‹ Voyages et aventures au ChiliChapitre 8 sur 9 · Y II · texte numérisé non relu

Y II

La terre se voyait dès le matin, mais les brises du sud-ouest avaient amoncelé tant de nuages sur les sommets de ses collines, que les mamelles de Huchupulli et le cap nord de la péninsule de Lucay n’étaient pas reconnaissables. Au plus près du vent, sous nos bas ris, et, nos basses voiles carguées, nous restâmes à tanguer debout à la lame jusque vers midi ; un rayon de soleil vint nous apporter une bonne latitude. Alors le capitaine cria: « Laisse arriver!» et, pointant sa carte, il lit gouverner droit sur les Farallones de Carelmapu.

Mon Dieu! je me souviendrai toujours des transes qui nous gelèrent le cœur, mais que nous nous dissimulions avec un sourire forcé et un vernis de sangfroid sur le visage, pendant les trois heures de marche que nous employâmes pour arriver en dedans du port anglais.

La mer montait derrière nous et son écume bondissait sur notre couronnement... et quand le navire, après avoir traversé le creux d’une lame , s’élevait sur la pente d’une autre, le flot embarquait par-dessus les pavois et balayait le tillac. Puis la marée et le courant nous drossaient sur la pointe Huchupulli, et le long de la côte nous voyions partout des rochers à fleur d’eau ; nous les entendions qui mugissaient et qui demandaient, les bons charpentiers qu’ils sont, à dépecer sur notre pauvre navire ! Oui , il fallait le mouillage ou le naufrage !

Avec une pareille tempête, il n’eût jamais été possible de selialerau large, dès la veille même, eussionsnous été le plus fin voilier ou boulinier de toutes les marines du monde.

Nous avançâmes donc toujours filant dix nœuds, rasant de près la base de lluapacho et le cap de Tenuy, et redoutant surtout deux choses dans une mer aussi peu maniabte : l’épaississement de la brume et la rupture des drosses du gouvernail ; mais bientôt nous lofâmes au E.-S.-E. Les Farallones reculèrent derrière nous; le port anglais s’ouvrit; l’île Sebastiene et son grand banc de sable, où plus d’un navire s’est échoué, défilèrent à bâbord ; l’îlot de Cothinos s’approcha, et la brume eut beau s’épaissir, nous ne la redoutions plus, car le fort d’Agui apparaissait tout près de nous à tribord, avec son pâté de rochers pour piédestal, ses canons démantelés, son mât de pa-

villon enté sur le tronc pourri d’un arbre , et sa guérite abandonnée aux poules...

Deux bricks mouillés à la pointe des Arènes nous servaient de jalons. — Nous allâmes les rejoindre sur une mer devenue aussi calme et aussi plate que la face d’un étang, et nous rangeâmes de près les rochers de Pechucara, cachés entre deux eaux à mer haute et sur lesquels on voit encore la, carcasse d’un baleinier français, la Fhvie, naufragé voilà bientôtsix ans.

Oh! quelle sensation, inconnue de tous ceux qui n’ont pas navigué, j’éprouvai alors! avoir l’ouïe fatiguée depuis bien longtemps par les bruits de la mer et de la tempête, et tout à coup, sans quitter le tillac du navire, ne plus entendre la mer qui déferlait, la tempête qui grondait! quelle sensation! Prenez une baguette magique, un talisman, s’il en existe encore au monde, et allez-vous-en au bal d’un théâtre et partout ailleurs où la foule est folle et bruyante, criarde, bondissante et fouettée par l’harmonie des cuivres et des tambours! Là, quand tout ce bruit vous aura brisé la tête et que vos oreilles crieront merci , que votre baguette, votre talisman impose soudain à l'orchestre et à la foule un silence absolu... un silence irrévocable... le silence de la tombe... Puis écoutez alors. — Je crois que vous aurez une faible idée de cette sensation que j’éprouvai quand l’Asïa laissadomber son ancre dans les vases de la pointe des Arènes.

Je dirigeai mes regards à l’est du mouillage, vers la plage de Y Ulclengtuman , afin d’y apercevoir la ville capitale de l’açclnpel de Chiloé ; mais la brume était si épaisse que je ne la découvris que le lende- * main, environ à trois milles de nous, étayée sur deux collines et s’avançant sur la plage jusqu’aux batteries ruinées du Molo et de Campo-Santo. — Cette ville me fit l’effet d’une ville morte et abandonnée. Pourquoi? C’est que pas une cheminée ne se dressait au faîte des maisons... C’est que pas une joyeuse banderole de fumée ne dansait dans l’atmosphère, et nous étions encore en hiver, eft nous autres marins accoutumés aux froides brises du large nous grelottions ici, même sous les rayons du soleil. — Au Brésil, entre les tropiques, je conçois qu’un logis soit eunuque comme un logis de San-Carlos, et qu’il n’ait pas de tuyaux de cheminées sur son toit; mais à Chiloé, sous une latitude presque perpétuellement pluvieuse et sur un terrain que nulle montagne - ne protège contre le*vent de sud-ouest, je ne le comprends pas plus que je ne le comprendrais en France; et croyez-vous qu’en dehors de la zone torride , on puisse trouver un rassemblement de demeures humaines ayant un aspect plus morne , plus triste , plus sépulcral qu’une ville sans cheminées?... Cependant, on se chauffe à Chiloé... J’y ai vu de belles Chilottes accroupies devant leurs bra zéros , et plus d’une fois la chaleur des salons m'a tellement suffoqué,

qu’il m’a fallu sortir pour respirer au grand air !

Quiconque rencontrera un marin baleinier, peut lui parler de Saa-Carlos (tous les baleiniers connaissent San-Carlos);.et, pour peu que ce marin soit causeur, il en contera tant, tant, que l’on conviendra avec lui que San-Carlos pourrait être le paradis des mahométans sur la terre.

J’avais contemplé le dévergondage des mœurs chiliennes à la Conception et à Talcahuana, et je l’avais trouvé bien grand... Mais en réllécliissant sur les désordres de Chiloé, je donne l’absolution aux Chiliennes du nord... Je les déclare vertueuses... et je me tais!

J’ai tout oublié pour elles... J’ai renoncé à mes longues courses dans les campagnes... à mon herbier, à mon musée... Gouvernement, finances, industrie, commerce, je ne connais rien dans Chiloé qu’elles seules... je n’ai rien vu qu’elles seules !...

Et aujourd’hui, devant la mère patrie, loin, bien loin de leur hémisphère, je les aime encore, cfes joyeuses Chilottes: je les aime tant, quejqne les méprise plus, que je ne les condamne plus... car les fautes, chez elles, ne sont pas volontaires...

La dépravation ne règne pas seulement dans les familles prolétaires. L’aristocratie, elle aussi, est profondément gangrenée. D’où vient donc cette immoralité générale, cette débauche incessante et sans scandale, cette impudicité quêteuse qui n’attend

même pas la nuit pour mendier dans la rue? Est-ce que les premiers Espagnols qui colonisèrent l’Amérique du Sud étaient, comme les planteurs des Nouvelles-Galles, le rebut et les scories de la mère patrie?. Est-ce qu’on peut appliquer aux Chiliens d’aujourd’hui cette vieille et absurde maxime : « Tels pères, tels fils! » Non! il fallait jadis être Castillan, libre et sans flétrissure antérieure ou présente, pour pouvoir émigrer sur les nouvelles terres concédées à l’Espagne par une bulle du pape. Charles-Quint et ses successeurs ne le permettaient qu’à ces conditions.

Est-ce que la religion chrétienne et catholique n’est pas là pour mettre un frein à tant de dérèglements? Certes, si les pratiques extérieures du culte, si la fréquence des prières, si les pieuses images qui tapissent les lambris de toutes les cases, si le confessionnal qui ne reste pas silencieux un seul instant du jour, si tout cela pouvait purifier les mœurs, il ne faudrait pas vingt-quatre heures pour faire de San-Carlos une ville miraculeusement sainte ! Mais la religion y est impuissante, et la misère commande !

Or, la misère avilit ici toutes les familles, et cette misère est un legs de l’Espagne, qui, pendant deux siècles a laissé croupir cette colonie dans l’ignorance la plus complète. L’Espagne inspirait le goût du luxe aux colons, et leur apportait des bijoux, des étoffes et des meubles d’Europe ; l’Espagne leur défendait de fabriquer, et prenait, en échange de ses importa-

tions, leur or et les bois de chauffage et de construction qui manquaient h ses villes du nord. Cet odieux monopole, cet étouffement de l’industrie cessèrent •au début de la guerre de l’Indépendance Mais, une fois indépendants et citoyens de la République de la grande terre, que purent faire les Chilottes? Que devinrent-ils avec la liberté, sans éducation, sans métiers, sans industrie, sans rien que la liberté? Les hommes allèrent se battre sur le continent et les femmes demeurèrent devant le brazero , aban-r données à l’ennui, à la paresse, à la misère, et rêvant encore cavaliers et parures. Alors vinrent les étrangers apportant ce qu’apportait jadis l’Espagne, et les femmes vendirent leurs corps pour se vêtir et se parer ! La paix conclue, la constitution républicaine proclamée, et le commerce rétabli entre l’île et le continent, on devait s’attendre à quelques heureuses modifications de l’état social; mais la corruption s’était implantée trop profondément dans toutes lesclassespour pouvoir enêlre promptement extirpée. Les Chiliens et les Européens qui établirent alors des maisons de commerce à San-Carlos favorisèrent la corruption des mœurs; elle est une source- de richesses pour eux; la guerre et les impôts ont ruiné le peuple , il faut donc, pour que leurs marchandises s’écoulent, que les femmes battent monnaie en souriant aux équipages des nombreux navires baleiniers qui mouillent chaque année à la pointe des Arènes.

Le régime hygiénique de ces femmes influe beaucoup sur leurs mœurs. Cette hygiène absurde et destructive est encore une conséquence de la nullité industrielle de Chiloé. Ces femmes oisives sont sans cesse accroupies devant des brazeros, (-cuvettes de cuivre remplies de charbons ardents) ; l’acide carbonique qui s’en dégage les asphyxierait s’il ne s’échappait en partie par les mille fissures des murailles en torchis de leurs cases ; d’instant en instant, elles projettent sur le feu des parcelles d’encens et s’entourent avec joie de sa fumee odorante. Elles couchent, la nuit, sur un estrado ou lit de planches recouvert seufement d’un tapis de laine : elles fument, elles boivent le maté, et dévorent par plaisir un piment infernal qui nous dénuderait la langue ; leur nourriture habituelle.se compose de jambon fumé et aromatisé, de marisques, de végétaux farineux et de goémon ( durvilea utilis) ; puis, elles s’abreuvent d’une chicha (ou cidre) dont l’action aphrodisiaque est irrécusable.

Tel es* leur régime. Les hygiénistes et les physiologistes sauront en tirer des conclusions, et peut-être y trouveront- ils un motif suffisant pour expliquer la rare fécondité de ces femmes, fécondité prodigieuse, et qui aurait mille fois peuplé tous les coins et recoins de l’archipel, si, chaque année, des fièvres scarlatines, des dyssenteries et des petites véroles ne tuaient deux enfants sur trois. 11 naît beaucoup plus de

filles que de garçons! D’après le dernier recensement de l’intendant, la population de Chiloé s’élève à

25.000 âmes. Eh bien! le nombre des femmes est à celui des hommes comme 5 est à 1.

Ainsi, sur 25,000 âmes de population, on trouve

20.000 femmes. A San-Carlos, on compte tout au plus 5,000 habitants; appliquez-y la proportion précédente ; quelle singulière ville!

Des fonctionnaires m’ont parlé de cette disette de mâles comme d’une véritable calamité pour le pays ; le voyageur qui visite San-Carlos pour la première fois de sa vie s’en aperçoit de suite. Tous les bateaux - qui sillonnent la baie, portant des bois et des provisions à la ville, ou regagnant les mouillages de la côte, sont montés et gouvernés par des femmes : il est rare que plus d’un ou deux hommes leur prêtent main-forte. Et en entrant dans la capitale, que voiton en fait d’hommes? un ou deux douaniers, quelques rares sombreros bourgeois faisant saillie aux portes des boutiques... le chirurgien du canton;., le banian européen qui promène, par les rues, un étalage de fausse bijouterie... le factionnaire de l’hôtel de vilie... l’Indien qui est descendu de la montagne... et les matelots de la rade qui trébuchent dans les boues... voilà tout. Mais des rebos jetés sur la tête, croisés sous le menton et laissant jaillir, de dessous leur peluche, l’éclair de deux yeux noirs; mais des jupons! et courts encore! mais de sveltes et frin-

gantes tournures passant près de vous à vous coudoyer, à vous incendier : les unes chaussées de soie, les autres en zapatta ou les pieds nus.:, on en voit... on en voit à foison...

Croirait-on que cette espèce de guerre qui a eu lieu entre les Péruviens et les Chiliens, et qui s’est terminée récemment à l’avantage de ces derniers, remplit d’orgueil et de forfanterie les paisibles habitants de Chiloé ? Ils ont été sur le point de former une garde nationale... Les trois cents soldats garnisaires de l’île se croient aujourd’hui les premiers soldats de l’univers. A la vérité, ils n’ont plus cette allure fiévreuse et indolente qui me faisait tant rire en janvier 1838, quand je vis partir de Talcahuana pour le- Pérou la division du général Boulnes. Aujourd’hui, leur bonnet de police, haut, sans hyperbole, de deux pieds, se balance perpendiculairement sur le sommet de leur tête ; leur veste blanche se boutonne raide, et quand ils rencontrent un fragment de trottoir pavé, ils y laissent traîner leur sabre pour annoncer à ceux qui l’entendront que c’est un vainqueur des Péruviens qui passe ! La retraite se bat tous les soirs sur la place de l’Intendance ; quatre tambours et un fifre, voilà l’orchestre. Ces quatre tambours ne battent pas ensemble, ce serait trop fatigant; ils fonctionnent l’un après l’autre, puis s’éparpillent dans les rues de la ville , ayant chacun un enfant qui les précède une lanterne à la main.

Ceux qui ont suivi, dans les journaux, les affaires du Pérou et du Chili, connaissent la dernière tentative du général Freyre sur Chiloé. Trois matelots du navire Montenegre sauvèrent la république du général P ri esto ; et le malheureux Freyre, qui vivait depuis quinze jours sur l’enthousiasme des habitants de San-Carlos, fut obligé de fuir dans la barque d’un pêcheur qui devait le conduire à bord d’uri baleinier américain sur le point de mettre à la voile.

Freyre dit au pêcheur : « Je ne possède pas un réal pour te payer ta barque, mais je ne t’oublierai jamais, et un jour tu seras récompensé. »

Le pêcheur, peu confiant dans l’avenir, envoya un compère chez l’intendant provisoire de l’île, et lui vendit le proscrit pour une once d'or.

Le pêcheur qui a trahi Freyre venait nous vendre du poisson dans les premiers jours de notre arrivée ; mais, sitôt qu’on nous l’eut fait connaître, nous le chassâmes du bord, et il reçut l’ordre de ne jamais amarrer la bosse de son canot aux bas furins de l’-dsi'a.

Cette révolution à Chiloé ferait une curieuse page d’histoire; mais je m’abstiens d’en parler davantage.

Un mot sur les finances de San-Carlos. L’once d’or à soleil, la piastre à canon , les quartilles d’or et d’argent, la monnaie coupée en médios et en réaux, ont disparu de la circulation. Escomptez un billet, chan-

gez des pièces d’or ou d’argent, touchez le payement d’une rente, on ne vous donnera que du cuivre, rien que du cuivre, toujours de jolis sous en cuivre, frappés en Angleterre, et portant sur une de leurs faces une étoile avec le nom de la République, et sur l’autre cette vénérable maxime en relief : l’économie

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