CHAPITRE XXI
même apercevoir les bords du canot; le timonier renonce à diriger la marche, et nous sommes obligés de nous abandonner sans contrôle à l'impulsion du courant. Vers le matin, le ciel s'éclaircit, le soleil verse sur nous ses rayons, la température s'élève ; à six heures, un thermomètre placé à l'ombre marque vingt-cinq degrés centigrades. Le rivage ne nous offre que des bois d’un aspect monotone, entrecoupés de fondrières; ce pays n'a rien qui charme le regard, des iles encombrent le fleuve et retardent la navigation, le courant devient paresseux, il ne communique à nos embarcations qu'une vitesse de trois nœuds à l'heure. Au printemps, il a beaucoup plus de rapidité. Un steamer construit à la façon américaine, c'est-à-dire avec très-peu de cale, pourrait s'avancer sur l’Youkon jusqu’à une distance de six cents lieues, et produire dans ces contrées une véritable révolution commerciale. Les spéculateurs de San-Francisco se proposent d'en faire l'expérience. Si le gouvernement de Washington voulait, dans l'intérêt de la science géographique, organiser une expédition de ce genre, il serait facile d'explorer à peu de frais le grand fleuve et tous les territoires qui bordent ses rives.
Le fort d'Andreavski (Andreas Adanotchke), où nous abordons dans la matinée du 22, ne renferme pour toute garnison qu'un blanc et un Indien, qui ont pris possession des bâtiments lorsque la Compagnie s'est décidée à les abandonner. L'Européen semble fort abattu; il a — malheur affreux pour un Russe — complétement épuisé depuis la veille sa provision de thé ! Par bonheur, nous pouvons venir en aide à sa détresse, un paquet des précieuses feuilles ramène la joie dans son cœur, il s'empresse de nous témoigner sa reconnaissance en nous invitant à un repas composé de pain noir et de poisson séché. Le festin est maigre, mais les décors du tableau dont nous formons la scène principale ne manquent pas de grandeur poétique : au loin, l'immense solitude et les flots dorés de l’Youkon; près de nous, l'enceinte de palissa-
des à demi renversée; à nos pieds, deux canots rouillés, hors d'usage, qui peut être ont assisté à plus d’un combat.
L’unique compagnon du Russe, l’indigène qui habite avec lui ce poste désert, consent à nous servir de guide jusqu'à l'embouchure ae l’Aphoun’ ou bras septentrional de l’Youkon, qui se jette dans la mer de Behring en suivant la direction du nord-nord-ouest; les autres bras inclinent à l’ouest et au sud-ouest. Le 23, vers neuf heures du matin, nous voyons le majestueux cours d’eau s'étendre, puis se diviser en plusieurs ramifications dont nous ne pouvons compter le nombre, mais nous savons qu’il en existe cinq principales, et que les diverses embouchures de l’Youkon occupent sur la côte une étendue d'environ vingt lieues. L’Aphoun se distingue des autres bras du fleuve par la quantité de saules et de grands arbres qui croissent le long de ses rives; il est aussi plus étroit, plus profond et plus rapide. La navigation n’y est pas exempte de difficultés ; dans maint endroit ses eaux s’épanchent en de petits canaux qui vont rejoindre d’autres bouches de l’Youkon ; les Russes cependant le remontent chaque année avec les sloops grossiers qu'ils appellent barkass.
Le fleuve dont nous venons de suivre le cours, porte différents noms, selon les lieux qu’il traverse ; pour les Indiens qui habitent près de son embouchure, c’est le Kwitch-pak; pour les tribus dont le territoire est voisin de sa source, c’est l’Youkona ou l’Youkon; le premier terme a été adopté par les Russes, le second, par la Compagnie de la Baie d'Hudson, tous deux signifient. également « la grande rivière, »
L'un des bras méridionaux du Kwitch-pak, le Kousilvac, a une profondeur très-variable ; en certains endroits, il mesure neuf brasses, en d’autres, deux et demie seulement. Il est donc presque impossible à un vaisseau d'y pénétrer, et, les bouches intermédiaires ayant moins d'eau encore, l’Aphoun paraît être la seule voie navigable. D’innombrables passa ges rattachent les uns aux autres les différents bras du
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