LE GORILLE EST INDOMPTABLE
côté se meuvent en môme temps, ce qui donne & la bêle une singulière démarche. Elle court avec une extrême vitesse. Les jeunes gorilles, que j'ai souvent poursuivis, ne se réfugient pas sur les arbres, mais courent à ras de terre ; à une certaine distance, vus de face à travers les broussailles, avec leur tète et leur corps à. moitié redressés , ils ne ressemblent pas mal à des nègres qui se sauvent. Leurs jambes de derrière se meuvent entre leurs bras, qui sont quelque peu ployés en dehors. Je n’ai jamais vu de femelle attaquer le chasseur; cependant des nègres m'ont dit qu'une mère, qui a son petit avec elle, se bat quelquefois pour le défendre. C’est un spectacle charmant qu’une mère accompagnée de son petit qui joue à côté d’elle. J’en ai souvent guetté dans les bois, désireux d’avoir des sujets pour ma collection, mais, au dernier moment, je n’avais pas le cœur de tirer. Dans ces cas- là, mes nègres montraient moins de faiblesse; ils tuaient leur proie sans perdre de temps.
Lorsque la mère fuit la poursuite du chasseur, le petit s'accroche par les mains autour de son cou, et se suspend à son sein, en lui passant ses petites jambes autour du corps.
Je crois que le gorille adulte est tout à fait indomptable. J’ignore, dans tous les cas, comment l’expérience pourrait en être faite, car il me parait impossible qu’on prenne jamais un gorille adulte vivant, puisque le chimpanzé adulte, beaucoup moins féroce, n’a jamais pu être capturé. Quant aux petits gorilles, à l’exception peut-être de celui qui a été pris à la mamelle (et c’était une femelle), le lecteur a pu voir que pendant le peu de temps qu'ils sont restés avec moi jusqu’à leur mort, mes traitements, doux ou rudes, n'ont pu vaincre la férocité native et la méchanceté tenace de ces petits monstres. Le sentiment de leur captivité les aigrit sans cesse, comme mes jeunes sujets l'ont prouvé; ils refusent toute nourriture, excepté les fruits de leurs forêts natales; ils mordent, ils déchirent avec leurs dents et leurs grilles celui même qui pourvoit attentivement à leurs besoins; enfin ils meurent sans maladie apparente et sans autre cause probable que la rage toujours nouvelle d’une nature qui ne peut souffrir ni la captivité ni la présence de l’homme.
Au contraire, le jeune nshiégo-mbouvé (T. calvus) s’apprivoise aisément, témoin celui que j’ai eu pour compagnon pendant quelques
mois. On a souvent apprivoisé de jeunes orangs et des chimpanzés. Quant au kooloo-kamba , je n’ai pas été assez heureux pour me procurer un sujet vivant; mais comme ce n’est qu’une variété du chimpanzé, je ne doute pas qu’étant pris jeune il ne puisse s'apprivoiser aussi.
Le petit du chimpanzé est jaune, celui du nshiégo-mbouvé est d'un blanc pâle, mais le jeune gorille est d’un noir de charbon. J’en ai même eu un tout petit, un véritable enfant à la mamelle, qui ne pouvait pas marcher, et qui était noir comme du jais.
La puissance musculaire du gorille correspond , comme nous l’avons vu, à son appareil osseux. Les nègres ne l’attaquent jamais avec d'autres armes que des fusils, et dans les parties de l’intérieur où les armes à. feu de l’Europe n’ont pas encore été introduites, chez les Apingis , par exemple, ce grand animal erre sans être inquiété, monarque absolu des forêts. Tuer un gorille est un exploit qui donne à un chasseur une réputation immortelle de courage et de détermination, même chez les plus braves des tribus nègres qui, en général, on peut le dire, ne manquent pas d’intrépidité à la chasse.
Le gorille ne fait guère entendre, que je sache, d’autres sons que ceux dont j’ai parlé, c’est-à-dire, chez le mâle qui attaque, un court aboiement aigu et un rugissement , et chez la femelle ou le petit effrayés, un cri aigu. Quelquefois aussi une mère vigilante glousse pour appeler son petit, et enfin les jeunes gorilles poussent dans l’occasion un cri de détresse; mais c’est un son rauque, plutôt un gémissement de douleur qu’un cri d’enfant.
Le gorille n’emploie pas d’autres armes offensives que ses liras, bien que dans une lutte ses dents puissantes fussent certainement appelées à jouer un rôle. J'ai remarqué, en visitant plusieurs têtes que des indigènes avaient en leur possession, qu’ils avaient des canines cassées, au lieu d'être simplement usées, comme citez beaucoup d’adultes, pour avoir rongé des arbres qu’ils voulaient briser, et qui étaient de taille à leur résister. Des nègres m’apprirent que ces dents avaient dû être cassées dans un de ces combats que les mêles se livrent pour la possession d’une femelle, ce qui est fort probable, line pareille lutte serait un spectacle aussi magnifique que terrible, et un assaut entre deux gorilles d'égale force surpasserait, dans ce