CHAPITRE II
La vue était assez bornée, car nons nous trouvions au fond de la vallée de l’'Homathco, mais bientôt la scène changea. Après avoir traversé la rivière dans un bac, nous primes un sentier qui gravissait la montagne en formant mille détours afin d’adoucir l’escarpement et d'éviter les défilés dangereux. Un panorama splendide s’ouvrit alors devant nous. Des rochers d'une riche couleur pourpre, couverts de pins gigantesques, étageaient au-dessus de nos têtes leurs masses imposantes; à nos pieds, l’'Homathco roulait ses eaux limpides et argentées au milieu d’un lit de sombre granit; à l'horizon, s'étendeient à perte de vue des pics couronnés de neige et des vallées que l'éloignement revêtait d'ane vaporeuse teinte bleuâtre.
Le 19 avril, nous avions parcouru toute la route déjà construite; les travaux n'allant pas plus loin, je pris pour guide un Peau Rouge afin de me rendre au Grand Glac'er. Le dialecte chinouk', le seul que comprissent les Indiens, n’a pas d'équivalent pour rendre le sens de glacier ; je crus y suppléer en employant les mots hyou-ice, hyou-snow (amas de glace, de neige), c'était une vaine espérance. Ma situation ressemblait beaucoup à celle de ce dignitaire de l’église épiscopalienne qui, voulant un jour annoncer l’Évangiie aux Indiens, commença son discours par ces mots: « Enfants de la forèt ». Malheureusement son interprète ne trouva pas les paroles nécessaires, et le clergyman eut la mortification de l'entendre traduire ainsi sa pompeuse apostrophe : Hyou tenas man copa stick (Nombreux petits hommes au milieu des troncs d'arbres). Je ne réussis pas mieux à me faire comprendre de mon guide; après avoir erré deux jours à l'aventure, il devint évident que nous ne nous entendrions jamais; en conséquence je retournai à la viile chercher un Indien pius versé dans la linguistique. J'en déconvris un en effet qui me parut
1. Le chinouk est un mélange de français, d'anglais et d'idiome indigène; les Européens ‘emploient dans leurs relations avec Ics Peaux Rouges,
deviner à peu près ce que je voulais dire; c'était un vieux chef
nommé Tellot; je partis avec lui le lendemain. ;
Il est difficile, quand on ne les a pas vues deses yeux, de se faire une idée juste des antiques forêts que nous parcourions. La vie s’y mêle à la mort, la végétation la plus majestueuse surgit du sein de la destruction amenée par le temps. Ici nous étions obligés d’escalader un énorme tronc brisé qui barrait le passage; là, nous devions ramper sous un autre, qu’un cbstacle avait arrêté dans sa chute; plus loin, nous “trouvions un amas d'arbres renversés sans doute par la tempète. Ils peuvent demeurer pendant des siècles à l'endroit où ils sont tombés sans que la main de l’homme essaye de troubler leur repos. La mousse les recouvre et cache sous un manteau de verdure l’action lente de la décomposition; souvent, au moment où nous y posions le pied, ils cédaien, sous notre poids, et nous étions ensevelis au milieu des débris du tronc vermoulu.
On raconte une foule de drames lugubres dont les forêts
de Vancouver et de la Colombie anglaise ont été le théâtre. Des malheureux perdus au fond de ces solitudes, incapables de retrouver leur route, ont péri lentement de froid et de faim.
En 1865, un marchand d’Esquimalt, voulant fêter l’anniversaire de la naissance de la reine Victoria, résolut de faire une joyeuse excursion avec quelques-uns de ses amis. Ils débarquèrent à Soule Harbour, petit port éloigné d'environ cinq lieues, et où, comme il arrive souvent dans l'ile Vancouver, la forêt a une épaisseur prodigieuse. Notre homme avait les yeux mauvais et la mémoire courte, il commit l’imprudence de se séparer de ses compagnons et s’égara.
Cependant on s’inquiétait à la ville de sa disparition. Plusieurs personnes, au nombre desquelles je me trouvais, offrirent d'aller à sa recherche. Marchant avec autant de précautions que des éclaireurs qui font une reconnaissance, nous interrogeämes chaque buisson; non contents de parcourir la