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CHAPITRE X

La tribu des Co-Youkons. — Massacre de Noulato, — Piège pour les rennes. — Mœurs et coutumes.

Les Co-Youkons forment l’une des tribus les plus considérables de l'Alaska. Le pays qu’ils habitent s'étend le long du Youkon, depuis la rivière de Co-Youkon jusqu’à la Tanana, qui se jette dans le grand fleuve près de Noucloukayette. Quelques tribus intermédiaires ont des noms particuliers; mais toutes parlent le même dialecte, et l’on ne doit voir dans l’ensemble de ces indigènes qu’un même peuple.

Les Co-Youkons offrent une certaine ressemblance avec les Indgelètes, mais ils ont dans les traits quelque chose de sauvage. Leur vêtement distinctif estune jaquette à double queue, dont une pointe descend par devant, l’autre par derrière. Grâce au commerce qui se fait entre tribus, on voit fréquemment le costume malemoute sur les bords du Youkon; mais la jaquette ci-dessus désignée est d’origine co-youkonne, saur quelques modifications légères; elle est adoptée par toutes les tribus riveraines du fleuve, sur une étendue de 900 à 4200 kilomètres. Les femmes portent un cortume coupé carrément par le bas. Les plus coquettes ornent leur visage de coquilles (dentalium) que leur fournissent les marchands européens. Cette parure s'accroche dans un trou pratiqué à travers le cartilage du nez.

L’humeur farouche des indigènes du haut Youkon a souvent

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inquiété les Russes. Des meurtres fréquents ont ensanglanté Noulato. Derrière le poste se trouve un petit cimetière où repose un brave Anglais, membre de l'expédition du capitaine Collinson, qui, allant à la recherche de sir John Franklin, trouva la mort sous le couteau des Indiens.

Voici comment les Russes ont raconté à Whymper ce triste évènement :

Le lieutenant Barnard avait débarqué à Saint-Michel le 49 octobre 1850, et il y était demeuré jusqu’à l’arrivée du commandant du fort de Noulato, c’est-à-dire jusqu’au commencement de l'hiver. Quelques jours plus tard, il était parti pour le Youkon avec l'officier russe, suivant exactement la route que nous avions prise nous-mêmes. Le voyage s'était accompli paisiblement ; les indigènes ne paraissaient avoir nul mauvais dessein ; rien, enun mot, ne pouvait faire pressentir l'horrible drame qui se préparait.

Dès qu’il fut à Noulato, le lieutenant Barnard envoya un des employés du fort, accompagné d’un serviteur indigène, chez les Co-Youkons, pour prendre quelques renseignements. Cet homme remonta le fleuve pendant plusieurs jours; arrivé sur le territoire de la tribu qu’il venait visiter, il fit halte et, cédant à la fatigue, il s’endormit dans son traîneau. Son domestique indien étant allé chercher de l’eau à quelque distance, les naturels, qui de loin avaient observé le mouvement des deux voyageurs, profitèrent de ce moment pour se jeter sur le Russe. Le serviteur, à son retour, trouva son maître sans vie et couvert de blessures; il prit la fuite fort effrayé. Mais les Co-Youkons le rappelèrent ; ils n’avaient, disaient-ils, aucune intention de s'attaquer à un Indien; le malheureux crut à leurs paroles; il revint vers eux; à peine avait-il fait quelques pas, qu’il recevait plusieurs flèches en pleine poitrine et tombait mort sur le sol.

Les meurtriers, au nombre de plus de cent, se mirent alors en marche vers le poste russe. Une quarantaine d’Indiens

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étaient réunis dans leurs'habitations suuterraines au confluent du Youkon et de la rivière Noulato, à une demi-lieue du fort. Les assaillants cernèrent le petit village, s’emparèrent des canots, les brisèrent, réunirent le hois et les raquettes qu'ils purent se procurer, placèrent le tout à l'entrée des maisons et au-dessus des trous destinés à livrer passage à la fumée, puis ils mirent le feu aux débris ainsi entassés. Les victimes qui se trouvaient dans les chambres souterraines périrent suffoquées ou furent tuées au moment où elles cherchaient à s'enfuir.

Il ne reste plus aujourd’hui dans l’infortuné village que cinq ou six habitants.

Dès le lendemain matin, les Co-Youkons, enivrés par le carnage, se précipitèrent dans la cour du fort, qui n’était protégé par aucune palissade. Une fatale sécurité régnait parmi les Russes; sûrs des dispositions pacifiques des Indiens du voisinage, ils n’avaient pas même pris le soin de fermer leurs portes. Une femme indienne, dit-on, avait eu connaissance de l'incendie et des meurtres de la nuit précédente, mais la terreur lui avait fermé la bouche.

Ce jour-là, le commandant était sorti du fort de bonne heure. Les Co-Youkons le rencontrèrent non loin du poste, s’approchèrent en rampant à travers les ténèbres et le percèrent de plusieurs coups de poignard. Blessé à mort, li trouva cependant la force de se traîner jusqu’au fort; iltomba, pour ne plus se relever, sur le seuil de sa propre chambre.

Les Indiens se précipitèrent dans l'habitation, où ils trouvèrent Barnard et un autre Anglais, un interprète, encore étendus dans leurs lits. Les deux Européens furent debout cn un instant et, saisissant leurs fusils, s’efforcèrent de tenir tête à la troupe menaçante. Mais leurs coups de feu, ma ajustés, ne firent que blesser légèrement les agresseurs. Un combat terrible s’engagea ; Barnard, entouré, ne pouvait re-

charger son arme; il s’en vit comme d’une massue ; plus COLOMBIE ANGLAISE. 8

tard on la retrouva, brisée, sanglante, sur le lieu de la lutte. Enfin le courageux Anglais fut écrasé par le nombre, les assaillants le jetèrent sur le lit, où ils l’achevèrent avec leurs poignards. L'interprète fut aussi grièvement blessé.

Au moment où les assassins sortaient de la maison, cherchant de nouvelles victimes, un Russe, posté à l’une des fenêtres du bâtiment opposé, tira sur eux. Un Indien tomba, mais un autre banda aussitôt son arc et le dirigea vers l’endroit d’où était parti le coup. Il n’eut pas le temps de lancer sa flèche; une balle l’étendit raide mort, tenant encore son arme dans sa main crispée. Les indigènes, frappés deterr'eur, se dispersèrent aussitôt.

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Un Indien Lofka fut aussitôt envoyé à Saint-Michel avec une lettre adressée à M. Adams, chirurgien de la petite colonie. À une lieue de Noulato, le messager fut arrêté par les Co-Youkons, qui le fouillèrent des pieds à la tète; l’indigène avait eu la précaution de cacher le billet compromettant sous la semelle de fourrure qui garnissait le fond de ses bottes, et

sa ruse ne fut pas découverte.

M. Adams, averti du malheureux évènement qui venait d’avoir lieu, se mit aussitôt en route. Mais la distance était longue; quand il arriva au fort, les deux victimes avaient succombé à leurs blessures. Tout ce qu’il put faire, ce fut de leur rendre les derniers devoirs.

On prétendit que le commandant du fort avait provoqué par ses mauvais traitements les cruelles représailles des Indiens du haut Youkon; mais celte accusation, qui ne fut pas prouvée, n’expliquerait pas d’ailleurs le massacre du village indigène situé près de Noulato. Les véritables causes de ce malheureux événement sont restées enveloppées de mystère.

Les scènes de violence et de meurtre se reproduisent au reste fort souvent parmi les naturels de cette tribu.

Pendant l’automne de 1865, un Co=Youkon partit avec deux iñdigènes, deux frères, qui habitaient le même village que lui,

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pour aller chasser dansles montagnes. Le misérable avait son projet arrèté. Il trouva un prétexte pour séparer ses compagnons sans défiance, et les tua l’un après l’autre. De retour à la petite bourgade, il s'empara des biens des victimes, poissons séchés, fourrures, traineaux; il poussa même l'audace jusqu’à contraindre l’une des deux veuves à vivre avec lui. Cependant la famille des défunts s'était émue; des parents, qui demeuraient dans un village éloigné, vinrent pour tirer vengeance du forfait; le meurtrier, averti de leur approche, s’enfuit dans les bois, emmenant avec lui la femme qu'il tenait dans sa dépendance.

Quand Whymper quitta le pays, on n’était pas encore parvenu à le saisir, et plusieurs fois, dans ses promenades solitaires, il crut voir sa sinistre figure surgir derrièreun rocher, ou bien errer à travers les arbres. Il n'échappera pas sans doute au châtiment qu'il mérite, car tous les Indiens du voi* sinage ont juré de 2 punir.

Les morts ne sont pas oubliés ici aussi vite qu'il arrive souvent chez les sauvages; le deuil dure une année; per : nt ce temps, les femmes se réunissent plusieurs fois pour pleurer sur le défunt et rappeler ses vertus réelles ou supposées.

A l’anniversaire du décès, une fête termine les rites funèbres. Whymper fut lémoin d’une de ces cérémonies. Elle eut lieu dans la caserne du fort, que le gouverneur, sur la demande desindigènes, avait mise à la disposition de la famille affligée.

Un enfant était mort l’année précédente; le deuil finissait et un grand repas devait réunir les parents et les amis. D’abord tous les visages furent tristes, des larmes mouillaient les yeux des femmes; peu à peu la gaieté se fit jour parmi les convives : bizarre mélange de lamentations et de réjouis: sances! La mère, entourée de quelques matrones, continuait à pleurer amèrement, pendant que les invités chantaient en

chœur et dansaient avec un infatigable entrain, autour d’un mât peint de couleurs éclatantes, décoré de guirlandes de perles, de magnifiques peaux de loups et de fourrures de martres.

Ils continuèrent ainsi jusqu’au matin, ne s’interrompant que pour manger et boire. Le vacarme était impossible à décrire ; un enfant surtout ne cessa de crier de toute la force de ses poumons, si bien que, les jours suivants, par une juste compensation, le petit diablese trouva pourvu d’une complète extinction de voix. Les objets qui garnissaient le mât furent, à la fin de la cérémonie, partagés entre les assistants. On peut juger de l’impétuosité et du zèle des danseurs par ce fait que le poêle massif, placé au milieu de la chambre, fu‘ ébranlé sur sa base et en partie démoli.

Au lieu d’enterrer les morts, les indigènes les placent dans des boîtes oblongues, élevées sur des pieux qui les maintiennent à un ou deux mètres du sol; quelquefois on les décore de fourrures qui pendent au-dessus comme des bannières; le plus souvent on les recouvre de tous les objets qui ont appartenu au défunt, tels que son canot, ses rames, ses raquettes. L'usage de ces cercueils aériens est aussi répandu parmi les tribus de la côte.

La dépouille des hommes ne jouit pas seule du privilège d’être religieusement conservée. Les indigènes ont pour les ossements des animaux une sorte de respect superstitieux ; ils les amassent dans leurs maisons, au lieu de les jeter au

feu ou de les donner aux chiens. C'était pour eux un véritable scandale lorsqu'ils voyaient les Européens laisser dévorer par les bêtes de leur attelage les débris d’un gigot de renne.

« Vous nous portez malheur, s’écriaient-ils; nos chasses seront infructueusss et nos pièges laisseront échapper le gibier. »

Une superstition semblable les empêche aussi de Jeter les rognures de leurs ongles, les cheveux tombés de leur tête

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LA TRIBU DES CO-YOUKONS. 117 ou les poils de leurs barbes ; ils en font des paquets qu'ils suspendent aux arbres.

* Outre leurs talents pour la pêche, dont il a déjà été parlé, les Co-Youkons ont une manière ingénieuse de prendre les rennes.

Ils tracent, dans les endroits fréquentés par ces animaux,

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