‹ Voyages et aventures dans l'Afrique equatorialeChapitre 214 sur 247 · CNE NUIT DANS I.ES TÉNÈBRES · texte numérisé non relu

CNE NUIT DANS I.ES TÉNÈBRES

et en tout cas en moins d’une demi-heure, toutes les ampoules avaient disparu, laissant à peine quelques traces.

C'est le premier cas sérieux de ce mal dont j’aie été témoin, quoique mes bateliers du Rembo en aient eu quelquefois de légères atteintes. Je n’essayerai pas d’expliquer cet étrange phénomène; il résulte seulement de mes observations que ce serait l’elïet d'un refroidissement subit après un excessif échauQèment du sang.

Nous étions toujours dans la saison pluvieuse et la forêt était marécageuse en beaucoup d’endroits. Nous passâmes la première nuit, du 16 au 17, dans un village bakalai, où l’on me Ht présent d’une gazelle. Pendant celte nuit, le toit de ma cabane fut balayé par un ouragan, et je me tins dehors une couple d’heures de peur d’être enterré sous les ruines du village.

Il plut à. verse pendant toute la nuit et une partie du jour suivant, et quand j’arrivai de nouveau sur les bords du Louvendji, je trouvai, au lieu du paisible cours d'eau facilement guéable qui nous avait livré passage une première fois, un torrent impétueux, absolument infranchissable ; il fallut donc rester là. toute la nuit, et même encore presque tout le jour suivant. Pendant ce temps, les mouches et les abeilles nous incommodaient tellement que je fus obligé d’abandonner le camp pour aller errer dans les bois. Ce qui les attirait en nombreux essaims, c’étaient les bananes mûres que nous avions avec nous.

Lorsqu’ enfin il nous fut possible de traverser ce torrent, chacun de nous fut obligé, de se munir d’un fort et long bâton comme point d’appui pour résister à l'impétuosité du courant.

Bientôt se présenta de nouveau le terrible pont de l’Ovigui. La rivière était grosse, le courant] rapide et le passage plus effrayant que jamais. Je recommençai mon exercice périlleux, et nous parvînmes enfin à gagner tous l'autre bord, sains et saufs. Cette nuit-là il se mit à pleuvoir avant que nous eussions atteint un lieu favorable pour camper, si bien qu'il nous fut impossible de faire du feu. C’était la première fois qu’un pareil contre-temps m'arrivait; aussi fûmes-nous obligés de passer la nuit de la manière la plus désagréable. Je m’assis, le fusil à la main, sur mon coffre; les nègres tiraient des coups de feu et criaient pour écarter les léopards, car nous en entendions rôder autour de nous. Mes pieds étaient midis et me faisaient souffrir. Il n’était pas

l'afrkjüe Equatoriale.

commode de rester là, sans bouger, sans dormir, sous une pluie battante, l’œil et l’oreille au guet, craignant l’attaque des léopards qui, probablement, pouvaient très-bien nous voir dans les ténèbres.

Enfin le jour se leva ; nous nous remîmes en route et nous atteignîmes la plaine sans autre mésaventure. Ma nostalgie, étrange mal que je n’avais pas encore connu, ine rendait toujours très-malheureux. J’étais impatient de repartir; mais ma grande faiblesse, jointe à des accès de fièvre causés par la fatigue et à l’extrême sensibilité de mes pieds, me força de rester couché.

Le 22, je me préparai définitivement au départ. Olenda et ses sujets me firent une quantité de présents. On me donna des armes, un métier à tisser, des fétiches, une idole ; on y ajouta des provisions pour tout mon voyage jusqu’au village d’Obindji. Makondai se réjouissait de revenir, et moi je n’aspirais qu’à revoir la mer.

Plusieurs des petites vallées situées dans le creux des montagnes étaient maintenant inondées. J’eus le malheur, le premier jour de notre voyage, de mettre le pied au milieu d’une armée de fourmis bashikouais, et, comme dans les autres circonstances pareilles, je fus rudement mordu, ainsi que plusieurs de mes hommes. Ces fourmis étaient différentes de celles qu’on rencontre en se rapprochant du littoral. Plus grosses, plus fortes, plus lentes dans leurs mouvements, elles n’avaient pas, dans leurs attaques, cet emportement fougueux qui caractérise les bashikouais que j’ai déjà décrites. Leur morsure était plus cruelle, car elles emportaient littéralement le morceau et me déchiraient les jambes jusqu’au sang; mais elles s’élançaient sur leur proie avec moins d'ardeur sauvage. Rien ne peut arrêter l’assaut furieux de la plus petite de ces deux espèces; pour leur faire lâcher prise, il faut les tuer. Les plus grosses ne grimpent pas aux arbres, à ce que m’ont dit les indigènes.

Le 24, nous atteignîmes de nouveau les bords du petit Ofoubou, et le lendemain nous abordions au village d’Obindji, où nous fûmes accueillis par de grands cris de joie, des coups de fusil, des chants et des danses, enfin par tous les témoignages usités de l’allégresse des Africains. Le son de l'ibeka, beaucoup moins bruyant, me plaisait plus que tout le reste; c’est un curieux petit instrument, qui a six petites touches de bois.

RETOUR A BIAGANO.

En traversant la chaîne de montagnes qui sépare la plaine des Ashiras du pays des Bakalais de l'ouest, je m’aperçus avec surprise que sur le versant occidental on en était déjà à la saison sèche. Tous

ltoka, instrument de musique des Hak.ilms.

les petits ruisseaux étaient taris, le sol était complètement sec, et quand nous atteignîmes l'Ofoubou et l’Ovenga, les eaux de ces rivières avaient tout à fait baissé. C’était le nkoumouna, sorte de saison sèche intermédiaire, qui était survenu là un mois plus tôt, tandis que, dans le pays des Apingis et des Ashiras, et sur le versant oriental de ces montagnes, la première partie de la saison pluvieuse régnait encore dans toute sa force.

Je passai une nuit chez Obindji ; de là je pris des pirogues qui me conduisirent à Goumbi, chez mon vieil ami Quenguéza qui, à mon grand regret, était absent. Après deux jours de repos, je me rembarquai, et le iO février 1859 je fus salué, à mon arrivée à Biagano, par le vieux gardien de mes propriétés, Rinkimongami, et par son roi Rampano. Ils avaient presque perdu l'espoir de me revoir, et pourtant ils avaient fidèlement gardé ma basse-cour et mes marchandises, que je retrouvai en bon état. Ils parurent très-fiers de la satisfaction que je leur témoignai. Il y eut grande fête dans le village, et j'y contribuai largement en leur distribuant à discrétion du tabac que je rapportais de l'intérieur.

J’allais de temps en temps sur le rivage pour guetter l’arrivée de quelques bâtiments ; mais la fièvre me reprit malheureusement. J’avais déjà consommé tant de quinine, que ce médicament n'agissait plus sur moi, à moins de doses extrêmement fortes. La solution arsenicale de Fowler me paraissait être aussi sans vertu, et j’étais devenu un véritable Mithridatc, insensible aux effets du poison. Je m'affaiblissais donc de jour en jour, et de jour en jour aussi j’aspirais plus passionnément au bonheur de sentir la fraîche brise de mer qui devait me ramener en Amérique.

Quatre longs mois s’écoulèrent avant que le navire tant souhaité se montrât. Mon temps se passait à emballer, à écrire, ou à ne rien faire. Je trompai un peu l'ennui de ces heures pesantes, en étudiant les singulières mœurs d'un curieux petit oiseau, le sicobius nigerrimus , dont une colonie innombrable était venue, pendant mon absence, peupler un petit bois tout près de ma demeure. Cette gent gazouillante a des habitudes si originales, que je ne me suis jamais lassé d’observer son adresse et son intelligence, soit à construire ses nids, soit h se procurer sa nourriture.

Il y en a deux espèces qui toutes deux vivent ensemble sur les mêmes arbres, mais non pas dans les mêmes nids; le mâle d’une de ces espèces est entièrement noir, et la femelle d’un gris foncé, tandis que chez l’autre le mâle est jaune, avec la gorge noire et jaune. Les œufs de la première sont bleuâtres, tachetés de noir, et ceux de la seconde d’un rose clair, avec des taches plus foncées.

Ce sont des oiseaux très-sociables; non-seulement ils se rassemblent en colonies, mais encore ils s’établissent de préférence dans le voisinage d’un village, et toujours près des lieux où abondent les palmiers et les bananiers ; ils paraissent aimer la société des hommes, comme nos hirondelles.

Ils sont singulièrement industrieux. Quand ils ont choisi l'arbre où ils doivent établir une colonie, ils travaillent tous les jours du matin au soir, avec ardeur, gaieté et persévérance, pour construire les étranges nids dont je dois donner ici la description. Ce nid est de forme ronde, ou à peu près, avec un étroit passage pour l’entrée et la sortie, dont l’ouverture est en bas sur l’un des côtés; ils attachent ce nid à des bouts de branches très-saillants, sans doute pour le garantir des singes et des serpents. J’ai compté sur un arbre voisin de ma maison plus de deux mille de ces petites boules ainsi suspendues, chacune habitée par une famille d’oiseaux.

Ces oiseaux, pour faire leur nid, commencent par enlever les grossiers téguments de la feuille de palmier ou de bananier; ils les découpent ensuite en bandes minces de la largeur de deux ou trois lignes tout au plus, dans toute la longueur de la feuille. Le mâle et la femelle travaillent ensemble à préparer ces matériaux. Quand ils ont découpé un assez grand nombre de bandes, ils commencent à

UNE COLONIE D’OISEAUX SINGULIERS. Sî7

bâtir leur nid en roulant ces bandes autour de la branche qu’ils uni choisie, et se niellent par-dessous à les entrelacer de manière il rendre le nid, lorsqu'il sera achevé, impénétrable à la pluie. Ils travaillent assidûment à la fois du bec et des pattes. J'ai vu souvent un de ces peliLs ouvriers tenir les filaments entre ses pattes pendant plus d'une minute, et les façonner avec son bec, puis se suspendre par le bec et resserrer les noeuds avec ses pattes, enfin s'introduire adroitement dans le nid, et par scs mouvements et ses efforts lui donner une forme ronde. I.'entréc est la dernière chose dont ils s'occupent, et leur instinct infaillible leur apprend à placer l’ouverture en bas pour mettre le nid à l'abri de la pluie.

Quelquefois les arbres sur lesquels s’établissent ces peuplades industrieuses succombent sous le poids de ces nids, dont le grand nombre est d’ailleurs un obstacle h la croissance régulière des branches. Ces nids ne servent pas seulement à recevoir les œufs, ils logent aussi les familles. Il y a plusieurs pontes par an, et deux petits par couvée. Ces oiseaux se multiplient si rapidement qu’il leur faut souvent de nouveaux gîtes, et presque tout leur temps se passe h en bâtir. Il est étonnant que parmi tant de nids, qui à mes yeux ont tous absolument la même forme, chaque oiseau reconnaisse toujours le sien. Je dois avouer pourtant que j’ai remarqué plus d’une fois quelque vigoureux gaillard qui tâchait, par tous ses efforts, de déloger un voisin plus faible, mais il y réussissait rarement. Ces oiseaux ont à coiqi sûr la prescience instinctive de la saison pluvieuse ; car c’est précisément quand elle est sur le point, d’arriver qu’ils redoublent d'activité pour construire ou réparer leurs nids. A ce moment leur gazouillement joyeux et leur ardeur au travail donnent de la vie au village près duquel ils sont venus demeurer.

Je passais à observer mes petits voisins des journées qui sans cela m’eussent paru d’une longueur insupportable. J'employai aussi une bonne partie de mon temps à explorer le delta de l’Ognbay; j’allai même jusqu'au Cabon, pour tâcher de découvrir quelque bâtiment. De retour à Biagauo, le 1" juin 185!), j’eus le bonheur enfin d’apercevoir une voile; mon cœur battait d'anxiété, je craignais qu’elle ne passât sans s’arrêter; mais à ma grande joie le petit brick cingla droit au rivage.

Vint ensuite le soin fastidieux d’embarquer ma cargaison d'animaux, mes collections de tout genre et tous mes bagages; je maudissais les délais qui me retenaient encore, moi, pauvre fiévreux, sur ce rivage malsain; enfin, on leva l’ancre, et c’est du plus profond de mon cœur que je saluai la brise qui me ramenait Vers la terre bénie où j’allais retrouver la civilisation , mes amis et la santé.

Je prends ici congé du lecteur qui , je l’espère . ne se sera pas trop ennuyé au récit de mes explorations et de mes aventures.

Crécelle en twier dont on s o «art pour chasser la diable.

APPENDICE

FAUNE DE L’AFRIQUE ÉQUATORIALE

Je donne ici , pour les naturalistes , uu tableau des animaux dont j'ai fait collection pendant les explorations dont je rends compte dans ce livre.

Pour la description détaillée des nouvelles espèces, le lecteur devra se reporter aux Procès-verbaux de la Société d’histoire naturelle de Boston, de

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