Voyages et découvertes des compagnons de Colomb;
Christoplie Colomb, en italien Colombo, naquit à Gênes en 1435. Saiamille élaiL pauvre, mais honorable. Son père, Dominico Colombo, élail un simple ouvrier tisserand , profession qui était alors exercée héréditairement , dans sa maison , depuis plusieurs générations. Sa mère se nommait Suzanna Fontanarossa. On s'est efforcé de prouver que Colomb était d'une illustre origine; plusieurs nobles familles se sont disputé l'honneur de son nom, alors que ce nom était devenu illustre.
Il était l'aîné de quatre enfants. 11 avait deux frères, Bartolomeo et Giaccomo , ou Diego, comme disent les Espagnols. Quant à sa sœur, nous ne savons rien d'elle, si ce n'est qu'elle épousa un homme obscur nommé Giaccomo Bavarello.
Dès son enfance Colomb apprit à lire et à écrire ; il s'appliqua à la grammaire, ainsi qu'à l'arithmétique, et ht des progrès dans le dessin ; il montrait déjàun goût prononcé pour les études géographiques et un penchant irrésistible pour la mer. Plus tard,
Colomb ne jetait jamais un regard sur sa vie passée sans éprouver une sorte de conviction qui lui présentait ses premières inspirations comme des inspirations divines. 11 croyait que Dieu lui avait donné le goût de ces études qui devaient le rendre un jour capable d'accomplir ses secrets. Son père, qui reconnut sa vocation pour la mer, s'efforça de lui donner une éducation en rapportavec la profession qu'il devait embrasser. Il fut envoyé à l'université dePavie; là il apprit la géométrie, la géographie, l'astronomie et Fart de la navigation ; il se familiarisa avec la langue latine , qui alors était le principal objet de Tinstruction, et qu'on parlait dans toutes les écoles. Il étudia à Pavie , à peine assez de temps pour s'initier aux premiers éléments des sciences usuelles. Dans la suite , s'il fit preuve de vastes connaissances , il les devait au zèle avec lequel il s'était adonné à l'étude pendant les courts moments de repos dont il jouissait rarement , entre les occupations et les dangers de sa vie errante. C'était un de ces hommes forts qui ne doivent ce qu'ils sont qu'à eux-mêmes, et qui , habitués à lutter avec les privations et les obstacles , acquièrentl'intrépidité qui brave les difficultés, etl'adresse qui les surmonte ; un de ces hommes qui savent faire de grandes choses avec les moyens les plus minimes, qui suppléent par leur habileté et leur énergie aux ressources qui leur manquent. C'est là un des traits les plus remarquables des entreprises de Colomb. La pauvreté des moyens dont il disposa ne lit qu'ajouter au mérite de son succès.
Il entradanslamarine peu delempsaprès sa sortie de Tunivcrsité; selon son propre calcul, à l'âge de quatorze ans il était en mer. Cette partie de sonhis-
toire est enveloppée d'une complète obscurité. Oa suppose qu'il til ses premiers voyages avec un certain Colonnbo, intrépide marin, qui s'était acquis quelque réputation par sa bravoure, et qui était parent éloigné de la famille de Christophe. Le nom de ce vieux marin se trouve dans quelques anciennes chroniques ; tantôt il y est désigné comme commandant une escadrille pour son propre compte , tantôt elles lui donnent le litre d'amiral au service de Gènes. Il paraît qu'il était d'un caractère hardi et aventureux ; toujours prêt à se battre à tout propos , on le trouvait partout où il y avait quelque motif plausible de chercher querelle.
A cette époque, la vie d'un marin était pleine d'aventures et d'entreprises hasardeuses. Souvent les expéditions commerciales ressemblaient à des courses de guerre, et les navires marchanrlsétaient f/équemment obligés de combattre en allant d'un port à un autre. La piraterie était presque autorisée. Les continuelles dissensions des divers Étals d'Italie, les armements faits par les nobles, qui étaient de |te!its souverains dans leurs domaines; les croisières des Catalans, les courses des escadres ou des vaisseaux des aventuriers du temps, les croisades entîn contre les mahométans rendaient les mers étroites, auxquelles se bornait presque uniquement la navigation , témoin de combats et de revers fameux. Telle ■était la rude école à laquelle se formait Colomb: aussi rude était le maître qui le premier le façonna à la discipline du service maritime.
Le premier voyage dont on sache avec certitude qu'il ait fait pariie fut une expédition navale, préparée à Gêues, en H59, par Jean d'Anjou, duc de
Calabre. Il s'agissait d'opérerune descente à Naples. Le duc de Calabre s'efforçait de rendre ce royaume à la domination de son père , le roi Reigner ou Renato, qu'on appelle aussi René, comte de Provence. La république de Gènes fournit au prince des vaisseaux et de l'argent pour cette expédition ; un grand nombre d'aventuriers armèrent aussi pour lui, et se réunirent sous la bannière d'Anjou. Parmi eux or remarquaitle hardi vétéran Colombo ; il commandait une escadre: sonjeune parentservaitsous ses ordres.
On ne peut douter qu'il ne se soit distingué dans cette expédition, car il fut bientôt investi du commandement d'un navire, et chargé de défendre l'entrée du port de Tunis à une galère , mission périlleuse dont il s'acquitta avec autant de courage que d'adresse.
A partir de cette époque, c'est à peine si l'on voit reparaître Colomb une ou deux fois pendant un intervalle de plusieurs années. On suppose qu'il parcourut pendant ce temps la Méditerranée et les mers du Levant, soit à bord de quelque vaisseau marchand, soit au service de quelque puissance, danslesguerresqui agitaient les États d'Italie. Il fut sans doute employé dans les pieuses expéditions qu'on dirigeait contre les Infidèles. Fernando nous fournit un dernier trait sur celte partie de la vie de Colomb, qui n'est guère connue. Il raconte que son père navigua pendant quelque temps avec le jeune Colombo, corsaire fameux, neveu du vieux Colombo dont nous avons parlé , et digne héritier de la témérité et de l'humeur guerrière deson oncle. Fernando affirmequesesbrillants combats contre les Infidèles avaient rendu son nom si terrible , que les femmes maures s'en ser-
\aieiU pour effrayer leurs enfants et apaiser leurs cris.
Ce hardi corsaire s'était placé sur le passage de quatre galères vénitiennes, qui revenaient de VUndre richement chargées; il les attaqua sur les côtes de Portugal , entre Lisbonne et le cap Saint-Vincent. On combattit depuis le matin j'isqu'au soir, avec un grand carnage des deux côtés; les vaisseaux s'abordèrent, et les équipages se battirent corps à corps. Le navire que Colomb commandait était engagéavecune grande galère vénitienne; les grenades et autres projectiles enflammés que les deux vaisseaux se lançaient mirent le feu à la galère. Les deux bâtiments , liés ensemble par des chaînes et des grapins de fer, ne pouvaient plus se séparer ; bientôt ils ne formèrent qu'une masse enflammée : tous deux furent dévorés par le même incendie. Les équipages n'eurent d'autre ressource que de se jeter à la mer. Colomb saisit une rame qui flottait près de lui; il était habile nageur : aussi parvint-il à gagner la côte, bienqu'clle iutéloignéede deux lieues. « Dieu voulut lui donner la force, dit Fernando ; il fut réservé pour de plus grandes choses. Après avoir réparé ses forces épuisées il se rendit à Lisbonne où il trouva un grand nombre de Génois, ses compatriotes; ce fut une des raisons qui l'engagèrent à se fixer dans cette ville. »
Le cours des découvertes modernes avait commencé peudetempsavant Fépoque quinousoccupe; elles étaient poursuivies avec beaucoup d'activité en Portugal au temps de Christophe Colomb. La découverte récente des îles Canaries, qui furent reconnues au xiN* siècle ; les voyages fréquents auxquels
iO VOYAGES ET AVENTURES
cette découverte donna lieu , les excursions sur les côtes d'Afii que voi-ines des Canaries qui en furent la suite, tournèrent de ce côté l'attention du monde entier. Le prince Henri de Portugal donna une grande inapulsion au goûL qui se manifestait pour lesentreprisesde ce genre. Il s'entoura de savants, et travailla lui-même à s'instruire dans toutes les branches des sciences qui ont quelque rapport avec l'art de la navigation. Il ne larda pas à connaître tout ce que les anciens savaient en géographie, et à posséder les connaissancesastronomiques des Arabes d'Espagne. Le résultat de ces études fut la ferme conviction qu'on pouvait faire le tour de l'Afrique, et qu'il était possible d'arriver dans l'Inde en longeant ses côtes. Depuis longtemps le monopole du commerce de TAsie était exercé par les Italiens, qui avaient fondé des établissements commerciauxàConstantino[)le et dans la mer Noire. Toutes les richesses de lOrient parlaient de ces comptoirs pour arriver en Europe, à travers les dangers et les difficultés d'un voyage de terre ferme. C'est à ce monopole que les républiques de Venise et de Gênes devaient leur grandeur et leur puissance. Les marchands de ces cités rivalisaient de magnificence avec les princes; l'Europe élaiien quelque sorte rendue tributaire de leur commerce. Le but que se proposait le prince Henri était d'arriver au cœur de l'Asie par une route large et facile , en tournantautour delAfrique; d'amener le commerce de l'Orient dans cette nouvelle voie qu'il aurait ouverte , et de verser sur son pays les flots d'or que ce commerce apportait à l'Europe. Il y avait déjà longtemps qu'il roulait ce projet dans son esprit, îî:ais il avait à coiiibatire l'iguurauce et les préjuges au
DE CHRISTOPHE COLOMB. Il
temps. La navigaiion était encore dans l'enfance, les marins craignaient de s'aventurer loin des côtes et de perdre laterre de vue; ils ne pouvaient considérer sans effroi l'horizon immense elles espacesinconnus de l'Atlantique. Ils s'obstinaient dans la vieille croyance que la terre à l'équateur était environnée d'unezone lorride qui séparait les deuxhémisphères par des régions impossibles à franchir; ils croyaient que celui qui aurait doublé le cap Bojador ne pourrait jamais revenir.
Le prince appela la science à son secours pour détruire ces erreurs; il établit à Sagres une école de marine et un observatoire ; il y fit venir les plus savants professeurs de lascience nautique. Les utiles résultats de cette institution ne tardèrent pas à se faire sentir. Les cartes marines subirent de grandes améliorations ; le compas devint d'un usage général ; la marine portugaise commença à se signaler par des entreprises hardies; le cap Bojador fut doublé; la région des tropiques fut traversée et dépouillée de ses prestiges et de ses terreurs; une grande partie des côtes d'Afrique fut explorée, depuis le Cap-B!anc jusqu'au Cap-Vert; le Cap-Vert fut découvert ainsi que les Açores. Pour s'assurer la possession paisible de toute l'étendue de ce pays, le prince obtint du pape unebullequiinvestissaitleroyaumedePortugal de la souveraineté de toutes les terres qui pourraient être découvertes dans l'océan Atlantique , sans en excepter l'Inde. Le prince Henri avait à peine atteint le butde son ambition, qu'il mourutle 13 novembre de Tannée 1473. Il avait assez vécu pour voir le Portugal entrer, grâce à lui, dans une voie de grandeur et de prospérité.Onaeu raison de le peindre l'esprit
plein de vastes projets, la vie pleine d'actions généreuses* Il avait pris pour devise ce mot sublime : « Le talent, c'est faire le bien. »
Le bruit des découvertes des Portugais retentit dans le monde entier. Les savants, les curieux , les aventuriers accoururent à Lisbonne, et s'engagèrent dans les différentes expéditions qu'on y préparait sans relâche. Colomb, attiré par les mêmes motifs, \int à Lisbonne vers l'année 1470. Il était alors dans toute la force de Vàge, Peut-être n'est-il pas déplacé de tracer ici le portrait de Colomb, d'après les peintures que ses contemporains nous ont laissées de sa personne. Il était grand, bien fait, musculeux; ses manières étaient distinguées et son maintien noble. 11 avait le visage long, bien proportionné, mais taché de rousseurs et un peu coloré ;le nezaquilin, labouche peut-être un peu grande ; de petits yeux gris qui étincelaient dans l'occasion ; toute sa personne était empreinte d'un certain air d'autorité. Ses cheveux , blonds dans sa jeunesse, ne tardèrent pas à grisonner dans sa vie agitée et pleine de soucis; à trente ans il les avait tout à fait blancs. Il était fort sobre et d'une grande simplicité dans sa mise, habile à manier la parole, plein d'affabilité pour les étrangers; dans sa vie domestique il agissait avec tant d'aménité et de douceur, qu'il gagnait Tattachementde tous ceux qui l'approchaient. Il était pourtant d'un caractère naturellement irritable; mais il savait vaincre ce penchant, grâce à l'élévation de son esprit: il se comportait toujours avec la courtoisie et la dignité d'un homme distingué. Jamais il ne se permettait la moindre inconvenance de paroles. Pendant toute sa vie il observa rigoureusement les devoirs de la re- -ligion.
Durant son séjour à Lisbonne il fit connaissance d'une dame d'un liaut rang, nommée dona Felipa. Elle était fille de Bartoloméo Monis de Palestrello , chevalier italien, mort depuis peu, qui avait été l'un des navigateurs les plus distingués du temps du prince Henri ; c'est lui qui avait colonisé et gouverné l'ile de Porlo-Santo. Cette connaissance donna lieu à un attachement réciproque que le mariage vint confirmer. Ce lut purement un mariage d"mclination ; dona Felipa avait peu ou presque pas de fortune.
Les nouveaux mariés demeurèrent avec la mère de dona Felipa. Celle-ci, remarquant l'intérêt que son gendre prenait à tout ce qui avait rapport aux voyages sur mer, se plui à lui raconter tout ce qu'elle savait des expéditions de son premier mari, et communiqua à Colomb les cartes , le journal et les autres manuscrits du chevalier de Palestrello. C'est ainsi qu'il apprit quelles routes les Portugais avaient suivies jusque alors, et qu'il se familiarisa avec leurs plans et leurs idées. Il profita de son mariage et de son séjour en Portugal pour se faire naturaliser, et il put faire partie de diflérentcs expéditions qui furent dirigées sur les côtes de Guinée. 11 soutenait sa famille en dressant des cartes et des mappemondes ; quoique ses moyens d'existence fussent trèsbornés, il en consacrait une partie à l'éducation de ses jeunes frères et à soutenir son père à Gênes. Il quiltaLisbonne et passa quelque temps à Porto-Santo, où sa femme venait de faire un petit héritage. Pendant son séjour dans cette île nouvellement découverte , dona Felipa lui donna un fils qui reçut le nom de Diego. La sœur de dona Felipa était mariée
à un marin de mérite, Pedro Correo, qui avait été
gouverneur de Porto-Santo. Dans rintimiié de la vie privée, les convcrsalions de Colomb et de Pedro Correo roulaient souvent sur les découvertes à faire dans l'océan Ailanlique et sur les côtes d'Afrique, sur la recherche d'une nouvelle rouie qui conduisît aux Indes, sur la probabilité de l'existence de terres encore inconnues en Occident. Tous ceux qui habitaient dans le voisinage de l'Océan partageaient l'ardeur générale qui poussait les hommes de mer à de nouvelles entreprises. Les récentes découvertes avaient enflammé leur imagination; ils se complaisaient dans la pensée que des îles plus belles, plus riches encore , pourraient être recoimuesdans l'immense étendue derAtlantique. Les croyances et les illusions des anciens étaient de nouveau accueillies et répandues.
La croyance à l'existence de l'île d'Anlille, et à l'imaginaire Atlantique de Platon, trouvait plus de partisans que jamais. On débitaitcent histoires merveilleuses sur des îles inconnues qui auraient été aperçues dans l'Océan. La j)lupart de ces récits étaient de pures fables ; un certain nombre provenait des illusions des voyageurs qui prenaient pour des îles ces nuages qui, pendant Tété, bordent l'horizon, et trompent souvent les marins en leur apparaissant comme des terres éloignées.
Colomb recueillait avec avidité tous ces bruits et toutes cesfables, qui ne laissaient pasd'avoirquehpie influence sur son esprit-, mais, quoique son imagination fût très-disposée à se nourrir d'illusions, c'était à des sources plus pures et plus profondes qu'il puisait le sujet de ses méditations. Les voyages qu'il
avait faits en Guinée, les caries marines et les cartes géograj)hiques qu'il dressait et qui laisaienl sa principale occupaiion, le ramenaient sans cesse à son grand projet d'excursion géographique. Ainsi, tandis que d'autres s'occupaient à se frayer à grandpeine une route pour arriver aux Indes en suivant les côtes d'Afrique, l'esprit aventureux de (Colomb formait l'audacieux projet de faire voile en droite ligne vers l'Occident, et de chercher les terres désirées de l'Asie en s'ouvrant une route à travers les espaces de l'Atlantique. Maintenant il est intéressant d'expliquer sur quelles bases Christophe Colomb fonda son projet de découvertes; d'indiquer d'après quelle masse de faits déjà connus, sur quelles hypothèses rationnelles, à Taide de quels récits merveilleux ut de quelles traditions populaires cet homme d'un génie supérieur établit son système.
Dès l'année 1474, Colomb avait pris la détermination de chercher la route de l'Inde par l'ouest; nous en trouvons la preuve dans la correspondance qu'il entretint avec Paolo Toscanelli, savant cosmographe de Florence ; il n'est pas douteux que ce projet ne l'eût occupé longtemps avant cette époque. L'étude approfondie des théories géographiques des anciens contribua surtout à lui faire prendre cette résolution ; sa propre expérience , ainsi que les découvertes modernes et les progrès de l'astronomie, l'y afiermit. 11 partit de ce principe fondamental, que la terre est un globe composé de terre et d'eau, dont on peut faire le tour de l'E. à 10. Il divisait, d'accord avec Ptolemée, la circonférence du globe à rëquateur en vingt-quatre heures, divisées chacune
en quinze degrés, ce qui donnait trois cent soixante degrés: ceci posé, il compara le globe de Ptolémée avec la mappemonde plus ancienne de Marinus de Tyr, et crut découvrir que les anciens avaient connu quinze heures à partir des îles Canaries, ou îles Fortunées, jusqu'à la ville de Thin en Asie, qui formaient les extrémités orientale et occidentale du monde des anciens. Les Portugais avaient reculé les limites du monde d'une heure de plus en découvrant les Açores et les ilcs du Cap-Vert; huit heures environ , ou le tiers de la circonférence du globe, restaient encore à explorer. Colomb conjecturaitque cet espace était rempli en grande partie par les régions orientales de l'Asie, qui, suivant lui, devaient s'étendre assez loin pour être voisines des côtes de l'Afrique et de l'Europe occidentales. Ainsi le marin qui ferait voile en droite ligne de TO. à l'E., devrait aborder à l'extrémité de l'Asie ou découvrir une terre intermédiaire. Le grand obstacle à redouter, c'était de trouver l'Océan d'une immense étendue; mais, si l'on s'en rapportait à l'opinion de l'Arabe Alfraganus, cette étendue ne devait pas être considérable. Alfraganus en effet avait diminué la longueur des degrés, et donné par ce moyen à la terre une circonférence moins grande que celle qu'avaient admise les autres géographes. Colomb semble avoir adopté la théorie d'All'raganus de préférence à toute autre. D'ailleurs son opinion était fortifiée sur ce point par celles d'Aristote, de Pline, de Slrabon,qui donnaient à lOcéan une si médiocre étendue , qu'ils pensaient que peu de jours suffiraient pour aller de Cadix aux Indes par l'O.
Une nouvelle autorité vint à l'appui de ce système.
DE CURISTOPIIE COLOMB. 17
Colomb reçut en 1474 une lettre de Paolo Toscanelli, le savant Florenliu dont nous avons parlé, qui était considéré comme le plus habile cosmooraplie du temps. Cette lettre était basée sur le récit de Marco Polo, voyageur vénitien qui avait visité au xiv* siècle quelques provincos reculées de TAsie , bien au delà des contrées indiquées sur la carte de Ptolémée. Toscanelli encourageait Colomb a poursuivre le projet qu'il lui avait communiqué, c'est-à-dire la recherche de l'Inde par l'O. Il assurait que la distance enlignedirectene pouvaitguère être de plus de quatre millemilles, deLisbonneàlaprovincedcMangi, voisine de Caihay;car, suivant lui, c'était aux frontières septentrionales de la Chine que ce voyage devait aboutir. Toscanelli faisait une magnifique description de ce pays d'après Marco Polo ; ce dernier avait beaucoup vanté la puissance et la majesté du grand-khan, souverain de ce pays, ainsi que la splendeur et la richessedescapi talesdeCambalue tdeQuinsay, ou Kinsay; il avait raconté des merveilles de l'île de Cipango ou Zipangi, qui sans doute n'était autre que le Japon. Il plaçait cette île en face de Cathay, fort avant dansTOcéan ;illa dépeignait comme riche en mines d'or, en pierres précieuses et en épices; il disait que le palais du roi était couvert de plaques d'or, de la même façon que les éditices sont couverts de feuilles de plomb dans les autres pays. Le récit de Marco Polo mérite une attention particulière, en ce qu'il donne la clef des idées et des théories de Colomb. L'empire du grand-khan, décrit par le Vénitien, fut l'objet de ses recherches les plusactivesdans tous les voyages qu'il entre[)rit; tandis que son vaisseau flottait au milieu des Antilles, il se flat-
tait sans cesse de l'espcrance de voir paraître l'opulente Cipango elles rivages de Mangi et de Cathay. A la lettre de Paolo Toscanelli était jointe une mappemonde dressée en partie sur les théories de Ptolémce, en partie sur les récits du voyageur Marco Polo. La côte orientale de l'Asie y était placée en face des rivages d'Europe et d'Afrique; l'Océan qui s'étendait entre ce pays, n'avait qu'une médiocre largeur, et le géographe y avait indiqué, à distance convenable, Cipango , Antilla et les autres îles. C'est d'après les indications conjecturales de cette carte que Colomb se dirigea dans son premier voyage.
Non content de l'adhésion des autorités savantes , Colomb ne laissait échapper aucun des renseignements qui pouvaient éclairer sou système, soit qu'ils lui vinssent de l'expérience des vieux marins, soit qu'il lesrecueillîtparmiles habitants des îles nouvellement découvertes, qui étaient placés eu quelque sorte à l'extrême frontière des connaissances géographiques. Un certain Antonio Leone, habitant de îladère, lui rapporta qu'en s'avançant à une centaine de lieues vers TO., il vait aperçu trois îles à quelque distance. Un matelot du port Sainte-Marie lui assura que , dans le cours d'un voyage en Irlande , il avait vu la terreàrO.,etquetoutréquipageavaitpris cette terre pour les rivages de la Tartarie. Martin Vicenti, pilote au service du roi dePortugal.racontaàColomb qu'à la distance de quatre cent cinquante lieues à ro. du cap Saint- Vincent, il avait tiré de la mer une pièce de bois taillée à l'aide d'un autre instrument qu'un outil de fer. Le vent qui la poussait soufflait de rOccident; il fallait donc qu'elle vînt de quelque terre placée dans cette direction.
Pedro Correo, beau-frère de Colorrib , lui apprit aussi qu'il avait vu à Tile de Porlo-Santo une pièce de bois pareille; le vent qui l'avait chassée venait du môme point. Pedro Correo avait d'ailleurs entendu dire au roi de Portugal qu'on avait vu des roseaux d'une prodigieuse grandeur flotter près de ces iles ; ils venaient égalenient de TO. Colomb supposa que c'était l'espèce gigantesque qui, selon Piolémée, croissait dans Tlnde. Des troncs de pins d'une grandeur énorme et d'une espèce inconnue avaient été amenés aux Açores par les vents d'O. Les habitants lui apprirent aussi que les cadavres de deux hommes avaient été jetés par la mer sur File de Flores : ils y avaient causé beaucoup d'étonnenient et donné lieu à un grand nombre de conjectures, car leui's traits différaient de ceux de toutes les races d'hommes connues.
Telles étaient les principales données d'après lesquelles, au dire de Fernando, Christophe Colomb édifia son système. Il est certain d'ailleurs que la •plus puissante des raisons qui le déterminèrent à son entreprise était celle que nous avons rapportée plus haut; à savoir que Texlrémité méridionale de l'Asie connue des anciens ne pouvait être distante des Açores que de la valeur du tiers environ de la circonférence du globe -, que l'espace intermédiaire était rempli en grande partie par les régions encore inconnues de l'Asie; qu'enfin la circonférence du monde étant beaucoup moins grande qu'on ne le supposait généralement, il était sans doute facile d'atteindre aux côtes d'Asie, en cinglant à 10., après une traversée de peu de durée. Chose singulière I le succès de l'entreprise de Colomb dépendit de deux
erreurs heureuses: l'étendue imaginaire qu'on prêtait à l'Asie, et la petitesse qu'on supposait à la terre. Ces erreurs étaientle fait des savants et des plus profonds philosophes; si elles n'eussent pas été commises, il est probable que Colomb n'aurait jamais eu la hardiesse de s'aventurer dans les régions occidentales de l'Atlantique, à travers l'immensité de ces espaces inconnus.
Lorsque Colomb eut formulé son système, ce système se grava dans son esprit et y laissa une profonde empreinte. Dès lors il n'éprouva plus ni doute ni hésitation ; il parlait de la terre qu'il comptait découvrir, avec autant de conBance que s'il l'eût vue de ses propres yeux. Un profond sentiment de religion dominait d'ailleurs toutes ses pensées. 11 avait la conviction que les découvertes qu'il rêvait avaient été annoncées dans les saintes Écritures, il croyait expliquer ainsi le sens de certaines prophéties. Les extrémités de la terre allaient être réunies, suivant les paroles des Prophètes, et toute la création, tous les peuples différents de mœurs etde langage allaient marcher unis sous la croix du Rédempteur.
La foi et l'enthousiasme qui présidaient à ses travaux avaient donné à son esprit une espèce de solennité qui accompagne toujours la conviction; elle réagissait sur son maintien, et lui communiquait un air de dignité et de noblesse. Il conférait avec les souverains sur le pied de l'égalité. Il ne proposait rien moins que la découverte de nouveaux empires; ses prétentions étaient élevées en proportion de l'importance des résultats qu'il se promettait. Aprèsavoir supporté les longs délais, lesdésappointements répétés, la détresse la plus décourageante, jamais on
n'aurait obtenu de lui qu'il rabattît rien de ses prétentions, qui paraissaient extravagantes à bien des gens. Ceux qui n'ont pu comprendre qu'un esprit d'une telle portée ait puisé une si forte conviciioii dans des conjectures aussi douteuses, ont cherché quelque autre raison pour expliquer la confiance de Colomb, Ils ont prétendu qu'un pilote côtier, mort dans la maison de Colomb, lui avait donné des renseignements certains sur des terres inconnues situées à rO., et lui avait même légué des notes écrites , qui contenaient quelques détails sur ces pays, où il aurait été forcé d'aborder par un vent contraire. Ce conte n'est pas laseule tentative qui ait été faite pour obscurcir sa gloire ; mais elle est sortie plus pure de cette épreuve. Il est incontestable que la grande entreprise de Christophe Colomb ne doit être attribuée qu'à son génie. Il partagea l'impulsion qui poussait tous les esprits à cette époque, et rassembla les rayons épars de la science, qui seraient tombés sans fruit sur un esprit ordinaire.