‹ Voyages et aventures du capitaine Marius Cougourdan, commandant le trois-mâts la Bonne-Mère, du port de MarseilleChapitre 39 sur 47 · JE VIS ALORS LE PATRON SE LEVER ET HELER LE NAVIRE · texte numérisé non relu

JE VIS ALORS LE PATRON SE LEVER ET HELER LE NAVIRE

dont je m'étonnais tous les jours en me réveillant, tant l'épidémie redoublait de fureur.

Enfin arriva le moment si désiré. A six heures du matin je pris une voiture et me fis conduire au Lazaret.

On m'introduisit dans une salle d'attente blanchie à la chaux, oij tout respirait cette propreté glaciale particulière aux établis-

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scmciils liuspilalicrs ol, (jiii, comino In poli d'uiH' aiinurc, s«!uil>l«i n'IN'cliir l'iiiia^t' de la morl. .riillciidis (jiiehjiics ininul(;s avec un hatlciiuMit tlo cœur. Kiiliu la porte s'ouvrit, et le capitaine (lou^ourdan parut sur le seuil.

Ses cheveux étaient entièrement blanchis; sa barbe, qu'il li'avait pas rasée depuis bien des jours, se hérissait siii- son \ isa^e amaij^ri, jaune comnie la brique et contracté en rides aussi saillantes que des cordes; ses yeux n'avaient point de rejçard. Il lendit le cou en renversant ses bras en arrière, et, reculant d'un pas, il s'écria :

<( Mon pauvre anni!

— Grand Dieu! » dis-je au même instant, et involontairement je reculai aussi.

Nous demeurâmes ainsi quelque temps.

Je ne savais pas à quel point le spectacle continuel de la mort avait bouleversé mes traits, et tandis que je considérais son visage avec une sorte d'épouvante, le capitaine n'était pas moins oiTrayé, ainsi qu'il me l'avoua plus tard, de ce qu'il voyait sur le mien.

Sans dire un mot de plus, nous nous embrassâmes. On chargea le bagage de Cougourdan, et la voiture, roulant sur une couche épaisse de poussière, s'engagea dans ces chemins, encaissés de hauts murs, qui à cette époque faisaient ressembler la banlieue de Marseille au chemin de ronde d'une prison.

Enfin nous entrâmes dans la ville. A chaque pas, à chaque porte, c'était une scène funèbre. De temps en temps l'un de nous ouvrait la bouche pour parler, mais nos lèvres ne laissaient échapper que des mots insignifiants et se refermaient d'ellesmêmes. J'observais Cougourdan : à mon grand étonnement, son visage exprimait plutôt l'intérêt que l'effroi, et le peu de mots qu'il prononça dans le trajet se rapportaient surtout aux rues où nous arrivions.

« Nous sommes sur le Cours.... Ah! la Cannebière ! Pauvres allées de Meilhan! »

Enfin la voiture s'arrêta devant ma porte. Nous montâmes l'escalier, je conduisis Cougourdan à sa chambre.

Alors il se jeta dans mes bras, et, m'étreignant avec une sorte de frénésie, il me dit :

« Ah! mon cher ami, que c'est bon d'être sur la terre et de voir des hommes vivants! Je sors de l'enfer, entendez-vous? Oui, l'enfer! Quand je vous aurai raconté ce qui m'est arrivé, vous trouverez comme moi que dans l'état où elle est, avec ses rues désertes, ses boutiques fermées et ses tombereaux chargés de morts, Marseille est un paradis en comparaison de ce qu'était le pont de la Bonne Mère il y a quelques jours. Mais bah ! commencez par me donner des nouvelles d'ici et de vous, et laissez-moi respirer le bon air natal... Et ici le capitaine respira avec délices cet air plein de poisons mortels. Ce soir après dîner je vous raconterai. »

Le dîner fini, nous allumâmes nos cigares. Cougourdan resta assis, renversé dans un fauteuil américain. Il se balança quelque temps en regardant tourbillonner la fumée de son cigare, puis commença son récit d'une voix sourde et saccadée que je ne lui avais jamais entendue :

« 11 y a aujourd'hui deux mois et cinq jours que je partis de Saint-Louis, laissant sur rade la Bonne Mèi:^ avec mon second et deux hommes à bord, pour remonter le Sénégal avec tout le reste de mon équipage. Le but de ce voyage était l'escale du Coq, à plus de deux cinquante lieues dans les terres. 11 s'y tient un grand marché de gomme, que les Maures et les Peuhls y apportent de la forêt d'Afataé. Je trouvai là, à bon compte, une forte cargaison de gomme, dont je remplis le bâtiment yolof qui nous avait amenés. Je faisais une bonne affaire, mes matelots dansaient chaque soir avec les négresses, les Peuhles et les Mauresques. Tout allait pour le mieux.

On m'avait prévenu à Saint-Louis que ce pays-là était malsain en diable, sans parler des lions, des panthères, des serpents, des crocodiles et des hippopotames : nous n'eûmes point de réclamation à faire ; aucun de nous n'eut même un accès de fièvre, et

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pas imc (1rs hcHcs forocHS (|iii nous \n\jiiciit passer n'essaya de nous mordre sculoinent le bout du pdil «loi^l.

Nous arrivâmes frais et dispos à Saint-Louis; j(! transbordai nia ( iirj^aison sur la Bonne Mère, et je me préparai à appareiller pour Marseille, bien content, je vous assnnî.

.I(^ connaissais à Saint-Louis un chirurgien d(; l.i marine (jui habitait depuis plus de dix ans le pays et qui était au courant du climat de l'intérieur pour être allé bien des fois en expédition dans le haut du fleuve. En causant il me demanda si mon équipage avait bien supporté la chaleur, si je n'avais pas eu de malades, si depuis notre retour personne n'éprouvait de malaise? Je lui dis que non.

« Eh bien, me répondit-il, vous avez de la chance ! Voilà onze jours que vous êtes ici : il est probable que rien ne vous arrivera, mais je vous réponds que si j'avais su où vous alliez, je vous en aurais détourné, car il y a dans tous ces endroits-là des fièvres terribles. Tant qu'on est dans le pays, on ne s'aperçoit de rien, mais quand on a respiré pendant quelques jours un air plus pur, la fièvre vous prend, et, une fois pris, il n'y a pas de puissance au monde pour vous en tirer.

— Mais qu'est-ce que c'est donc que ces fièvres?

— On ne sait pas.... C'est comme un empoisonnement : en une heure, en quelques minutes parfois, l'homme meurt, et dans un état! Mais enfin puisque, heureusement pour vous, vous l'avez échappé, ce que vous avez de mieux à faire est d'appareiller le plus tôt possible.... Et souvenez-vous bien de ne plus recommencer! »

Quoique les maladies ne me fissent pas grand'peur, n'ayant

jamais perdu beaucoup de monde à mon bord excepté des nègres,

les propos du chirurgien me trottaient dans la tête, et lorsque,

deux jours après, nous quittâmes Saint-Louis par un bon vent,

j'avoue que je ressentis un grand soulagement. Une fois la barre

du Sénégal franchie, nous gagnions en quelques jours les mers

d'Europe, et là, si rien n'était arrivé, nous étions parés.

La mer était superbe, la brise fraîche, et en quatre jour? nous arrivâmes à la hauteur du cap Blanc, sous le vingtième degré de latitude nord. Là nous fûmes pris de quelques bourrasques qui nous jetèrent à l'ouest en dehors du courant, et nous nous trouvâmes dans la mer de Sargasses, en plein dans ce grand banc de raisins de mer qui flotte toujours dans ces parages et qui fait ressembler l'océan à une prairie verte et jaune.

Peu à peu le vent tomba, et après quelques accalmies entrecoupées de petites brises de l'est, nous nous trouvâmes en calme plat, de sorte qu'on aurait pu se croire à terre, tant le navire était immobile.

Je n'aime pas le calme, moi. D'abord parce qu'on ne marche pas, et puis parce que ça ne vaut rien pour l'équipage. Les hommes s'ennuient, ne font que changer de place sans savoir que faire, ou bien passent le temps à bavarder inutilement; et s'il y a de mauvais sujets, c'est là qu'ils se plaignent, qu'ils disent du mal des officiers et qu'ils font faire des complots.

Dèsle second jour que ce calme durait, la tenue des hommes, leurs manières, leur air, enfin je ne sais quoi, me montraient qu'il y avait à bord quelque chose d'extraordinaire.

J'en parlai au second; il me dit qu'il avait remarqué cela comme moi, mais que cependant il ne croyait pas à des idées de révolte de la part de l'équipage.

« Je les trouve tristes, me dit-il, inquiets, agités, mais ils ne sont ni mécontents ni irrités : de quoi le seraient-ils? Nous rentrons à Marseille avec une cargaison qui va leur donner des parts superbes; nous avons abondance de toutes sortes de provisions; pas un homme n'a été puni.... Ce n'est pas cela. Voyez : ils s'éloignent plutôt les uns des autres et semblent rechercher l'isolement: ils s'accrochent aux haubans, ils se tiennent dans les coins, ils s'accoudent à l'avant et regardent la mer pendant des heures. Je ne sais pas ce qu'ils ont, mais je ne les reconnais plus. »

« Je ne les reconnais plus », ce mot me fit passer un froid, et

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j'eus Jà coiniiic un pressonlimcril riiiuslt'. Kii ce iiiMinrnl y int pensais à rioii on parlic.uliiM', luiiis vons savez, (jiiaiid on sent le \('iil (le nialliciir (jui se lèse, on ik; s'y trompe pas. J'allai m'asseoir sur 1(^ ham- de (juarl cl je; réfléchis à ce que venait de me dire le second. 11 avait raison : en observant les hommes assis ou couchés de tous côtés, je fus frappé de leur air triste.

« Allons, me dis-je, il faut secouer ce monde-là. »

« Second ! criai-jo, faites rassembler ré([uipago au pied du «^rand mAt. »

Je voulais leur parler. Je ne fais pas de discours, moi. Ouand ils furent réunis, je passai devant eux en les regardant l'un après l'autre sous le nez :

« Voyons, avez-vous quelque chose? Pourquoi êtes-vous tous là comme des propres à rien, sans parler entre vous et sans vous amuser? »

Ils baissaient la tête en tournant leur bonnet entre les doigts. Jamais ils n'avaient vu pareille chose, car je ne leur parlais que pour leur donner des ordres. Cependant un Parisien, plus hardi que les autres, osa me répondre, mais d'une voix basse, basse :

(( C'est ce calme qui nous ennuie.... Et puis ce raisin de mer qui nous empêche de voir l'eau, c'est triste....

— C'est tout ce que vous avez à dire? Allons, allons, pas de ça, mille tonnerres! Quelqu'un de vous a bien par là un fifre ou un galoubet? Je vous permets de danser jusqu'à ce soir, et si nous avons beau temps, nous ferons le Bonhomme Tropique en passant la Ligne. Vous pouvez commencer à vous préparer, car enfin, que diable, ce calme plat ne durera pas toujours ! Amusez-vous, mes enfants! »

L'etTet que ça leur fit, non, vous ne pouvez pas croire! C'est là que je vis le pouvoir d'une bonne parole sur un équipage qui a confiance dans son capitaine. Ces matelots, au fond, voyez-vous, ce sont de grands enfants : à l'instant, par un coup de baguette, les voilà qui se mettent à sauter, à crier, comme une volée d'écoliers échappés de la classe. Ils jettent leurs bonnets en l'air, ils

tirent leurs vestes, et pendant qu'Antonin — ah! un fameux matelot, un Provençal,... quel brave garçon ça faisait! — allait chercher son galoubet, dont il jouait! fallait l'entendre! ils battaient des entrechats en claquant des doigts et en riant comme des fous, et ils vous faisaient des bêtises si drôles que j'étais obligé de me tenir le ventre pour ne pas leur laisser voir comme je riais.

Antonin revint en secouant en l'air son galoubet. Il monta sur une baille renversée et se mit à jouer un air de Marseille, et alors ils commencèrent une ronde autour du grand mât. Quelle ronde, mon cher ami! Un d'eux lâcha la main, et ils firent la farandole d'un bout à l'autre du pont, à travers les mâts, les cordages, passant par-dessus ou par-dessous tout ce qu'ils rencontraient. Ils revinrent devant Antonin, et là, se mettant sur deux rangs, ils entrèrent en danse pour tout de bon.

J'ai vu danser des matelots... plus d'une fois, n'est-ce pas? mais je n'avais jamais rien vu de pareil. A mesure que ça durait, ils s'animaient et allaient plus vite, plus vite, au point que le musicien était de temps à autre forcé de laisser son galoubet pour reprendre haleine.

« S'ils continuent comme ça, dis-je au second, ils vont jeter leurs bras et leurs jambes par-dessus bord. »

Le second était assis à côté de moi, une main allongée sur la lisse et l'air rêveur. Il leva la tête comme quelqu'un qu'on réveille, et me dit d'un air distrait :

« Ah!...

— Hé ! que diable, second, où êtes-vous? Voyez donc si ça ne fait pas plaisir de voir cette gaieté?

— Hum ! » me répondit-il en regardant la danse d'un air singulier,

A ce moment ils avaient plutôt l'air d'une troupe de diables déchaînés que de chrétiens s'amusant honnêtement. Ils sautaient, se roulaient, se tordaient, faisaient des cabrioles sur le pont ou en l'air, comme je n'en avais vu faire qu'aux nègres dans leurs danses.

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