LE PORC SAUVAGE
y croyait. Ces deux fables me parurent dénoter un peu plus d’imagination que celles dont j'avais déjii entendu le récit, et c’est pour cela que je les rapporte ici.
Le lendemain, je réussis à tuer plusieurs sangliers avec leurs marcassins. Ces animaux, très-farouches, sont aussi d’une extrême agilité. Quand j’eus abattu un sanglier, trois autres s’effrayèrent , et firent un bond de trente pieds au moins, ,1’cn ai vu sauter ainsi pardessus l’Ovenga, qui avait vingt-quatre pieds de large. Un autre, en sautant, manqua le bord opposé, et je le tuai dans la rivière.
Ce porc sauvage est une espèce qui appartient en propre à cette partie de l’Afrique. Je l’ai nommée potamochirrus albifrons. Cet animal ressemble quelque peu au potamocheerus penicillalus. 11 atteint une assez grande taille; ce qu'il a surtout de remarquable, c’est que son museau blanc est orné de chaque côté de plusieurs grosses verrues placées entre les yeux et le nez. Ces protubérances, ainsi que les longues soies qui entourent les yeux et les longues oreilles de cet animal, oreilles terminées par des touffes de poil, lui donnent une physionomie toute particulière. Son corps est de couleur rousse.
Nous n’eûmes pas de gorille à chasser ; mais je tuai un animal très-remarquable, le potamogalc velojc, semblable à une petite loutre, et le seul de ce genre qui. je le crois du moins, soit connu en Afrique. Il ressemble quelque peu au cynogale Rennclli (gris) d’Asie, le seul qui ait été décrit jusqu’à ce jour. Mais la taille de cet animal, la longueur et la forme de sa queue, et le pays qu’il habite, dénotent une espèce particulière, je dirai môme un genre nouveau, pour lequel j’ai proposé le nom de potamogalc. Il se trouve dans les montagnes de l'intérieur, ou dans les pays accidentés que j’ai explorés au nord et au sud de l'Équateur. On le rencontre le long des cours d’eau limpides et clairs, où le poisson est. abondant ; il se tient là, sous des rochers, à l'affût de sa proie; il nage avec une vivacité surprenante; avant que les poissons aient eu le temps de s’échapper, ils sont pris. C'est à cause de cette extrême prestesse de mouvements que j’ai donné à cet animal le nom de velox. 11 retourne h terre avec sa proie aussi vite qu'il
T Pour avoir une description complète de cet animal, on n’a qu’à se reporter aux Procès-verbaux de la Société d’histoire naturelle de Boston, vol. VU, p. 353:
s' est élancé de sa cachette. Sa queue paraît être la force motrice qui le dirige si rapidement dans l’eau.
I se 12. je partis pour gravir le pic principal du mont Andèle. Otte ascension, qui nous prit deux jours, fut fort pénible, et ne nous réservait aucun dédommagement; ear le sommet du mont, lorsque nous y parvînmes, était enveloppé de nuages, de brouillards et de forêts qui ne nous permirent de rien voir.
lin redescendant, le troisième jour, au moment où le soleil allait se coucher, nous entendîmes le eri d'appel du nshiégo-mbouvé. Tout de suite je fis coucher mes hommes à terre, et pendant que je me blottissais moi-même dans ma cachette, j’aperçus dans les branches d’un arbre, à peu de distance, le curieux abri de ce singe. Tout près de lâ. sur un autre arbre, était un second abri. Nous nous glissâmes tout doucement à portée de l'un et de l’autre, pour observer encore une fois la manière dont le nshiégo s'v prend pour préparer son repos de la nuiL Couchés à plat ventre, recouverts de feuilles et de broussailles, nous osions à peine respirer, de peur que l’animal ne s'aperçût de notre présence.
Ile temps en temps j'entendais des cris. Ils étaient deux : sans doute le mâle et la femelle. Juste au moment du coucher du soleil. lui animal s’approcha de l’arbre ; il y grimpa lestement, se glissa avec adresse sous son abri de feuillage, s’assit sur le siège que lui présentait une grosse branche saillante, ses pieds et ses hanches bien ramassés sous lui, puis il passa pour plus de sûreté son bras autour du tronc de l’arbre. C'est ainsi, je présume, qu’il dort toute la nuit. A peu de distance, je voyais l’autre abri, préparé pour recevoir le second animal.
I.e premier ne fut pas plutôt installé qu'il se mit à pousser son cri d'appel. Un autre cri lui répondit, et. je commençais à me flatter de pouvoir les tuer tous les deux, lorsqu'un mouvement maladroit d’un de mes hommes donna l’éveil au singe soupçonneux ; il se prépara à descendre, .le vis que j’allais le perdre, et je tirai. Il tomba mort par terre. Je reconnus que c’était un mâle ; sa face et scs mains étaient entièrement noires.
Comme rien ne nous pressait, je fis abattre par mes hommes les arbres qui supportaient ces abris. Je vis qu’ils étaient construits abso-
A KHI ül* NSHIÊGO-MBOUVÈ.
lument comme je l’ai déjà expliqué, et comme je les ai trouvés partout; ce sont de longues branches et des feuilles amoncelées les unes sur les autres avec beaucoup de soin, et si épaisses et si bien entrelacées, que la pluie ne peut les entamer. Les branchages étaient attachés à l’arbre, par le milieu de l'abri, au moyen de vignes sauvages et de lianes rampantes ramassées dans ces bois. La branche horizontale sur laquelle était perché le singe s'avançait environ de quatre pieds.
J’aliirme, sans hésitation, que l’animal construit ces nids pour se garantir des pluies pendant la nuit. Quand les feuilles commencent à devenir trop sèches pour que l’abri puisse résister longtemps à la pluie, il en bâtit un autre, et ce travail recommence à peu près tous les dix ou quinze jours. On voit que le nshiégo - mbouvé est une créature dont l'industrie n’est pas à mépriser.
Le \ 8, je dis à Olenda, auprès de qui j'étais revenu, que je désirais avoir quelques hommes pour gravir le pic élevé de Nkoomoo- Nabouali, que l’on apercevait à quarante milles de là. Il se mit à rire et me répondit que c’était chose impossible, que je mourrais de faim en route , que d’ailleurs il y avait par là un puissant esprit qui m’empêcherait de passer. Cependant je m’étais mis en tète de visiter cette montagne. Comme il n’y avait pas moyen de tirer les esclaves de leurs cachettes, je m’adressai aux hommes libres et je réussis à en gagner un certain nombre qui consentirent à me servir de guides à travers les forêts impénétrables qui s’étendaient depuis la prairie jusqu’à la cime du grand mont. Les nègres sont d’excellents coureurs de bois; ils s’égarent très-rarement, même dans des forêts qui leur sont inconnues.
Nous partîmes le 21, emportant des vivres pour plusieurs jours. J’avais aussi des couvertures pour me préserver du froid. Malheureusement, nous trouvâmes dans une partie de la forêt un terrain bas et marécageux et d’épaisses jungles épineuses, où je laissai, dans la soirée du 22 , non-seulement ma chemise, mais encore la plus grande partie de mes autres vêtements.
La nuit, nous fûmes assaillis par un orage épouvantable qui éteignit nos feux et nous maltraita beaucoup. Le lendemain matin, j’entendis rugir un gorille, et tout à coup mon esprit se trouva ranimé.
J’avalai une tasse de café et un biscuit; rien de plus, car il fallait ménager nos provisions, et nous partîmes pour tuer le gorille.
Nous n’eùnies pas besoin d'aller bien loin. Nous avions marché à peu près un quart de mille, quand le rugissement se lit entendre de nouveau. Cette fois, il était tout près. Nous restâmes immobiles, en silence, pour ne pas effaroucher l’animal qui évidemment s’approchait de nous, à en juger par les buissons qui se courbaient de notre côté. Nos précautions étaient du reste bien superflues ; dès qu’il nous vit, il écarta les broussailles, se dressa sur ses deux pieds, fit quelques pas, s’arrêta, et s’assit. Dans cette position, il battait de ses bras sa large poitrine; puis il se releva, et s’avança droit sur nous. Après quelques pas, il s'arrêta encore, et ouvrit sa bouche caverneuse pour donner passage à son rugissement qui grondait comme un roulement de tonnerre, répété par les sourds échos de la forêt.
Quand il se trouva à peu près k dix pas de moi, je jugeai qu’il était temps d’en finir. Mon coup l’atteignit en pleine poitrine, et il tomba la face contre terre. Ces animaux meurent sans beaucoup de peine; ils n’ont pas la vie dure comme la plupart des bêtes féroces. C’est encore une ressemblance de plus avec l'homme. Celui-ci était un mâle d’âge moyen, et un fort beau sujet.
Pendant la soirée du 2/i, nous continuâmes à monter; jusqu’où? je n’en sais rien; mais pas bien haut, je suppose. Les bois étaient toujours épais. Chaque pas en avant nous coûtait beaucoup de fatigue; les nègres souffraient de la faim, et nous n’avions plus que pour un jour de vivres. Mes pauvres haillons ne tenaient plus ensemble, et mes blessures, saignantes à chaque effort, témoignaient des difficultés de notre marche ascendante. Je me décidai donc à ne pas affronter plus longtemps la famine et la mort, et je songeai à la retraite.
Pour reconnaître lé chemin par où ils sont venus, les naturels emploient un moyen bien simple. Quand ils s’avancent dans un pays boisé où il n’y a pas de sentiers frayés, ils coupent à moitié, de distance en distance et assez près du sol , de petites branches d’arbres qui retombent sur elles-mêmes, et qu’ils retrouvent à leur retour.
Je fis monter mes hommes sur les arbres les plus hauts que je pus trouver, pour prendre de là. un aperçu de notre position ; mais ils ne découvrirent qu’une interminable forêt dont les limites étaient
JEUNE ET SOUFFRANCE. i7'J
si bien cachées qu'il était impossible de juger si l'on était près ou loin de la plaine, plus haut ou plus bas dans la montagne.
Nous revînmes donc sur nos pas, le 25, faisant des vœux pour ne pas mourir de faim en route. Heureusement, un de mes hommes découvrit un nid d’abeilles dans le creux d’un arbre, et nous mangeâmes leur miel rempli de larves; puis, dans l’après-midi, nous tuâmes un léopard qui, posté sur un arbre, était prêt à s’élancer sur nous, comptant souper aux dépens de noire troupe. C’était une magnifique bêle ; nous la dépeçâmes sur-le-champ, et ce fut notre troupe qui soupa aux dépens du léopard.
Mais il y avait bien peu à manger pour chacun, et nous étions encore à demi affamés. Le lendemain matin, nous nous levâmes faibles et abattus. Je pouvais â peine me tenir debout. Nous trouvâmes quelques fruits sauvages pour déjeuner, et nous nous remîmes en marche pour la plaine. Je pris une gorgée d’eau-de-vie; puis, pour encourager mes hommes, je marchai en avant, affectant une assurance que je n’avais pas.
27. — Ce matin-là, j’eus toutes les peines du monde à me lever de mon misérable lit de feuilles. Nous nous remîmes en route sans déjeuner. Je n’osais pas envoyer mes hommes en quête de fruits dans la forêt, car chaque heure était précieuse, et ils pouvaient ne rien trouver. Nous marchions ainsi, l’estomac vide, appelant de tout notre cœur le moment où nous pourrions enfin découvrir un petit coin de la plaine.
Et nous allions ainsi en avant , toujours , toujours , à travers la jungle épaisse et sombre; personne ne disait mot; tous avaient l’œil, comme l’esprit , fixé sur un seul but, la plaine , dont on épiait l’approche, la plaine, qui était pour nous la bienheureuse terre promise !
Enfin, dans l’après-midi, à trois heures, une clarté soudaine, entrevue au bout de la forêt, nous rendit l’espérance, et, après une heure d’anxiété, nous aperçûmes devant nous la plaine. Une énergie nouvelle nous ranima tous à la fois; nous nous mimes à courir sans nous arrêter jusqu'au premier village, à la lisière du bois. Les habitants furent d’abord effrayés de notre aspect et de nos gestes désordonnés. o A manger ! à manger ! » c'était tout ce que nous pouvions dire. Quand ils virent que nous ne leur voulions pas de mal, ils s’ap-
prochèrent, et, apprenant le besoin qui nous pressait, ils se hâtèrent de nous apporter tout ce qu'ils pouvaient avoir d’aliments : l'un, de l’igname, l’autre des bananes, d’autres de petits paniers de manioc, et tous exprimaient leur chagrin de n’avoir rien de mieux à nous offrir. Le chef tua un chevreau que nous mangeâmes à mesure qu’on le faisait cuire. Je craignais d’ètrc malade pour en avoir trop mangé, après une si longue abstinence; mais heureusement le chevreau ne lit mal à aucun de nous. Sans doute il n’y en avait pas assez.
Le lendemain, nous retournâmes près d'OIenda, et nous fûmes reçus avec tous les honneurs que l'on devait à des gens qui avaient failli mourir de faim. Makondai vint avec des larmes de joie saluer mon heureux retour, il me raconta que, pendant mon absence, un enfant avait été accusé de sorcellerie, et qu’il allait être exécuté le jour suivant. J’allai trouver le roi et je lui dis que personne ne devait être mis à mort sous un prétexte aussi absurde, tant que je serais dans le pays ; que sinon je le quitterais tout de suite pour n’y plus revenir. Après quelque hésitation , il me remit l’enfant qui est maintenant en sûreté chez moi.
Comme la saison avait été très-chaude, mes cheveux trop longs nie gênaient ; je donnai à Makondai une paire de ciseaux que j’avais sur moi, et je lui dis de me les couper. C’est ce qu’il fit fort peu artistement; mais, dans l'intérieur de l'Afrique, il ne s’agit guère de mode ni d’élégance. Quand il eut fini, il ramassa les cheveux coupés et les jeta dans la rue. Je ne m’attendais pas à ce qui allait s’ensuivre, cl je fus bien surpris d’entendre qu’on se disputait et qu’on se battait devant ma maison.
Je regardai dehors, et je vis la scène la plus risible. Les gens du village étaient occupés à ramasser mes cheveux éparpillés; ceux qui ne pouvaient pas en avoir les disputaient à leurs heureux voisins. Le roi lui-même, Olenda, était au beau milieu des chercheurs, et réclamait sa part. A mesure que quelqu’un en avait recueilli , il serrait avec soin sa précieuse conquête dans un coin de son pagne et se retirait enchanté.
J’appelai Olenda et je lui demandai ce qu’il voulait faire de ces cheveux. Il me répondit : « O Esprit, ces cheveux sont du plus haut prix. Nous en ferons des mondais (fétiches; qui nous amèneront bon-
M K S CllliM-lX KÊT1CIIKS.