LE GORILLE
<(■ Monsieur, vous avez dû èlre bien étonné de me rencontrer là-haut en voilure? Ma calèche est la première qui soit montée à Notre-Dame de la Garde, et même j'ai eu toutes les peines du monde à obtenir que le commissaire de police me laissât accomplir mon vœu, parce que, disait-il, ce n'est pas l'usage d'aller là-haut en calèche. Mais il m'a vu si désolé, je lui ai représenté d'une manière si touchante la rage où il allait me mettre s'il continuait à me contrarier, qu'il s'est rendu à mes désirs avec le plus aimable empressement. Et il a bien fait, ajouta Cougourdan en lançant dans le vague un regard étrange, car jamais la bonne Mère ne manque de punir d'une manière exemplaire ceux qui contrarient ses amis.
H Monsieur, j'ai fait cent mille lieues sur mer, quinze fois le tour du monde, cinq naufrages, quatre maladies mortelles,
sans avoir plus peur que si vous vouliez me faire peur, hé ! Ça ne m'a pas empêché de faire un vœu chaque fois que j étais en danger, et quand vous retournerez à Notre-Dame de la Garde, demandez la chapelle du capitaine Marins Cougourdan, et vous m'en direz des nouvelles : il y en a pour plus de dix mille francs de cœurs, de tableaux, de couronnes, de petits navires, et de bijoux d'or et d'argent magnifiquement enrichis de pierres précieuses. Eh bien, monsieur, mon vœu d'hier me coûte plus d'argent que tous les autres ensemble, parce que le danger qui me Ta fait faire est le plus terrible que j'aie couru, et je vous avoue que s'il avait duré seulement quinze jours, peut-être nos neveux auraient-ils pu lire avec étonnement dans l'histoire que le capitaine Marins Cougourdan, commandant le trois-mâts la Bonne Mère, du port de Marseille, avait eu peur une fois en sa vie! »
Ici le capitaine, évidemment satisfait de son exorde, se caressa ie menton d'un geste gracieux, et, arrondissant les bras, la main fermée et les deux pouces levés, à la marseillaise, il me fit voir que l'histoire allait commencer et qu'elle serait intéressante.
(c Le 27 mai 1825 demeurera éternellement célèbre dans les annales de l'histoire du Gabon par le souvenir de mon combat contre un animal d'autant plus redoutable que nul Européen n'en avait jamais rencontré avant moi. Dans celte lutte effroyable, j'ai vu la mort sous la forme la plus déplaisante, celle d'un gros singe tellement sale et tellement malpeigné, que l'idée seule d'avoir failli périr de la main de cette espèce de bossu sauvage me remplit d'indignation et d'horreur. »
Ici le capitaine s'arrêta comme oppressé; il jeta autour de lui un regard effaré, devint tout pâle, mais ne tarda pas à se remettre :
« Voyez-vous, mon cher ami, je ne suis pas maître de mon indignation lorsque je songe à cette vilaine bête et que je me dis : quand je pense, Marins, qu'un homme comme toi a été obligé de se mesurer avec un animal aussi ridicule que féroce, et qu'une mounine a failli t'étrangler!
.Ir sn|i|i()S(', mon cluîr ami, (Jik' nous n'avc;/. pas di; pn^ju}^»'; coiilro les iiù{;^ros, n'cst-co pas? Moi \r n'en ai jamais ou non plus, <'l j'en Taisais UM'onuncrco, à mes ris(jucs iH périls, l)ieu onleudu. C/csl lin hoii coininercc!. I']l puis on rend service aux colonies. J'ai loujours ainu' les colonies, moi.
J'étais v(Miu au (iabon pour pn^idre livraison de deux cents nègres que le roi du pays m'avait promis à mon voyage précédent. J'avais terminé mes aH'aires et je n'attendais |)lus qu'un bon vent pour me mettre en route.
Tous les jours je quittais le bord vers quatre heures du matin ; je chassais jusqu'à sept heures, je revenais coucher à bord, où je dormais jusqu'à cinq heures, et le soir venu je redescendais à terre, où je me promenais jusqu'à minuit sans perdre de vue le navire.
Ce jour-là j'étais descendu du bord depuis une heure à peu près : il était donc cinq heures, à mon estime, lorsque je me trouvai, à un quart de lieue environ du bord de la mer, à l'entrée d un grand bois très touffu. Il faisait une chaleur effroyable; le soleil me tombait sur la tête comme si on m'avait versé dessus une cruche de plomb fondu. J'aperçus à la lisière du bois une espèce d'ouverture comme une voûte : je m'approchai, et je vis qu'il y avait là le lit d'un ruisseau qui coulait à travers.
Vous ne savez pas ce que c'est que de voir de l'eau fraîche et de l'ombre quand on a 65 degrés de thermomètre sur le dos ! Je me dirigeai immédiatement vers le lit du ruisseau, et, après m'être assuré que mon coutelas jouait bien dans sa gaine, que ma hache était bien à sa place et que mes amorces étaient en bon état, je descendis dans le lit du ruisseau et je me mis à remonter le courant à travers les quartiers de roches et les troncs d'arbres qui l'encombraient. J'arrivai ainsi jusqu'à un endroit où les bords du ruisseau s'abaissaient, traversant une espèce de clairière où l'herbe n'était guère plus haute que celle de nos prairies. Je grimpai sur la rive, et je trouvai l'endroit si joli que je résolus d'y faire halte et de fumer une pipe. En déposant mes armes
pour me mettre un peu a l'aise, je crus m'apercevoir que les batteries de mes pistolets et de ma carabine avaient quelques gouttes d'eau : mais je me contentai de les essuyer, sûr que j'étais de n'avoir pas trébuché une seule fois dans l'eau, et que dès lors mes amorces ne pouvaient avoir été mouillées.
Je me mis à bourrer ma pipe ; je l'allumai : et, voyez comme il ne faut jamais se fier à rien en ce monde ! je peux dire qu'aucune des pipes que j'ai fumées dans ma vie ne valait celle-là. J'étais frais, j'étais bien portant; ma cargaison était arrimée dans ma cale; je n'avais pas une avarie, pas un nègre malade; je me voyais de retour à Marseille, plus riche d'une centaine de mille francs au moins, honnêtement gagnés.
Aussi je ne pus pas m'empêcher de me taper familièrement sur le ventre, ainsi que j'ai l'habitude de le faire quand je suis seul dans mon intimité, et je me disais :
« Capitaine Marius Cougourdan, mon cher ami, il faut convenir que ton sort est bien digne d'envie!... »
Je n'avais pas achevé ces paroles remarquables que j'entendis, au delà du ruisseau et au bord opposé de la clairière, un bruit de branches cassées. Je regardai, et j'aperçus, à quelques pas dans l'intérieur du bois, un nègre magnifique qui paraissait occupé à faire un fagot. A sa taille et à la vigueur dont il y allait, je l'estimai tout de suite 2 400 francs, et je me sentis pris du désir enfantin de m'en emparer.
Vous riez? Vous ne pouvez pas vous imaginer comme je suis enfant !
Je ne sais pas si vous savez comment je me procure des nègres dans les pays où il n'y a pas de roi pour me les vendre? Vous connaissez bien le lasso des Gauchos? Eh bien, tous mes matelots sont dressés à s'en servir, et c'est moi qui le leur apprends : à vingt-cinq pas, je ne manque jamais mon nègre.
J'avais fort heureusement mon lasso pendu derrière mon épaule gauche, mais la difficulté était d'attirer le nègre hors du fourré. Je me dis : «. S'il te voit, il ne sortira pas, au contraire ».
LK (.nltlljj:. 23
.lo me (lùcidiii donc, h lourncr par dcrrirro ot à In fairo sortir devant moi. Jo lis un grand tour, et j'arrivai pros(jue sur lui sans (|u'il m'entendit, tant il Taisait de bruit en cassîint ses branches. Je l'entrevoyais dùji\ à travers le leuillaj^e, lorsqu'il lit un bond et sauta hors du bois. Je sautai pres(jue en même temps que lui, mon lasso tout |)r(H à la main, et il n'avait pas fait trois pas que le lasso allait s'enrouler autour de ses jambes, et je le vis s'arrêter net et se retourner vers moi.
Miséricorde! qu'avais-je fait? Ce n'était pas un nègre, c'était un gorille !
Immédiatement je sentis mon corps devenir comme un glaçon, et une sueur froide me coula de la tète aux pieds, au point que les gouttes me tombaient des sourcils sur les yeux et me troublaient la vue. A ce moment je me vis perdu et je recommandai mon âme à Dieu. En une seconde je pensai à tout ce qui allait arriver :
« Il va te sauter dessus, il va t'étrangler, t'étouffer, te déchirer en mille morceaux. Ce soir, ton équipage va t'attendre; demain, ils te chercheront partout, et à force de chercher ils finiront par trouver ton corps, dont le triste état leur apprendra l'horrible vérité ! Ils n'auront plus d'autre ressource que d'appareiller, et d'aller à la Havane ou à la Nouvelle-Orléans vendre la cargaison, dont ils se partageront le prix. Une si belle cargaison! tous nègres de choix! pas un malade! Tout ça perdu pour un singe ! Et quand ils rentreront à Marseille et qu'on leur demandera où est le capitaine Marins Cougourdan, qu'est-ce qu'ils pourront faire, sinon de verser des larmes? Ah ! pécaïré ! pauvres gens ! de si beaux nègres ! »
Le singe était debout, immobile et me regardant avec des yeux épouvantables. Sa respiration faisait autant de bruit qu'un soufflet de forge; il entr'ouvrait sa vilaine gueule et me montrait quatre dents longues comme le doigt et pointues comme des baïonnettes.
Je ne sais si vous voyez d'ici ma position?
Le lasso était roulé d'un bout dans les jambes du singe, de l'autre, autour de mon poignet droit, et la lanière était tendue entre nous deux. J'essayai d'abord d'en dégager ma main, mais je ne pouvais pas, elle était trop serrée. Je me dis :
« Pour que tu puisses la dégager, il faut te rapprocher du singe, alors la lanière se détendra : mais si tu fais un pas, tu es perdu, il te saute dessus! »
Alors une idée me vint : je tirai de la main gauche mon coutelas, espérant pouvoir m'en servir pour couper la lanière : mais à peine avais-je fait ce mouvement, que le diable de singe, saisissant les lanières qui lui serraient les jambes, les cassa comme un fil, et le bout tomba à terre. Je me crus délivré, et ma première idée fut de tirer à moi : mais il y en avait vingtcinq pieds à tirer, et je jugeai que je ferais mieux de couper la lanière.
Idée malheureuse, car au moment où je levais le coutelas, le singe se baissa, saisit le bout qui était à ses pieds, et le secoua de telle façon qu'il m'aurait arraché le bras si je ne m'étais pas un peu rapproché de lui. Il se mit alors à reculer à petits pas du côté du bois, moi gardant ma distance et essayant toujours de couper la lanière, mais sans pouvoir.
Peu à peu il se rapprochait du bois, me menant en laisse comme un chien.
Et moi, pendant ce temps, je faisais de bien tristes réflexions, car je ne pouvais m'empêcher de me dire : « Tu es le nègre de ce singe! »
Enfin il entra dans le fourré, et à peine avions-nous fait dix pas que je me trouvai arrêté net par un énorme tronc d'arbre. Le singe fit un tour, la courroie se trouva enroulée, il tira dessus et elle cassa. Je restai alors retenu au tronc d'arbre par le reste de la courroie; le singe se mit à tourner autour de l'arbre. Moi je ne pouvais fuir, à cause de la courroie. Le singe se retournait vers moi et allait me sauter dessus, lorsqu'en ce moment suprême je m'écriai :