‹ Voyages et aventures du capitaine Marius Cougourdan, commandant le trois-mâts la Bonne-Mère, du port de MarseilleChapitre 1 sur 47 · EXTRAICT DES REGISTRES DE LA PAROISSE DE LA MAJOR · texte numérisé non relu

EXTRAICT DES REGISTRES DE LA PAROISSE DE LA MAJOR

Le treize avril de ïan mil sept cent septante-un^ j'ay baptisé Lazare-Marius^ fils naturel et légitime de Louis-Lazare Cougourdan^ patron de pêche en ce port, et de Miette-Magdeleine A s truc ^ son épouse. Le parraiii a esté Barthélémy Audibert^ maistre portefaix^ et la marraine Marie- Anne Pierrugues^ marchande. En foy de quoy fay signé avec les témoins ci-après. Ainsi signé sur le registre : Louis-Lazare Cougourdan., Barthélémy Audibert^ Marie- Anne Pierrugues^ Algand, Truc, et Astoin vicaire.

Les récits qu'on va lire rendent, ce me semble, inutiles les détails que je pourrais donner sur l'enfance de notre héros. Ce qui intéresse dans un homme, c'est ce qu'il a fait depuis le moment où il est entré en ligne dans la bataille de la vie jusqu'à Pheure où la mort a eu raison de lui. Somme toute, ce jeu du courage et de la volonté contre les forces et les lois de la nature est encore ce qu'il y a de plus curieux dans le spectacle de l'univers. Sans doute nous n'y comprenons pas grand 'chose de plus qu'à tout le reste, mais nous y voyons nos semblables y déployer des qualités supérieures, y souffrir des douleurs imméritées, y faire beaucoup de mal, et finalement mourir après s'être donné toutes les peines du monde pour éviter cette inévitable conclusion de toute biographie.

C'est ce que les anciens exprimaient avec leur élégance habituelle, en disant qu'il n'y a pas de plus beau spectacle que celui d'un homme de cœur luttant contre la fortune. La tragédie, le drame, l'élégie ne sont pas autre chose que l'histoire éternelle

s un LA VI K KT I.KS <H<:iJVIlKS I)K COUGOUKDAN. 3

(le l'innoconce a<:('al)Iéo par l<'.s coups du sort, et du crime Taisant soulïVir mille maux à lu vcilu.

C'est encore pour rendre liommage et donner salisCaclion à ce besoin du coMir humuiii (ju'onl été élevés, en (irèce, à liome et parlout, ces édifices où l'on fait en grande pompe s'entr'é^orger les animaux et les hommes. La guerre, avec le luxe et l'allégresse

LE PORTRAiT »0 CAPITAINE, D APRÈS UN DESSIN DE LAUTECR.

qui en égayent toujours les premiers actes, est aussi l'expression de cet amour pour le carnage, qui est une des grandes jouissances de l'espèce humaine.

La vie du capitaine Marins Cougourdan se recommande donc tout d'abord aux amateurs des belles-lettres par toutes les conditions propres à inspirer la pitié et la terreur, et sous ce rapport elle pourrait être placée au rang des tragédies les plus autorisées, car on y meurt beaucoup et l'on y rit souvent, ce qui

est la règle du genre : mais ce n'est pas tout, et le philosophe (ou l'artiste, ce qui revient au même) y trouvera d'attachants sujets de méditation sur les problèmes les plus ardus de la conscience. Je dis les plus ardus : car non seulement il sera embarrassé pour juger la morale de Cougourdan, mais il le sera pour se juger lui-même, lorsque, à la fin d'une de ces frasques effroyables où les principes les plus sacrés de la civilisation auront été foulés aux pieds, le lecteur sentira son cœur battre d'enthousiasme et de sympathie pour le coupable.

Cependant ne vous laissez pas arrêter à ce scrupule, et surtout, je vous en conjure, lisez le livre jusqu'au bout : lorsque vous aurez achevé de connaître l'étrange et original personnage qui s'est peint lui-même dans les récits que j'ai recueillis de sa bouche, vous serez tout étonné de découvrir sous cet amas d'énormités fantastiques une sagesse à faire peur : à travers les colères et les ruses de ce vieux loup de mer vous démêlerez trois véritables vertus cardinales : la santé, le courage et la gaieté, sans lesquelles toutes les autres vertus sont à peu près impraticables, s'il est vrai qu'un homme malade, poltron et triste soit incapable de toute action généreuse.

Il n'est pas douteux qu'au point de vue du Code pénal et du droit des gens notre brave capitaine n'ait commis de gros péchés. Son penchant pour les nègres et pour les cargaisons mal défendues fut une faiblesse qui, dans telle circonstance donnée, aurait pu lui attirer plus que le blâme des autorités constituées telles qu'elles fonctionnent dans les États jouissant du bienfait de la civilisation. Mais tout cela se passait dans cette zone indécise entre la terre et le néant, qui s'appelle la mer, où tout s*efface et se noie dans le vague ; où, balancé jour et nuit sur la mort, la gorge serrée sans relâche par la main de fer de la nécessité, l'homme cesse de s'appartenir à lui-même pour s'en aller corps

SUIl LA VIK I;T I.KS (JiîUVRKS DI-] CDIIGOUIIDAN. 5

ol AiTio au j;re (lu v(M)I <|ui le pousse ou du llol (jui rcnlrnlne.... A joule/, à celii que les uinrins comme C.ou^ourdan ont vécu li une épo(|U(; louruientée où l'on ne savait jamais si la guerre allait liuir ou recommencer, où pas un principe du droit des gens n'était reconnu d'une manière certaine et unanime, et l'on ne s'étonnera pas que ce matelot n'ait jamais pu comprendre nettement la différence entre le droit de course et le crime de piraterie,

l'ami de cougourdan, dessin &e g. clairin.

pas plus que la raison d'humanité qui avait fait abolir la traite.

« Quand je prends un navire à l'abordage, disait-il, et que je tue tout ce qui résiste, est-ce que le navire n'est pas à moi, puisque je l'ai pris à mes risques et périls, que diable? Maintenant, parce que j'aurai un papier du gouvernement ou que mon pavillon sera de telle ou telle couleur, ça sera-t-il ça qui fera que je l'aurai pris? Eh bien, alors, à quoi sert une lettre de marque? Est-ce que ça ressuscite ceux quejeleurai tués?Et les matelots que j'ai perdus, et les avariesque j'attrape, vous ne les comptez pas?»

Pour ce qui est de l'esclavage, il voyait là un droit inhérent à la couleur même de la peau du nègre, de sorte qu'il ne

pouvait absolument détacher l'un de l'autre ces deux termes.

« Mais puisque le bon Dieu les a faits nègres, concluait-il à la fin de toute discussion là-dessus, un nègre, à quoi ça sert? Il faut bien qu'on en vende aux colons, autrement comment feraientils? Tenez, c'est comme si vous me disiez que je n'ai pas le droit d'embarquer mes matelots abord de mon navire, et que je dois les laisser à terre à courir les cabarets au lieu de faire mon service ! »

Il était excellent pour ses matelots et se faisait adorer d'eux quoiqu'il leur brûlât un peu la cervelle quand il le jugeait nécessaire au bien du service : mais ils ne s'en plaignaient pas, parce qu'ils étaient prévenus des cas dans lesquels ils pouvaient encourir cette mesure disciplinaire. Au reste Cougourdan ne fit par là que mettre en pratique à l'avance un droit que le législateur a jugé indispensable d'inscrire dans notre loi maritime actuelle, où il figure à l'article 365 du Code de justice militaire pour l'armée de mer, du 4 juin 1868.

Cougourdan a navigué depuis l'an 1785, qu'il s'embarqua comme mousse, ayant alors quatorze ans et quatre mois, jusqu'en 1835, qu'il quitta son métier à la suite d'un voyage où il avait vu mourir sous ses yeux, les uns après les autres, tous les hommes de son équipage : on lira l'histoire de cette épouvantable catastrophe, Cougourdan, on peut le dire, en est mort. Il fit encore un voyage aux échelles du Levant, mais ce fut le dernier, et il prit la résolution de se retirer à la campagne avec son navire, comme nous le verrons à la fin.

Dans cette période de cinquante ans il n'a jDas passé en tout trois ans à terre, de sorte qu'on peut tenir qu'il a flotté pendant quarante-sept ans entre le ciel et la mer, ce qui doit lui faire pardonner bien des fautes.

Un autre motif d'indulgence à invoquer en sa faveur, c'est sa piété envers Notre-Dame de la Garde. Cette piété, qu'on veuille bien le remarquer, était absolument aveugle, et c'est par là

Sl'Il LA vu; KT LKS OICT V llKS DE CMlJfiOL lUJ AN. 7

(|ir('ll(' |)(Mil (loiiiicr une i(l(''(î (U\ ce (jiic, sons les nomhronsfs usaiics dont la i'oiluiu^ (1(; uicr l'ii\ail ( rii)Icr, valait an l'oiid l'Ain»' (in caijitaine. Là, commo dans nno sainic-barho à l'abri des l('ni|>r't('s d(; la \ie ol des grill'os de Satan, Marins avait nn sano tnuire on, tonte radieuse de puissance et de beauté, resplendissait l'image de cette créature céleste qui rcinplacjait pour Ini la mère, la sœur, l'épouse, dont il n'avait jamais connu la douce atTectiou. Dans le danger comme dans la prospérité, il croyait lavoir étendre ses bras sur lui et lui sourire du haut des cieux; lorsqu'il avait commis quelque péché d'une énormité particulière, il tremblait et lui demandait pardon, de sorte qu'on peut dire en vérité que devant celle qu'il appelait « la bonne Mère » il est resté petit enfant jusqu'à son dernier jour.

Pauvre Cougourdan! Croyez-moi, il valait mieux que sa conduite.

Et au demeurant, si l'on rassemble dans un seul tableau l'histoire de ses travaux et de ses exploits, savez-vous que ce n'est pas le premier venu, et que le sillage qu'il a tracé sur le globe ferait envie à plus d'un conquérant? Vous pouvez en juger par ces quelques chiffres, relevés d'après les détails qu'il m'a donnés de temps à autre au cours de ses récits :

Il a navigué pendant cinquante années;

11 a formé plus de vingt capitaines au long cours et plus de deux cents matelots, tous de premier ordre;

Il a fait 400 000 lieues environ sur toutes les mers du globe ;

Il a transporté pour plus de 40 millions de marchandises au compte de divers ;

Il a importé aux colonies plus de 10000 nègres;

11 a pris, tant aux Anglais qu'aux autres ennemis de la France,

3 frégates, 5 corvettes, 8 bricks, 13 goélettes, 17 canonnières,

4 chaloupes et 20 navires marchands. Et tout cela, bien entendu, au péril de sa vie.

En estimant le tout au bas mot, ses prises représentent : 3 680 morts ou prisonniers; 557 canons; 15 millions environ de valeur de prises.

Il n'est pas probable qu'Alexandre, par exemple, poussant ses conquêtes dans des pays où personne ne se défendait, ait fait périr autant de monde dans sa marche sur l'Inde; Mahomet, faisant campagne dans les déserts de l'Arabie, n'a certainement pas détruit pour autant de millions de marchandises, et ni l'un ni l'autre n'a pris soit un canon soit un navire.

Cougourdan, lui, a fait aux ennemis de son pays un mal immense ; il a paralysé leur commerce en répandant la terreur sur les mers; il leur a tué beaucoup d'hommes : on peut donc sans exagération affirmer que son action comme nelligérant a équivalu à celle d'une brigade bien pourvue d'artillerie.

Au point de vue de la production, les 55 millions de marchandises qu'il a versées sur les marchés français sous forme de fret ou de prises, les 10000 nègres qu'il a transbordés d'Afrique aux colonies sous forme d'esclaves, constituent un fait économique des plus considérables : et si l'on pouvait suivre la répartition qui s'est faite de toutes ces valeurs, on serait épouvanté du nombre de familles qui se sont enrichies indirectement de la peine qu'il a prise et du sang qu'il a répandu. D'ailleurs les flots de la mer ont lavé ce sang : ils se sont refermés depuis de longues années sur les navires et sur les cadavres qu'ils avaient engloutis, et la trace même en a disparu pour jamais....

Voilà, équitablement mis en lumière, ce que représente une figure comme celle de Cougourdan. On y pourra juger quels hommes c'étaient que nos vieux capitaines marins marseillais quand les circonstances leur permettaient de déployer les qualités d'intelligence et d'énergie qui font la gloire et l'orgueil de la race phocéenne.

Je sais bien qu'on m'opposera ici l'objection banale qu'on jette

SUH i,\ viK i;t ij;s (Iîuviiks di: cougoimidan. d

nu iH'/ (l(! tous h's liûros iiiiiif^iiiaires : c'est que Marins Cou^ourdiiii nu janniis existé.

Celle objection, je ne ferai pas a mes lecteurs l'injure fie la discuter.

,l(? me contenterai de faire remarquer que, l'exififence étant dans tous les cas fugitive et passagère pour les héros aussi bien que pour le commun des hommes, le héros mort et celui qui n'a jamais vécu sont logés à la même enseigne, mais que l'un et l'autre vivent également dans l'imagination et dans le souvenir des hommes.

Il est vrai qu'ils y figurent à un titre différent pendant un temps plus ou moins long : mais il est non moins vrai qu'au bout de ce temps les souvenirs s'effacent, le fil des traditions s'emmêle, les savants embrouillent la question : peu à peu le personnage historique devient légendaire, de légendaire allégorique, d'allégorique mythique, et il finit par être confisqué au profit de quelque orientaliste qui s'en fait des rentes. Et de même on voit en sens contraire un personnage mythique remonter les mêmes degrés et devenir finalement historique.

La distinction entre les personnages réels et les personnages mythiques est donc une simple subtilité scolastique bonne tout au plus à assouvir l'intellect grossier d'un matérialiste. La religion et l'histoire de l'immense majorité du genre humain sont peuplées d'un personnel entièrement imaginaire, et le nom du plus obscur des dieux de l'Inde est plus connu et plus influent que celui de tel conquérant qui a ravagé la terre. Ces dieux, toutfaux qu'ils sont, mènent le monde et ne meurent point.

Don Quichotte aussi n'a jamais existé, ni l'Invalide à la Tête de Bois, ni don Juan, ni Faust : et en attendant, si grand est le besoin, pour l'âme humaine, d'attester le vrai en dépit du réel, qu'elle consacre des monuments et des chefs-d'œuvre à la mémoire de ces êtres faits du plus pur de son idéal. L'immortalité s'attache

aux lieux où les romanciers et les poètes ont fait vivre leurs héros : nous savons cela, nous autres de Marseille qui envoyons nos étrangers visiter, au château d'If, le cachot de Monte-Cristo.

Donc, tout bien considéré, je ne vois aucune raison pour que vous ne lisiez pas les histoires de Marins Cougourdan avec autant de confiance et d'intérêt que j'en ai eu moi-même à les raconter. Ne se passent-elles pas dans cette région intermédiaire entre le rêve et la réalité, qui est la seule où nous puissions, nous autres spiritualistes, respirer en pleine certitude?

Nous ne connaissons que les simulacres des choses : il n'en est pas une seule qui^ne traîne avec soi son mystère, la suivant comme son ombre, et que nous ne percerons jamais. Sans l'art et l'idéal, tous ces êtres vivants dont l'éclat et le relief nous crèvent les yeux ne seraient pour nous qu'un peuple de statues qui étoufferaient l'âme humaine entre leurs bras de pierre.

Quant à mon héros, comment ne pas l'aimer quand, au travers des merveilleuses aventures où il déploie, pour vous plaire, tant de courage et de gaieté, nous le voyons réunir, comme vous et moi, cet assemblage des qualités les plus heureuses et des défauts les plus regrettables, sans lequel, soit dit entre nous, il n'y a pas d'homme parfait?

MARIUS GOUGOURDAN

Qui n'a pas connu le capitaine Marins Cougourdan, commandant le trois-mâts la Bonne Mère, du port de Marseille, ne peut pas avoir une idée, même approximative, de ce que le soleil avec tous ses feux, la mer avec toutes ses tempêtes, peuvent faire d'un homme, lorsque cet homme est né rue Pavé-d'Amour, la dernière à votre droite quand vous descendez la Cannebière pour aller au port.

Je vous le déclare avec franchise, moi qui suis né dans la rue Sainte, moi qui ai respiré avec les poumons d'un fils pieux cette

vertigineuse atmosphère de la cité phocéenne, mélange prodigieux de soleil, de goudron, de gaieté, de mistral, de soude arlificielle, d'esprit, et de tant d'autres émanations dont je vous fais grâce; moi qui ai vu dans cette ville des hommes comme il n'y en a nulle part, jamais aucun mortel, même de ceux qu'on m'a appris à admirer dans les annales de l'histoire, même de ceux dont j'ai le regret d'ignorer l'existence, ne m'a inspiré un étonnement aussi profond et, je ni'honore de le dire, une admiration aussi franche et aussi sincère que le capitaine Marins Cougourdan, commandant le trois-mâts la Bojine Mère, du port de Marseille !

Il faut convenir du reste que les circonstances dans lesquelles je le vis pour la première fois étaient bien faites pour me surprendre et pour m'impressionner.

C'était le 15 août 1825, fête de l'Assomption. Nous avions passé la matinée aux Catalans, et nous eûmes l'idée de monter à Notre- Dame de la Garde, comme doit le faire de temps en temps tout bon Marseillais lorsqu'il veut retremper son admiration pour sa ville natale en allant la contempler de là-haut dans son opulente et radieuse splendeur.

Il y avait assez de monde sur la route et nous montions sans trop y prendre garde, lorsque nous commençâmes d'entendre derrière nous un brouhaha qui nous fit retourner, et nous vîmes déboucher du tournant delà montée un cortège tel qu'on n'en vit et que probablement on n'en verra jamais en pareil lieu.

C'était une calèclie découverte traînée par six mules blanches et qui montait majestueusement cette espèce d'escalier rocailleux qu'on appelle le chemin de Notre-Dame de la Garde, et qu'un piéton ne peut gravir sans tirer une langue de plusieurs centimètres. Les mules étaient ornées de lis blancs accrochés partout où l'on avait pu leur en mettre. Le cocher, homme à figure basanée et peu recommandable, était affublé d'une de ces livrées insensées qu'on ne trouve plus que sur les théâtres de province. Il avait à la boutonnière un bouquet de lis gros comme la tête, et derrière la voiture, assis sur le second siège, deux laquais indes-

LE COCllER AVAIT A L\ liOLlONMÈlîE CN BOUQUET DE LIS GROS COMME LA TÊTE.

VOYAGES DU CAPITAINR MAHICS COUGOUHDAN. i5

criplihh's, révolus (l(; la mémo livrée et ornés piireilleinfiil d'iiii hoiiqiK'l (le lis, lemiiiMit gravement deux cierges allumés longs de six pieds et gros comme le bras. Les lanternes de la voiture étaient remplacées i)ar deux cierges de môme dimension, allumés.

Ni les elTorts des mules ni l'habileté du cocher, lequel paraissait d'ailleurs nc^ pas s'occuper de son attelage, attcmdu rjue delà main droite il portail un cierge en guise de fouet, n'étaient pour rien dans la marche de ce fantastique équipage. Six hommes, (ju'à leur costume on reconnaissait pour des matelots, conduisaient chacun une des mules par la bride; quatorze autres matelots, à l'aide de barres passées sous la voiture, la soulevaient ou plutôt la portaient à bras en se relayant tour à tour.

Mais ce qui surpassait tout le reste, c'était le personnage assis dans la voiture et s'y tenant avec autant d'aisance et de gravité que s'il eût été en promenade au Cours.

C'était un homme d'une cinquantaine d'années, assez replet, mais dégagé dans ses formes, et dont la carrure terrible annonçait une grande vigueur. Sa figure ronde, ses pommettes saillantes, son teint rouge et luisant comme le cuivre des casseroles, ses cheveux frisés et grisonnants, son collier de barbe roussâtre, ses yeux gris clair brillant sous une formidable paire de sourcils en broussaille, donnaient à son visage un air de résolution et de dureté qui faisait un étrange contraste avec l'expression d'une bouche pleine de grâce s'entr'ou vrant dans un fin sourire et laissant voir une rangée de dents blanches à faire envie à une jolie femme.

Il était vêtu d'un habit de drap bleu barbeau à boutons d'or, d'un gilet de satin jaune broché d'un semis de roses, et d'un pantalon de nankin. Quant à la cravate, elle avait toutes les nuances de l'arc-en-ciel, depuis le jaune et le rose les plus tendres jusqu'au rouge et au vert les plus violents ; à la chemise étincelait comme une escarboucle un diamant de la grosseur d'une noisette. La coiffure dépassait tout cela en étrangeté : elle consistait en un énorme chapeau tromblon de castor gris dont la forme avait au moins deux pieds de haut. De ses larges mains gantées de blanc

le personnage soutenait un cierge, celui-là gros comme la cuisse, et dont l'énorme mèche brûlait en lançant des torrents de fumée.

Une foule compacte accompagnait ce cortège invraisemblable.

Pour moi j'étais resté cloué à ma place, me demandant si je n'étais pas le jouet d'un rêve, et je me retournai d'un air si ahuri vers une femme qui était à côté de moi, qu'elle comprit mon angoisse et me dit en me regardant avec une sorte de pitié :

« Vous ne savez donc pas ce que c'est que ça?

— Ma foi non, car de ma vie je n'ai rien vu de si extraordinaire !

— Eh bien, ça, c'est le capitaine Marins Cougourdan qui va faire à la bonne Mère le vœu qu'il a juré d'accomplir avec ses matelots dans le danger. »

Et voilà comment je vis pour la première fois le capitaine Marins Cougourdan, commandant le trois-mâts la Bonne Mère, du port de Marseille.

A partir de cet instant je n'eus plus qu'un désir, faire connaissance le plus tôt possible avec cet homme prodigieux. Un de mes amis, lié avec le capitaine, m'offrit de me mettre en relation avec lui.

« Tu vas voir, me dit-il, l'homme le plus curieux qui se puisse rencontrer. Marins Cougourdan est un des derniers spécimens de cette forte race de capitaines provençaux qui ont couru toutes les mers du globe en y faisant tous les métiers, sans se soucier beaucoup plus du droit des gens en temps de paix que du droit des neutres en temps de guerre. Marin consommé, brave comme un lion, fin comme un renard, peu scrupuleux sur l'emploi des moyens, c'est une nature à la fois primitive et raffinée, dont les contrastes te choqueront d'abord, mais finiront part'attirer et te plaire. Cougourdan fait un peu de tout : dans ses longs voyages, qui durent des années, il joint à son négoce ordinaire tous les genres de transactions, tels que la contrebande toujours, et le commerce du bo'vs d'ébène^ souvent. On dit même qu'il a fait, à

- 1. C'est ainsi que les négriers désignaient la traite des noirs.

VOYAGKS DU CA1»ITAINK MAHICS COUGOURDAN. n

ses momonls perdus, quelquo peu do piraterie, mais c'était contre dos bAliments anglais ou espagnols soulornent.... h'aillours d'une probité anlicjuo, jamais Cougourdiiii n'a nian(juô à sa parole; jamais, quand il commandait pour lo compte d'autrui, il n'a voulu ni sup|)oser une avarie ni même perdre un bAtiment, quohjuo élevée que fût la prim(urassurance. »

« Mais ce qu'il a de vraiment admirable, c'est sa douce piété. Il aime Notre-Dame de la Garde comme une mère, comme une sœur, comme une fille.

« C'est ainsi qu'un jour, au moment où, surpris par un croiseur, il faisait jeter k la mer une cargaison de nègres, un de ses matelots, qu'un nègre avait mordu en se débattant, ayant proféré un épouvantable blasphème contre Notre-Dame de la Garde, Cougourdan s'approcha, arma tranquillement son pistolet, fit mettre le matelot à genoux et lui dit :

« — Tu as manqué à notre mère à tous : va lui faire tes « excuses tout de suite ! »

« Et il lui brûla la cervelle.

« Au demeurant, un brave homme, qu'on ne peut s'empêcher d'aimer, et qui te racontera des histoires comme de ta vie tu n'en as entendu. »

Le lendemain malin nous allâmes tcouver Marins Cougourdan. Il était à son bord, oii nous fûmes reçus par un équipage dans lequel je reconnus tous les figurants du pèlerinage de la veille. La Bon?ie Mère était un admirable navire, soigné comme une petite-maîtresse, mais d'une hardiesse et d'une désinvolture de formes qui donnaient forl à penser.

Comme je faisais mes compliments au capitaine sur la beauté de son navire :

u Oh ! me dit-il, un armateur ne peut pas en avoir un comme cela. Il est à moi, vous savez? »

Je lui serrai la main de si bonne grâce, qu'à partir de ce moment nous devînmes une paire d'amis.

Depuis, notre liaison s'est continuée, et c'est dans le cours de

nos longues causeries que j'ai recueilli les histoires qu'on va lire, et qui auront bien plus de sel maintenant que le lecteur a fait connaissance avec mon héros. Le capitaine me les racontait ordinairement debout, moi assis et fumant un cigare. Il commençait d'un ton très calme, les mains dans ses poches, mais peu à peu il se balançait à droite et à gauche, de plus en plus fort, jusqu'à ce que, le récit s'animant, il se mît à gesticuler et à crier : alors il était dans tout son éclat.

La première histoire qu'il m'ait contée est celle qui se rapportait à son pèlerinage de la veille. La voici telle qu'il me l'a dite. Je lui laisse la parole :

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