LE KRAKEN
C'était la fête de l'Assomption. Coiigourdan, pour cette circonstance solennelle, avait emmanché son habit bleu barbeau, enfourché son pantalon de nankin et posé sur sa tète son monumental chapeau de castor gris. Dès le matin, suivi de son équipage en grande tenue, il était monté à ?sotre-Dame de la Garde, où il avait entendu la grand'messe.^ Je l'y avais accompagné, et sauf ce détail qu'il avait laissé ses souliers et ses bas à la porte pour ne les reprendre qu'en sortant, je fus vraiment édifié de sa contenance; un moment même j'en fus effrayé, lorsqu'à l'acte de contrition je le vis se donner dans la poitrine quatre ou cinq coups de poing à assommer un bœuf, en même temps qu'il murmurait entre ses dents :
« Té! couquin ! Té, canaille de Marins! As-tu point de honte, dis un peu? Hé! que dis-tu de celui-là? Allez! bonne Mère,
vous pouvez compler que pour cette fois je me suis repenti de toutes mes forces, et que,... »
Ici les hurlements du serpent et la voix des chantres ne me permirent pas d'en entendre davantage.
La messe finie, pendant qu'il reprenait ses bas et ses souliers :
« Est-ce un vœu? lui dis-je.
— Non, c'est une pénitence que je me suis condamné de ne jamais entrer à la grand'messe de Notre-Dame de la Garde, le jour de l'Assomption, que pieds nus, et de me donner cinq coups de poing, les plus gros que je pourrais trouver, dans la poitrine, pour la rémission de mes péchés, toutes les fois que je serais à Marseille, bien entendu. Vous comprenez?
— Eh bien, je vous rends cette justice que vous faites les choses en conscience : la bonne Mère sera contente.
— Vous croyez? Et que pensez-vous qu'elle dira de ceci! »
Et il tira de son portefeuille un billet de mille francs qu'il alla jeter dans le tronc. Puis me prenant par le bras :
(( C'est sa fête, voyez-vous, ça lui fera plaisir. C'est la mienne aussi. J'envoie mon équipage se régaler aux Catalans; nous, nous allons déjeuner à la Réserve : nous mangerons des oursins, des clovisses et la bouillabaisse, hé?
— Vous oubliez le pilau.
— Ah oui! le pilau! Je crois bien!
— Avec des pattes de poulpe.
— Des pattes de poulpe! Vous me feriez plutôt manger la coquille d'un oursin avec ses piquants que de me faire asseoir seulement à une table où il y aurait un plat de pattes de poulpe! Vous ne savez donc pas ce qui m'est arrivé avec une de ces horribles bêtes?
— Hé non ! puisque vous ne me l'avez pas dit.
— Je vous raconterai cela après déjeuner. Mais déjeunons d'abord : vous ne sauriez croire comme ces actes de contrition me creusent l'estomac. J'ai été tellement ému que cela me donne un appétit de mille millions de tonnerres de.... Pardon! bonne
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Môi'c, je parle |iiir cirriir-: je nciix diic : de loiis les dialili-^. ..
Nous allAmi'S présider en pcrsoiinc à la |(n''paralioii du déjeuner, (|iii idi e\(jiiis ('(Hiiiiie loiil (•(! (jii'oii maille à Marseille. On veiiail de \erser la Ii(|iieiir : c'élail.le inonienl. Pareille i'i |;i l'uséft (jiii aiiiitince 11' CDinmoncemenl d'une fêle, une allunielle-houj^io llaini)a enire les doi^ls de (lou^ourdan ; trois l'ois la llainnu; s'éleva, aspirée par les poumons de bronze du eapilaine, et trois fois ce visa};e souriant et redoutable s'illumina d'un rellet rou}ie.
<( Allons! eapilaine, je crois que c'est le moment de raconter l'histoire du poulpe?
— Oui. Aussi bien, ça me fera digérer, de parler de cet infâme coquillage, qui a tenu entre ses pattes le sort d'un navire de quatre cent cinquante tonneaux chargé d'indigo, quarante hommes d'équipage, plus un mousse, et avec un capitaine comme Marins Cougourdan, moi, monsieur, qui vous salue en ce moment. Un chargement de cinq cent mille francs! ah! crr... »
Et le digne capitaine, brandissant son poing fermé et le faisant vibrer en l'air, lâcha une bordée de jurons tellement épouvantables que la pudeur de ma plume se refuse à les reproduire.
« Ho ! ho! capitaine, il paraît que le poulpe a eu de bien grands torts envers vous! L'histoire sera chaude, à ce que je puis voir.
— Mon cher ami, me dit Cougourdan en me saluant jusqu'à terre de son grand chapeau gris, salut que je m'empressai de lui rendre avec mon petit chapeau noir, je ne sais pas si j'ai jamais couru un danger plus effroyable, n'ayant jamais eu peur de ma vie, au moins des choses de ce monde. Mais je peux vous dire que de toutes mes aventures de mer, et d'air, celle-là est la plus incroyable et la plus extraordinaire; aussi, pour aller au-devant de tout doute injurieux et insultant pour mon honneur de capitaine marin, je vous donne ma parole d'honneur la plus sacrée que tout ce que je vais vous dire est de la plus exacte vérité : et si je mens, je veux que la bonne Mère me fasse cinquante mille francs d'avaries à mon premier voyage, ainsi ! »
Je protestai, par un geste énergique, de ma confiance absolue
o4 VOYAGES DU CAPITAINE MARIUS COUGOURDAN.
dan? le récit que j'allais entendre, et Cougourdan, après avoir lancé trois fortes bou fiées de tabac et craché autant de fois, commença en ces termes :
« C'était en 1814. J'allais de Bahia à New York, avec une cargaison d'indigo que je m'étais procurée en l'obtenant, à force d'insistance, d'un navire hollandais que nous avions rencontré en mer dans les parages de la Guyane,, et que j'avais prié d'accepter en échange cinquante boucaiits de sucre échauffé et cent balles de café Saint-Domingue, qui ne vaut rien, comme vous savez : je me félicitais de cette bonne affaire, d'autant plus que, par la protection de Notre-Dame de la Garde, j'avais pu, grâce à une mer d'huile, transborder toutes ces marchandises sans casser un grelin.
Le lendemain de cette heureuse opération, après une bonne nuit 011 j'avais rêvé que je débarquais à Paris, que la Donne Mère naviguait sur les boulevards, que le peuple me couronnait de roses, et que l'empereur m'achetait mon navire un million pour en faire un lustre à l'église Notre-Dame de Paris, je m'éveillai que le soleil était déjà tout à fait levé. Il faisait une jolie petite brise, la mer moutonnait que ça faisait plaisir à voir. Nous étions le 15 août : il y a de cela juste trente ans aujourd'hui.
Le premier que je rencontre, c'est mon maître voilier.
« Eh ben ! maître voilier, qu'y a-t-il de nouveau cette nuit?
— Pas grand'chose, capitaine, nous ne marchons pas.
— Comment! nous ne marchons pas? Nous avons toutes nos grandes voiles dehors, une cargaison qui ne pèse rien, vent frais, grand largue, et nous ne marchons pas? A-t-on jeté le loch cette nuit?
— Oui, capitaine : quatre nœuds, quatre nœuds et demi.
— Quatre nœuds? Avec la voile d'artimon et le grand foc pour toute voilure, et vent debout, la Bonne Mère filerait encore cinq et six nœuds. Est-ce que nous aurions une voie d'eau, par hasard?
— Capitaine, au point du jour le second a fait pomper : il n'y a pas un pouce d'eau dans la cale. »
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Mon socond, j\ ce momcnl, sort il de lu jurande; «Mîoiilillc, « Kli l)i(Mi ! second, (\[\r se |ijiss('-l il? Nous ruarclioiis comnuj des ilolliiiiduis!
— ÏNo m'en parle/ pas, rapilainc : je viens de visiter lo navire de tous les cotés, je suis allé moi-même jusqu'au bout du beaupré, j'ai inspecté la coque du navire en me pencliant en deliors des porte-baubans : je ne vois rien, rien absolument....
— Montons un peu sur la dunette, » lui dis-je.
J'examinai le gréement d'un bout à l'autre; j'observai le compas; je pris ma longue- vue et j'explorai toute la surface de la mer : rien d'extraordinaire. Je laissai le second sur la dunette; je pris bautcur, j'allai l'aire mon point, et je reconnus que nous nous trouvions à C''27' au-dessous de la ligne: que par conséquent nous étions en plein dans le grand courant des Antilles. A sec de voiles, et par le temps qu'il faisait, nous devions filer six nœuds au moins : nous n'en filions que quatre.
Je remontai sur le pont et je commandai de larguer les voiles de bune et de perroquet du grand mât et d-u mât d'artimon, et de bisser le clin-foc.
A peine cette manœuvre était-elle exécutée que la Bonne Mère, au lieu de se coucber sur bâbord comme elle aurait dû le faire, s'arrête toute droite, plonge de l'arrière, puis /ait une cabriole, plonge de l'avant, se relève, et tout aussitôt le perroquet du grand mât se casse net et tombe sur le pont.
L'équipage poussa un cri d'épouvante.
« Second, dis-je, prenez ce pistolet et allez voir le morceau qui est tombé : on a scié le mât, ce n'est pas possible autrement. »
Le second revint :
« Le mât est cassé, et l'équipage n'y est pour rien, je vous assure, car ils ont tous une peur affreuse. Il y a le coq qui leur explique que c'est signe de malheur quand les mâts tombent d'eux-mêmes.
66 VOYAGES DU CAPITAINE MARIUS COUGuURDAN.
— Jetons le loch* », dis-je au second.
Mon cher ami, quand j'y pense, les cheveux me dressent à la tète !
L'équipage s'était rapproché peu à peu de nous. Les pauvres gens avaient si peur que je les laissai monter sur la dunette; ils nous entouraient, regardant l'eau d'un air effaré.
Je jetai le loch : nous ne filions rien du tout, monsieur ! Le navire était immobile comme s'il eût été à l'ancre.
Et puis tout d'un coup voilà le loch qui s'en va, s'en va, s'en va! Mais savez-vous comment? Il venait sur le navire! comme si nous avions reculé, monsieur !
Arrivé presque à toucher le gouvernail, le loch s'arrête, tourne à droite, à gauche, en avant, en arrière, et finalement s'enfonce dans la mer avec une rapidité telle qu'il se dévide jusqu'au bout. Je veux le retenir : je reçois une secousse, que j'étais entraîné à la mer sans mon second qui me rattrape. La corde casse et disparaît dans l'eau.
« Enfants ! dis-je à mon équipage, il se passe quelque chose d'extraordinaire. Tout le monde à son poste. Qu'on laisse le mât de perroquet où il est, nous arrangerons cela plus tard. Second, faites carguer toutes les voiles à l'exception de la voile d'artimon et du grand foc, et qu'on sonde. »
On sonda. A l'avant, à cent brasses on ne touchait pas; à l'arrière, à bâbord, de même.
On sonde à tribord : la sonde touche à trois brasses ! (( Ce n'est pas possible, dis-je, elle est accrochée au flanc du navire.
— Voyez, capitaine, elle est à deux brasses au moins au large de la muraille.
— Tire-la. »
1 . Flotteur qu'on jette à l'arrière, et qui est attaché à une corde enroulée sur une sorte de bobine. La corde se déroule ; elle a des nœuds de distance en distance, et on juge de la marche du navire d'après le nombre des nœuds qui passent dans un temps donné.
KK KUAKMN.
Le sondonr s'y mil. puis un liommo, puis deux : impossible.
« Mellcz-vous dix, cl lire/! »
Ils (irèiMMil, la corde cassa!
« Ali çà! dis-je au second, soinmos-nous ensorcelés? »
Kl ('liinbnnant de colère un morceau de papi(M- (jiii se trouvail dans ma main, je le jetai par-dessus bord. Il fila comme un trait le lon^ du navire : plus de doute, nous marchions. En me pon-
« LA CORDB CASSE.
chant, je pus même voir la mer briser en écume à l'avant : nous n' étions donc pas sur un rocher, et je savais bien qu'il ne pouvait y en avoir là où nous étions.
Le second revint auprès de moi.
« Capitaine, me dit-il, le navire donne de la bande * à tribord, c'est clair, et cependant je viens de m'assurer encore qu'il n'y a pas d'eau dans la cale, que rien n'est dérangé dans la cargaison r c'est sûr qu'il y a quelque chose à tribord qui pèse sur le navire et qui retarde sa marche.