CHAPITRE XXII
que l’on avait jugés capables de servir comme esclaves, furent épargnés par les sauvages ; la Compagnie de la Baie d'Hudson les racheta et les envoya en Angleterre.
La seconde de ces expéditions involontaires eut un sort moins tragique. Elle fut, pendant dix ou onze mois ballottée au caprice des vents, mais les neuf Japonais qui se trouvaient sur la jonque abordèrent sains et saufs aux Sandwich. Les habitants leur firent bon accueil, car ils leur trouvaient avec eux-mêmes de grands points de ressemblance, et apprenant de quel pays venaient ces étrangers, ils s’écrièrent : « Nos pères aussi, sans doute, arrivaient d'Asie quandils s’établirent dans nos iles.
De semblables exemples montrent qu’il ne faut pas trop limiter les migrations des indigènes. Une foule de circonstances, le hasard, la nécessité, la faim, la guerre ont entraîné les peuples primitifs loin de leur berceau, et nous ne pouvons assigner à leur marche aucune limite certaine, puisque nous voyons d'ignorants matelots japonais, jetés par une tempête loin de leurs côtes natales, franchir l'Océan sur de fragiles embarcations.
Dans quel siècle, et par quelle route les Tchouktchis, Onkilons et Tongouses, mécontents ou rebelles, se sont-ils rendus dans le Groënland? Ont-ils fait en traîneau ce long pèlerinage ? Ont-ils profité de la belle saison pour diriger leurs canots sur les fleuves? Il ne m'appartient pas d’éclaircir ce mystère. De savantes discussions se sont engagées, mais personne, selon mon humble jugement, n’a mieux approfondi le sujet, ne l'a traité plus clairement que M. Markham dans le Journal de la Société géographique de Londres. Ce remarquable travail, publié en 1865, établit d'une façon évidente que les émigrations qui peuplèrent l'Amérique septentrionale jusqu’au Groënland ont commencé à l’époque où Togrul Beg, Gengis Khan et d'autres chefs non moins célèbres, bouleversèrent l'Asie par leur ambition. « Les hordes des Tartares, écrit M. Markham, continuèrent pendant une longue suite d’an-
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34h VOYAGES DANS L’'ALASKA.
nées, à étendre leurs envahissements. Un petit fils du puissant Gengis, Scheibani, conduisit quinze mille familles dans les solitudes du nord, et leurs descendants, les Yakouts, poussant plus loin encore leurs pérégrinations, arrivèrent à l'embouchure des fleuves qui se déversent dans la mer Glaciale. » Ils trouvèrent les bords de l’Anadyr habités par une race plus ancienne, que peut-être ils détruisirent pour prendre sa place, et dont on retrouve les yourtes en ruines sur toutes les côtes du détroit de Behring, jusqu’au cap Tchelagskoi!.
M. Markham, partageant en cela l'opinion d'un grand nombre d’éminents géographes?, pense qu'il existe près du pôle une terre qui rattache la Sibérie au Groënland, ou du moins rapproche ces deux contrées arctiques, et il suppose que les aventureux émigrants ont dû suivre cette route. Un espace de quatre cents lieues sépare, il est vrai, les vestiges d2 peuplades primitives trouvés au Cap Tchelagskoi, de ceux que l’on a observés dans les îles Parry, mais nous connaissons trop peu les latitudes polaires pour tirer de ce fait rien de concluant.
Quant aux indigènes de l’Alaska septentrional, ils ont sans nul doute traversé la mer à la hauteur du détroit de Behring.
En comparant mes notes et mes dessins avec ceux de mon frère qui, lors de mon voyage dans l’Amérique russe, parcourait lui-même le Groënland, un fait a surtout attiré mon attention, c’est l’analogie de mœurs et de coutumes des Esquimaux et des Malemoutes ou Tchouktchis. Je sais qu'il ne faut pas attacher trop de valeur à quelques ressemblances superficielles. L'alimentation, le costume, les maisons, les outils et les armes de ces tribus ont une étroite parenté, mais la similitude pourrait provenir simplement de la conformité des besoins et du climat. Transportez dans l'Amérique septentrio-