LA BONNE MÈRE. — MARSEILLE
.\insi ce navire désemparé, infecté, c'était le trois-màts Bonne Mère, capitaine Marins Cougourdan !
On peut juger avec quelle anxiété je suivais cette scène. A tous les signes qui marquaient d'une manière si effrayante l'état de détresse du navire, un autre se joignait, plus effrayant et plus mystérieux encore, c'est que, ni sur le pont ni dans la mâture, on ne voyait aucun être vivant que le timonier debout à la roue et gouvernant.
La Bonne Mère était en panne; ses deux voiles pendaient, la brise avait faibli, et les lambeaux déchirés des autres voiles, la flamme noire, le pavillon jaune et le pavillon tricolore, se soulevaient à peine pour retomber aussitôt. Le canot de la Santé approchait du navire, il allait le toucher presque, et pas un être humain, sauf le timonier toujours immobile à la barre, ne paraissait à bord. Enfin le canot accosta sans que personne envoyât une amarre. Je. vis alors le patron se lever et héler le navire. Le timonier quitta sa barre, vint s'accouder sur le couronnement, et raisonna pendant quelques minutes avec le patron du canot.
Je ne pouvais entendre les voix, mais je vis qu'en parlant le timonier ouvrait les bras comme un homme au désespoir, puis les levait au ciel, puis les tendait du côté de Notre-Dame de la Garde. A ses gestes le patron et les matelots du canot répondaient par d'autres gestes qui semblaient exprimer tantôt la commisération et tantôt l'horreur.
L'entrevue fut courte. Je vis bientôt l'embarcation virer vers la terre. Haletant d'inquiétude, je descendis quatre à quatre les degrés de la Major, et je courus à la Consigne, où je connaissais tout le monde, comptant me faire donner des détails sur les événements que je pressentais. Le garde auquel je m'adressai me dit qu'il ne savait rien, et me renvoya à un commis de bureau, en ce moment très occupé à écouter le rapport du patron, qui lui rendait compte de sa visite à bord de la Bonne Mère et qui se tut à mon arrivée. Après avoir fait un signe au patron, le commis, à mes questions, répondit avec embarras qu'il s'agissait d'un cas tout à fait exceptionnel et que jusqu'à instructions de ses chefs il ne pouvait rien révéler de ce qui venait de lui être rapporté.
« Mais ne pouvez-vous du moins me dire si le capitaine Marius Cougourdan est à son bord !
— Il est à son bord.
— En bonne santé ?
— En bonne santé. »
Pour qu'un homme tel que Cougourdan se présentât, sur son propre navire, devant son port d'attache, dans un pareil état, il fallait qu'il se fût passé à son bord quelque chose d'inouï. Ce timonier, qu'on voyait seul sur le pont désert, ne pouvait être que lui-même; mais d'oîi il venait, comment il était arrivé jusqu'ici, ce qu'était devenu l'équipage, ce que signifiaient ces manœuvres inexplicables devant le port, cette tentative d'y entrer sous un pavillon de patente brute au risque de se faire couler pour violation des règlements sanitaires, voilà ce que je ne pouvais en aucune façon m'expliquer.
Je marchai pendant plus d'une heure le long des quais, et je revins à la Consigne, où je ne pus rien apprendre, sinon que la Bonne Mère venait d'être prise par un remorqueur pour être conduite à l'île de Ratonneau, où elle purgerait sa quarantaine. Au reste l'employé ajouta obligeamment qu'il me serait inutile d'essayer d'aller voir le capitaine Cougourdan au Lazaret,
LA llhVKI. DU SKMJiAI.. 2fl9
parco qu'oïl ne lui ii\!iil pas permis eiK'on* <I(î communiquer. Le lend(»maiii je rec.'us un billet de (^ouf^ounlan. (ie hiilel, loul lardé des trous de p()in(;on dont on l'avail [)er(;é pour le désinfecter, ne portait (jue ces mois :
Mon cher ami,
Je sifi.s- arrlré. Il me tarde de vous voir. Comment avez-vous fait pour ne pas mourir ? Pour ce qui est de moi, fen suis encore plus étonné. Chaque fois que je vois un homme vivant^ il me fait peur : je crois que je rêve ou que je devieiis fou. Comment peut-on ne pas être mortl Je ne suis pas en état de vous écrire ce qui ni est arrivé ; quand nous nous retrouverons^ je vous raconterai, fis veulent me qarder quinze jours en quarantaine., mais j'espère en être quitte pour dix ou douze.
Votre bien dévoué ami, de tout cœur,
Marius Cougourdan,
de Marseille, Capitaine au long cours.
En post-scriptum il y avait :
En attendant que je puisse y aller, faites-moi donc V amitié de faire allumer quatorze cierges de six livres chacun devant V autel de la Vierge à Notre-Dame de la Garde, et de commander quatorze messes noires. Vous direz que cest pour des matelots.
J'écrivis lettres sur lettres à Cougourdan, qui ne me répondait pas. J'allai à la Consigne demander des explications sur ce silence : on me répondit que l'autorité sanitaire avait interdit les communications, même par lettres, entre le Lazaret et la ville. On ajouta que la quarantaine de Cougourdan finirait dans huit jours : quant au navire, on avait encore une longue série de purifications à lui faire subir, à moins qu'on ne résolût de le saborder et d'aller le couler en pleine mer, ce qui n'était pas encore décidé.
Huil jours passèrent qui me parurent bien longs. Je montai à Notre-Dame de la Garde et commandai, suivant les intentions de Cougourdan, quatorze cierges et quatorze messes noires. Chaque matin j'allais à la Consigne demander des nouvelles du capitaine et lui faire dire que j'étais encore de ce monde, chose