Voyages et aventures dans la Colombie anglaise [microforme]
La vaste région désignée autrefois sous le nom d’Amérique Russe forme l'extrémité nord-ouest du continent américain, Sa superficie, y compris lesiles, est de 1 500000 kilomètres carrés. Elle forme un carré irrégulier de 1200 à 1300 kilomètres dans les deux sens, compris entre 51° et 71° de latitude nord et 132° et 190° de longitude ouest. Elle est baignée au nord et au nord-ouest par la mer polaire arctique, à l’ouest par le détroit et la mer de Behring qui la séparent de l’extrémité nord-est de l’Asie, au sud par le Grand Océan, Une ligne géométrique tracée en 1895, par suite d’une convention entre la Russie et l'Angleterre, la sépare de la Colombie anglaise; cette ligne, courant droit au nord, s'étend du mont Élie (4863 mètres d'altitude), près de la côte de l’océan Pacifique, jusqu’à la pointe Démarcation, sur la mer Glaciale.
Cet immense territoire a été cédé aux États-Unis en 1867, moyennant une somme d’un peu plus de 38000000 de francs (7200 000 dollars) ‘.
1. Le dollar est l'unité monétaire des États-Unis d'Amérique; il représente un peu plus de cinq francs et se subdivise en cent parties, ou 100 cents. “
Les Esquimaux des îles lui donnent le nom d’Alékchuk ou Alaïeska, dont les Russes ont fait Aliaska, appellation spécialement appliquée par eux à une longue péninsule qui, partant du 59° degré de latitude nord et prolongée par les iles Aléoutiennes, atieint la latitude de 51°. En prenant possession de leur acquisition, les États-Unis ont laissé à cette péninsule le nom d’Aliaska et ont appliqué à leur nouveau territoire celui d’Alaska.
Dans cette contrée, où règnent les frimas, on ne compte qu’une population de 75 000 âmes, tribus soumises ou indépendantes, Aléoutes, Tchougatches, Kénaïs et Koloches. Des chiffres plus récents abaissent cette évaluation à 70000 (1870) et même à 27 500 habitants (1876).
L’Alaska est baigné par un grand fleuve, le Youkon, qui le parcourt dans presque toute son étendue, le coupe dans ses parties centrales et va se jeter dans la mer de Behring, entre le 62° et le 63° de latitude nord, après un parcours de 3000 kilomètres. Il est navigable jusqu’à 2000 kilomètres de son embouchure et reçoit de nombreux affluents, dont le principal. est le Porcupine-River (rivière du Porc-épic) {.
« Toute la côte ouest de l'Amérique septentrionale, à partir de 58° 50" de latitude nord, fut découverte en 1733, par Behring ?, dans le cours d’un voyage d’exploration
1. Tous les passages guillemetés qui suivent sont extraits d'un travail publié par moi dans la Revue contemporaine.
2. Vital Behring, navigateur danois au service de la Russie, naquit en 1680. En découvrant (1728) le détroit qui porte son nom, il constata que | Asie et l'Amérique forment des continents séparés. Il mourut en 1741, près des côtes du Kamtchatka, dans une petite île qui porte également son nom. .
entrepris pur l’ordre et sous les auspices de la czarine | Anne !. Le même navigateur reconnut aussi la plupart des
$ | îles situées entre les continents d’Asie et d'Amérique. ; | « À partir de cette époque, les chasseurs et trappeurs ‘é 1! russes d’Okhotsk * commencèrent à prolonger leursexcurÿ sions sur la côte nord-ouest de l'Amérique. Nous possé- & dons des documents positifs et authentiques sur quarante | de ces expéditions accomplies pendant la dernière moitié k du xvur siècle. En 1766, les îles Adrejanoff (groupe de Fe l'archipel des Aléoutiennes) furent formellement annexées 7 à la Russie. En 1790, un voyage d’exploration, organisé “ par le gouvernement, partit d'Okhotsk sous le commants | ù dement du capitaine Billings; le capitaine T'aritcheff, qui | en faisait partie, exécuta de beaux travaux sur l’hydro- ’ À graphie et l’ethnologie * de ces contrées jusque-là com- | à plètement inconnues.
+6 ; « Le premier essai de colonisation permanente est dû à in À trois commerçants russes, Chilikoff et les deux frères Pa | ‘ Golikoff, qui armèrent deux navires et les expédièrent 7 | À « vers la terre d’Aliaska, appelée aussi Amérique, ainsi e | À que vers des îles connues et inconnues, dans le but de re- | ! cueillir des pelleteries, d’explorer le pays et d'entamer à des relations avec les indigènes ». Cette expédition partit 3, | À en 1781 et fonda une colonie sur l’ile de Kadjak *. L'auni ‘4 Ë ail | M 4. Anne Ivanovna, devenue impératrice de Russie à la mort de Pierre II ‘ (1730), naquit en 1693 et mourut en 1740. - Le } 2. Ville et fort de la Sibérie, sur la mer de même nom, 3000 habitants. ne 3. Hydrographie, description des eaux éparses à la surface du globe. v, F Ethnologie, étude des races humaines.
. 4, Kadjak ou Kodiak, île située près de la côte orientale de la péninsule d’Aliaska, SR
torité du gouvernement russe s'établit ainsi sur cette ile et sur les îles voisines,
« En 1790, Chilikoff, alors résident d’Irkoutsk!, expédia, pour régir la nouvelle colaie, le marchand Barcenoff, qui pendant vingt-sept ans resta l'esprit dirigeant de l’entreprise, La mort de Chilikoff, arrivée en 1795, n’affecta en aucune façon les intérêts de la colonie. Sa veuve s’ernpara énergiquement de la suite des affaires, et celles-ci prirent un développement considérable, surtout après la fusion de la compagnie Chilikoff avec la compagnie Milnikoff, Les statuts de la nouvelle société, signés en août 1798, furent homologués à Saint-Pétersbourg le 4 juillet 1799.
« Les transactions de la compagnie étaieni très considérables; elle entretenait de pelleteries non seulement la Russie tout entière, mais encore les marchés de la Chine, par la voie de Kiakhta, sur la frontière de Tartarie. Ses exportations annuelles s’élevaient en moyenne à 10 000 peaux de phoques, 1000 peaux de loutres de mer, 12 000 peaux de castors, 2500 peaux de loutres de terre, renards et martres, et 20 000 dents de morses.
« Lorsque expira le privilège de la compagnie, c’est-àdire à la fin de 1866, le gouvernement refusa de le renouveler, malgré les énergiques efforts des concessionnaires, qui à ce moment récoltaient de leur entreprise la plus splendide moisson. La raison de ce refus était que la compagnie n’avait ni atteint ni même cherché à atteindre le véritable but de la concession, qui était de favoriser l’im-
1. Ville de Sibérie, chef-lieu de gouvernoment, fondée en 1611, 27 000 habitants.
migration et d'attirer dans ces régions une population susceptible d'en développer les ressources minérales et agricoles.
« Ce contrat implicite, la compagnie n’avait, au reste, nullement l’intention de l’exécuter, ainsi que je l’ai déjà fait entendre. N’écoutant que la voix de son seul intérêt, elle décourageait systématiquement toute branche d’industrie étrangère à celle qui lui procurait d'énormes bénéfices, — le commerce des pelleteries, — lequel, on le comprend, est diamétralement opposé aux travaux de l’agriculture, qui exigent le déboisement et entraînent, par suite, la destruction des fauves. Il aurait été également préjudiciable à la compagnie de diriger vers un autre objet les efforts des indigènes ; car, dans une contrée aussi faiblement peuplée, toute main est précieuse qui peut manœuvrer une rame ou utiliser un fusil.
« Il en est résulté que, sous l’administration de la compagnie concessionnaire, la valeur de l'Amérique Russe comme territoire minier et agricole a été soigneusement dissimulée; et le gouvernement a constaté avec un mécontentement extrême que, tandis que la compagnie retirait un grand avantage du développement de la Californie, par suite de la réduction du prix des approvisionnements, il n’y gagnait rien lui-même au point de vue de l’augmentation des ressources nationales.
« Une politique bien entendue vint appuyer ces puissantes considérations, et, l’année suivante (1867), l’Amérique Russe était rétrocédée aux États-Unis.
« Dès lors les ressources minérales et agricoles de ce vaste territoire ont été énergiquement attaquées et largement développées par un peuple qu'aucune difficulté ne
saurait arrêter, pour lequel le mot impossible est vide de sens, et qui obéit sans relâche et sans scrupule aux deux devises nationales constituant invariablement le mobile de ses actes : Go ahead ! (allez de l’avant!), et Time is money (le temps est de l'argent).
« Sans être essentiellement tempéré, le climat de l'Amérique Russe est moins affecté qu’on ne le suppose généralement par le voisinage presque immédiat du pôle arctique. Il n’existe aucune raison naturelle qui puisse empêcher céréales et légumes d’y réussir.
« Des lois physiques, de découverte récente, ont permis de déterminer la cause de l'élévation de la température sur la côte nord du Pacifique. Cette cause est la mème précisément qui adoucit les climats de la France et de la Grande-Bretagne, — les eaux chaudes du courant du golfe du Mexique, le fameux gulf-stream.
« Le Pacifique possède un courant agissant sous des
conditions à peu près identiques à celles du courant de
l'Atlantique. Dans son magnifique traité des Sailing Directions (tracés nautiques), le commandant Maury attribue la température modérée de l'océan Pacifique du nord à un immense courant chaud s'étendant des côtes de l'Inde et de la Chine jusqu’au détroit de Behring.
« Le courant du Pacifique commence dans le voisinage de l’île Lou-Tchou, franchit le détroit de Malacca, se fond avec d’autres courants venus de Java et des mers de Chine, passe entre lesiles Philippines et le continent asiatique, entre dans l'océan Pacifique et entreprend la grande route circulaire qui doit l’amener aux îles Aléoutiennes et sur la côte nord-ouest du continent américain. De là il se recourbe au sud et longe les côtes de l’Orégon,
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AVANT-PROPOS. il de la Californie et du Nouveau-Mexique. On peut suivre la marche du cou.ant pendant des milliers de kilomètres, enraison de la température et de la couleur des raux. Cette température, qui atteint 27° au-dessus de zéro dans les mers de l’Inde, flotte entre 9° et 10° au détroit de Behring, ce qui lui permet d’adoucir le climat de la côte américaine sur un grand nombre de degrés de latitude.
« En ce qui concerne la côte nord, le détroit de Behring et le pourtour de la mer arctique, l’intensité du froid est tout à fait hors de question. Mais il n’est pas à présumer qu'aucune circonstance autorise ou nécessite jamais la fondation d'un établissement permanent dans ces parages voués à une désolation éternelle, les pêcheries, le commerce des pelleteries et le cours général du négoce se trouvant au sud. »
À l’époque où M. Frédérick Whymper —un Anglais — entreprit son voyage, l'Alaska était pour ainsi dire inconnu. Ce qu’il se proposait surtout d’explorer, c'était le bassin du Youkon, une des principales artères de l'Amérique septentrionale. Dans ses voyages, sir John Richardson avait recueilli quelques renseignements sur cet important cours d’eau, mais il ne l’avait point visité. Quant aux explorations faites dans cette région par M. Zagoskin, officier de la marine russe, elles nous ont valu une bonne carte du bassin inférieur du Youkon en remontant à 1200 kilomètres dans l’intérieur.
M. Whymper ne s’est pas hôrné au seul Alaska. Il a visité Ja Colombie anglaise, ainsi que l’île de Vancouver, et en a retracé l’ancienne physionomie; il montre la Californie telle qu’elle est devenue sous l'influence amé-
ricaine ; enfin il raconte ses excursions sur la côte orientale de la Sibérie et du Kamtchatka.
Sa relation fourmille de légendes, de scènes de mœurs, de détails pittoresques. Je suis convaincu qu'on aura autant de plaisir à la lire que j’en ai éprouvé à l’analyser.
HIPPOLYTE VATTEMARE.
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