‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 193 sur 247 · ALLOCUTION ROYALE · texte numérisé non relu

ALLOCUTION ROYALE

de l’initier aux idées et aux pratiques des blancs, pour qu’il rapportât cet enseignement dans son pays.

Survinrent alors d’autres enfants du vieux roi, tous vieux, ridés, et blanchis par ['âge. Ils se tenaient debout devant moi, en me regardant avec une stupeur mélée d'elTroi, tandis que le peuple, venu de la plaine par milliers, me considérait aussi dans un silence respectueux, interrompu seulement par de légers chuchotements de surprise.

A la fin, le roi se tourna vers eux et leur dit : « J’ai vu beaucoup de choses dans ma vie, et des choses' bien merveilleuses, et maintenant je suis prêt à, mourir, car j’ai vu l’esprit de qui tout vient. Nos descendants répéteront, de génération en génération, que ce fut au temps d’OIenda que l’esprit apparut pour la première fois, et demeura parmi nous. » Puis, s'adressant à, moi : « Soyez le bienvenu, » ajoutat-il, et se retournant encore vers son peuple : « Veuillez avoir soin de cet esprit; vous vous en trouverez bien. »

Cette scène, oh le vieillard déploya vraiment beaucoup de dignité, me causa une vive impression.

9 novembre. — J’ai employé cette semaine à voir et à me montrer. Des cent cinquante villages de la plaine, affluait incessamment une population avide de contempler l’esprit. Ils arrivaient la nuit, se couchaient par terre hors du village, et s’empressaient le matin autour de moi; ils suivaient tous mes mouvements d’un œil curieux et tâchaient à. la dérobée de surprendre un de mes regards ; puis, quand je les envisageais, ils se sauvaient à toutes jambes, surtout les femmes et les enfants. Les Africains ne peuvent soutenir le regard fixe de l’homme blanc ; leurs plus braves guerriers en sont troublés. Ils croient que ses yeux sont doués d’une influence maligne; c’est assurément là une de nos armes les plus puissantes pour imposer à des mutins, et dompter une rébellion.

Ma pendule est pour eux un éternel sujet de stupéfaction. Son tictac continuel, qu’ils ont remarqué, leur semble la respiration d’un être familier, chargé de veiller sur moi nuit et jour. Quelquefois aussi j’ai monté et fait jouer devant eux ma boîte à musique, et rien ne leur ôterait de l’idée que c’est aussi un puissant diable à mon service. Enfin, quoiqu'ils aient quelques fusils, et qu’ils sachent s’en servir,

AF H I O U K fini’ ATÜRI A LF.

ni iii revolver les frappe d’une admiration méléc d'une sorte de respect superstitieux. Ils 11e peuvent comprendre une machine qui fait feu continuellement sans jamais s’arrêter.

l,a plaine des Ashiras, que j’ai explorée cette semaine, est un des plus beaux et des plus délicieux pays de l’Afrique. La terre en est légère, mais pourtant assez bonne. Elle est arrosée par un grand nombre de petits ruisseaux. Cette prairie onduleuse , qui n’est en réalité qu'un plateau entouré par des montagnes encore plus hautes, offre le paysage le plus enchanteur et le plus varié. La magnifique cime du Nkoomoo-Nabouali, au nord, celle de l'Andèle et de l'Ofoubou, au sud, les pics de l'Ococoo à l’est, avec leurs masses de forêts vertes, prêtent de tous côtés à ce tableau une majesté solennelle. Ces montagnes encadrent complètement la prairie; leur parure verdoyante descend jusqu’à leurs pieds, et dessinent, avec une singulière netteté, des limites sur lesquelles l’homme n'a pas encore empiété.

J'appris des naturels qu'au delà de la chaine de Nkoomoo- Nabouali on voyait une superbe cataracte. Une rivière, qu’on appelle Rembo-Ngouvai, s’élance à travers un coi de rochers escarpés, se précipite d’une grande hauteur dans la plaine, et reprend son cours au pied de la montagne. Tous les alentours retentissent du mugissement de la cataracte, qui rejaillit en vapeur le long des flancs de la montagne, en se colorant des magnifiques teintes de l'arc-en-ciel, culonne lumineuse qu’on aperçoit à une grande distance.

J’espérais visiter celte immense chute d’eau appelée la Samba- Nagoshi, mais le lecteur verra par quelle fatalité j’ai été privé de ce bonheur. J'étais porté sur la Rembo-Ngouyai, je distinguais les vapeurs qui s'élevaient de la cataracte, j’en entendais le mugissement formidable, mais je n’osais pas, avec ma frêle pirogue, m’avancer trop près de ces eaux furieuses; d'un autre côté, m’en approcher par terre était trop diflicilc : je n’en avais ni le temps, ni la force, et les vivres me manquaient. Le nègres du pays racontent mille histoires sur la furie de ce torrent effréné. Ils croient qu’il y a derrière les montagnes un grand esprit qui chasse les eaux dans le précipice.

Les villages sont tellement éparpillés dans la plaine, que je n’ai pu me rendre compte de leur nombre; mais il doit yen avoir de cent cinquante à deux cents. Ce sont les plus propres que j’aie vus en

VILLAGES DES ASIIIRAS.

Afrique. Les cabanes sont petites, mais bien tenues, et construites en écorce d'arbres. Le village est ordinairement composé d’une longue rue, avec des cabanes de chaque côté. Les rues sont proprement entretenues; et c’est la seule tribu où le terrain qui se trouve derrière les cabanes soit nettoyé avec soin.

Les villages sont entourés de bananiers, et des chemins réguliers les rattachent les uns aux autres. J'ai appris que ces villages se déplaçaient, comme ceux des autres tribus, par crainte de la sorcellerie; mais ils n’émigrent pas au delà, des plaines.

Derrière chaque village, et particulièrement près de la lisière des forêts, il y a de grandes plantations, cultivées avec beaucoup de soin, où le tabac, la pistache, la banane, l’igname et la canne à sucre

Carotte do Ubar do* Ashtra.-.

croissent en quantités considérables, dans une terre assez fertile pour que l’homme ne connaisse jamais le fléau de la disette; enfin, on y voit çà et là des buissons de coton sauvage. Tandis que, debout sur une des éminences qui varient l’uniformité de la plaine, je promenais mes regards sur le paysage, ces plantes jaunes qui se balançaient à côté des champs de cannes à sucre, en contraste avec la sombre verdure des bois, me rappelaient les campagnes de mon pays, et prêtaient à ce tableau un charme pastoral qui manque trop souvent à ces contrées africaines , où tout est sauvage et grand, mais où le cœur du voyageur soupire vainement après quelque douce image de la patrie absente.

Cette population est une des plus belles de l'Afrique. C’est évidemment une nation à part ; car les Bakalais et les autres tribus qui les entourent sont d'une couleur bien moins prononcée. Le teint de l'Ashira est d’un noir de charbon. Les femmes surtout sont remar-

quables par leurs belles proportions , et , malgré le type nègre empreint dans leurs traits, quelques jeunes femmes ont une grâce et une désinvolture qui ne semblent pas appartenir à des Africaines.

Le costume des hommes et celui des femmes mariées consistent en un vêtement flottant appelé ndengui, qu’ils fabriquent avec une certaine plante textile; j’en ai reconnu, dans plusieurs circonstances, la belle et solide qualité. I,eur métier à tisser est d’une construction assez compliquée ; on le suspend entre deux arbres, ou sur la façade d’une cabane. C’est le même procédé que celui que les matelots emploient à bord pour fabriquer leurs nattes à voiles; il y a deux rangs de diviseurs pour séparer la toile, en laissant passer la navette et la chaîne. Le fil dont on se sert est tiré d’une espèce de palmier que je n’ai trouvée que là et chez les Apingis. On prend la feuille, qui a deux ou trois pieds de long, et on la dépouille de son mince épiderme que l’on fait sécher et qui devient alors une sorte de chanvre assez solide. Cet arbre, m’a-t-on dit, vit très-peu de temps , il ne porte de fruit qu’une seule fois, et meurt ensuite.

Ils emploient, pour coudre, une aiguille de bois et le fil de la plante dont j’ai parlé ; on en a représenté ci-dessus un écheveau.

D’après une singulière coutume que je n’ai vue nulle part, les jeunes filles, jusqu'à ce qu’elles soient mariées, ne doivent porter aucun vêtement, excepté le pagne étroit en toile d’herbe qui leur couvre le milieu du corps. Elles vont ainsi, avec la liberté que comporte l’absence de tout sentiment de pudeur. Cette simple toilette est une mode qui dure depuis si longtemps qu’on n'y fait plus attention.

Les hommes, qui ne sont pas aussi bien faits que les femmes, quoiqu'ils l'emportent sur les autres hommes des tribus voisines, ont des coiffures tricotées avec le même fil, dont le travail est réellement

COSTUMES DES ASHIRAS.

fort beau. C’est quelque chose comme le point au crochet qui sert de passe-temps il nos dames. Cette coiffure s’appelle ashila. A leurs épaules est suspendu un sac, dans le genre de nos carnassières, avec une quantité de petites cordes tout autour. C’est un meuble trèscommode, dont on se sert pour porter une foule de choses que nous mettons dans nos poches.

Les deux sexes ont un goût prononcé pour les ornements, tels que les bracelets et les anneaux , qui se font avec le cuivre que les Bakalais apportent du littoral.

Cette tribu fabrique beaucoup de poterie; elle confectionne des ustensiles de cuisine, ainsi que des cruches destinées à contenir l'eau et les diverses boissons. Il n’est pas rare de voir dans un village une grande quantité de personnes employées à cet ouvrage.

On travaille aussi le fer, et l'on fabrique bon nombre de haches, lances, couteaux, etc. Quelques-unes de ces armes sont très-remarquables et d’une rare élégance de forme.

Armes des Ashiras.

Quelques-uns de leurs vêtements tissés sont naturellement de couleur noire; d’autres sont teints en noir par un ingénieux procédé. Un bel arbuste, qui croît abondamment chez eux, porte un nombre infini de petites graines qui recèlent la teinture. Mais, pour en faire usage, il est nécessaire de frotter d’abord la toile avec de la terre glaise jusqu’à ce qu’elle en soit tout enduite , puis de la faire tremper pendant toute une journée dans de l’eau courante. Au bout de vingt- quatre heures, on la met ainsi que les graines

L'A KRIQUE f.QUATO IlIAI.E.

dans un pol plein d'eau, avec les fruits, l’écorce et quelques feuilles de l’arbre, et l’on fait bouillir le tout pendant trois ou quatre heures. Quand la toile sort de là, elle est déjà d'un noir clair, ou brun. Klle ne prend son beau noir foncé et lustré que lorsqu’elle a été encore une fois frottée de terre et trempée dans l’eau courante.

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