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DERNIÈRE AVENTURE ET LEBRET

Lebret, Saskatchewan, 26 novembre 1924.

En attendant à Montréal certain papier de Winnipeg que j’avais demandé en quittant la France, pour me permettre d’effectuer mon retour par terre en de meilleures conditions financières, je me reposai des suites du mal de mer encore très sensibles, et, comme unique sortie, me rendis à ce qu’on appelle localement l’oratoire Saint-Joseph, sur les confins de la ville.

Pour les Français qui pourraient me lire, il convient de faire remarquer ici que la métropole canadienne tout entière tient dans les limites d’une île, formée par deux branches du majestueux Saint-Laurent, et si importante est cette île que son centre est couronné d’une assez haute colline, le Mont Royal : d’où le nom de la ville elle-

même. Or, du côté opposé à celui de la cité proprement dite et adossée à cette petite montagne, se trouve une bâtisse neuve, grande mais basse et en belles pierres de taille, avec, en arrière, une espèce de chantier creusé dans le roc de ses flancs.

C’est là que des foules de fidèles se succèdent sans cesse, après avoir traversé les allées qui sillonnent la pelouse, encore verte, adjoignant ce point de Montréal, où converge la dévotion de tout un pays.

Plusieurs pèlerins ne gravissent qu’à genoux et en égrenant leur chapelet, les yeux fixés sur la dite bâtisse, les escaliers de pierre artificielle qui y donnent accès. Je parle du soubassement, ou prolongement semi-souterrain, du futur oratoire, dont on déblaie en ce moment l’emplacement en arrière.

Vous avez là ce qu’on pourrait appeler le centre du culte de saint Joseph en Amérique, et ce centre est d’origine toute récente. Il doit son existence aux efforts, comme à la foi intense, d’un humble religieux de la congrégation de Sainte-Croix, le frère André, qui passe aujourd’hui pour thaumaturge, la piété populaire lui attribuant les nombreux miracles qui se font dans ce lieu privilégié par l’intercession de saint Joseph.

Lors de mon passage à l’Oratoire, il était absent, et je regrettai vivement de ne pouvoir faire la connaissance d’un homme qui sera peut-être un jour canonisé. Chaque voiture du tramway amenait sa quote-part de pieux pèlerins, qu’avaient ce jour-là devancés cinq ou six cents fidèles assistant déjà à la bénédiction du Saint-Sacrement dans la soi-disant crypte qui sert d’église, en atten-

dant la construction de l’Oratoire proprement dit, dans l’immense excavation où l’on travaille encore.

Rien d’impressionnant comme ces foules recueillies, dans les rangs desquelles circule un courant de foi et de piété qui vous saisit malgré vous. D’un autre côté, la petite montagne de béquilles et autres apanages de l’infirme qu’on remarque dans une chapelle de ce monument ne peut que contribuer à vous persuader que le doigt de Dieu est là.

Je quittai Montréal le 12, en route pour Ottawa, capitale de tout le Canada, où j’admirai une fois de plus les beaux bâtiments d’une université fondée et dirigée par mes frères les Oblats, autour de laquelle ont fait rage les ambitions de gens qui n’y avaient point droit et qui auraient voulu s’en emparer. On vient d’ajouter une nouvelle aile à l’édifice central, déjà imposant sans pourtant être complètement terminé (1).

A côté, se trouve le juniorat des Oblats, la bâtisse consacrée aux sciences, sans compter l’église Saint-Joseph, destinée aux catholiques de langue anglaise, et l’église du Sacré-Cœur des Canadiens-français, que fréquentait de son vivant sir Wilfrid Laurier, leur homme d’État le plus en vue dans ces derniers temps, qui fut seize ans premier ministre de la Confédération tout entière. Au juniorat, je fus enchanté de retrouver un ami d’enfance, c’est-à-dire d’il y a cinquante ans, le R. P. Louis Le Jeune, auteur, grand directeur des sommités catholiques de la capitale et, dirait-on, médecin spirituel des cas désespé-

(1) Un premier édifice en pierre, logeant la majeure partie de l’université, fut détruit par le feu en 1903.

rés, qui avait été mon camarade de classe et compagnon fort apprécié au juniorat de Sion, au noviciat de Nancy et au scolasticat d’Autun. Dans la même maison, je renouvelai connaissance avec le bon P. Bouvet, supérieur, dont je connaissais déjà l’obligeance et la généreuse hospitalité, avec le P. Laflamme, curé de la paroisse après l’avoir été dans l’Ouest, et un certain P. Jacques, auquel j’avais d’anciennes obligations.

J’allais presque oublier qu’à l’Université je fus non moins heureux de revoir l’excellent P. Marcotte, son jeune mais distingué recteur, avec, entre autres, un second co-junioriste des jours d’antan, le P. Nillès, Lorrain qui est devenu l’un des piliers de cette institution, dont il est probablement de beaucoup le plus ancien membre.

L’Université d’Ottawa est aujourd’hui très prospère. Elle compte plus de sept cents élèves, surtout canadiensfrançais et anglais, avec un bon nombre d’Américains des États-Unis, sous la tutelle d’une quarantaine de Pères oblats, aidés de quelques professeurs laïques. En un mot, elle fait honneur au catholicisme, d’autant plus que la population d’Ottawa est loin d’être homogène comme race et comme religion. A peu près toute anglaise, et en majorité protestante, à l’origine, elle a changé en grandissant, et l’élément français et catholique s’est graduellement fortifié dans ses rangs, au point qu’on est maintenant obligé de compter avec lui et avec son représentant attitré, l’excellent journal Le Droit.

Malgré les bons amis que j’y retrouvai, je ne pus m’attarder à la capitale, et dus bientôt repartir pour l'Ouest et, en particulier, Winnipeg, où je ne devais pas

arriver sans encombre, comme s’il eût été écrit qu’un dernier incident était nécessaire pour justifier la seconde partie de mon titre Voyages et Aventures.

Ainsi qu’on l’a maintes fois fait observer, l’immense pays qu’on appelle le Canada est divisé en deux parties bien distinctes, l’Est et l’Ouest, séparées par un grand désert rocheux et boisé, où l’on ne trouverait encore que le wigwam du sauvage, sans les deux voies ferrées du Transcontinental et du Canadien-Pacifique qui le traversent.

Cette dernière ligne, que j’avais prise, suit dans leurs interminables zigzags les contours du lac Supérieur, la plus grande pièce d’eau douce du monde entier, sur la rive septentrionale de laquelle s’élèvent deux villes modernes, Fort-William et Port- Arthur. On les appellerait villes sœurs ou jumelles, à cause de l’identité de leur âge et leur proximité, si le souci d’intérêts opposés ne les avait, au contraire, constituées rivales, sinon ennemies. Le train s’arrête vingt minutes à la première, où il change de locomotive et de personnel, mais ne reste à la seconde que le temps de prendre des passagers et leurs bagages.

Or j’étais sous l’impression que cette place, Fort- William, était la première que je devais atteindre en venant de l’Est, et cette impression me fut encore confirmée par la sortie de presque tous les passagers, qui allaient, pensai-je, employer au buffet l’assez long arrêt qu’on devait y faire. Je voulus profiter moi-même de cette halte pour acheter en ville, à meilleur marché, quelques petites bouteilles de “ liqueurs douces ” (orangeade ou autres eaux aromatisées), la seule boisson per-

mise en Ontario, où nous nous trouvions, avec le thé des Chinois et la décoction qui y passe pour du café.

Dans les trains canadiens, où l’on vous offre en vente chocolats et bonbons, tabac et cigarettes, livres de toutes sortes et divers bric-à-brac, on vous vend bien aussi ces soi-disant liqueurs ; mais j’étais fatigué de les payer un prix exorbitant.

Je revenais avec quelques-unes de ces petites bouteilles, fier d’avoir réalisé une épargne de quelques sous, lorsque, arrivant à la gare, je constatai avec stupéfaction que la voie était parfaitement libre.

— Où est le train ? demandai-je à deux messieurs qui s’entretenaient ensemble à côté.

— Vous voulez dire le train de Winnipeg ?

— Oui.

— Il est parti il y a quelque temps, et doit être en ce moment à Fort- William.

— Comment, ne suis-je pas à Fort-William ici?

— Mais non, cette ville est Port- Arthur.

— Ciel ! que vais-je faire maintenant, avec ma valise et toutes mes affaires dans ce train !

— Vous vous rendez à Winnipeg ?

— Oui.

— La seule chose que vous ayez à faire, c’est de prendre un taxi, et de gagner Fort-William en toute hâte. Peutêtre le train y sera-t-il encore lorsque vous y arriverez.

- — Et où pourrais- je trouver un taxi ?

— Je ne saurais vous le dire. Cette place n’est pas si importante que l’autre.

Puis, se tournant vers son voisin :

L’ENSEVELISSEMENT du CHRIST

fi

— Voici mon auto, je pourrais peut-être l’y mener? fit-il.

Sur un signe affirmatif de son interlocuteur, ce monsieur me conduisit à grande vitesse au vrai Fort-William, où j’arrivai juste à temps pour reprendre mon train.

En sorte que, ayant dû rémunérer convenablement mon charitable conducteur, mes bouteilles, sur lesquelles j’avais cru épargner de l’argent, me revinrent à trois fois ce que je les aurais payées sur le train ! Errare humanum est. . . (1).

Le dimanche, 16 novembre, j’arrivais à Winnipeg, d’où je repartais peu après pour Saint-Léon du Manitoba, la seule déviation de la ligne droite que je me sois permise, et cela en faveur d’amis bien chers : des Chanoines réguliers, que la Providence s’est plue à éprouver grandement dans ces dernières années (2). Puis, après une apparition à Régina, capitale de la Saskatchewan, belle ville en pleine prairie, que la présence du gouvernement et des institutions qui l’entourent a seule suscitée et continue à faire vivre, je redescendais dans la vallée de la Qu’Appelle, et, le 25 novembre, réintégrais mon domicile à Lebret, bénissant Dieu du beau voyage qu’il m’avait donné de faire, en dépit des quelques accidents qui avaient mouvementé les cinq mois de sa durée.

Après la dense population à laquelle j’étais habitué en France, Lebret peut ne pas paraître bien important. Cette place a pourtant, à l’instar de tous les villages

(1) “ C’est le propre de l’homme de se tromper. ”

(2) Voir à ce sujet ma Vie de Monseigneur Langevin, pp. 293-95, et mon “ Histoire de l’Eglise catholique dans l’Ouest canadien, ” vol. IV, pp. 123-127.

canadiens du pays, un avantage qui manque à ceux de la mère patrie : sa population augmente, au lieu de diminuer, bien que pas dans la même proportion qu’à la plupart des centres canadiens. Fondée en 1866, d’abord comme mission indienne ou métisse, elle fut originairement connue sous le nom de Qu’Appelle, contraction de “ Qui appelle ”, par suite d’échos dans la vallée (1), que porte encore celle-ci, ainsi que l’humble cours d’eau qui serpente au fond entre quatre lacs poissonneux.

Un prêtre français, le P. Decorby, petit de corps mais d’un zèle immense, en fut le premier desservant en résidence à poste fixe (1868), bien qu’il passât une bonne partie de son temps à cheval, à la recherche de ses ouailles métisses, errant alors comme les sauvages sur l’immensité de la plaine canadienne. Quelque temps après, 1884, le P. Hugonard, autre prêtre français, établit tout à côté de l’humble rendez-vous du premier, et sur les bords du même lac, une école industrielle pour sauvageons et petites sauvagesses, qui existe encore, plus prospère que jamais.

Cette école, qui réunit de deux cent vingt-cinq à deux cent cinquante jeunes aborigènes, occupe un assez important personnel : un principal, aujourd’hui, le R. P. Léonard, O. M. I., un vice-principal laïque, avec d’autres employés qui enseignent différentes industries, et une douzaine de Sœurs grises, dont la position parmi ce petit monde est loin d’être une sinécure.

(1) Les Indiens attribuent l’origine de ces échos à un jeune fiancé “ qui appelait ” celle qu’on lui avait promise en mariage, après que le premier, victime de guerriers étrangers, était parti pour le pays des mânes.

C’est pendant une absence du P. Decorby, momentanément remplacé par le P. Hugonard, que surprit ce dernier une alerte dont il ne parlait jamais sans émotion. Au printemps de 1878, les Sioux, fameux guerriers peauxrouges réfugiés au Canada après avoir tué deux cent soixante-quatre hommes de l’armée de Custer, officier américain, sans compter leur chef lui-même, se trouvaient campés sur les hauteurs qui dominent l’étroite et profonde vallée de la Qu’Appelle, et faisaient fort maigre chère, puisqu’ils ne vivaient plus guère que de racines sauvages que leurs femmes arrachaient à la prairie, lorsqu’ils aperçurent une charrette pleine de provisions, qui rentrait à la mission après un voyage de plusieurs centaines de milles.

Incontinent, soixante-dix ou quatre-vingts d’entre eux s’élancèrent à cheval au fond de la vallée, pour s’emparer des bonnes choses qui arrivaient de Winnipeg : quelques sacs de farine, du riz et autres denrées, sur lesquelles comptaient les missionnaires pour passer l’année suivante sans mourir de faim. Les oreilles garnies des roues arrachées aux montres qu’ils avaient enlevées à leurs victimes des États-Unis et la figure horriblement peinte, les farouches intrus se précipitèrent, avec un accompagnement de cris inhumains que le pauvre prêtre pouvait prendre pour des chants de guerre, sur la mission qui fut en un clin d’œil dépouillée de tous ses moyens de subsistance (1).

(1) Le P. Hugonard parvint pourtant à faire payer un peu aux instrus les provisions qu’il ne pouvait pas leur refuser.

Lors de son organisation civile, cette mission devint Lebret, en l’honneur de son premier directeur des postes, le P. Louis Lebret, toujours un Français, alors à sa tête. En même temps, par suite de l’arrivée de plusieurs Canadiens qui prirent des terres aux environs, la mission se transforma en paroisse régulière, surtout lorsque des Anglais, ou plutôt des Écossais, catholiques, des Allemands et des Slaves de même foi, se furent joints aux premiers colons.

Aujourd’hui, à part les sauvages que deux de ses missionnaires visitent régulièrement à quelque distance de là, Lebret comprend cent vingt-trois familles réparties comme il suit : françaises ou canadiennes-françaises, vingt-six ; anglaises (1), vingt-deux ; allemandes, quinze ; slaves, dix-huit ; métisses, cinquante-deux. Comme cosmopolitisme, c’est bien l’Ouest canadien, qui compte, pourtant un bon nombre de belles et homogènes paroisses de langue française, sans mélange étranger appréciable. Le village de Lebret, que desservent au moins deux trains de chemin de fer par jour, et qui est situé sur un lac d’une lieue et demie de long, juste au bas d’une côte abrupte dominée par un sanctuaire dédié au Sacré-Cœur, groupe à lui seul une trentaine de ces familles, qui sont en majorité françaises, le reste étant de langue anglaise.

D’assez difficile accès, sur l’un des bords d’une très longue et profonde vallée, qui fait l’effet d’une immense crevasse dans la terre, ce sanctuaire est connu dans

(1) C’est-à-dire de langue anglaise.

le pays surtout pour ses magnifiques statues, originaires de Bavière et achetées d’un Juif de Marseille, qui les céda à vil prix parce que, dit-on, elles ne lui avaient rien coûté. Elles se rattachent à la Passion, ou plutôt à l’ensevelissement, de Notre Seigneur, et leur image couronnera dignement la série de mes illustrations (1).

Ce sanctuaire est d’origine récente (2), et, dans l’octave de la fête du Sacré-Cœur, il voit maintenant se grouper à sa porte d’assez grandes foules de pèlerins venus parfois de fort loin, pour honorer d’une manière toute spéciale Celui dont le Cœur a tant aimé les hommes. Il sert alors de chœur au clergé, tandis que les fidèles entendent la messe et le sermon massés sur la pelouse en avant.

Dans le village même s’élève, à part ce qu’on appellerait l’école communale en France, un couvent-pensionnat tenu par les Sœurs des Missions. Ces religieuses distribuent le bienfait de l’instruction et de l’éducation à trente ou quarante pensionnaires, sans compter les élèves de la première école, auxquels elles font aussi la classe. En sorte que, sans être important comme centre civil, Lebret n’en jouit pas moins d’une certaine distinction au point de vue de l’éducation, avec ses trois écoles, toutes sous des auspices catholiques.

En ce qui est de l’église paroissiale, accroupie sur les bords du lac quelque trois cents mètres plus bas que le sanctuaire susmentionné, tout ce qu’on peut en dire, c’est qu’elle est une relique d’un autre âge : comme un

(1) Voir page 304.

(2) Le résultat du zèle d’un P. Boyer, O. M. I.

groupe de petites structures successivement accolées les unes aux autres, aujourd’hui tombant presque de vétusté et destinées à disparaître dans un avenir qu’on espère devoir être prochain. C’est, pour la place, une entreprise qui ne laisse pas que d’être assez difficile, ce qu’on comprendra sans peine si l’on veut bien considérer que, au point de vue des ressources d’une paroisse, la plupart des métis ne comptent point, au contraire. Il ne faut que trop souvent aider leurs nombreuses familles dans la lutte pour la vie, au lieu d’en recevoir la moindre assistance pour soi ou pour les œuvres paroissiales.

Ainsi un lecteur en quête d’une bonne œuvre réellement digne de sympathie, d’une œuvre de caractère permanent et propre à contribuer longtemps à la gloire de Dieu dans les immensités de l’Ouest canadien, ne pourrait-il mieux faire que d’envoyer au curé de Lebret une aumône pour la reconstruction de son église. Je ne crois pas moi-même mal terminer cette série de lettres, qui décrivent tant de beaux temples européens, en recommandant instamment à sa charité cette œuvre canadienne qui s’impose et pour laquelle les fonds manquent.

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