‹ Voyages et aventures dans l'Alaska (ancienne Amérique russe) [microforme]Chapitre 159 sur 196 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

facilement en Californie qu'à Pékin; en outre, John Chinaman, transplanté sur une terre étrangère, séparé de sa famille et de ses amis, se trouve conduit à chercher, dans des distractions trop souvent malsaines, l'oubli de son isolement.

Ce sont des compagnies, fondées en Chine par de riches mandarins, qui se chargent d'ordinaire de transporter en Amérique les pauvres diables que la misère pousse à chercher loin de leur pays des moyens d'existence; les sociétés avancent les frais du voyage, mais elles se font rembourser avec usure ; tout émigrant, à son arrivée en Californie, est soumis à une sorte de servage jusqu’à ce qu’il se soit acquitté de sa dette.

De son côté, le gouvernement américain pressure les malheureux Chinois, une taxe de quatre dollars par mois est prélevée sur chacun d’eux, et quoiqu'ils rendent d'éminents services au pays, on ne fait certes rien pour que le séjour leur en soit agréable. Le blanc pauvre les regarde comme des intrus, dont la présence amène l’abaissement des salaires; en conséquence, il ne leur ménage pas les persécutions. L'aventurier qui ne s’est pas enrichi dans les mines, se dédommage de son insuccès en exploitant sans scrupule cette caste de parias; toute fraude est légitime contre les Chinois, les tribunaux n'interviennent jamais. Muni d’un registre et d’un encrier de corne, comme les collecteurs de l'État, l’escroc se présente chez sa dupe et lui réclame la taxe légale, que, bien entendu, il garde pour lui. Le Peau Rouge même considère comme sa proie le misérable étranger; chaque fois qu’il peut le surprendre, il le met à mort pour s'emparer de ses dépouilles, sachant bien que son crime restera impuni.

Malgré ces injustices et ces violences, l'immigration continue, on rencontre le Chinois dans les villes, on le rencontre dans les districts miniers, partout enfin où il espère trouver du travail. Il suspend ses bagages aux deux extrémités d’un long bâton, et seul, à pied, il traverse les solitudes. Les far-

deaux qu'il charge ainsi sur ses épaules sont parfois d'une pesanteur incroyable. J'ai vu des émigrants qui emportaient avec eux un grand sac de riz, un paquet de vètements, un pic, une pelle, et plusieurs ustensiles culinaires. D'autres poussent la prévoyance jusqu'à emmener toute une basse cour : poules, coqs et poussins sont renfermés dans une cage; nos Ci:'nois, mieux avisés que les Européens, qui se contentent de haricots, de lard et de thé, ont de la sorte nendant tout le voyage des œufs frais et des poulets au riz; de plus ils sont fort habiles à découvrir les oignons sauvages et les racines qui peuvent varier la monotonie du régime alimentaire.

En 1865, une centaine de Chinois furent amenés à Victoria, dans l'île Vancouver ; à peine étaient-ils débarqués que déjà ils avaient reconnu la plage, s'étaient avancés dans les bois et avaient ramassé, celui-ci des coquillages, celui-là des herbes marines ou des baies, qui furent ensuite accommodés de difiérentes façons par ces industrieux cuisiniers.

Mais, quoique John Chinaman sache tirer le meilleur parti de la situation qui lui est faite en Californie, quoiqu'il consente à y vivre et mème à y mourir, il ne veut pas que sa dépouille repose sur la terre étrangère. Chaque vaisseau en partance pour Hong-Kong et Shang-Hai emmène une cargaison de cercueils. Les Chinois les plus riches sont embaumés, ou bien leur cadavre est conservé dans de l'alcool.

Quelques-uns de ces émigrants ont fondé. d'importantes maisons commerciales; ils forment parmi leurs compatriotes une sorte d’aristocratie marchande qui parfois se réunit pour donner des fêtes splendides. Au mois de juin 1866, pendant que les ministres des États-Unis, chargés de représenter leur pays à Canton et à Yeddo, attendaient à San Francisco le navire qui devait les transporter à leur destination, un banquet magnifique fut donné en leur honneur par la société chinoise. Le menu du repas comprenait des potages aux nids d’hirondelle, des ailerons de requin, des gâteaux au

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