‹ Voyages et aventures dans la Colombie anglaise [microforme]Chapitre 48 sur 72 · BASSIN DU YOUKON (1'° PARTIE · texte numérisé non relu

BASSIN DU YOUKON (1'° PARTIE

elle succédait aux rigueurs de l'hiver, elle nous paraissait tout à fait chaude.

« Le 28, les premières aies arrivèrent du sud; Kouriler était dans une joie extrême. À travers la glace crevassée, déjà fondante du fleuve, il gagna l’ile située en face de notre station, où il passa toute la nuit, mais d’où il ne revint pas les mains vides.

«5 mai. — Débâcle complète devant Noulato. Plusieurs

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jours auparavant, divers signes l’annonçaient, mais l'hiver avait maintenu ses droits; aujourd’hui, le dégel est sérieux.

« 12 mai. — La barrière de glace se rompt avec fracas, et les flots de la rivière couvrent, sur la longueur d’une demilieue, la surface encore solide du fleuve Youkon. La pluie joint son action dissolvante aux tièdes effluves du printemps. Tout est désordre et confusion : la glace sale, mêlée de troncs d'arbres et de débris, se crevasse en maint endroit; l’eau se précipite en torrents impétueux. Plusieurs habitants du fort, qui avaient été chasser sur l’île, ont beaucoup de peine à regagner la rive; le bidarchik a couru ce matin un danger sérieux. Il aurait probablement péri, si un canot n'avait été à son secours. Beaucoup d’Indiens périssent dans ces débäcles soudaines ; quant aux engins de pêche, ils sont emportés par le courant.

« Le 12, les moustiques commencent à nous donner avis de leur présence, ce dont nous les dispenserions volontiers; mais, le lendemain, nous voyons arriver des hôtes mieux venus, les hirondelles, qui se mettent à voler autour du fort en décrivant dans les airs mille courbes capricieuses. Notre infatigable chasseur Kouriler abat dix oies sauvages; hier, il en a rapporté six. La chaleur est devenue si forte, les rayons du soleil si ardents, que nous nous sentons tous abattus par ve brusque changement de température.

« 19 mai: — Le Youkon s’est débarrassé aujourd’hui du manteau de glace qui le retenait captif; les fragments, détachés, amollis, descendent le cours du fleuve avec une vitesse de cinq ou six nœuds à l'heure. Le dégel se prolonge plusieurs jours, et nos yeux, fatigués de la monotonie de l'hiver, contemplent avec un plaisir inexprimable ce spectacle mouvant. Tantôt les blocs, arrêtés par quelque obstacle, s’entassent les uns sur les autres et forment de blanches montagnes; tantôt, dans leur course impétueuse, ils broient ou entraînent tout ce qui se trouve sur leur passage ; des arbres

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LE PRINTEMPS. 127 entiers, des masses de sable arrachées au rivage sont emportés par les eaux, dont le niveau s'élève soudainement de # mètres au-dessus de l’étiage d'hiver. Le 22, le courant charrie une quantité considérable de glace noirâtre, salie sans doute par le contact de la terre végétale ; le 24, le Youkon commence à se dégager.

« Dire la quantité d’aspects sous lesquels s’est présenté le fleuve serait chose impossible; quelques blocs étaient transparents, cristallins, ils étincelaient au soleil comme des montagnes de diamant; d’autres, à demi fondus, n’avaient guère plus de consistance que de la gélatine; les uns étaient criblés de trous comme l’intérieur d’une ruche, les autres avaient une surface lisse et brillante. Quand un de ces fragments minés par le dégel venait à en rencontrer un autre, il se brisait en mille pièces, avec un bruit assourdissant, pareil à celui d’une centaine de verres et de bouteilles qu’on casserait à la fois. Beaucoup de vase était mêlée à la glace; bien des teintes jaunes ou grisätres en altéraient la pureté, les eaux étaient aussi bourbeuses que celles de la Tamise; mais çà et là des amas de neige immaculée demeuraient encore sur les banquises en miniature; la plupart des blocs congelés renfermaient des morceaux de bois, quelquefois même des arbres, que le fleuve avait emportés l’automne précédent et que les froids avaient emprisonnés dans une rigide couche de glace. Les Russes retirent une grande quantité de ces dés bris afin de s’en servit comme combustible; les troncs qui ont une longueur suffisante sont réservés poui la construction,

«€ 25 mai 1866. — L'activité règne maintenant partout. Les Russes. préparent leur expédition, commerciale du printemps; Dall et moi, l'exploration que depuis longtemps nous avons projetée; M. Dyer se dispose à redescendre le Youkon jusqu’à son embouchure, où il compte rencontrer un gentleman attaché à la commission du télégraphe, M. Everest Smith,

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que le colonel Bulkley a chargé de faire des sondages en cet endroit.

«Il a fallu se pourvoir de marchandises et de provisions, les peser, les emballer, s’assurer que les fusils et les pistolets sont en bon état, fabriquer enfin par douzaines des avirons et des rames.

« Les peaux de notre baidarre et celles du baïidarre à trois places de M. Dyer sont tirées de leur logement d’hiver, réparées aux endroits où elles ont subi des avaries, plongées dans l’eau pour reprendre de la souplesse, ensuite huilées avec soin et enduites de graisse le long des coutures. Le 26, tous nos préparatifs sont achevés; la pluie tombe à flots, mais nous sommes si impatients de nous mettre en route que ce contretemps ne nous arrête pas. À sept heures du matin, M. Dyer monte dans sa petite embarcation avec deux indigènes et commence à descendre le fleuve; une heure après, en compagnie des Russes, nous partons dans la direction opposée.

« Notre ami le bidarchik Ivan a sous ses ordres huit hommes, tant Moscovites qu’Indiens; sa barque de peaux, construite avec soin et pourvue d’un gouvernail, d’un mât et d’une voile, est fort grande, car elle doit contenir, outre les voyageurs, deux tonnes au moins de provisions et de marchandises. Notre baidarre, beaucoup plus petit, porte cependant cinq personnes, une tente, des couvertures, des ustensiles de cuisine, des fusils, deux sacs de biscuits 70 kilogrammes de farine et une foule de colis de toutes sortes. L’équipage se compose de Kuriler, qui fait l'office de timonier, et de deux Indiens, l’un appartenant à la tribu des Indgelètes, l’autre à celle des Co-Youkons. Dall et moi nous tenons les gaffes, tandis que nos hommes rament. Nous avons aussi une voile, mais pas de gouvernail; Kuriler nous dirige avec une pagaie. Le Youkon est encore encombré de blocs de glace et de morceaux de bois, ce qui rend la navigation fort

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