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REMONTE DU YOUKON EN CANOT. 129 difficile; nous ne parvenons à nous frayer un passage qu’en nous tenant près de la rive; il nous faut, à chaque instant, traverser le fleuve, puis le retraverser encore pour chercher les endroits où l’eau est le plus calme; nous avons beau manœuvrer de notre mieux pour ne pas‘être entraînés à la dérive pendant cette opération, le courant, malgré nos efforts, nous ramène souvent à plus de 1600 mètres en arrière.
« Comment pourrais-je décrire la magnificence de ce fleuve que nos compagnons comparent au gigantesque Mississipi? Les paroles et le pinceau sont également impuissants à en donner une idée. A Noulato, c'est-à-dire à 800 kilomètres audessus de son embouchure, le Youkon a, d’une rive à l’autre, près de 2000 mètres; plus loin, il s'étend pour former des lagunes larges quelquefois de 8 kilomètres et parsemées d'innombrables îlots. Sa longueur n’étonne pas moins l’imagination, Les membres de la commission télégraphique l’ont remonté pendant 2400 kilomètres, et, lorsqu'ils s’arrêtèrent, ils étaient encore loin de sa source; quant à ses affluents, chacun d’eux serait, en Europe, un fleuve considérable, En considérant cet immense cours d’eau qui arrose des territoires grands comme plusieurs royaumes, je comprenais l’orgueil naïf qu’il inspire aux indigènes de ses bords : « Nous ne sommes pas des sauvages, disaient-ils à l'interprète russe, nous sommes les Indiens du Youkon! »
« À 2000 mètres au-dessus de Noulato, des rochers de granit mêlé de schiste dressent, le long du fleuve, leurs masses escarpées; des plantes grimpantes et des fougères entourent leur base d’une verte ceinture. Vers midi, nous faisons halte pour prendre le thé. La rive, en pente, est difficile à gravir; nous n’aurions pas choisi ce point de débarquement, mais la nécessité nous l’impose; nous l’escaladons d’un pas agile, le feu est bientôt allumé, Kouriler va puiser de l’eau à une source voisine, et nous prenons de bon appétit notre modeste repas.
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« Non loin de cet endroit, la rivière décrit une courbe profonde; des blocs de glace, des troncs d'arbres, des morceaux de bois de toute dimension flottent à la surface; le courant est rapide, il faut qu'un homme se tienne à l’avant, armé d’une gaffe, pour repousser les obstacles et empêcher des rencontres qui seraient fatales à notre petite embarcation. Le canot des Russes vogue à peu de distance du nôtre; nous voyons de gros arbres passer dessous, le faire un instant vaciller, puis le soulever hors de l’eau, quoiqu'il ait huit personnes à bord et pèse au moins trois tonnes; mais les masses flottantes de glace et de bois, entraînées par le courant avec une vitesse de 12 kilomètres à l'heure, acquièrent une force d'impulsion prodigieuse. Si, par malheur, ces mêmes troncs d’arbres avaient frappé de flanc le canot, ils l’eussent certainement fait chavirer. Souvent il nous arrive de sentir des blocs enfoncés sous l’eau heurter la quille de notre baidarre ; c’est là, je puis l'assurer, une sensation fort désagréable. En effet, l’état du fleuve défie les efforts du plus habile nageur; entre nous et une mort certaine, il n’y a donc que l’épaisseur de l’'embarcation, c’esi à-dire non pas une planche, mais une mince peau de renne. Un bateau de ce genre a pourtant ses avantages : les canots de cèdre de la Colombie anglaise seraient bientôt mis en piéces, tandis que le baidarre cède à la pression des obstacles sans pour cela se briser. Cependant toute médaille a un revers : nous ne tardons pas à nous apercevoir que les coutures qui assujettissent le fond de la barque ont l'inconvénient de se déchirer lorsqu’elles passent sur des troncs d’arbres ou qu’elles rencontrent des pierres dans les endroits où l’eau est peu profonde.
« Le fleuve continue d’être tortueux. À un des tournants si difficiles dont je viens de parler, les Russes, après d’inutiles efforts pour lutter contre le courant, déclarent qu'il est impossible d’aller plus loin; la côte étant fort escarpée à cet endroit, ils se laissent aller à la dérive, afin de trouver un point
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plus favorable au débarquement, et ils s’installent sur le rivage pour attendre que le Youkon soit plus praticable. A cette vue, Kouriler fait une grimace de dédain.
« Voulez-vous aussi, nous demande-t-il, retourner en arrière, ou bien faut-il continuer à marcher? Je crois que, sur l'autre bord, les eaux sont plus calmes, il v a peut-être un peu de danger à courir, mais nous pourrions traverser le fleuve et risquer l'aventure. »
« L'offie a de quoi nous ‘enter; c’est une occasion brillante de raontrer notre courage et de nous relever aux yeux des Russes qui, plusieurs fois, ont paru mettre en doute que des jeunes gens comme Dall et moi eussent assez de fermeté pour accomplir jusqu’au bout le voyage du fort Youkon. Notre amour propre est piqué au jeu ; nous disons à Kouriler d’avancer, tandis que nous-mèmes nous ramons avec ardeur. Plusieurs fois des masses flottantes rasent notre frèleembarcation,menaçant de l’engloutir sous leurs baisers perfides ; plus souvent encore nous sommes obligés d'aller à la dérive pour livrer passage à un bloc de glace plus gros que les autres. Mais, grâce à l’excellente direction de notre timonier, nous traversons le fleuve sans accident et nous continuons notre route, au grand ébahissement de nos amis les Moscovites, qui de la rive suivent toutes les manœuvres. Les Indiens ne se possèdent pas de joie; ils se répandent en démonstrations bruyantes, ne comprenant pas que nous puissions demeurer calmes après une telle victoire. Cependant la fatigue commence à se faire sentir ; nous avisons sur le rivage une place à peu près sèche, du moins relativement à l'immense marécage produit par la fonte des neiges, et nous y établissons notre campement. Nous sommes sur la rive orientale du fleuve; le sol, fort uni, découvre autour de nous un vastefhorizon que borne, à 40 kilomètres plus loin, ia chaîne neigeuse des montagnes T'Kitské. Fort satisfaits de notre journée, nous nous mettons en devoir de dresser nos tentes, dont