‹ Voyages et aventures dans l'Alaska (ancienne Amérique russe) [microforme]Chapitre 72 sur 196 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

et qu'elle flotte sans vie sur les vagues, il est d'usage de planter dessus un petit drapeau. On tire au moyen de cordes l'énorme cétacé afin de l'amener auprès du navire; là, il est dépecé en larges tranches que l’on étale sur le pont; puis on hache la chair à l’aide de couperets ou même de machines, afin d'en extraire toute l'huile qu’elle renferme. Il faut ensuite faire bouillir le liquide graisseux ; cette opération a lieu d'ordinaire à bord, et l'étranger qui, du rivage, voit des nuages de fumée s’élever du bâtiment pourrait croire qu’un formidable incendie vient. de se déclarer. Mais si, détrompé de son erreur, il se rend un peu après sur le navire, il trouve tout l'équipage en fête. Des beignets de pâte crépitent dans la poèle pleine d'huile, des morceaux de cervelle et autres débris se changent, sous la main du cuisinier, en appétissantes fritures ; la baleine, sous toutes les formes culinaires qu'elle peut emprunter, figure au repas suivant. J’eus l'avantage d'assister à l’un de ces banquets, mais je dois avouer que le régal me parut médiocre et que je fis peu d'henaeur aux mets servis en triomphe par les Vatels marins.

De Plover, nous nous rendîimes au golfe de Norton, dans l'Amérique russe, où nous mouillâmes le 25, après une traversée de quatre jours. La baie a si peu de profondeur que les vaisseaux engravent souvent à une demi-lieue de la côte; quand le vent souffle de terre, il devient encore plus diflicile d'aborder ; les bancs de sable sont alors mis complétement à nu. Dans la nuit du 28 au 29 août, le vent de nordes: amena une tempête ; notre plus grand navire, le N'igthingale, qui tirait seize pieds d’eau, touchait le fond, de son arrière ou de son bossoir, à chaque mouvement de tangage. Les matelots étaient renversés ou précipités de leurs hamacs; sans le fond vaseux qui amortisait le choc, ils auraient pu être blessés grièvement,

Nous retrouvyâmes à Saint-Michel les explorateurs que nous y avions laissés Ja saison précédente; leur barbe était inculle, leurs cheveux en désordre: mais, à une ou deux excep-

tions près, leur santé ne laissait rien à désirer. Une pensée douloureuse se mêlait cependant à la joie de les revoir. Le pauvre Kennicott était mort à Noulato sur l'Youkon, le 13 mai 1866. Sa bonté, son zèle, son obligeance l'avaient rendu cher à tous ceux qui le connaissaient ; on croyait même que sa sollicitude pour ses compagnons et le succès de l’entreprise avaient accéléré sa mort.

Le nom de Kennicott, qui n’est pas inconnu en Angleterre, avait une célébrité bien plus grande aux États-Unis. En 1859, ce savant et infatigable voyageur était parti pour une longue exploration du territoire de la baie d'Hudson, et avait consacré près de quatre années à ses recherches favorites d'histoire naturelle. Les fruits de son travail ont enrichi les collections de l'Institut smithsonien, à Washington, et l’Académie des sciences de Chicago. Le premier, fondation savante d’un Anglais, M. Smithson, distribua généreusement à d’autres musées plusieurs des échantillons qui lui avaient été remis. Les services de Kennicott ont du reste été justement appréciés, et la mémoire de l'éminent naturaliste est parmi ses compatriotes entourée du respect qu’elle mérite.

Le 1‘ octobre, la flotte de l'expédition mit à la voile. Nous, qui devions hiverner dans le pays, nous restâmes longtemps sur la côte, suivant des yeux les vaisseaux jusqu'à ce que la dernière pointe de leurs mâts eùt disparu à l’horizon; alors un soupir involontaire nous échappa : nous savions qu'il se passerait près d’une année entière avant le retour de nos compagnons. Mais nous n'eùmes pas le temps d'approfondir ces tristes pensées ; la saison s'avançait; nous devions gagner au plus vite nos quartiers d'Ounalatchlit, sous peine de subir un retard de plusieurs semaines, car vers la fin de l’automne le pays devient impraticable. C'est seulement lorsque le froid a durci la neige et glacé les eaux qu'il est possible de se remettre en voyage, mais nous ne voulions jàs atlenüre jusquelà; en conséquence, nous hâtâmes nos préparatifs de départ.

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