre entamerait le morceaœ; par la tête , par les pieds ou par le milieu.

Oh ! je frissonne tôujours au souvenir de cette- .scène.

Encore un pas, rien qu’un pas de l’Indien, et si l’Indien lève la tête, il verra au-dessus de sa tête une couronne de dents aigues...

Mais il ne lève pas la tête, il tient ses yeux fixés sur l’écartement des mâchoires du caïman ; on dirait qu’il veut mesurer la largeur de cet écartement avec le demi-mètre de son bâton ; il y touche presque, il y touche de si près que nous voyons ses longs cheveux s’agiter au souffle brûlant qui s’échappe du gosier du monstre; il y touche enfin... il enfonce son bras dans la gueule du caïman. ..Alors, le caïman écarte encore sa mâchoire d’en haut pour qu’elle saisisse en tom-

liant un plus large morceau de la victime , puis, opérant simultanément de la queue, du ventre, du dos, de la poitrine et du gosier le grand soubresaut de l’engloutissement, il s’élance et referme ses mâchoires * sur le bras, sur l’épaule, sur la tête de l’intrépide Indien.

Nous éprouvâmes alors une anxiété cruelle... elle » ne dura que quelques secondes, mais elle fut terrible... Qu’était devenu Yanis? avait-il échoué ? avaitil réussi? avait-il manqué de sang-froid. ou d’adresse au dernier moment ? traversait-il mainterfant l’œsophage du monstre, qui, de joie peut-être, bat le fleuve à grands coups de queue et s’enveloppe, en savourant sa proie, d’un rideau d’écume. Ne serait-ce pas le sang de notre pàuvre pilote qui rougit le fleuve?

Ces doutes affreux ne durèrent qu’une seconde , et pendant que j’examinais avec la plus scrupuleuse attention les mouvements désordonnés de l’alligator, mes soldats saluaient, par un triple hourra d’enthousiasme, Yanis, le brave Yanis res- • suscité, sain et sauf, hors du fleuve, et déjà rendu à mes côtés et demandant le cuchillo promis.

11 l’avait bien gagné...

Cependant l’alligator bondissait et tournoyait sans cesse, en proie à des convulsions terribles, et plus il soulevait d’écume, plus cette écume s’ensanglantait. Parfois il demeurait la tête plongée vers le sable et f

la queue en l’air, parfois aussi il së redressait audessus du niveau du fleuve, à moitié corps, et, furieux, essayait de rugir en secouant la tête comme la secoue un cheval indompté qui sent pour la première fois le fer du mors sur les barres.

Ce Tut alors que nous admirâmes l’adresse et le sang-froid de l’Indien.

Ce morceau de bois qu’il introduisit dans la gueule du monstre, quand le monstre voulut le happer, s’était implanté, par ses deux pointes à la fois, et dans le plancher de la mâchoire inférieure et dans la voûte palatine, et remplissait l’office d’un bâillon vertical, empêchant la jonction des râteliers.

Yanis eût été perdu si sa main eût tremblé, si les pointes du bâton posées maladroitement ou manquant d’aplomb eussent glissé sans trouer à la fois, en bas comme en haut, les dures membranes de cette gueule infernale.

Maintenant, plus l’alligator s’efforcait de vomir cette entrave , plus l’entrave pénétrait profondément dans les tissus; et il usait sa vigueur en vaines convulsions.

— Au lasso, s’écria l’Indien, au lasso d’acliever la besogne !

Le Llanos, qui tenait son lasso tout lové, ne se fit pas prier pour intervenir dans la lutte. 11 se campa fièrement la jambe gauche en avant, la jambe droite en arrière, le pied gauche solidement fixé sur le sol, le.

pied droit ployé sur les orteils et le talon haut, et faisant tournoyer d’une main, la droite, les cercles de la lanière de cuir dont son autre main tenait une extrémité, il visa, calcula sa force de projection, et lança dans l’espace le lasso qui se déroula en sifflant, et dont le nœud coulant, sollicité par le poids des balles de fer, alla tomber droit sur l’alligator et glissa autour de sa tête et de son cou jusqu’aux pattes de devant. -

— Haie dessus! commandai-je alors vivement; haie dessus, mes fils! -

Et nous voilà tous attelés au lasso, dont le nœud étreint le cou du monstre.

— 11 ne pourra sortir de ce nœud ; le bâillon, qui tient toujours les mâchoires écartées, y fait obstacle d’un côté comme les pattes de l’autre. Ilalons donc de toutes nos forces... et amenons-le s’échouer sur le sable...

Je vous assure que le cuir de ce lasso était solide, et il avait besoin de l’être pour résister à la force de notre traction et aux soubresauts de l’animal qui se défendait par de violents contre-coups.

Mais nous en eûmes raison; et la nuit n’était pas encore noire qu’il gisait immobile sur la berge.

Jè dis immobile, car mon ami Yanis qui, avait hâte d’essayer son nouveau cuchillo, lui larda le cœur, en engainant sa lame par-dessous le ventre, entre les deux pattes, là oü la peau sans écailles, ainsi que je

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■vous l’ai dit, n’est pas plus impénétrable que le cuir . d’un taureau des pampas.

Sans celte visite du cuchillo au cœur du prisonnier, le prisonnier, qui a lsf vie dure, pouvait traîner son agonie pendant plus de vingt-quatre heures.

Je vous laisse à penser si nos hommes se taillèrent des rosbifs d’alligator.

On fit bombance. La chair n’était pas trop mauvaise, mais excessivement dure; d’ailleurs, je me contentai de ma portion de jeune caïman. Je ne partage pas l’opinion des Indiens Gaux icunas, les citoyens du Tocantin, qui estiment au-dessus de toutes les viandes la viande parfumée de vieux logartos ou caïmans. J’achevai donc mon repas bien plus gaiement que je ne l’avais commencé, et je persiste à dire que la chair du pauxi ressemble à celle d’un alligator en bas âge et non pas à celle du lézard iguana.

Cet animal avait 18 pieds de long sur 10 de tour, à la région du ventre; et je crois que l’odeur de musc qu’il exhalait partait spécialement de ses parties sexuelles.

— : Avez -vous vu des alligators à la Nouvelle -Zélande ? me demanda Gasparüo sans s’interrompre.

— Les rivières de l’île Sud ne sont ni assez larges ni assez chaudes, pour être fréquentées par ces messieurs, répondis-je.

— Alors ce n’est guère amusant d’y voyager.

2ôo

— Oliî s’il n’y a pas d’alligators, il y a d’autres bêtes pour le moins aussi curieuses.

— Je me suis laissé dire que le plus gros animal de votre Nouvelle-Zélande était un petit rat, long comme mon pouce, ayant le poitrail rouge et portant besace sur son ventre.

— Je me suis laissé dire aussi que dans les montagnes des Kaikaldas (Tavai-Pounamou), vivaient d’autres rats, auprès desquels les éléphants d’Asie ne seraient que des pygmées; on y rencontre aussi des os fossiles d’oiseaux gigantesques.

— Les avez-vous vus ?

— J’ai vu les os, des o§. de dinornis, d’épiornis ; j’ai vu au jardin des Plantes, à Paris, un œuf fossile gros comme un tambour.

— Et les rats-éléphants?

— Ma foi, non ! ripostai-je, pas plus que vous n’avez vu sans doute votre ami Yanis planter un piquet dans la gueule d’un caïman.

Les convives se prirent ii rire, et Gaspardo, outré de mon incrédulité, frappa du poing sur la table et jura ses grands dieux que la scène du bâillon n’était pas inventée à plaisir.

— Allons donc, maître Gaspard, ne vous fâchez pas, dit le métallurgiste; ce n’est pas à nous qu’il faut impunément conter pareille histoire : passe encore si elle avait le mérite de la nouveauté, mais c’est

vieux, très-vieux, excessivement vieux. Je me souviens d’avoir lu pareille chose dans Plino!

— Ah! voici la science qui s’en mêle, riposta Gaspartjo. Eh bien! tant mieux, puisqu’un fait pareil s’est passé du temps de votre M. Pline, c’est une preuve qu’il a bien pu se renouveler devant moi.

Le raisonnement de l’hôte n’était pas dépourvu de bon sens, et me réconcilia avec lui, tandis que le pédantisme du métallurgiste m’offusquait; j’avais cru remarquer que cette espèce de fruit sec de l’École polytechnique posait pour l’homme de science, et n’ouvrait la bouche que dans le but de réfuter ou de censurer les phrases de nos conversations qui touchaient de près ou de loin à quelque chose de scientifique.

S’il se souvenait de Pline, je m’en souvenais aussi: je sentis tout à coup passer dans mon cerveau un éclair de mémoire, et m’écriai- :

— Pline n’a jamais raconté ce que maître Gaspard nous raconte.

— Alors vous n’avez pas lu ses œuvres complètes, me dit-il, toujours avec un suprême ton de pédantisme, vous l’avez sans doute étudié daus une édition expurgata.

— Je ne l’ai pas étudié, mais je l’ai lu... et en entier, ne vous déplaise. Pline ne raconte pas la chose comme la raconte notre hôte ; il y a entre les deux versions une différence énorme. Pline dit seulement que certaines gens de TeiUyrà , une île située

je ne sais où, se rendent maîtres des crocodiles (des caïmans peut-être) en se jetant à la nage à leur poursuite et en sautant sur leur dos. Ainsi à cheval sur le crocodile, ils profilent du moment où celui-ci ouvre la gueule, et lui placent un fort bâton entre les mâchoires ; puis ils saisissent, de chaque main, chaque extrémité de ce bâton placé transversalement, et s’en servent comme d’un mors de bride pour diriger à leur volonté le susdit monstre. Voilà ce que raconte Pline, et j’en appelle à vous tous, messieurs, ceci ressemble-t-il au récit de don Gaspardo? non certes. J’ajouterai, — et vous serez de mon avis, — que quand même l’aventure de Yanis serait l’œuvre de l’imagination de don Gaspardo, elle n’en serait pas moins beaucoup plus vraisemblable que celle des cavaliers de Pline.

Don Gaspard me remercia d’un sourire, et le métallurgiste murmura quelques mots à son voisin. Il me réfutait, je crois, mais je n’entendais pas ses raisonnements.

— Parbleu, si ce monsieur n’est pas content, pensai-je presque tout haut, eh bien! je l’attendrai demain matin.

Évidemment les cornes de mosto avaient réveillé mon humeur belliqueuse.

L’homme aux filons, le métallurgiste, fut plus sage que moi, et me donna une leçon de modération en me demandant, d’un ton simple et franc, si je

croyais à l’efficacité de la graisse d’alligator, employée comme spécifique contre la sciatique et les rhumatismes en général.

— Presque tous les corps gras, çépondis-je, peuvent être employés utilement en frictions; pourquoi ne se servirait-on pas de la graisse d’alligator?

— Réponse de sceptique !

— Soit, mais n’ayant pas expérimenté, je ne puis affirmer.

— Ah ! j’avais oublié, reprit maître Gi&pardo, de vous dire que Yanis, en sa qualité de propriétaire du caïman, recueillit la graisse adhérente aux boyaux de l’animal, ainsi que son fiel. Le fiel et la graisse guérissent la sciatique, les rhumatismes et la goutte. Me voilà vieux, ajouta-t-il, il faut qu’un de ces jours j’écrive à Lima, pour qu’on m’expédie un pot de celle graisse.

J’ai remarqué, dans le cours de mes voyages, que les matelots avaient une confiance aveugle dans les remèdes empruntés aux animaux les plus extraordinaires et les plus rares. Ainsi le blanc de baleine, l’huile de poisson soleil, l’huile produite par la pression des cœurs de certains oiseaux de mer, l’huile de foie de requin, etc., etc., jouissent, parmi eux, d’une sainte considération ; et ces hommes ne manquent jamais l’occasion d’en faire provision, non pas pour eux (ils ne s’en donneraient pas la peine) mais pour

la vieille grand’mère, le vieux grand-père, le vieux voisin, et même M. le curé de la paroisse.

Les anciennes pharmacopées contiennent une foule de médicaments extraits du règne animal ; les formulaires modernes en ont conservé quelques-uns, et je suis certain que l’analyse chimique y découvrirait des motifs plausibles de leur vogue ancienne, de même qu’elle nous révèle les principes médicamenteux de l’huile de foie de morue.

Mais si les éditions nouvelles du Codex se présentent expurgées d’un millier de recettes bizarres et fantastiques, la tradition orale s’est chargée d’en perpétuer le souvenir dans les classes populaires.

De là, tant de remèdes dits remèdes de bonne femme , et que je n’ai plus l’orgueil de repousser dédaigneusement depuis que j’ai reconnu qu’ils avaient presque tous leur raison d’être ou d’avoir été.

Exemple : Un homme souffre d’une rétention d’urine, une bonne femme intervient et lui dit : « Buvez de la tisane d'herbe de propriétaire et placez sur le bas-ventre un cataplasme de ces mêmes herbes. »

Le médecin ordinaire de la maison apprendra que la voisine lui fait concurrence, il se fâchera et traitera de remèdes de bonne femme le cataplasme et la tisane aux herbes de propriétaire.

Et il aura tort.

L’herbe de propriétaire n’osl autre chose que la

pariétaire, germant et foisonnant sur les murs; or tout mur a sou propriétaire, et le vrai nom de celte herbe s’e$t transformé en vertu de cette habitude que le peuple a toujours eue d’approprier un seul mol à plusieurs idées.

La pariétaire contient dans sa tige et dans ses feuilles du nitrate de potasse (sel de nilre), et c’est précisément du nitrate de potasse que le docteur, méprisant ce remède de bonne femme, ordonne à son malade.

Je pourrais citer bien d’autres exemples de pareilles coïncidences.

L’iodure de potassium, ce médicament si employé aujourd’hui, existe dans le foie delà morue et dans tous les animaux et végétaux maritimes. Nos matelots, en recueillant les huiles dont je viens de parler, recueillaient donc, sans le savoir, de véritables médicaments.

Je reviens au caïman, à l’alligator, aux crocodiles. Ces animaux doivent contenir dans leurs tissus des sels particuliers, dont les anciens constatèrent la présence et que les modernes pourraient remettre au jour. Un vieil auteur dit que leur épiploon, étendu sur le dos d’un individu malade de rhumatisme , le guérit en vingt- quatre heures.

Du temps des Romains, on ordonnait aux fiévreux de boire du bouillon de crocodile. Un almanach, publié à Mexico par les Espagnols, recommande aussi

le bouillon d’alligator, et préconise, comme souverain remède contre l’hydropisie, une poudre fabriquée avec les petites pierres que l’on trouve enchâssées dans les pattes de l’alligator.

Pline appelle erocodilca plusieurs remèdes extraits de cet animal, entre autres, une portion de l’intestin réduite en poudre.

Le sang du crocodile employé en lotions sur les yeux fortifie la vue, et, mélangé au fiel du même animal, fait disparaître les ulcères des paupières.

Malheureusement, on n’employait autrefois ces agents thérapeutiques qu’avec un cortège de pratiques mystérieuses; c’est pourquoi ils tombèrent en discrédit.

Je lis dans un Codex ancien :

« Pour guérir la fièvre quarte, on placera sur le patient un cœur de crocodile, enveloppé de laine de brebis entièrement noire, sans qu’il y ait autres couleurs mêlées parmi, et à la charge néanmoins que ladite brebis fournissant la laine soit de la première portée. »

Autre recette pour la même maladie :

« Le fiévreux portera pendue au cou une dent ( pillcre de crocodile, laquelle dent est creuse et sera remplie d’encens, et il faudra pour guérir que le fiévreux reste cinq jours durant sans voir celui qui lui aura pendu cette dent au cou. »

Pline déclare qu’il suffit, pour être bon compagnon

avec les dames, de porter en bracelet une grosse dent de la mâchoire droite du crocodile. — Bizarre transmission des idées en des temps' inconnus et par des voies incompréhensibles ! L’Indien de l’Orénoque qui se marie orne son corps de tout ce qu’il possède de plus riche et de plus beau. Eh bien! ce qu’il estime le plus dans tout son attirail, c’est ce même bracelet formé de dents d’alligator enfilées par un cordonnet d’herbe. Sans le bracelet, il n’oseraft pas se présenter devant son épouse aux premières heures de son mariage.

— Maître Gaspard! demandai-je à notre hôte, avez-vous entendu parler de ces quatre pierres précieuses enchâssées dans les quatre pattes de l’alligator?

— Jamais!

— Et de la pierre de bézoard?

— Jamais non plus, et cependant je suis chasseur de vigognes et de lamas, comme je vous l’ai dit, et j’ai toujours éventré mon gibier sans y trouver jamais la susdite pierre.

Sa réponse me fit penser au capitaine Narborough, dont je parle au commencement de ce livre à propos des mines d’or. Cet Anglais visita tous les ports de l’Amérique du Sud, depuis la Plata jusque par delà le CapHorn à Valdivia; chaque fois qu’il descendit à terre il tua des guanaques, des vigognes, des lamas, les éventra, et inspecta minutieusement leurs

intestins, sans jamais mettre la main sur le bézoard. La pierre de bézoard, ce merveilleux talisman, n’est je crois qu’un calcul urinaire ; aussi, le cherchait-on à tort dans les intestins de ces animaux.

Mais, reprit Gaspard, si je n’ai pas vu les pierres précieuses de l’alligator, en revanche, j’ai vu dans son estomac une bonne brouettée de gros cailloux ; des silex arrondis, les uns gros comme le poing, les autres du double et du triple. — C’est par régime et de peur d’indigestion que le caïman se pave ainsi l’estomac.

— 11 digère ces cailloux?

— Non , mais les cailloux aident à sa digestion. Le caïman déchire sa proie à belles dents et avale les morceaux sans les mâcher : viande, poils, os, tout y passe; les morceaux rendus dans l’estomac, il faut qu’ils diminuent de grosseur, qu’ils se ramollissent et qu’ils se divisent... Eh bien! les cailloux, ballottés par le mouvement de l’animal, &’entre-chcquent et, en s’ entre-choquant, concassent, broient, pilent et réduisent en bouillie cette masse alimentaire et la digestion commence... Alors l’alligator, fatigué d’avoir tant fait danser ce chargement de pierres, s’endort au soleil et ne s’éveille que lorsqu’il sent que les cailloux sont à sec dans le vide de son estomac.

— Bravo ! maître Gaspardo ! voilà de l’histoire naturelle.

Tandis que j’écris, ou plutôt que je transcris ces

notes de voyages, je lis, dans le récit des aventures d’un gentilhomme breton aux Philippines, M. de la Gironière, l’histoire d’un alligator envoyé de vie à trépas.

Le gentilhomme, procédant à l’inventaire de l’es- * tomac du monstre, y trouva, en outre de plusieurs quartiers de chevaux et d’une paire de boucles d’oreilles ayant appartenu à une femme de chambre digérée par ce même monstre, cent cinquante livres de cailloux!

« Mon bon curé, dit le gentilhomme, croyait que chaque fois que l’alligator dévore un chrétien il avale en même temps un caillou ; mais il fut désabusé et s’écria : — 11 est impossible que cet animal ait jamais avalé un si grand nombre de fidèles! »

Je voulais poser plusieurs questions à notre hôte, questions relatives à l’alligator, mais le vin lui rendait tellement la mémoire, que je ne pus l’arracher aux souvenirs du génqjpl Sucre et de Bolivar ; je restai donc dans le doute, et j’v suis encore, relativement aux faits suivants :

Est-il vrai que l’alligator n’a pas de langue?

Est-il vrai que ses intestins ne se terminent pas par un conduit excrémentitiel, et qu’il vomit par la gueule ce qu’il ne peut s’assimiler?

Est-il vrai qu’il possède quatre yeux, deux en haut de la tête et deux en bas?

Est-il vrai que’la femelle seule peut sortir de l’eau?

qu’il porte ses petits sur son dos ; et que, pour se garantir d’être poursuivi par lui, on n’a qu’à se frotter le corps avec sa graisse, ou qu’à posséder dans sa poche une bouza ou nang-kmwagan , fruit d’une espèce de roseau?

Je voulais encore lui demander si, lorsque l’alligator de l’Orénoque s’endort, gueule béante, les petits oiseaux de la contrée viennent lui curer les dents, à l’instar du roitelet, très-friand des bribes de poissons restées dans les mâchoires des crocodiles du Nil.

Il m’aurait dit, enfin, si les mulots de la Guyane sont aussi indiscrets que les mulots d’Égypte, qui passent, rapides comme un trait, par le gosier du monstre et le font mourir en lui grignotant les boyaux.

J’avais, moi aussi, mon contingent d’histoires ou de contes à débiter sur cette bête presque apocalyptique. Tantôt les riverains de l’Amazone se servent du lasso pour appréhender le ^ïman par le cou ou par le milieu du corps, tantôt ils piquent une tête dans le sillage de l’animal, et vont lui lier les pattes de derrière, à l’aide d’un nœud coulant, et le liaient sur le rivage, où ils le maintiennent renversé sur le dos et le ventre en l’air, avec d’autres cordes qui rattachent à de gros pieux enfoncés dans le sable, la tête et la queue du monstre. Puis ils l’écorchent vif, sauf la tête et la queue, et glissent par-dessous son dos des bandes d’écorce de sapin résineux qu’ils entre-croisent sur le

ventre, et, cette toilette achevée, ils y mettent le feu. Le caïman, chatouillé par l’incendie, rugit et s’épuise en vains soubresauts; on coupe ses liens; il bondit alors vers ses ennemis, qui dansent une ronde autour de lui et hurlent de joie; il bondit, mais la fournaise bondit avec lui, et bientôt il se tort et meurt consumé par les flammes.

Les caïmans représentent, dans le nouveau monde, les sauriens, les plésiosaures, etc., des premiers temps de la création. Le licencié Pallacios, dans ses rapports au roi d’Espagne (1576), parle de caïmans de trente pieds de longueur; il raconte qu’un taureau des plus robustes, traversant une rivière, fut attaqué par un de ces alligators qui le saisit par la queue au moment où il sautait sur la rive, et l’attira avec-tant de force qu’il l’entratna sous l’eau où il le dévora. Les alligators de la rivière de Guvaquil se nomment lagartos ; souvent on les voit étendus sur le rivage et sè chauffant au soleil; on dirait des troncs d’arbres rejetés par les marées, si leurs grandes gueules n’étaient entre-bAillées et si une insupportable odeur de musc ne trahissait au loin leur présence. Ils ne s’inquiètent de rien quand ils s’abandonnent ainsi aux douceurs de la sieste ; les canots, les chariots, les hommes et les animaux passent et repassent auprès d’eux sans réveiller leur convoitise. Les mouches, friandes du molimen dont sont enduites leurs langues, viennent s’y abattre par essaims, et quand elles y sont entassées

en couches épaisses, le monstre laisse retomber sa mâchoire supérieure et les avale en bloc.

On rencontre, au milieu des plaines deBabaoyo, des caïmans enterrés vivants dans les glaises jusqu’au cou. Quand les grandes pluies transforment ces plaines en savanes, les bestiaux se réfugient sur les hauteurs, et les caïmans viennent rôder autour des terrains non submergés. Mais tandis qu’ils guettent leur proie, les pluies cessent, et la savane se dessèche si rapidement aux rayons du soleil des tropiques que les lagartos, surpris, demeurent prisonniers dans la vase et sont obligés d’attendre de nouvelles pluies pour regagner le cours d’eau le plus voisin. On prétend que, passés ainsi à l’état de bornes, ils peuvent vivre six ou sept mois, grâce aux insectes qu’ils capturent en bâillant. L’Indien qui les rencontre alors les tue d’un coup de lance au défaut de l’épaule.

Ces animaux ne sont pas toujours brutalement voraces ; ils savent chasser et chasser très-habilement ; ils se réunissent par escouades de dix ou douze à l’embouchure des rivières , et , lorsque la marée monte, trois ou quatre d’entre eux suivent le flux jusqu’à ses limites et redescendent ensuite le courant en fouillant le lit du fleuve, en balayant le dessous îles rives et en fouettant les vases avec leur queue, afin de rabattre les poissons vers les confrères qui stationnent dans l’estüaire.

Éminemment amphibies, ils peuvent fournir d’assez

longues traites sur terre, se cachent le jour dans les herbes, et n’attaquent les bestiaux que la nuit ; les chiens, les poulains, les bœufs, tous les animaux domestiques enfin redoutent leur approche et pressentent le danger. Quand un chien veut boire à une rivière, il a la précaution d’aboyer sur un point quelconque du rivage, afin d’y attirer le caïman, et il court se désaltérer plus loin, tandis que son ennemi se dirige vers l’endroit où il a entendu des aboiements.

Je ne sais plus quelle ville de l’Orénoque fut épouvantée par le drame suivant :

Un soir de fête, la population se promenait dans l’Almendra, une allée de platanes et de magnolias longeant le fleuve. Deux fiancés, s’isolant de la foule, erraient sur la berge; ils étaient heureux, ils causaient d’amour, et s’arrêtaient de temps en temps pour contempler leurs ombres réunies qui fioltaient à la surface miroitanle de l’onde et grandissaient à mesure que le soleil baissait à l’horizon. Tout à coup, la jeune fille pousse un cri et chancelle; l’amant croit qu’une feuille de cactus retient le bas de sa robe, et tend les bras pour la soutenir. Mais, horreur! il voit, ou plutôt il ne voit rien, et tombe évanoui, tandis qu’un gigantesque alligator, qui s’est élancé hors de l’eau, saisit entre ses mâchoires les jambes de sa bien-aimée et l’entraîne dans le fleuve.

Les alligators auraient depuis longtemps dépeuplé le voisinage des fleuves, si leur nombreuse progéni-

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