‹ Voyages et aventures dans l'Alaska (ancienne Amérique russe) [microforme]Chapitre 137 sur 196 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

consacré uniquement jadis à l'œuvre pieuse que son nom implique, mais qui allie maintenant les intérêts de la terre à ceux du ciel, car il abrite à la fois un prètre de l'Église grecque, et des employés de la Compagnie russe-américaine, dont il forme le dernier poste sur le bas Youkon. Le pope est un homme de haute taille, il porte saintement une barbe épaisse et longue qui le fait ressembler à un patriarche; du reste, autant que j'ai pu m'en convaincre, il a toute l'humeur d’un joyeux compagnon. Le clergé inférieur de l'Église grecque se distingue en général par ses qualités sociables, il n’est nullement l'ennemi de la dive bouteille; dans la plupart des fêtes auxquelles il m'est arrivé d'assister à Petropaulovski, les personnes qui s’abandonnaient le plus aux joies du festin étaient presqu‘ toujours de débonnaires pasteurs, désireux de montrer à leurs ouailles comment on jouit des dons de la Providence. Une chose qui nous semblait aussi fort étrange, c'était d'entendre les marchands de la ville parler de Mme X..., la femme du pope; nous savions bien que les prêtres grecs peuvent se marier, mais le fait n'en choquait pas moins notre esprit, et nous regardions toujours avec une curiosité mélangée de surprise la femme et les enfants du saint personnage. Celui Detropaulovski avait une fille charmante, j’eus quelquefois honneur de danser avec elle.

Les Russes ont retiré leurs troupes d’Andreavski et de la redoute Kolmakoff, sur la rivière Koskequim, afin de les concentrer à la Mission. Chaque année, ils partent de ce lieu pour visiter les différentes stations commerciales du pays.

Presque tous sont en ce moment à Saint-Michel; trois seulement restent pour garder le fort, mais les braves Moscovites n'en pratiquent pas avec moins d’empressement les devoirs de l'hospitalité. On allume le samovar, nous prenons place autour de la table, et le thé circule à la ronde, tandis qu'une conversation animée s'engage entre nous et les Russes. La nuit précédente, un tremblement de terre s’est fait sentir dans le poste russe; nous nous rappelons que nous-mêmes

avons éprouvé sur le fleuve une assez forte secousse; nous l’avions attribuée au choc d'un tronc d'arbre, nous en apprenons maintenant la véritable cause.

La Mission est construite sur des rochers criblés de trous, comme ceux de Saint-Michel, mais la pierre est d'une nature beaucoup plus friable. Les bâtiments se divisent en deux groupes; l’un comprend la chapelle et deux pavillons latéraux à l'usage exclusif du pope, l’autre se compose de trois maisonnettes de planches, modeste demeure des employés de la Compagnie. Quant à un fort proprement dit, pourvu de bastions et défendu par une palissade, il n’en existe pas. Un village Primoske, fort semblable à celui qui avoisine Sitka. groupe ses maisons tout auprès du poste.

Après avoir passé trois heures en compagnie des Russes et du samovar, nous reprenons notre course; chemin faisant, nous voyons le long du rivage plusieurs huttes et une grande bourgade. Les habitations ne sont pas enfouies sous le sol; elles étalent à l’air libre leurs toitures de peau, et nous saluons au passage les indigènes qui accourent pour nous regarder. Quelques-uns nous apportent du poisson, des canards et des oies sauvages; nous leur donnons en échange un canif et un peu de tabac, ce dont ils se montrent fort satisfaits Rien n'égale la discrétion de ces sauvages, aucun d'eux ne demande le moindre présent. Pourtant ils paraissent fort pauvres ; la pêche forme leur unique ressource, et, quoiqu'’elle soit abondante, ils ne cherchent pas à en tirer le parti qu’elle pourrait leur offrir. Tout ce qu’ils lui demandent, c'est de fournir à la subsistance de leur femme et de leurs enfants. Ils ne cherchent même pas à varier la monotonie de ce régime en chassant lé gros gibier que le pays renferme sans aucun doute, car il est boisé, parsemé de collines, tel en un mot que le renne et l'élan doivent s’y plaire.

Nous suivons depuis Noulato le bord occidental du fleuve. Dans la nuit du 20 au 21, nous nous trouvons enveloppés d'un brouillard tellement épais, que nous ne pouvons plus

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