DÉCADENCE DK LA TRAITE. VJ
.J’ai dit ([lie le navire ôtait au plus de 170 tonneaux. Six cents esclaves y furent reçus, et placés dans sa cale étroite. L’embarquement total ne dura pas moins de deux heures; puis le bâtiment, déployant scs voiles blanches, prit sa course vers les côtes de l’Amérique du Sud. Il n’avait arboré aucune couleur tant qu’il se tenait près du rivage, mais évidemment la population du littoral l'avait bien reconnu. C’était selon toute apparence un schooner de construction américaine. Ces sortes de navires sont en effet brésiliens, portugais, espagnols, quelquefois sardes, mais le plus souvent américains. Des baleiniers même, m’a-t-on dit, sont venus à la côte, y ont pris leur cargaison d’esclaves, en sont repartis sans être inquiétés, puis, débarquant leur marchandise à Cuba ou au Brésil , sont retournés à leur besogne de baleiniers, sans plus de façon. Les trafiquants d’esclaves et les inspecteurs sur la côte sont en général des Espagnols et des Portugais. Un des chefs des factoreries me dit qu’il avait été pris deux fois sur des négriers dont la cargaison avait été saisie; une de ces fois il était tombé au pouvoir d’un vaisseau français à Brest, mais les lois françaises l'avaient acquitté , attendu qu’un bâtiment français n’a pas le droit de capturer des navires portugais. Il ajouta qu’il comptait bien faire sa fortune en très-peu d’années, et qu’alors il retournerait en Portugal.
La traite est réellement en voie de décroissance. Ce sont les Brésiliens qui lui ont porté le coup le plus rude. Ils ont pris l’alarme, il y a quelques années, en voyant au Brésil la grande supériorité numérique des Africains, comparativement à la population blanche; alors le gouvernement et le peuple se sont réunis pour décourager la traite et mettre des obstacles à son développement. Si maintenant la traite pouvait être aussi entravée à Cuba , une telle mesure ferait plus pour l’anéantissement de ce trafic, que le blocus concerté par tous les navires du monde.
Il est impossible à un nombre déterminé de vaisseaux de garder effectivement 4,000 milles de côtes. Il y a huit ou dix ans, quand j’étais sur le littoral africain , l’Angleterre avait lâ une croisière de vingt-six bâtiments d’un faible tirant d’eau, dont quelques-uns étaient à. vapeur et les autres bons voiliers; la France y avait aussi vingt-six bâtiments et les Américains une flottille. Cependant malgré
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L’AFIIIQUE ÉQUATORIALE.
tant de forces employées pour ruiner la traite, jamais elle n’avait été plus florissante. Les demandes pour le Brésil et pour Cuba se multipliaient, et des baracons avaient été établis tout le long de la côte. Beaucoup de navires étaient pris, mais il en passait un bien plus grand nombre. Les profits sont tels en effet que les marchands d'esclaves peuvent approvisionner à tous risques un nombre immense de navires, en calculant avec une précision mathématique les grands l)éiiéfices qu’ils doivent retirer sur ceux qui échapperont aux croiseurs. Souvent les baracons étaient transportés d’un lieu à l’autre pour déjouer la vigilance des bâtiments de guerre; et l’un de ces dépôts n’était pas plutôt détruit, qu’il s’en établissait un autre dans quelque crique ou quelque baie voisine. La demande était si multipliée que, pour y satisfaire, des capitaines sans conscience exerçaient souvent sur les innocents nègres d’effroyables atrocités , allant quelquefois jusqu’à refuser de débourser le mince prix de vente réclamé. C’est ainsi qu’un d’entre eux, à ce que l’on raconte, aurait invité bon nombre de ses amis indigènes U venir sur son bâtiment, puis il les aurait jetés à fond de cale et aurait fait voile vers Cuba, pour les y vendre.
Ce qui dénote évidemment la décadence de ce trafic, c’est que les gens qui y sont engagés commencent à se tromper les uns les autres. J’avais appris des Portugais de la côte que dans les deux ou trois dernières années, les maisons de Cuba s’étaient fort mal conduites ; elles avaient reçu cargaison sur cargaison, et quand il s’était agi de payer, elles avaient nié la dette et refusé d’y faire honneur. On portait les mômes plaintes contre d’autres maisons; maintenant, disait-on, les capitaines en étaient venus à retenir la marchandise jusqu’à ce qu’ils eussent vu les doublons. Ils prenaient l’or d’une main, et livraient les esclaves de l’autre. Tant que la traite fut florissante, on s’entendait le mieux du monde ; mais depuis que les bénéfices sont devenus précaires, on veut mutuellement se couper la gorge.
Il n’y a plus maintenant beaucoup de baracons au nord de l’Équateur et les principaux centres de la traite sont établis vers l’embouchure du Congo. Le commerce licite a remplacé du côté du Nord le trafic des esclaves, et si le gouvernement français est enfin éclairé sur les abus du système des « engagements volontaires, » le commerce illicite déclinera bientôt aussi dans le Sud.