‹ Voyages et aventures du capitaine Marius Cougourdan, commandant le trois-mâts la Bonne-Mère, du port de MarseilleChapitre 10 sur 47 · Poissardes · texte numérisé non relu

Poissardes

le capiliiino Marins f'oii^oiirdaii serait je ik; sais où, assez loin (l'ici. cl prill-èlfc iiiillf |iaii .

— ('.a|>ilaine, je savais votre accent bien fort, mais je ne ralliais pas cm (le laille à sauver un Irois-miUs et son cipilaine.

— Avec ((iiaranle hommes d'équiitîij^e, mon cher ami, et une cargaison de trois cent mille francs! Kt (''est pourtant comme je vous le dis : dans celte circonstance mémorable de ma vie, si j'avais grasseyé les ;• ou si je les avais roulées seulement, j'étais (lamhé!

— Capitaine Marius Cougourdan, racontez-moi cette circonstance mémorable de votre vie.

— Je veux bien. »

Je m'assis, et Cougourdan, allumant un cigare et se mettant devant moi, debout et les jambes écartées, me raconta ce qui suit :

(( C'était au mois de janvier 1810. Nous avions la guerre avec les Anglais, et leurs croisières faisaient dans la mer des Antilles une police de tous les diables. Malgré le danger d'être pris, je n'avais pas pu renoncer à naviguer dans ces parages, que j'ai toujours affectionnés particulièrement à cause des bonnes affaires que j'y faisais. J'avais cette fois une cargaison magnifique, et si je parvenais à entrer dans le port de la Pointe-à-Pitre, je gagnais mes trois cent mille francs, aussi sûr que je m'appelle Marius.

Jamais la Bonne Mère n'avait été gréée et montée comme dans ce temps-là : quand nous mettions toutes nos voiles dehors et que la brise était bonne, nous filions douze et quinze nœuds facilement, quelquefois plus. J'avais un équipage de quarante hommes, monsieur, que chaque dix en valait cent. Avec ça quelques piques et quelques haches d'abordage que je n'avais pu les empêcher d'emporter pour leur sûreté personnelle, quoique je n'eusse pas de lettres de marque, puis trois ou quatre petites caronades pour compléter mon lest, et que j'avais fait monter sur le pont avec leurs affûts pour les empêcher de se rouiller. Et puis, vous savez? un peu de poudre pour le cas où nous aurions eu du désagrément

avec les barges anglaises, qui n'étaient pas toujours polies avec les neutres.

Je naviguais sous pavillon hollandais, naturellement. J'avais même fait galipoter mon navire à Saint-Thomas, et quoique la Bonne Mèi^e ne ressemblât pas beaucoup à leurs caisses à chandelles, avec un faux pavillon et de la prudence ça pouvait passer, pourvu que la brise fût fraîche ou que le croiseur n'eût pas trop de canons en batterie.

Vous comprenez que quand on a des affaires qui pressent, on n'a pas le temps de mettre en panne pour causer avec le premier bâtiment venu passant en pleine mer. Ma règle était donc de mettre toutes les bonnettes dehors aussitôt que j'apercevais un bâtiment, et comme je n'avais jamais rencontré jusqu'alors que des goélettes ou des corvettes, pourvu que je les visse venir je ne craignais rien.

J'avais nuit et jour une vigie sur le perroquet du grand mât, et je vous réponds que, de jour, le diable en personne n'aurait pu s'approcher de la Bonne Mère à plus de six ou sept lieues marines de distance. Mais c'était la nuit, mon cher ami, que je ne dormais que d'un œil, surtout quand il n'y avait pas de lune. J'avais beau monter trois ou quatre fois sur le pont, rien ne me disait qu'au petit jour je ne me trouverais pas nez à nez avec quelque croiseur anglais plus fort que moi.

Aussi j'avais pris le parti de mettre toutes mes voiles dehors tant que durerait la nuit, et de courir grand largue par tous les temps, au risque de tout casser, parce que sous cette allure la Botnie-Mère se couchait comme un goéland qui rase les lames, et que sa voilure de coquine se voyait moins du large.

Il était cinq heures et demie du matin, à mon estime, et la nuit allait finir, lorsque la vigie cria :

« Navire à l'avant ! »

Je saute sur ma longue-vue, je regarde.

Une flamme rouge !

c( Trooûn de l'air! je crie, c'est un croiseur anglais! »

l']n te nioiiicul, mon clicr ami, nous lilioiis Irri/r innids; l;i mor ('(ail dure, le lemps ne proincllait rien de Ijoii. I..i liomin jy/'/v. coucliéo sur bAbonI, siiulail sur les kiinos comme un poissdii \(ilaiil.

I.r bàtiiiKMil an}j;lai.s venait sur nous. A la dislanee où nous étions, il pouvait ne pas nous avoir encore vus, mais le jour allait se lever, l'Iiorizon était couvert (le nuages noirs comme de l'encre, et si par malheur le soleil tapait sur nos voiles, à Dieu va-t' !

.le médis: «Marins, tu n'as qu'une seule chose à faire, c'est de virer de bord et de prendre chasse le plus vite que tu pourras. C'est un bâtiment de guerre, puisqu'il a une flamme... »

Et pourtant, je me dis:

« Peut-être que c'est quelque corsaire. Qui peut savoir s'il n'a pas d'argent à bord, d'argent volé à ma patrie? Ce serait bien juste de le lui faire rendre. »

Et je repris ma longue-vue.

Ah! pécaïré ! Pauvres nous! Mille millions de tonnerres!

« Amédée ! que je dis au coq, qui était à côté de moi, et qui avait aussi bonne vue que moi, Amédée! prends la longue-vue, et dis-moi, je te prie, ce que c'est que ce bâtiment!

— Capitaine, ça, pardi ! c'est tout bonnement une frégate anglaise, et même qu'elle porte pavillon de commodore! »

Qu'auriez- vous fait, vous?

L'attendre pour la combattre, je n'étais pas de force.

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