UN FACHEUX CAMARADE DK LIT
lorsqu'on venant préparer mon lit, je découvris que ce reflet était produit par les écailles luisantes d'un énorme serpent qui était couché là, replié sur lui -même, à deux pas de moi. Mon premier mouvement fut de m’enfuir vers la porte; puis, il me vint l'idée de le tuer. Par malheur mes deux fusils étaient accrochés au mur derrière le lit, et le reptile se trouvait entre moi et les armes. Comme je me tenais immobile, l’œil au guet, pensant à ce que je devais faire, et gardant bien l’issue de la porte pour m'assurer une prompte retraite, je remarquai que mon visiteur ne bougeait pas; je repris donc assez de courage pour me glisser jusque dans la ruelle du lit , et je saisis vivement un fusil, qui, Dieu merci, avait une très- forte charge. Je plaçai le canon tout contre un des replis du serpent, et je fis feu; puis je me sauvai.
Au bruit, les nègres accoururent de tous côtés, pressés do savoir ce qui était arrivé. Ils croyaient qu’on avait tiré sur un homme, et ils se précipitèrent pêle-mêle dans la maison pour chercher le malfaiteur; mais ils s’enfuirent aussi vite qu’ils étaient venus, à la vue d’un grand serpent qui se tordait à leurs pieds. Bientôt ils s’aventurèrent à revenir tout doucement faire une reconnaissance. Heureusement ma torche était restée allumée, et je vis le reptile par terre. Mon coup avait été tiré de si près que j’avais nettement coupé le corps en deux, et les tronçons s'agitaient encore sur le sol. J’assénai quelques coups d’un lourd bâton sur la tête de l’animal, et je l'achevai. Alors, à ma grande surprise, il rendit gorge et se débarrassa d’un canard qu'il avait probablement avalé dans l’après-midi, et qu’il était venu digérer sous mon toit tout à son aise.
Cet aimable compagnon de lit avait dix-huit pieds de long. J’avoue que cette nuit-là je rêvai plus d'une fois serpent; car j’ai cette bête en horreur.
Le lendemain, je rendis visite à l’autre factorerie d’esclaves. L’endroit était plus propre, mais disposé à bien des égards comme le premier. Pendant que j’étais là, deux jeunes femmes et un garçon de quinze ans furent amenés au murché et achetés par le Portugais. Le garçon fut vendu pour une barrique de rhum de cent litres environ, quelques aunes de cotonnade et bon nombre de perles. Les femmes furent payées plus cher. Chacune d'elles fut
4R L'AFRIQUE EQUATORIALE.
estimée le prix des articles suivants, qui furent livrés immédiatement : un fusil, un neptune (grand plat de cuivre), soixante mètres de cotonnade, deux barres de fer. deux coutelas, deux miroirs, deux limes, deux assiettes, deux verrous, un baril de poudre, quelques perles et un petit lot de tabac.
A deux heures de l'après-midi, un drapeau fut hissé au sommet du palais du roi, sur la hauteur; c’est le signal de l’apparition d'un négrier. On reconnut un schooner d’environ 170 tonneaux. Il arriva vite et mit en panne à quelques milles du rivage; tout aussitôt je vis sortir de l’une des factoreries des troupeaux d’esclaves qui furent rapidement dirigées vers le point de la côte le plus rapproché du navire. Je me tins là pour être témoin de leur embarquement. Les hommes étaient toujours enchaînés six par six, mais ils avaient été lavés et portaient des vêtements propres. Les pirogues étaient d’énormes bateaux, dirigés par vingt-six rameurs, et contenant chacun à peu près soixante esclaves. Ces pauvres êtres étaient tout bouleversés; jamais je n’ai vu un spectacle plus digne de pitié. Ils semblaient terrifiés, à en perdre presque le sens; même ceux que j'avais vus dans les factoreries contents et satisfaits de leur sort étaient là maintenant les yeux fixes et en proie à une épouvante si affreuse que personne n’en a guère vu ni senti de pareille. Ils se trouvaient heureux dans les factoreries, où on les traitait bien et où on leur donnait suffisamment à manger. Et voilà qu’ils étaient transportés au loin , sans savoir où, et les terribles histoires sur le cannibalisme des blancs leur revenaient toutes fraîches à l’esprit.
Mais on ne leur donnait pas le temps de se désoler ni de se plaindre. Troupe sur troupe était poussée dans les pirogues, jusqu'à ce qu'elles fussent remplies; et alors elles se dirigeaient sur le navire qui se balançait au large.
A ce moment une nouvelle frayeur s’empara de ces malheureux, comme je pouvais le voir du rivage. Jamais ils ne s’étaient trouvés sur des ondes agitées, et le ballottement de la pirogue, à mesure qu’elle montait sur les vagues écumantes, et qu’elle roulait tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, leur faisait craindre de se noyer; sur quoi les rameurs éclataient de rire , et les forçaient à se coucher au fond de la pirogue.