‹ Voyages et aventures au ChiliChapitre 9 sur 9 · EST LA RICHESSE · texte numérisé non relu

EST LA RICHESSE

Pendant que j’étais à la Conception, la moindre chose se payait avec un médios d’argent.

C’était beau, c’était agréable de manier ces gouttelettes de métal... On pouvait porter dans ses poches la monnaie de quelques centaines de francs et boutonner son frac pàr-dessus. «

Les sous de cuivre, qui avaient fait apparition dans la province dès 1832, y étaient tout à fait tombés en discrédit, et des agioteurs s’occupaient de les écouler sur San-Carlos, où je les ai trouvés aussi nombreux que les grains de sable des grèves et les feuilles des forêts. — Certes, la monnaie de cuivre est utile; elle rend la vie ilu pauvre moins précaire et plus facile ; car elle lui permet d’acheter chaque jour une fraîche poTtion de nourriture, tandis qu’avec les réaux, il était obligé de faire ses provisions d’avance, pour une semaine et plus, quelquefois. — L’introduction dans le commerce de cette monnaie de billon aurait offert de grands avantages et rendu plus nombreuses les petites transactions, si le gouvernement avait pu aimanter chaque sou avec un peu de confiance, et

maintenir un équilibre proportionné entre leur circulation et celle des pièces d’or et d’argent! — Mais il n’en est pas ainsi, le sou de cuivre est un paria.... Ceux qui ont du cuivre ne pensent, ne cherchent qu’à s’en débarrasser, et ceux qui possèdent des piastres les enfouissent dans la terre... On craint une révolution, et ces jolis sous de cuivre seront bientôt estimés au même prix que nos assignats d’autrefois!

Un négociant français de San-Carlos, ^1. D..., acheta, pendant notre relâche, une propriété; le prix en était de 20,000 francs, payables en piastres fortes, ou de 30,000 francs, payables en cuivre. — *Le vendeur demeurait sur la péninsule de Lucay, et notre capitaine prêta trois pirogues à l’acheteur , pour effectuer le payement, qui se fit en cuivre.

Un de nos matelots était riche d’une once d’or, produit de quelques pacotilles vendues à Ilobart-

Town et à la Nouvelle-Zélande. Cet homme, voulant

se désaltérer, changea cette pièce de 06 francs, mais on ne lui donna que des sous. — Que fit-ÿ? il fabriqua un grand sac de toile, le remplit de cuivre, l’attacha sur le dos d’un peon (homme de peine qu’on loue à la journée), et parcourut ainsi toutes les cantines de la cité avec sa bourse ambulante qui le suivait par derrière.

Le 13 octobre, vers quatre heures du soir, je me promenais sur le môle, attendant l’arrivée d’une de nos pirogues. Un groupe de douaniers s’était avancé

vers l’extrémité des ruines de la batterie et regardait, dans la direction de la pointe Mtitico, une chaloupe gréée. en goélette qui s'avançait lentement vers le débarcadère.

Ce bateau intriguait ces messieurs ; sa forme, son gréement n’étaient pas indigènes, et une embarcation baleinière le suivait à la remarque. En un instant, le capitaine de port et celui du Resguardo (la douane) quittèrent la siesta et s’avancèrent en grande tenue sur le môle, afin de héler au large cette chaloupe inconnue.

Moi aussi, j’étais vivement intrigué, et ma curiosité augmentait. à mesure que je distinguais les individus qui'la montaient.

Le luxe extraordinaire de leur coiffure et de leurs vêtements jurait avec la mise souffreteuse de l’embarcation.

Ils étaient coiffés de vastes toques en velours cramoisi, du centre desquelles s’épanouissait un énorme gland desoie jaune plongeant sur leur épaule.

Ils portaient des vareuses de fin drap bleu et de larges pantalons serrés sur la hanche par des ceintures dç soie amarante.

D’aucuns ryême se drapaient à demi dans un 1 grand manteau de velours, et vraiment, si les saint simoniens de Ménilmontant avaient existé encore, j’aurais cru que celte goélette venait en mission à San-Carlosî...

Mais au Qui vive? du capitaine de port, les nouveaux venus répondirent : a Français et naufragés de la Delphine ! »

Et quand il leur fut permis de sauter à terre, je ne vis plus que des malheureux matelots, pieds nus, mourant de faim et haletant de misère sous leurs vêtements de princes.

Ils étaient huit... huit hommes courageux, qui s’étaient dévoués à une mort presque certaine pour venir à San-Carlos, emprunter des secours et fréter un navire, afin de retourner chercher leurs quatorze autres compagnons de naufrage, abandonnés au désespoir et mourants de faim sur les rochers de nie de Campana.

ils avaient fait deux cents, lieues dans une chaloupe déjà brisée par la mer, et pontée et radoubée après trois mois de séjour sur le lieu du naufrage.

Elle faisait eau de toutes parts cette chaloupe, et c’était miracle que les grosses houles qui battent sans cesse le cap des Trois-Montagnes n’aient pas englouti ces pauvres aventuriers.

M. Croisy, leur capitaine, les conduisait, si l’on pouvait l’accuser d’avoir jeté son navire à la côte par négligence et par faux calculs de longitude, son dévouement après le sinistre, son sang-froid, son courage suffiraient pour l’absoudre et le faire admirer.

La veille de notre appareillage, il finissait de gréer

une grande lanche et allait incessamment faire route pour Campana.

La bouillante activité de notre agent consulaire l'avait si bien secondé, que, sans elle, il aurait eu ce sloop tout prêt huit jours plus tôt !

Un doute affreux pesait sur le sort des naufragés restés à Campana. La chaloupe les avait quittés depuis un mois. La lanche n’emploiera pas moins de dix ou quinze jours pour retourner vers eux, et ils n’avaient plus que pour trois semaines de vivres. Les coquillages des rochers environnants étaient épuisés; la poudre et le plomb leur manquaient, et le nombre des puelches, des Indiens de la grande terre qui les visitaient, s’augmentait de jour en jour.

Nous apporterons au Havre la nouvelle du naufrage de la Delphine , et le rapport du capitaine. Les journaux l’ont publié depuis, et la relation des événements de ce naufrage est une des pages les plus saisissantes de l’hisloire des sinistres de mer! Le navire s’est jeté sur les rochers à deux heures du matin, le G juin, je crois. Il a été démoli immédiatement. Son chargement se composait de draps et de soieries pour Valparaiso et Lima. Les malheureux, qui sont restés quatre mois à grelotter sur cette terre inhospitalière, ont bien fait de se vêtir avec les ballots d’étoffe que la mer rapportait sur la grève. Ils ont taillé en pleins velours et en pleines soieries, et une fabrication active a fait diversion à leur désespoir.

Mourant de faim et vomissant les coquillages qu’ils dévoraient, ils ont cependant promené avec plaisir leurs regards sur des richesses que ne leur avaient jamais promises leurs plus beaux rêves, et ils se sont pris à rire, eux, pauvres matelots, en se voyant capa^ raçonnés comme des grands seigneurs !

Une cuirasse de velours est quelquefois bonne contre le désespoir... le désespoir glisse dessus!

J’ai vu autrefois l’île de la Campana. Ce n’est qu’une langue de terre hérissée de roches et séparée par des bas-fonds de la grande île de Wellington, qui n’est elle-même qu’à 3 ou A milles du continent. Sa position est par 48° de latitude sud et 78° longitude ouest.

Mais, à l’époque où je croisais dans ces parages, la longue-vue ne m’a pas fait apercevoir des messieurs

Couverts de leur manteau Du velours le plus beau.

se promenant sur le rivage, dans les bosquets des ribésiées, et foulant les grèves habitées de toute éternité par des tribus de loups marins !

11 est temps de dire adieu à San-Carlos de Chiloé ; mais, avant de partir pour les glaces du pôle sud, j’ai

failli commettre une grande faute : j’ai failli me marier... moi... oui, me marier à San-Carlos !

« J’étais donc devenu fou,*» penseront ceux qui me connaissent.

Probablement... Et eux aussi, ils deviendraient fous comme moi, ils oublieraient famille et patrie si, chaque jour, chaque heure, chaque minute, pendant une semaine, l’enchanteresse qui me charmait leur donnait autant de sourires qu’elle m’en donnait alors I

En ce pays, si fertile en jeunes filles, un mariage, je l’ai déjà dit, peut se projeter, se conclure, se bénir, se légaliser et se consommer en moins de vingt-quatre heures. L’affaire se bâcle encore plus rapidement qu’à Taleahuana.

Pas de publications de bans, d’autorisations, de • sommations, de contrat; pas de prélimi narres .enfin, de ces préliminaires d’Europe où la méfiance règne entre les deux parties, où le mariage est assimilé à une transaction commerciale, où les deux contractants se demandent des garanties mutuelles, comme s’ils redoutaient , chacun de son côté, de faire un marché de dupe.

Au Chili, à San-Carlos, il suffit de s’aimer et de se le dire : on est censé libre, et l’on va s’agenouiller aux pieds d’un padre, qui vous bénit en prononçant la formule du conjungo , et, moyennant deux piastres fortes, inscrit votre mariage sur les registres de la paroisse. Ainsi donc, un mariage chilien est chose fa-

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cile, et tout navire qui mouille 3 San-Carlosy laisse les plus jolis garçons de son équipage.

Mais il existe un sonfbre revers aux médailles les plus brillantes.

La loi, la municipalité, qui n’interviennent pas à l’heure des noces, interviennent ensuite, et malheur à celui qui possède déjà une épouse au nord de l’equateur!

Les chancelleries européennes neleprotégerontplus, et, convaincu de bigamie, il sera condamné à mort ou aux travaux forcés à perpétuité dans les mines!

Qu’on se souvienne du docteur bigame dont je parlais précédemment, et qui s’est enfui chez les Buenos -Ayriens.

Autre revers de médaille :

Vous n’êtes pas bigame, et vous aviez le droit de vous marier sans crime ; vous êtes heureux même depuis ce mariage; je l’admets.

Mais il arrive qu’un matin le souvenir de la France . vous travaille le cœur et l’esprit ; vous voulez revoir la patrie, la province, la ville, le village où vous êtes né. Vous voulez aller dire à tous ceux de là-bas, qui vous ont connu enfant et pauvre, que vous êtes maintenant père de famille et riche ; admettons encore qu’un patrimoine, qu’une succession vous yattendent ; eh bien, si vous voulez faire route pour France, l’alcade, le corrégidor, les alguazils de votre patrie d’adoption vous appréhenderont au corps et vous ramè-

neront de force sous le toit conjugal, où vous serez consigné, si madame votre épouse ne vous donne pas en belle et due forme la permission de doubler le cap Jlorn. . . ,

Ainsi donc, avis à ceux qui voudraient prendre femme au Chili. On y manque d’hommes, et le gouvernement se sert des beaux yeux de ses filles créoles pour augmenter le nombre des citoyens, et, une fois citoyen, on doit se résigner à ne jamais quitter le territoire de la République.

Voici l’histoire de mon mariage ; j’ai assez vieilli depuis lors pour qu’on ne m’accuse pas de fatuité en racontant cet épisode de ma vie passée.

Nous étions à l’avant-veille de notre appareillage, et l’on m’avait invité, ainsi que mon capitaine, à une iertullias donnée, en l’honneur des Français présents à San-Carlos, par une dame de l’aristocratie, une veuve, peu aisée, comme toutes les mères de famille de ce pays , mais riche d’une grande fille à marier.

Cette demoiselle (on la nommait la Transita ), malade depuis plusieurs mois, n’avait recouvré la santé que depuis les visites du docteur français. Ce docteur français, c’était moi.

De tous les invités, je fus le. plus choyé par ces dames. Leurs petits soins, leurs sourires, leurs babillages, leurs chatteries convergèrent sur moi, et, quand les invités se retirèrent, on me retint par force au

logis. La nuit approchait de sa fin que j’étais encore là, seul de mon espèce, accroupi sur le tapis de l’estrado, seul, entouré d’une trentaine de jeunes femmes, des parentes et des voisines; seul, à lutter contre tous ces démons qui riaient, chantaient, me harcelaient et m’en-' ivraient avec un vaste verre de punch aux œufs, cir- -culant sans cesse dans le groupe, en déviant des lèvres de chacune à mes lèvres... Me voye2-vous ainsi jouant au sultan!

Au point du jour, je retournai à bord chercher le repos dans ma cabine. Mais la Transita, son image, veux-je dire, le souvenir de ses regards qui me brûlaient, de ses dents blanches qui me mordaient au cœur, de sa main dégantée, dont la moiteur m’électrisait, la Transita vint partager ma solitude et je ne m’endormis que pour rêver à elle.

Notre départ étant irrévocablement fixé pour le lendemain matin, je crus devoir rendre dans la soirée une visite de politesse à M ,nc ***, qui nous Avait si bien fêtés la veille. La politesse n’était qu’un prétexte, qu’un moyen de satisfaire mon impérieux désir de revoir la belle Transita. Je me fis donc conduire à terre et je m’acheminai fiévreusement vers sa demeure. Je me cachais dans la nuit et sous les plis d’un manteau, de peur d’être arrêté au passage par les amis de San-Carlos qui, jusqu’alors, avaient eu le monopole de mes loisirs, et croyaient que ce soir-là mon service me retenait à Punta de Arenas.

Ma main trembla quand je frappai à la porte .de la maison, hier soir si animée, si bruyante, maintenant triste et silencieuse, et je l’aurais crue inha- ■V bitée, sans le mince filet de lumière qui s’échappait q par une fente des volets. .

— Entrez! dit quelqu’un.

J’entrai. Le salon n’était pas éclairé); Je cherchai d’où partait la voix, et, à la réverbération d’un brazéro, je découvris une vieille femme accroupie devant les charbons et se chauffant les mains. Elle m’adressa la parole en espagnol, et je compris qu’elle me demandait si j’étais le médecin que l’on venait d’envoyer chercher à Punta de Arenas. ;

A cette demandé j’éprouvai un serrement de cœur :

« Est-ce que Transita serait malade? pensais-je, elle, hier soir, vive et joyeuse et aussi belle de santé que de beauté? Ah ! je l’aime donc bien déjà, puisque les paroles de cette femme me causent tant d’émotion ! »

Mais, au moment où j’étais parvenu à rassembler quelques mots d’espagnol pour répondre à cette vieille Parque isolée,* une porte s’ouvre, et, dans son cadre inondé dedumière, ô bonheur! je vois apparaître Transita en mantille noire... Transita, qui, de sa douce voix m’appelle, s’avance vers moi, étend un bras et, attirant ma main dans la sienne, comme l’aimant attire le fer, me conduit devant un lit, où sommeille, immobile et blanche statue de marbre, une jeune fille.

Deux femmes veillaient auprès de ce lit : une in- . connue et la mère de Transita.

+ Mes craintes et mes doutes s’étaient envolés à la vue de Transita. Je rentrai donc aussitôt dans mon rôlpde médecin etj'écoutai ce que l’on avait à me dire.

On m’avait envoyé chercher à bord, et mon canof s’était croisé avec celui du messager.

Cette jeune fille que voilà étendue sur le lit, c’est une parente, une cousine de Transita ; elle habite Castro, à quelques lieues de San-Carlos. Elle est malade depuis longtemps. Sa famille pense que les médecins du pays viennent en aide à la maladie; sa famille a entendu parler du célèbre docteur français, actuellement de passage à San-Carlos, et on y a conduit la mpuranle avec l’espoir que le célèbre docteur lui rendrait la vie et la santé.

Tel est le discours que m’adressa Transita, et que je compris parfaitement, quoique je ne connusse pas plus le castillan que le sanscrit.

Je répondis que j’étais fier, très-fier d’inspirer tant de confiance, mais que j’éprouvais uq vif regret de ne pouvoir utiliser mes faibles talents, puisque le navire auquel j’appartenais levait l’ancre dans quelques heures.

Transita, aussi forte sur le français que moi sur le castillan, ne perdit pas un mot de ma réplique, et ajouta :

— Puisque vous partez, dites-nous ce que vous fe-

riez pour sauver ma pauvre cousine; laissez-nous vos conseils. Tenez, voyez-la, elle se réveille, elle ouvre les yeux, elle ndus rend grâces, et elle vous sourit, car elle devine qui vous êtes, et, en vous voyant, elle espère déjà... Oli ! si vous vouliezresteràSan-Carlos...

Transita prononça ces derniers mots d’une voix suppliante, reprit ma main et la pressa dans les siennes, pendant que ses yeux redisaient sa prière.

Mais les miens répondirent: « Impossible ! »

La poitrine alors gonflée par un soupir qu’elle maîtrisa, la Chilienne détourna la tête en s’éloignant.

Était-ce moi, le danseur, le causeur, le rieur de la veille, qu’elle voulait emprisonner à San- Carlos? ou moi, le médecin, le «sauveur présumé de cette pauvre mourante?

Un instant je doutai, puis j’eus honte de ma fatuité, et j’entrepris aussi magistralement que possible l’examen de la malade.

Le casétait désespéré. J’avais devant moi une phthisie arrivée à son dernier période, et la mort me semblait imminente.

Que faire?... rien! Que dire?... Hélas! je cherchais en vain ce que je répondrais à ces femmes qui, agenouillées dans le désespoir, épiaient avec angoisse mes mouvements et interrogeaient mes pensées. Je cherchais, et tous les mots que j’accouplais, je les trouvais trop durs et trop cruels ! Je ne pouvais cependant pas leur parler d’espérance, les bercer d’il—

lûsions, et profiter de mon départ du lendemain, qui m’enlevait désormais toute responsabilité, pour leur laisser croire à la possibilité, d’une guérison.

Mon ignorance de la langue espagnole me vint en aide, et me permit de ne pas me prononcer trop catégoriquement sur le sort de la malade. J’ordonnai une potion pour calmer une toux opiniâtre, et conseillai délaisser la malade seule reposer dans l’obscurité.

Ces dames me reconduisirent au salon et, après quelques mots de politesse et de remercîments, je quittai l’estrado pour sortir.

Je n’osais plus raconter à Transita les rêves de ma cabine. Il me semblait que causer d’amour à deux pas d’une mourante, c’était commettre un sacrilège... et j’allais m’échapper sans lui dire que j’étais venu ce soir près d’elle pour lui avouer que je l’aimais...*

Les vieilles dames, la mère de Transita, la mère de la poitrinaire et cette autre du brazcro, m’accompagnaient déjà vers la porte, en m’accablant de bénédictions ; Transita, restée seule sur l’estrado, les coudes aux genoux et la figure cachée dans les mains, ne paraissait plus s’occuper de moi ; encore un salut, et j’étais dehors , quand tout à coup elle se redresse, s’élance vers moi, me saisit aux deux bras et me ramène au milieu du salon, en déversant, la belle suppliante, un flux de paroles mouillées de larmes et entrecoupées de sanglots. -

— Restez, disait-elle, restez avec nous pendant cette nuit; vous partirez demain matin; nous veillerons, sur la malade ; le bon Dieu aura peut-être pitié d’elle et de nous. Peut-être aussi vous inspirera-t-il une bonne idée de guérison. Oh! restez, je vous en conjure; restez, si vous êtes charitable !

Comment repousser une telle prière? Et puis, d’ailleurs, n’était-ce pas ce que je désirais en venant ici? La voir, lui parler, l’entendre seulement pendant quelques minutes, voilà tout ce que j’avais ambitionné ; et, au lieu de quelques minutes, je disposais de la nuit entière !

Nous commençâmes donc cette veille que je n’oublierai de ma vie.

La porte de la chambre où reposait la malade demeurait enlr’ouverte. Sa mère s’en approchait souvent et écoutait ; la mère de Transita y allait aussi et Transita après elle, et moi après Transita , tandis que la vieille au brazero égrenait son rosaire, un rosaire sans fin.

A minuit, je constatai un peu d'amélioration dans l’état de la moribonde. La crise habituelle du soir était passée ; la toux ne la fatiguait plus, et j’avais lieu de penser que la fièvre ne redoublerait pas d’intensité avant le jour. En somme, il y avait du mieux, mais un mieux relatif, un mieux que la mort pouvait démentir à chaque instant...

Les femmes se réjouirent à cette nouvelle, et entre*

virent déjà la guérison prochaine. Il faut si peu de chose pour rendre l’espoir à ceux qui n’espèrent plus !

La malade, qui se sentait mourir, devina leur pensée, et un sourire de résignation illumina sa pâle figure. Elle avait dû être bien belle, cette jeune fille !

La vie se retirait d’elle doucement et sans convulsions; ses traits amaigris ne se déformaient pas; ils rayonnaient encore, et ce rayonnement s’éteignait, comme s’éteint celui d’un phare à lentes éclipses.

Je contemplai alors la figure de Transita, et la comparai à celle de la mourante, et je frissonnai , car je crus découvrir en elles des similitudes fatales, véritables arrêts de mort, scellés par le doigt de Dieu sur les «créatures d’une même famille!

Cette visite de minuit rendit un peu de gaieté à Transita et calma l’inquiétude des vieilles dames, qui bientôt s’endormirent en récitant le rosaire.

Transita et moi, nous continuâmes à veiller, assis sur l’est rado, bien près, très-près l’un de l’autre et causant à voix basse.

Elle parlait toujours castillan et moi toujours français, et, miracle ! nous nous comprenions à merveille, tant l’idiome de l’amour est bien le véritable idiome universel.

Le hasard voulut qu’en cette folle conversation, pleine de doux barbarismes et entrecoupée de mimique passionnée, je prononçasse, sans y attacher

AU CHILI S95

aucune importance, le mot mariage , matrimonio en espagnol, je crois.

Ace mot de matrimonio , l'une des duègnes, la tante, que je croj r ais toujours endormie, dressa l’oreille, réveillafsa sœur et son autre compagne , leur fit part de ee qu'elle venait d’entendre, et, après quelques instants d’une assez vive discussion, me déclara, au nom de la mère de Transita, que, puisque je demandais Transita en mariage, elle m’était accordée.

Une telle annonce me foudroya. Je sentais bien que j’aimais la jeune chilienne autant qu’une jeune fille comme elle pouvait être aimée : ardemment, sincèrement, je dirai même saintement... mais aucune envie de mariage, aucun projet d’union n’avait encore germé dans ma tête. Aussi m'imaginai-je, troublé’* que j’étais par cette concession à brûlepourpoint, que l’on m’avait tendu un piège... Un joli piège, ma foi ! mais je résolus d’y échapper, et, rappelant à mon aide tout le sang-froid que m’avaient enlevé les beaux yeux de ma fiancée improvisée, je répondis en ces mois à la vénérable tante :

— Madame, certainement, soyez persuadée que... je serais infiniment honoré de...

Mais ne voilà-t-il pas que je balbutie, que je m’embrouille et que : Vox focibus hœsit... Traduction libre : un gros soupir me coupe la parole, et je reste muet et fasciné par un regard de Transita, le dernier regard qu’elle me jette avant de laisser tomber

sa tête sur mon épaule, où elle cache son front et ses joues qui rougissent... qui rougissent tant, que je sens à travers mes vêtements le feu de cette rougeur.

Ah ! j’étais désarmé ! vaincu ! conquis ! esclave ! Plus de guet-apens! plus de piège à craindre! Le désir, la volonté d’être heureux remplacent l’étonnement et la méfiance, et je m’écrie, en passant mon bras autour de la taille de la jeune fille toujours penchée vers moi, et en la pressant sur ma poitrine: — Oui,. le mariage ! Transita et San-Carlos pour la vie !

Alors, une joie insensée éclata dans notre peli groupe. On n’oublia pas la malade, on oublia seulement qu’elle devait mourir bientôt; et après nous être assurés qu’elle dormait paisiblement, on revint sur l’estrado et l’on causa noce et ménage.

Je m’engageais à savoir l’espagnol, le pur castillant avant un mois. La Transita promettait de parler français à la même époque.

Je me fis expliquer ensuite comment ]on se mariait en ce pays, sans publications aucunes, sans contrat. Je le savais cependant aussi bien qu’elles, ainsi que je vous l’ai déjà dit, et je n’ignorais pas que la bénédiction d’un prêtre -suffisait.

Mais au milieu de cet enthousiasme, je m’arrête soudainement muet et glacé : je réfléchis..* et à mesure que je réfléchis, la tristesse me gagne.

Les mio amigo de pleuvoir alors, et les interroga-

lions et les demandes de m’assaillir, et moi de ré • pondre d’un ton désespéré :

— Quel malheur! le navire appareille au point du jour! Je n’aurai pas le temps de me faire débarquer.

— 11 ne partira pas ! s’écrièrent les femmes.

— 11 partira! dis-je.

— 11 ne partira pas ; le vent du sud-ouest l’en empêchera.

— Je n’entends pas souffler le vent du sud- ouest, dis-je en allant ouvrir une fenêtre qui donnait sur la campagne ; au contraire, le ciel est sans nuages et l’air sans brise.

— 11 soufflera au lever du soleil, répliquèrent les femmes.

— Plaise à Dieu qu’il en soit ainsi ! m’écriai-je, véritablement inquiet, car j’étais de bonne foi et je me voyais à regret forcé de quitter illégalement le navire, de déserter, tandis que, par l’entremise de notre agent consulaire, j’aurais pu régulariser ma position et donner ma démission si notre capitaine n’appareillait pas au point du jour, comme il nous l'avait annoncé.

Le vent du sud-ouest, toujours violent sous ces latitudes, retient les bâtiments au mouillage de Punta de Arenas, et les bateaux à vapeur seuls peuvent gagner la haute mer. Mais la sortie est facile avec tout autre vent, et rien dans l’atmosphère n’annonçait que le vent de sud-ouest retarderait notre départ. Je se*

rais donc obligé de me cacher pendant que mes compagnons s’éloigneraient de la côte, et notre mariage n’aurait lieu qu’après leur départ.

Tandis que je refermais la fenêtre par laquelle j’avais interrogé le ciel, Transita, les mains jointes, invoquait la protection de ses soeurs les anges. Le nom de la madone revenait à chaque verset de sa prière.

Je me mis ensuite à marcher à pas-lents, le long de la muraille du salon, réfléchissant au moyen de rester à San-Carlos sans être déserteur, et l’idée ne me vint pas de rompre ce projet de mariage si brusquement et si bizarrement formé; au contraire. Mais je ne trouvais aucune solution à mon embarras, et de pins en plus je m’encourageais à la désertion, seule chance qui me restât de devenir l’époux de Transita.

La désertion ! Abandonner son poste avant la fin delà campagne! délaisser, au moment où, peut-être, ils auront plus que jamaisbesoin de mondévouement, délaisser des compagnons avec lesquels j’ai souffert et bravé la mort pendant deux longues années, n’estce pas une lâcheté?... Oui, c’est une lâcheté! Mais Transita est là, et, avec elle, un avenir de bonheur!

Oh! que le vent du sud-ouest souffle donc tout à coup, et qu’il souffle en tempête pendant huit longues journées! Ils viendront tous à ma noce, mes compagnons de voyage ; ils applaudiront aux premières heures de mon bonheur; et à ceux qui leur demanderont, là-bas, en France, ce que je suis devenu, ils

répondront : « Il est citoyen d’une république, et adoré d’une jolie femme.»

Transita, qui lisait dans ma contenance ce que je pensais, ce que je souhaitais, ce que je redoutais, Transita vint tout h coup me prendre par la main, me conduisit au fond de l’appartement et me fit agenouiller près d’elle, sur un prie-Dieu placé à quelques pas de la muraille. La mère et la tante s’agenouillèrent aussi à nos côtés, et la vieille du brazero passa devant le prie-Dieu, en tenant à la main un Cierge allumé.

Que signifiait cette station sur un prie-Dieu, en face delà muraille nue, ou plutôt en face d’un placard fermé? Et cette femme, pourquoi venaH-elle nous éclairer avec un cierge?

J’eus bientôt le mot de l’énigme.

Les trois femmes, s’étant recueillies un instant, tête baissée et bras croisés, relevèrent le front, joignirent les mains, et prirent une pose de suppliantes en extase. Alors, la vieille servante, fit un grand signe de croix, puis ouvrit les deux battants du placard mystérieux. Or ce placard, 'c’était une niche, et, dans cette niche apparaissait, sur un piédestal orné de fleurs, la statue de la Madone, la Vierge au Bambino, dont la couronne ornée de pierreries et le manteau semé de paillettes d’or étincelaient à la lumière de deux gros cierges... Et les femmes demandèrent «\ la Madone d’envoyer le vent du sud-ouest sur la mer!

Peut-être croira-t-on que j’accompagnai d’un sourire moqueur la supplique de ces femmes? Non! tant de ferveur et tant de foi m’impressionnèrent ; l’amour aidant, je ressentis cette foi et cette ferveur, et je priai, moi aussi.

Bientôt après, le crépuscule se glissa à travers les volets du salon, et les bonnes femmes me dirent qu’il était temps de monter à l’église. Déjà tintait la cloche d^. Y Angélus.

Je ne fis aucune objection ; mon parti était pris : j’étais décidé, bien décidé à me marier et à déserter, si le navire partait sans que j’eusse le temps de me faire débarquer légalement.

Avant de quitter la maison, nous entrâmes chez la malade. Elle ne dormait plus. Calme et résignée, comme tantôt, elle promena ses grands yeux sur nous tous, et les arrêta sur Transita et sur moi.

- On croit qu’avant de s’éteindre, certaines intelligences acquièrent le don de divination, et que rien ne leur échappe : passé, présent, avenir. Elle nous en donna une preuve.

Transita, appuyée sur le lit, lui soutenait le bras, pendant que je comptais les pulsations de la fièvre. Quand j'eus longuement compté, je voulus me redresser; mais la mourante, à son tour, s’empara de mon bras et joignant, en souriant, ma main à celle de Transita, les maintint réunies sous une pression brûlante. . *

Elle avait donc deviné que nous étions fiancés? e, elle saluait notre union de son dernier sourire!

Transita, en proie à une indicible émotion, détourna la tête pour cacher ses larmes. Moi, qui sentais que les larmes me gagnaient aussi, je ne pus les arrêter qu’en m’efforçant de contempler la malade, et de lui répondre par un sourire forcé.

Soudain, la physionomie de la mourante s’assombrit; son regard heurta le mien, pour me montrer Transita qui cachait ses pleurs; et, avant que Transita se retournât vers elle, elle cessa de nous presser les mains, les sépara et repoussa la mienne, puis agita douloureusement la tête en signe de négation, et ferma ses paupières.

Que veut-elle dire? Quelle révélation subite l’épouvante? Que lit-elle dans l’avenir? Ne croirait-elle plus à notre union? Ah! c’est impossible!... Dieu soit loué! Transita ne l’a pas vue me repoussant ainsi et me déniant le bonheur.

« Elle est déjà en proie aux terreurs de l’agonie, pensai-je, la pauvre fille! Elle sent la mort qui la gagne tandis qu’une vie nouvelle commence pour sa sœur ! Le désespoir dans son cœur remplace la résignation, et elle nous maudit, parce que nous étalons devant elle notre force et notre amour! »

Nous quittâmes la maison en sortant par le jardin, et nous suivîmes le sentier qui conduisait, à travers champs, au sommet de la colline, où est située l’é-

glise. Nous voulions ainsi échapper aux curieux et aux rencontres de la rue.

La mère et la tante marchaient en avant, nous venions après, et la bien-aimée s’appuyait sur mon bras et se pressait à mon côté quand la fraîcheur de la matinée lui donnait le frisson.

Nous étions silencieux : elle, rêvant à aujourd’hui et à demain; moi, tourmenté d’une vague et sombre inquiétude, car je ne pouvais chasser de devant mes yeux l’image et le geste menaçant de la mourante.

A mi-côte, elle s’arrêta, se retourna, et me montra la pleine mer et la baie, endormies dans le calme, et mon navire encore immobile au mouillage des Arènes. • %

— La Madone n’a pas envoyé le vent du sud-ouest, me dit-elle, mais elle n’en exauce pas moins nos prières, puisqu’elle inspire au capitaine l’idée de ne pas partir aujourd’hui. 1 En effet, rien n’indiquait qu’on s’occupât d’appareiller à notre bord. Pas un raban des voiles ne se déroulait; les pirogues se balançaient encore aux amarres de l’arrière, et la grosse chaîne de l’ancre apparaissait toujours obliquement tendue.

«Au moins, pensais-je, j’aurai le temps de légaliser ma nouvelle position. Gomme ils vont rire, mes compagnons de voyage, quand j’irai les inviter à ma noce. D’urgence, le festin aura lieu ce soir! »

O puissance do la femme adorée! je demeurais froid et insensible en vue de ce navire qui m’avait servi de patrie flottante pendant deux longues années! J’étais prêt à le quitter sans regrets et sans remords, et j’oubliais, que dis-je? je ne me donnais môme pas la peine d’oublier, j’ignorais désormais qu’il existât en l’univers un pays’ où je suis né, où j’ai grandi, où mourut mon père, où vieillit encore ma vieille mère, un pays qui s’appelle France, et que je pourrais revoir bientôt si la tempête ne m’avait pas conduit sur le rivage de San-Carlos !

Cependant , j’éprouvai un moment de faiblesse en' entrant dans l’église, et je me troublai quand le vieux prêtre, auquel notre mère faisait connaître le but de cette visite matinale, fixa sur moi son regard placide, mais scrutateur.

Le contact de ma fiancée me rendit l’aplomb que j’avais perdu, et comme je ne trouvais rien à me reprocher dans le passé et que j’étais libre de tous liens antérieurs, je répondis aux questions du padre en homme véritablement maître de sa volonté et de sa personne. . .

Lç padre alla donc revêtir son étole, et nous nous agenouillâmes devant la rampe du maître-autel.

11 revint bientôt, accompagné de deux clercs, l’un qui allumait les cierges de l’autel, l’autre, qui portait un grand registre, les archives des mariages de la paroisse.

. Le clerc posa le registre sur une console, l’ouvrit, et, la plume entre les lèvres, se tint prêt à rédiger notre acte de mariage.

Le moment décisif approchait donc, et loin de me troubler, je récapitulais mentalement les déclarations exigées en pareils cas : Mes nom, prénoms et qualité, les noms, prénoms et qualités de mes parents, le chiffre de mon âge, le lieu de ma naissance, etc., etc., et j’attendais les questions dupadre.

Mais le padre, qui depuis un instant paraissait s’impatienter et regardait sans cesse du côté de la porte de l’église, comme s’il attendait la venue de quelqu’un, le padre, poussé à bout, finit par s’écrier :

— Les témoins viendront-ils ou ne viendront-ils pas?

A ce mot de témoins, Transita et moi nous nous regardons étonnés; j’ignorais, en venant ici, qu’il me ' fallait être accompagné de deux témoins, et on avait oublié de me le dire. Ma fiancée avait les siens, sa mère et sa tante.

Le padre, mécontent, adressa de vifs reproches à Transita. 11 promit cependant d’attendre pendant une heure dans la sacristie l’arrivée de mes témoins.

Ces pauvres femmes étaient au désespoir, et moi je me trouvais fort embarrassé. Elles ne voulaient pas retourner chez elles, de peur d’être retenues par la malade, et escortées au retour parla foule des curieux ; de mon côté, je n’osais aller chercher des té-

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moins à bord, de peur, ce qui ne manquerait pas d’arriver, que le capitaine ne me consignât sur le navire.

J’avais beau compter et recompter le nombre de mes connaissances en ville, je ne trouvais personne qui me parût assez complaisant pour vouloir me servir de témoin.

Nous avions quitté l’autel, et, pleins d’anxiété, nous délibérions sur le meilleur parti à prendre, et les minutes s’écoulaient perdues.

Transita, enfin, poussa un petit cri de joie.

— Allez vite, me dit-elle, courez, et ramenez MM ***, ces deux frères, ces négociants français que vous connaissez, et avec lesquels je vous ai vu passer si souvent devant notre porte. Ils sont nos amis, ils sont aussi les vôtres, et ils viendront, j’en suis certaine.

L’idée me parut bonne , et baisant la main de ma fiancée, et lui promettant de revenir aussi promptement que possible, je redescendis en courant la colline, et me dirigeai vers le quai du port, où demeuraient mes témoins.

J’allais bon train , je dévallais à toutes jambes, et j’avais déjà parcouru la moitié de la route, lorsque je tombai en glissant sur l’herbe humide de rosée.

Cette glissade était providentielle.

En me relevant, j’entendis monter jusqu’à moi, de

la baie, un bruit que je connaissais trop, un bruit qui

retentit à mon oreille comme le ram des vaches à l’oreille d’un exilé de la Suisse, le bruit de la chaîne d’une ancre sortant de l’eau et s’enroulant au guindeau... J’abaissai mes regards vers la baie et je vis YAsia, mon navire, se balançant sur la boule avec ses humiers déferlés, ses perroquets dehors, sa grande voile et sa misaine carguées, ses vergues orientées et son pavillon de partance battant à 1 artimon !..

Oh! ce que j’éprouvai alors, je ne puis le dire; il se fait dans le cœur des réactions imprévues , mysté- m rieuses... on sent, on éprouve, on ne raisonne pas; je repris ma course, j’arrivai sur le quai , je courus comme un fou à la maison de mes compatriotes, je saisis le marteau de leur porte, je levai le marteau pour frapper un coup... et je ne frappai pas...

Une main vigoureuse venait de se placer sur mon épaule : c’était la main de mon capitaine.

— Ah! ah ! dit-il en riant, vous voilà donc enfin, mauvais sujet. Je vous tiens, et je ne vous lâche plus...

Je le regardai avec hébêtement, j’ouvris la bouche pour lui répondre, et je ne pus articuler un mot.

Mais je ne quittais pas le marteau de la porte.

— Allons, reprit-il, en route!

— Mais, capitaine, je*voudrais...

- — Quoi? parler à ces messieurs? Ils sont à bord;

ils nous attendent pour déjeuner, et nous accompagnent jusqu’à Lucaya.

— Ali 1 fis-je en abandonnant le marteau et en poussant un profond soupir de désespoir.

— Mais vous êtes fou, docteur, vous avez la fièvre! Où avez-vous donc passé la nuit ?

Je ne répondis rien : il se faisait dans ma tête un travail de décomposition... La mémoire, la volonté, î énergie, la raison, surtout la raison, et toutes le facultés se volatilisaient, disparaissaient... je n’avais plus le courage de dire: «Je veux retourner aux pieds de Transita !» — ou bien : « Plus de Tran sita! je veux retourner en France... »

Je me laissai conduire dans la pirogue etl'on m’emporta h bord, comme on aurait fait d’un colis.

’Çrois ou quatre heures après, notre navire poussé par une jolie brise de nord, rangeait le dernier cap de Cliiloé... Là, il mit en panne, et un canot déposa à Lucaya les deux personnages que j’avais voulu choisir p^r^&S témoins ae'Èiofi mâriage...

LeSang-frqiè m’était revenu, %iaife kvec le sangfroid m’étaient venus aussi la honte et le remords!...

Une embarcation partie de San-Carlos et manœuvrée par de vigoureux rameurs suivit le sillage de notre navire, jusque par delà les Farallones et tout à coup remit le cap sur la ville.

On aurait pu croire qu’elle nous donnait la chasse.

soc

Notre capitaine, qui avait plusieurs peccadilles de contrebande sur, Ht conscience, se garda bien de l’attendre : il prétendait reconnaître en elle une patache de la douane.

Moi, à tort ou à raison, je croyais voir dans ce canot... un messager de Transita.

Qù’est-elle devenue, ma Transita? je l’ignore. M’a-t-elle pleuré? m’a-t-elle maudit? m’a-t-elle pardonné? ,

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