‹ Voyages et aventures du capitaine Marius Cougourdan, commandant le trois-mâts la Bonne-Mère, du port de MarseilleChapitre 11 sur 47 · J AVAIS MIT ET JOCR C7JE VIGIE SUR LE PERROQUET · texte numérisé non relu

J AVAIS MIT ET JOCR C7JE VIGIE SUR LE PERROQUET

Ajouter quoi que ce soit à ma voilure, pas moyen, par la bonne raison que j'avais toutes mes voiles dehors.

Manœuvrer pour virer de bord? Autant aller à sa rencontre, je me dis, car par le temps qu'il fait, il te faut une demi-heure avant d'avoir repris ta route, et pendant cette demi-heure il te gagne, il voit ta manœuvre, il s'aperçoit que tu cherches à l'éviter, et il prend chasse sur toi.

C'est alors que je pris une résolution que je ne pourrais pas croire, si je ne l'avais pas vu de mes yeux, ce que j'ai fait! Mais j'ose dire avec un légitime orgueil que s'il n'y a jamais eu de capitaine marin qui ait osé concevoir une pareille manœuvre, il n'y avait aussi qu'un navire au monde en état de l'exécuter, et ce navire, c'est letrois-mâts \^ Bonne Mère, du port de Marseille!

Je résolus de virer de bord sous toutes mes voiles, sans toucher un fil !

Je criai au timonier : bâbord tout! Et le navire, changeant à l'instant de direction, commença de tourner. A ce moment le vent soufflait en foudre, la mer était totalement démontée, nous avions la lame en travers ; la bourrasque était si effroyable, que quoique la Bonne Mère courût à ce moment vent arrière, elle ne se releva pas, et elle fit une embardée d'au moins cinq encablures, couchée dans le creux de la lame comme un petit nourrisson dans son petit berceau.

J'étais à l'avant, pour mieux voir au large aussitôt que nous nous élèverions au-dessus de cette montagne d'eau. Tout à coup, au moment où le navire, achevant de virer sur bâbord, commençait à reprendre la lame en travers, arrive une telle masse que, du creux où nous étions, je la voyais s'élever par-dessus les autres lames aussi haut que le fort de Notre-Dame de la Garde, que vous voyez d'ici! Elle s'élève, s'élève, s'approche, avale les trois ou quatre lames qui nous séparent, et alors, s'enlevant comme un cheval qui va sauter, elle fait au-dessous d'elle une telle pente, que le navire s'y précipite.

Je vous réponds qu'à ce moment-là le bout du beaupré était au

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moins à viii{;(-(in(| pieds |>iiis has (|ih' noln; couroruicincnl. Nous |»i(|iiiuiis droit <lims lo crcuix, ol la laitic d(!\ait délV'ritM- iii>^l(' au moiiuîiil où nous serions dessous.

J'avais div on douze secondes devant moi pour sauver le navire.

Je liiai iiioii poij^nard d'alioidage (j'en ai toujours un sui- moi (jnaiid je commande), et j'en donnai u\\ hoii coup dans l'ainun; du iiiMiid foc.

La voile se déchira d'un bout à l'autre comme une feuille de papier; l'avant du navire, soulagé tout d'un œu\), se souleva lin peu, et la secousse retarda d'environ deux secondes la chute au Tond de l'abîme.

Il n'en fallait pas davantage : la lame avait déjà déferlé quand nous tombâmes dessus, et XaBonne Mère, fendant fièrement toute cette écume brisée, passa au travers.

Nous étions sauvés, et nous avions viré de bord.

Je pus alors me rendre compte de la situation. Je vis que ce coup de temps n'était pas pour durer plus d'une heure. Le soleil commem^ait à dépasser l'horizon; il ne restait de mon grand foc que quelques lambeaux ; la frégate ne paraissait pas nous avoir aperçus.

Cependant je ne pouvais pas aller longtemps comme ça, et je me disposais à profiter de ce dernier moment pour changer nos amures, lorsqu'une saute de vent eut lieu, et je me trouvai grand largue, ayant le vent sur la frégate anglaise.

Je vous certifie que ce fut là un des plus beaux instants de ma vie, car je vous dirai franchement que j'avais des raisons toutes particulières pour ne pas vouloir absolument tomber entre les mains des Anglais. Il venait même d'arriver une chose.... »

Et ici le capitaine se passa la main sur le front, et tressaillit.

« Quoi donc, capitaine?

— Oh! dit-il, je vous raconterai peut-être cela quelque jour, pour que vous m'en disiez votre avis. Mais il est de fait que je ne me serais pas laissé prendre vivant, ni mon équipage nonplits.

Hélas! ma joie ne devait pas être de longue durée! Le vent

diminuait, et la Bonne Mère, privée de son grand foc, gouvernait péniblement et n'avançait plus si vite. Le soleil commençait à briller par éclaircies, et d'un moment à l'autre il pouvait nous envoyer dessus une plaque de lumière, ce qui arriva bientôt ; et peu de temps après, continuant à observer la frégate, je vis qu'elle manœuvrait pour venir à nous.

Quoiqu'elle fût encore bien loin, je pouvais très bien juger qu'elle cherchait à s'élever dans le vent et qu'elle courait des bordées pour tâcher de se mettre en bonne position.

Jene la perdais pas de vue, et je m'apercevais avec effroi qu'elle gagnait plus qu'elle n'aurait dû faire. Je fis jeter le loch, et l'affreuse vérité, mon cher ami, m'apparut tout entière : nous filions sept nœuds, pas plus !

A tout instant je prenais ma longue-vue : chaque fois la frégate me paraissait plus proche. J'étais au désespoir. Mon équipage, rassemblé sur l'avant, les bras croisés, regardait la frégate sans dire un mot. Pauvres enfants î

Je fis un signe à mon second. Un instant après, mes quarante hommes étaient rangés devant la dunette :

« Eh ben ! vous voyez ce qui arrive : vous pouvez faire votre sac, nous sommes flambés. Que voulez-vous faire? »

Un Breton, mauvaise tête, sortit des rangs et, me montrant le poing, s'écria :

« C'est votre faute, aussi ! Si vous n'aviez pas viré de bord comme ça, vous n'auriez pas été obligé de faire ce que vous avez fait, et nous aurions encore notre foc. »

J'armai mon pistolet. (J'ai toujours un pistolet sur moi quand je commande.)

(( Mon ami, tu peux avoir raison, mais je n'aime pas qu'on me dise que j'ai tort. Mets-toi à genoux et recommande ton âme à Dieu. »

Le Breton s'agenouilla, fit une prière, je dis : Amen, et je lui brûlai la cervelle.

« Vous autres, dis-je. souvenez-vous que lecapitaine est le père

(le SCS m;il('l(>|s. cl (|iic inr-mc (|ii;iii(l le ii;i\ irt» coulo bas, on un doil jiunaisliii inivn(|iuM' i\r rcs|ic(| ! (Jm; voiilf/- vous faire?

— Alioidcr la IVé^atti et la prendre! répondit i'é(|uipaj^e d'une voix sourde.

— Kil(; ne se laissera pas accoster sans nous envoyer sa bordée. En supposant que nous arrivions, qu'espére/.-vous faire contre un

» LE UliEJO\ S AGEiXOlILLA. »

équipage de quatre cents hommes? Ça ne vaut rien. Parlons d autre chose.

(( Vous savez que nous n'avons pas de lettres de marque. Notre affaire est claire : si nous laissons l'Anglais monter à bord, d'ici deux heures tout au plus nous prendrons l'air au bout d'une corde.

« Je crois que ce qu'il y a de mieux est de nous faire sauter. Nous avons douze barils de poudre dans la sainte-barbe. »

Tous mes hommes se regardèrent, et ils baissèrent brusquement la tête en disant :

« Bon ! »

Je fis alors signe à un de mes canonniers.

« Tu vas placer tous les barils de poudre les uns à côté des autres; tu en ouvrirai un et tu chargeras quatre pistolets, deux pour toi, deux pour moi. Tu te tiendras là jusqu'à ce que je descende dans la sainte-barbe, et alors nous tirerons nos quatre coups dans le baril ouvert. »

Puis, m'adressant à l'équipage :

« Vous autres, faites bien attention. Aussitôt que le canot de l'Anglais aura accosté, rassemblez-vous près de l'échelle, et dès que l'officier et ses hommes seront sur le pont, tombez dessus et tenez-les ferme. Nous gouvernerons droit sur la frégate, et qu'elle ait ou qu'elle n'ait pas le temps de nous envoyer sa bordée, nous nous en rapprocherons le plus possible, pour tâcher de la défoncer en sautant près d'elle.

« Et maintenant, mes enfants, à la grâce de Dieu! Ceux qui veulent, jouez aux cartes ou dites les prières des agonisants. Moi je vais boire un coup et faire mon point. »

Je descendis dans ma chambre, je bus un petit verre de rhum avec un peu de sirop, et je fis mon point. Nous étions à trente milles de la Pointe-à-Pitre.

J'écrivis une lettre à mes armateurs pour leur expliquer les causes du malheur qui allait arriver et pour leur donner quelques renseignements importants sur les affaires; je mis la lettre dans une bouteille bien bouchée, ficelée et goudronnée, et, ayant allumé un cigare, je montai sur la dunette.

L'Anglais était sur nous, mon cher ami : encore une demiheure, il était à portée de la voix.

Il hissa son grand vilain pavillon rouge : je répondis par le pavillon hollandais.

Il me signala de mettre en panne.

Ah! trooûn de l'air! à ce moment je perdais patience ! Je pen-

SJiis à ma cai'f^iiison, jn pensais à loiirs poulies <;t à leur grande v(M'^MH', je me rc»prés(;nl.ais ma pauvre Donne Mine en mille morceaux! Je vous assure (ju'à ce momcmt-là je refçretluis cruellement de n'uvoir pas pris des lettres démarque.

Je lis mettre en |)anne, que voulez-vous!

La frégate approchait. Je pouvais déjà distinguer les gabiers postés dans les hunes, et môme, quand le roulis découvrait son pont, j'y voyais une rangée de bonshommes rouges qui ne pouvaient être que des soldats de marine. Elle avait quarante canons !

Ah! mon cher! vous me croirez si vous voulez, ce n'était pas do sauter qui me faisait de la peine, c'était de ne pas pouvoir même essayer d'attaquer cet Anglais ! Mille millions de tonnerres ! être obligé de se faire sauter quand on a un navire comme la Bonne Mère, et une cargaison de trois cent mille francs! Et des Anglais, encore! Moi qui n'avais jamais été pris!

En attendant, dis-je à mon premier maître, qui était près de moi, pour ne pas qu'ils se défient, hisse le pavillon anglais au grand mât.

Ce qui fut fait. Immédiatement l'Anglais me rendit mon salut en hissant le pavillon hollandais.

Tout ça, c'était de la bêtise, et le moment fatal approchait.

Enfin la frégate arriva à portée de pistolet.

Mon canonnier descendit dans la sainte-barbe, l'équipage se rapprocha de l'escalier, et moi je jetai ma bouteille à la mer, je donnai le restant de mon cigare à mon mousse, que je fis asseoir à mes pieds, je boutonnai mon paletot, j'enfonçai ma casquette sur mes yeux, et je pris mon grand porte-voix.

Il y eut là un petit moment, je vous prie, qui n'était pas gai. Tous mes matelots, se tenant la main très amicalement, immobiles, le cou tendu, pâles comme des morts, regardaient en silence venir la frégate. Mon petit mousse, accroupi à mes pieds et ne se doutant de rien, fumait tant qu'il pouvait son bout de cigare, et il crachait à chaque bouffée en renversant sa tête, pécaïré ! que ses petits cheveux flottaient comme s'il avait été déjà mort.

Et au pied de la dunette je voyais le pauvre Breton renversé sur le dos, les mains croisées comme s'il faisait sa prière, avec un grand trou au front, d'où le sang coulait encore.

Tout ça pour cette maudite frégate, que le diable emporte ! Oh ! les Anglais !

« Bonne mère! je dis, dans laposition où je suis, il est peut-être puéril de vous demander de me tirer de là. Mais vous qui êtes si bonne, est-ce que vous ne pourriez pas faire quelque chose pour mon pauvre petit mousse et pour ces quarante braves matelots? Quarante, c'est-à-dire trente-neuf, car il y en a un qui ne compte plus : vous aurez moins de peine. Je ne vous dis rien : mais vous pouvez être bien sûre que si vous faites ce miracle, je vous donne une robe et des pendants d'oreilles de pierres fines dont il sera parlé dans tout Marseille ! »

Monsieur ! ces Anglais manœuvrent véritablement comme des diables !

La frégate venait sur nous droit comme la foudre. Je crus qu'ils voulaient nous couler bas. Elle arriva si près de nous que le bout de son beaupré toucha presque notre barre d'artimon.

Et au moment où je croyais qu'elle nous entrait dans le corps, elle fit comme un saut de côté, et elle vint se ranger près de nous, à demi-portée de la voix.

Ce fut si beau que je ne pus m'empêcher de tirer ma casquette !

« Bonne Mère, je dis, je vous remercie de ce que vous faites pour moi : vous me faites voir une belle manœuvre, et vous nous rapprochez assez de cette frégate pour que nous puissions, avec un bon coup de barre, nous jeter dessus et nous faire sauter contre sa muraille. Je suis juste : je vois que vous faites pour le mieux. Vous êtes une bonne dame. Vous n'avez qu'à regarder, vous allez voir quelque chose de joli. »

L'officier de quart de la frégate monta sur son banc, prit son porte-voix et me cria :

« Qui êtes-vous? D'où venez-vous? Où allez-vous? »

j'empoignai mon POr.TE-VOlX. •'

Mon l'Iirr iiiiii, à ('<> inoiiiriil il me |)ril iiiir Irllo ra^o, (]iii; yi \i'\ lins |iliis. VA (jiioiquc <i' soil loul à lait coiili'iiire aux usages (le lii mer ri ;iu respcci ([iw je (l(!vais à un oClicier de niarinc |uus liuul ru };;i'ii(l(' (juc moi, j'(;ui|)oiguai mou porle-voix à deux Miaius (^1 je criai à l'Aufilais :

H Ta... mère... a... eu... un... pouari' ' ! «

l/oriicier pril un aii* étouué, et répéta ses questions.

« Ta... mère... a... eu... un... pouarr! » je lui criai encore plus furieux.

Alors il lit un nouveau geste d'étonnement, descendit de son banc et alla rendre compte à un grand homard d'Anglais, rouge comme un coq, maigre comme un clou, qui avait un nez de perroquet, un menton long comme ça, de grands favoris blancs qui lui pendaient, et des dents longues et jaunes que je voyais sortir quand il parlait. C'était le commodore. Je crois qu'il était un peu sourd, car il faisait une vilaine grimace et se penchait en mettant la main à son oreille chaque fois que l'autre lui parlait.

Ils échangèrent quelques paroles : l'officier de quart, d'après ce que je pouvais juger par ses gestes, lui disait :

«■ Je ne comprends pas ce que dit ce capitaine! »

Le commodore lui prit le porte-voix des mains et vint se placer sur le banc de quart.

Il examina un moment la Bonne Mère, fit un signe de tète qui voulait dire : beau navire! et, embouchant le porte-voix, il me cria :

« Quelle langue parlez-vous?

— Ta... mère... a... eu... un... pouarr! » criai-je pour la troisième fois, encore plus fort.

Il se pencha vers l'officier de quart, lui rendit le porte-voix, descendit du banc, et fit de la tète : Oui.

C'était le moment.

« Mousse, descends à la sainte-barbe et dis au canonnier qui

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