ILS COMMENCEIIENT CNE RO\DE AUTOUR DU GRAND MAT
Ça me porta un coup là.... D'abord, vous comprenez, ces vilaines bêtes, on n'aime pas à sentir ça sur ses talons et à voir ces grandes ombres noires ^paraître et disparaître entre deux eaux. Ils sont là pour faire tout, hors le bien. Aussi c'est toujours mauvais signe quand les requins s'obstinent à suivre un navire : dès qu'il y a un malade à bord, vous les voyez arriver; la mort a une odeur, et ils la connaissent, les gredins!
Je laissai là les requins, qui m'ennuyaient, et je me remis à regarder la danse.
De tous, le Parisien était le plus enragé. C'était le farceur de l'équipage, mauvaise tète tant qu'il faisait beau, mais excellent
matelot dès qu'il y avait du danger.... Au fond, tout le monde l'aimait. Pauvre diable ! je le regardais se trémousser, et j'oubliais les requins.
Tout à coup, au moment où il se lançait pour faire un enavant-deux, je le vois qui trébuche, tourne sur lui-même et tombe sur le nez en portant ses mains à son estomac.
Un éclat de rire de tout l'équipage, naturellement. »
Ici Cougourdan me saisit le bras.
« Cet éclat de rire, me dit-il en me regardant entre les deux yeux, ce fut le dernier, et je ne l'oublierai de ma vie!
Le Parisien ne se relevait pas. Un des danseurs se penche et recule en poussant un cri. La danse s'arrête, on se précipite autour du Parisien, qui ne remuait plus. Je m'approche, on s'écarte et je le vois.
Sa figure n'était pas pâle, mais grise ; les yeux lui sortaient presque de la tête ; sa langue pendait ; un sang noir lui coulait par grosses gouttes du nez et des oreilles. 11 essaya de se soulever par trois fois, et trois fois il retomba. En quelques minutes sa figure devint jaune foncé, puis verte, puis bleue, puis noire. Il eut deux soubresauts, puis, par un effort désespéré, il se dressa sur la pointe des pieds, s'empoigna la gorge avec ses ongles comme s'il eût voulu l'arracher, et, poussant un hurlement affreux, il tomba tout d'une pièce sur le pont, raide mort.
Tout cela n'avait pas duré un quart d'heure. Je fis déposer le corps au pied du mât d'artimon ; on le couvrit d'un prélart. Je commandai au maître voilier de faire le sac, et je me retirai sur l'arrière avec mon second.
« Eh bien, second, voilà un malheur. Que croyez-vous que ce soit, dites? »
Le second baissa la tête d'un air sombre.
« C'est la fièvre du Sénégal, me dit-il à voix baèse, c'est trop évident.
— Ce n'est pas contagieux... peut-être?
i.A rii;vi{i; i)[; sknkcjal. 270
— :\\\'. » mv (lit-il «Ml me serrant lu main et en (létoiirnant les yeux.
[Vous rcstAmes envii'on uihî demi-heure dans ma chambre avec le second à délibérer sur c(^ (juc nous avions à l'aire Nous résolûmes de dire à l'équipage que le l'arisien était mort d un coup de sanj^. On doublerait la ration d'eau-de-vie, on ferait laver partout à grande eau, on installerait les manches k vent de manière à aérer toutes les parties du navire, et au premier bon vent on mettrait toutes voiles dehors pour tacher d'arriver le plus tôt possible h Madère.
Nous causions encore lorsque le voilier vint nous prévenir que le sac était prêt. Je chargeai le second de commander quatre hommes pour ensevelir le corps du Parisien, et je fixai au lendemain matin à six heures le moment où on le jetterait à la mer.
Les quatre hommes commandés arrivèrent. On souleva le prélart.
Non! ce qu'était devenu ce corps n'est pas possible à dire, et l'infection qui se répandit fut telle que nous faillîmes nous évanouir! Je commandai aux matelots de renfermer le corps dans le sac. Ils essayèrent de m'obéir : ils reculèrent.
Je regardai le second en lui faisant un signe qu'il comprit, et tous deux nous nous baissâmes pour soulever le corps. A ce mouvement, prompts comme l'éclair, les quatre matelots nous repoussent, font avec leurs pieds rouler le cadavre en travers du sac, qu'ils saisissent à ses deux extrémités, et avant que nous eussions eu le temps de nous rendre compte de ce qu'ils allaient faire, l'emportent en courant vers l'avant, montent sur les cages à poules, et le jettent par-dessus bord.
Un trou s'ouvrit dans les varechs qui couvraient l'eau, un remous les souleva en les dispersant, et on vit apparaître, à la place où venait de sombrer le corps du Parisien, une nappe rougeàtre : les requins avaient mangé le cadavre.
« Ces hommes m'ont désobéi dans une circonstance gravedis-je au second, allez les appeler.
Le second venait à peine de me quitter, qu'un cri part. Je me lève et je vois le maître d'équipage qui tournait sur lui-même, les mains crispées sur sa gorge. Il fait deux pas en trébuchant et tombe en avant.
« Comme le Parisien! dis-je au second, qui venait à moi. Nous sommes tous perdus ! »
Je courus vers le moribond. Il n'y avait qu'à le voir, c'était ça! Les quatre hommes le regardaient d'un air égaré. De l'avant, où le reste de l'équipage était rassemblé, on voyait les matelots qui s'étaient tous levés et qui tendaient le cou en ouvrant de grands yeux.
Après quelques convulsions, le maître fît un effort pour se relever, se raidit, et puis resta tranquille : c'était fini.
Alors, de l'avant j'entendis les matelots qui disaient tous à la fois :
« A la mer! à la mer! » \
Ce n'étaient plus des voix humaines, c'étaient des hurlements de bêtes féroces.
Le mort était à mes pieds, noir, barbouillé de sang comme l'autre. L'odeur commençait déjà.... »
Ici le capitaine s'arrêta un moment, les yeux fixés sur le plancher, puis il reprit :
« Vous voyez comme ça commençait, n'est-ce pas? Eh bien, tel ça avait commencé, tel ça a fini. La mort, vous savez, c'est simple comme bonjour, c'est toujours la même chose : il ne faut qu'un peu de patience, chacun arrive à son tour.... Je les ai vus mourir tous les uns après les autres, sans autre différence sinon que plus ils étaient forts, plus ils souffraient et se débattaient.
Dans le milieu de la nuit qui suivit le premier jour, deux des matelots furent pris. En les entendant râler, tous les autres quittèrent leurs hamacs, et jusqu'à la fin ils n'ont plus voulu remettre le pied dans la chambre. J'eus toutes les peines du monde à décider quatre hommes à aller retirer les corps; ils décrochèrent
LA FIÈVHK DU SftNK(.\L. 281
los hamacs cl on les jcla à la mer a\cc malclas, ccjiivcrliiros, lial)ils cl loiil.
Aii\ prciiiici's, i'uhliiis (|ii"a\;iiil de jeNîr I(î moii il> li^^sml une prière pour le rop<js de; sou àmc, mais hicnlôl ils ne diri'iil plus (|u'nii l*(il('r cl un Arr^ cl à lu lin licii.
I)c discipline, il n'eu clait plus (picslioii : ou ne pouvait plus appeler (;a un é(jui|)aji;e, on aurait [)lutùt dit des fous. Les uns se promenaient d'un air furieux en jurant comme des possédés; les autres restaient assis la tète entre les j^enoux ; d'autres pleuraient toute la journée. Il y en avait qui n'osaient plus fumer; d'autres ne voulaient plus manger. Au commencement, ils se serraient tous ensemble comme pour se défendre, et puis, à mesure qu'il en mourut parmi eux, les survivants en vinrent à se faire peur entre eux, à se prendre en haine, à se défendre d'approcher et à se montrer le couteau. Personne ne voulait plus passer à l'endroit où il était tombé un mort, et peu à peu, comme il en était tombé de tous les côtés, ils ne trouvaient plus de place sur le pont qui ne leur fît peur, et ils se tenaient sur les plats-bords ou dans les haubans.
Le troisième jour le vent se leva. Je fis mon point et je vis qu'en trois jours je pouvais espérer d'arriver à Madère. Je réunis les huit hommes qui me restaient et je leur fis si bien voir qu'ils étaient perdus s'ils ne montraient pas un peu d'énergie, qu'ils reprirent courage. Dans la position où nous étions, il n'y avait pas à balancer : je fis mettre au vent tout ce que la Bojine Bière pouvait porter de toile, et nous reprîmes notre route, filant huit nœuds. J'avais profité des dispositions de mes matelots pour installer les manches à vent dans la chambre et jusqu'au fond de la cale, et pour faire laver tout avec la pompe à incendie.
Soit que le vent et le renouvellement de l'air eussent diminué l'infection, soit que le travail et l'animation de la manœuvre eussent relevé le moral des hommes, deux jours se passèrent sans nouveau malheur. Je repris courage, et d'accord avec le second je résolus de continuer ma route le plus droit possible
sur Marseille en laissant Madère, où j'avais d'abord l'intention de relâcher.
Mais au moment où nous passions en vue de Gibraltar et où je me croyais paré, la maladie éclata de nouveau comme la foudre. Trois hommes furent frappés presque coup sur coup, et à l'état de terreur où étaient les cinq derniers, il était évident qu'ils suivraient bientôt leurs camarades. Dans une pareille position je ne pouvais pas songer à conserver ma voilure : il me restait assez d'hommes pour les manœuvres, mais qu'il en mourût encore, nous restions couverts de toile sans pouvoir nous en débarrasser. Je donnai donc l'ordre de tout carguer, et je résolus de ne garder que la brigantine et le taille-vent.
Les cinq hommes s'y mirent, le second aussi, et tout le monde travaillait, lorsqu'un des matelots, qui était déjà dans la hune, descendit par les haubans jusqu'au milieu de leur hauteur. Là il s'arrêta, poussa un cri, s'accrocha comme un noyé aux cordes, et resta immobile. Voyant qu'il ne bougeait plus, je criai au second, qui était un peu plus haut, de voir ce que c'était : le second se laissa couler jusqu'à sa hauteur, regarda. Le matelot était mort. Il resta accroché un moment, puis il lâcha tout, le pauvre! et tomba comme un sac sur le pont.
En voyant ça, tous les autres abandonnèrent la manœuvre et descendirent sur le bordage, où ils restèrent collés, les yeux effarés, sans que ni prières ni menaces pussent les décider à sortir de là.
Voyez-vous, il y a dans la mort une chose à laquelle je n'avais pas pensé, c'est. .. l'embarras. A mesure qu'il mourait un homme, les choses les plus simples devenaient de plus en plus difficiles, et je voyais venir le moment où tout allait être impossible. Lorsqu'on fait un navire, on le fait pour des vivants : c'est grand, mais bah! il faut de la place, et quand quinze ou vingt gaillards sautent et grimpent de tous les côtés dans le gréement, ces grosses vergues, ces voiles si lourdes, ne pèsent pas une once, et on manœuvre ça comme des joujoux. Mais à mesure que l'équi-
LA riKVRK Dr SKNKtiAL.
\)'d'fi,o (liiiiiiHiail. loiil r,\ piiraissiiil (Icsciiir plus ^raiiii ci plus inoiuu'iint : le |«tiil s'iillcm^cait ci sTîlîU'f^issiiit, los mî\ls monliiient, moiilaiciil ! L(;s cordiigcs, il y en avjiil lanl, lant, tant, (|ii(' mes yeux se brouillaient à les (lémôler!
VA puis les voiles comnit'n(;aient à me faire peur :
elles se gonllaicnt et se secouaient avec des liurlen\enls que je n'avais jamais entendus; on aurait dit qu'elles se sentaient plus fortes que nous et qu'elles emportaient le navire comme une mouette emporte un poisson!
La mort n'avait fait que se reposer : dans cette même journée, un autre matelot mourut. Restait à trois.
Jusqu'à ce moment, par un miracle, le temps s'était maintenu sans variation, et la brise nous poussait grand largue sur Marseille. Nous nous remplacions à la barre, le second et moi, tour à tour ; celui qui était libre en profitait pour manger sur le pouce un peu de jambon cru et de biscuit ou dormir; quant aux matelots, dès qu'on faisait mine de les approcher, ils se sauvaient, ou se réfugiaient dans les hunes en poussant des cris: ma parole, on aurait dit des singes sauvages.
Je voyais bien que c'était le commencement de la fin. Pour
IL RESTA ACCROCHÉ LN MOMENT, PUIS IL LACHi TOUT.
les trois matelots survivants, autant valait les compter comme morts : restait donc le second et moi. Moins que jamais, nous pouvions songer à changer quoi que ce fût à notre voilure ; d'un moment à l'autre le temps pouvait se déranger, et nous étions perdus.
La nuit se passa sans que j'eusse ^u me résoudre à rien. Le matin au petit jour, en venant relever le second, la première chose que je vis fut le corps d'un des trois matelots qui restaient. Nous n'étions plus que quatre à bord.
« Second, dis-je, je suis à bout, puis.... Que feriez-vous à ma place? M
Le second regarda la mer, le ciel, le navire désert, et, s'arrachant la cravate, il me dit d'un ton bref :
« Je me flanquerais à l'eau! »
Il n'avait pas achevé que je vis un des deux matelots se lever tout debout, ouvrir les bras et tomber en avant. Mais au même instant, juste dans la direction où il était, parut à l'horizon un petit point noir, puis un nuage blanc.
« Un grain! criai-je. A Dieu va-t' ! nous sommes perdus. Second ! second I que faire? Sainte bonne Vierge, pardonnez-moi mes péchés et protégez-moi ! Si nous coupions toutes les manœuvres à coup de hache? Second, lâchez le gouvernail et faites comme moi! »
Le second lâcha la roue, fît quelques pas, et tout d'un coup, portant la main à sa gorge :
« J'étouffe,... capitaine, mon tour est venu.... C'est affreux de vous laisser dans une pareille position,... mais que voulez- vous! Je le savais bien, que j'allais y passer : depuis hier je sens la mort venir.... Le grain arrive; dans un moment il sera sur nous. Tenez, vous avez encore un moyen : montez dans les vergues et crevez les voiles, tout partira. Appelez le matelot qui reste, mettez-le à la barre, dites-lui de tenir bon, et faites le plus vite possible. »
Je courus au matelot, qui essaya de se sauver; je lui montrai
LA rillVUK DU SfONKOAL. 2«5
mon |)isl(»l('l cl ji' le |t(mssai iiis(jirà lu roiK;, où je I(; lis moMre, je donnai au second mon arini; (in lui disant d(5 l'aire (en si lo ma- Iclol It'iilait de (jiiillcr son poste, et je grimpai dans le j^réemt'iil. CummenI, où, ce que j'ai fait, impossible à moi de le dire. Je me retrouvai sur l'arrière. Toutes les voiles étaient trouées, sauf la l)ri}j;antine et le taille-vent; car encon; fallait-il garder (luehjue chose.
La ligure du second se décomposait de minute en minute. Il se passa environ une heure avant que la mort eût raison de lui. Pendant tout ce temps, il ne cessa de me parler de sa femme et de ses enfants, du chagrin qu'ils auraient, puis de Marseille, puis de notre pauvre navire, et enfin du bon Dieu, de la bonne Mère, au point que j'en pleurais comme un enfant. Cet homme, que j'avais vu jusque-là simple et ordinaire, se montra d'une grandeur et d'un esprit ! Il mourait doucement. Sa voix s'abaissa par degrés, et quand il ne put plus parler, je vis qu'il essayait de remuer le bras droit :
« Vous voulez que je vous fasse faire le signe de la croix, dites? »
Il me fit signe que oui des yeux, je conduisis sa main à son front, sur sa poitrine et sur ses épaules.
« Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen », et ses lèvres remuèrent comme pour dire une prière.
Ensuite je vis qu'il essayait encore de soulever sa main et qu'il baissait la tête sur sa poitrine comme pour chercher quelque chose. Je compris qu'il avait là un scapulaire ou une médaille : je fourrai ma main et je fis sortir un petit médaillon. C'était le portrait d'une jeune femme d'une vingtaine d'années, jolie comme un cœur, brune, avec de grands yeux noirs, coiffée à la mode des grisettes de Marseille, et qui riait en montrant de belles dents blanches.
11 tendit les lèvres, je lui approchai le portrait, il le baisa et..., vous me comprenez.
Je tombai à genoux, la tête dans les mains, demandant grâce
à Dieu. Je n'ai jamais prié comme ça. Toutes mes iniquités passées se représentèrent devant moi, et quand je comparais ma vie à celle de ce pauvre second, qui venait de mourir si tranquille, je reconnus que Dieu était juste en me faisant souffrir plus que lui, et je demandai pardon de mes péchés du fond du cœur.
Rrrrran! un coup de vent épouvantable saute sur le navire, qui se couche à chavirer. Je crois que c'est fini, je dis mon In manus.
Mais j'entends éclater la voilure; le vent déchire tout en mille morceaux, le navire se relève, le grain passe. J'étais sauvé.
Je n'étais pas au bout. A peine commençais-je à revenir à moi, que le matelot lâcha la roue.
« Capitaine, me dit-il, prenez la barre ; je ne peux plus aller, je suis fatigué.... »
Une heure après, mon cher ami, j'étais le seul être vivant à bord du navire ! »
Ici le capitaine s'arrêta de nouveau, laissa tomber sa tête sur sa poitrine et demeura quelques instants les yeux fixes et grands ouverts; dans ce regard il y avait tant de douleur et tant de désespoir, que je ne pus retenir un cri.
« Ah! me dit le capitaine, vous avez le cœur savant, vous. Oui, ce fut là un rude moment, et sans la protection de la bonne Mère, je serais, à l'heure qu'il est, là-dessous, où vous savez.... »
Quand je me vis seul entre le ciel et la mer, avec ces deux morts pour toute compagnie, je commençai d'abord par ne plus comprendre, par ne plus savoir où j'étais. J'avais oublié absolument tout, et lorsque je repris mes idées, il me sembla que je faisais quelque rêve affreux.
Les deux corps étendus à côté de moi m'eurent bien vite remis au pas, vous comprenez : mais le temps de me dire « c'est vrai ! » je peux vous assurer que je revis d'un seul regard tout ce qui m'était arrivé, et que je souffris de nouveau, d'un seul coup, tout ce que j'avais souffert .