‹ Voyages et aventures dans l'Alaska (ancienne Amérique russe) [microforme]Chapitre 71 sur 196 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

tait l'intérieur futur de l'habitation de Nau-Korim. Madame, assise sur un baril de wiskey, touchait du piano; monsieur jouait au billard dans une pièce voisine, tandis qu'un petit garcon, au Visage bouffi, était occupé dans un coin à faire des cocottes. Des rames, des pelleteries, des hoîtes de viande conservée, des chiens, des enfants formaient dans la chambre un pittoresque désordre, mais la civilisation triomphait.

Une Américaine, Mrs Scammon, qui avait accompagné son mari dans ce voyage, fit venir Nau-Koum dans sa cabine pour lui montrer quelques canaris qu’elle avait en grande affection. Elle pensait intéresser notre sauvage, car il n'avait jamais vu d'oiseaux semblables, mais il conserva la suprême indifférence qui convient à un gentleman, et ne condesecenuit à lémoigner aucune surprise. Une jeune fille, piquee de son flegme, lui dit alors : « Vous ne savez peut-être pas, Nau-Koum, que ces jolies petites bètes-là se payent dix dollars pièce à San Francisco. — Ah! répondit-il en haussant les épaules, c’est beaucoup trop cher. »

Nous séjournâmes près d’un mois à Plover Bay, où nos hommes construisaient une station télégraphique. Quand les fondations furent achevées, on dressa un poteau d’une grande hauteur sur lequel furent hissés le drapeau américain et celui de la Compagnie. Dès que leurs plis flottèrent triomphalement dans les airs, une bruyante salve d'artillerie fut tirée, puis on but avec enthousiasme à la santé du capitaine chargé de la direction des travaux. Quatorze hommes furent laissés dans le. pays sous les ordres de cet oflicier pendant l'hiver de 1866-67, et, malgré les diflicultés qu'opposait un sol inégal et rocailleux, l'érection de la ligne télégraphique fut poussée avec une activité admirable.

Quoique Plover Bay soit située bien près de la mer Glaciale, nous ne vimes guère de neige que sur le sommet de montagnes éloignées, ou dans des ravins au fond desquels sans doute elle s’est amoncelée depuis des siècles. Si cette

neige-là n'a pas trois cents ans, me disait un de nos marins

en me montrant du doigt une de ces dépressions, elle n'a pas un jour, monsieur, croyez-moi. Regardez comme elle est fendue, elle à autant de rides que le visage d’une vieille femme.

On pense bien que souvent nos hommes, dans la précipitation du départ, oubliaient une foule de bagatelles, trèsnécessaires cependant au confort, et dont ils regrettaient amèrement l'absence lorsqu'ils étaient arrivés à destination. J'entendis un officier prévoyant leur adresser un jour ce conseil humoristique : « Mes amis, je n'ai pas le temps d’énumérer en détail les objets dont vous aurez sans doute besoin plus tard, mais regardez bien autour de vous, et prenez tout ce que vous pourrez. » À vrai dire, il régnait entre nous une fraternité tout à fuit édifiante, chacun s’empressait de venir en aide à son voisin dès qu'il le voyait dans l'embarras; mais il n’en était pas moins assez désagréable de s’apercevoir, quand on voulait mettre ses bottes ou son paletot, qu'une razzia venait d'être faite dans la cabine, et que les objets les plus indispensables avaient disparu. Plus d'un rusé camarade mit l'occasion à profit pour demander, emprunter ou voler ce qui était à sa convenance. Ainsi un ouvrier se trouva en possession de cinq casquettes, dont quatre au moins étaient le résultat de son audacieuse maraude. Plusieurs individus, partis avec un très-minee bagage, avaient, en arrivant dans la baie de Plover, une telle quantité de colis, que les indigènes les prirent pour de hauts personnages. Je crains même que plus d'un membre de l'expédition, trop peu soigneux de veiller sur sa bourse, ne soit revenu à San Francisco le gousset bien vide.

La baie de Piover est favoris aux baleiniers qui, souvent peuvent capturer leur proie dans les eaux calmes du port. Nous vovions leurs barques poursuivre Les blancs épaulards et autres monstres marims ; chaque canot porte sur sa voile un signe déstinetit, tamtot des bandes d'une couleur éclatante, tantôt une croix qui le fait reconnaitre de loin du navire auquel il appartient. (Quand la baleine vient d'être harponnée,

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