‹ Voyages et aventures dans l'Alaska (ancienne Amérique russe) [microforme]Chapitre 9 sur 196 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

» une entreprise dangereuse, qui ne pouvait réussir entre des

mains novices. Même en achetant sur place le gisement que l'on comptait faire valoir, on courait de grands risques; car

» il se trouvait presque toujours que le terrain avait été salé,

expression pittoresque par laquelle on désigne la ruse qui consiste à cacher sous le sable quelques ontes d'or; le vendeur conduit sa dupe sur les lieux, et là, se livre à des fouilles qui amènent la découverte du précieux métal. Le malheureux acheteur n'a même pas toujours cette mince satisfaction ; des fragments de chandelier de cuivre remplacent quelquefois l'or, dont le propriétaire économe n’a pas voulu faire la dépense ; les mineurs chinois excellent, dit-on, à fabriquer des pépites artificielles et des morceaux de quartz imitant ja nature au point de tromper le plus fin connaisseur. Les spéculateurs se donnent bien autrement carrière quand on n'est pas sur les lieux. Un de mes amis avait acheté à Victoria un terrain aurifère ; arrivé à Caribou, il voulut prendre possession de son immeuble, mais nulle part ilne put en découvrir la moindre trace, la propriété n'existait que dans l'imagination fertile du vendeur.

Le Caribou cependant possède des richesses minières considérables. On cite telle société qui, en un seul jour, a extrait 2800 onces d'or’; j'ai moi-même tenu dans mes mains 200 onces d'or qu’on m'assura être le produit de huit heures de travail. De pareils faits, présentés au public sans autre explication, sont de nature à séduire les esprits aventureux; mais quand on examine les choses de près, on ne tarde pas à s’apercevoir que bien des ombres se mêlent à ces brillantes perspectives. Les dépeises d'exploitation sont d'ordinaire fort lourdes, c'est seulement après un travail prolongé pendant deux ou trois

1. Pendant la première semaine de juillet 1865, la compagnie Ericson retira 1400 onces; les huit jours suivants furent encore plus productifs, l’extract'on atteignit 1926 onces représentant une valeur de 6000 liv. ster. (150 000 fr.). Le fait fut d'autant plus remarqué que jusqu'alors on regardait cette localité comme complétement dépourvue de minerai aurifère.

saisons que la mine commence à donner quelque profit. En attendant, il faut vivre. Les denrées les plus indispensables, la viande et le pain, par exemple, se vendent un dollar la livre; quant à la main-d'œuvre, à laquelle on doit nécessairement recourir, elle est d’un prix exorbitant. La journée d’un homme se paye dix dollars. Les pionniers les plus hardis, ceux-mêmes qui se sont endurcis à la fatigue dans les giscments californiens, ne parviennent pas tous, tant s’en faut, à faire fortune. La fin déplorable des mineurs qui ont découvert William’s Creek, la plus riche vallée du Caribou, montre combien il est difficile, même dans les circonstances les plus favorables, de réussir en ce pays. L'un d’eux, Allemand nommé Wilhelm Dietz, brisé par le travail et les privations, fut réduit à vivre de la chorité publique; un autre, Écossais de naissance, mourut de faim dans les bois. Son cadavre, découvert quelques jours après par ses camaredes, portait la trace des convulsions d’une horrible agonie. Sa min crispée serrait encore la gourde d’étain sur laquelle le malheureux avait essayé de graver avec un couteau le triste récit de ses souffrances.

Avant de quitter le Caribou, je devrais parler de sa grande rivière, de ses lacs, de ses forêts, de ses torrents, des auberges et des maisons de pionniers éparses le long des chemins ; je devrais décrire surtout sa route principale, œuvre de géant qui traverse les gorges des montagnes, coupe la vallée profonde du Fraser, et relie entre elles toutes les localités importantes de la Colombie anglaise. Toutefois, je n’en dirai rien par l’excellente raison que Lord Milton et le docteur Cheadle ont admirablement traité ce sujet dans leur Voyage de l'Atlantique au Pacifique*. Ils ont parcouru exactement les mêmes districts que j'ai visités, et je dois leur rendre le témoignage qu'ils n’ont rien omis de ce qui pouvait offrir quelque intérêt. C’est donc à leur curieuse relation que je renvoie le lecteur,

1. Traduit par M. Belin Delaunay et publié par la maison Hachette.

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