‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 164 sur 247 · FORCE ET COURAGE DU GORILLE · texte numérisé non relu

FORCE ET COURAGE DU GORILLE

jamais trouvé ensemble que le mâle et la femelle ; quelquefois un vieux mâle erre isolément. Dans ce cas, pareil à l’éléphant solitaire, il devient plus sombre et plus méchant que jamais, et son approche est plus dangereuse. Les jeunes gorilles se trouvent quelquefois jusqu'à cinq ensemble. J’en ai vu quelquefois moins, jamais plus. Il est difficile de les approcher, car ils ont l’ouïe fine, et ils ne perdent pas de temps pour s’enfuir, tandis que la nature du terrain oppose de rudes obstacles au chasseur. Ils se sauvent toujours en poussant des cris de frayeur. L’adulte est aussi très-farouche, et il m’est arrivé de chasser toute une journée sans pouvoir rencontrer mon ennemi, quand j’étais sûr qu’il m’évitait soigneusement. Si pourtant, à la fin, la fortune favorable au chasseur le met en présence de l'animal, il n’y a plus à craindre que celui-ci prenne la fuite. Quand je surprenais un couple de gorilles, le mâle était d’ordinaire assis sur un rocher ou contre un arbre, dans le coin le plus obscur de la jungle, la femelle mangeait à côté de lui. et ce qu’il y a de singulier, c’est que c’était presque toujours elle qui donnait l’alarme en s'enfuyant avec des cris perçants. Alors le mâle, restant assis un moment et fronçant sa figure sauvage, se dressait ensuite avec lenteur sur ses pieds, puis, jetant un regard plein d’un feu sinistre sur les envahisseurs de sa retraite, il commençait à se battre la poitrine, à redresser sa grosse tête ronde et à pousser son rugissement formidable. Le hideux aspect de l’animal, à ce moment, est impossible à décrire. Kn le voyant, je pardonnais à mes brave^ chasseurs indigènes de s’être laissé envahir par des terreurs superstitieuses, et je cessais de m’étonner des étranges et merveilleux contes qui circulaient au sujet des gorilles.

Il est de principe chez tous les chasseurs qui savent leur métier qu’il faut réserver son feu jusqu’au dernier moment. Soit que la bête furieuse prenne la détonation du fusil pour un défi menaçant, soit pour toute autre cause inconnue, si le chasseur tire et manque son coup, le gorille s’élance aussitôt sur lui, et personne ne peut résister à ce terrible assaut. Un seul coup do son énorme pied, armé d’ongles, évenlre un homme, lui brise la poitrine, ou lui écrase la tête. On a vu des nègres, en pareille situation, réduits au désespoir par l’épouvante, faire face au gorille et le frapper avec leur fusil déchargé; mais ils n’avaient pas même le temps de porter un coup inolfensif;

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le bras de leur ennemi tombait sur eux de tout son poids, brisant à la fois le fusil et le corps des malheureux. Je crois qu’il n’y a pas d’animal dont l'attaque soit si fatale à l’homme , par la raison même qu’il se pose devant lui face à. face, avec ses bras pour armes offensives, absolument comme un boxeur, excepté qu’il a les bras bien plus longs et une vigueur bien autrement grande que celle du champion le plus vigoureux que le monde ait jamais vu.

Quelquefois il s’assied pour se battre la poitrine et pour rugir en regardant son adversaire avec fureur ; puis il marche en se dandinant de droite et de gauche; car ses jambes de derrière, qui sont très-courtes , paraissent suffire à peine pour supporter la masse de son énorme corps. Il prend son équilibre en balançant ses bras comme les matelots sur le pont d’un navire ; son large ventre, sa tête grossièrement plantée sur le tronc, sans aucune attache apparente du cou, scs gros membres musculeux et sa poitrine caverneuse, tout cela donne à son dandinement une gaucherie hideuse qui ajoute à son air de férocité. En même temps, ses yeux gris, enfoncés dans leurs orbites, jettent des éclairs sinistres, ses traits contractés se sillonnent de rides affreuses, et ses lèvres minces, en se séparant, laissent voir de longs crochets et des mâchoires formidables, entre lesquels les membres d’un homme seraient broyés comme du biscuit.

Lorsqu’un nègre attaque un hippopotame, la nuit, sur le rivage, il se sauve toujours lorsqu’il a tiré son coup. Mais s’il a fait feu sur un gorille, il l’attend de pied ferme, car la fuite ne servirait à rien ; s’il n’est pas tué, il reste souvent estropié pour toujours. J’ai vu des nègres ainsi mutilés dans les villages du fleuve Supérieur. Heureusement le gorille meurt aussi facilement qu’un homme. Un coup dans la poitrine, s’il est bien dirigé, l’àbat tout de suite. Il tombe la face en avant, ses grands bras écartés, et poussant, avec son dernier soupir, un affreux cri de mort, moitié rugissement, moitié râle, signal de délivrance pour le chasseur, et qui pourtant résonne lugubrement à son oreille comme le cri suprême d’une agonie humaine.

L’allure naturelle du gorille n’est pas sur deux pieds, mais â quatre pattes. Dans celte posture, la longueur des bras fait que la tête et la poitrine sont très-relevés; quand il court, les jambes de derrière sont ramenées sous le corps. Le bras et la jambe du même

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