‹ Voyages et découvertes des compagnons de Colomb;Chapitre 2 sur 11 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Colomb soumet son projet au roi de Portugal. — Il passe en Espagne.

Pendant que Colomb mûrissait dans sa pensée son ])rojet de voyage dans l'ouest, il fil une excursion dans les mers du Nord, à Tile de Thule, où se réunis-

saicnt les marins anglais, particulièrement ceux de Biistol , pour faire la pêche. On dit môme qu'il s'avança jusqu'à une centaine de lieues au delà de cette île, qu'il pénétra dans le cercle polaire, et se convainquit par lui-môme de la fausseté des traditions populaires, qui assuraient que les régions arctiques étaient inhabitables. Cette île, à laquelle Colomb donne le nom de Thule , était sans doute l'Islande ; mais l'Islande est bien au delàà TO . de Vultima Thule des anciens, telle qu'elle est indiquée sur les cartes de Ptolémée. Du reste , nous ne savons rien de ce voyage; mais il est pour nous une nouvelle preuve de l'ardent désir qui poussait Colomb à franchir les limites de l'ancien monde, et à s'élancer dans les régions inconnues de l'Océan.

Le projet de Colomb ne fut pas encouragé tant que dura la guerre contre l'Espagne , qui occupa Alfunse de Portugal pendant la fin de son règne ; cette guerre causait trop d'embarras à ce prince pour qu il pût songer à s'embarquer dans une eulreprise dont les frais étaient énormes, et dont le succès n'était rien moins que certain. La navigation semblait d'ailleurs trop imparfaite pour que la périlleuse entreprise de Colomb pûtôlre mise à exécution. Quoique le compas fût devenu d'un usage général , les marins ne se décidaient que rarement à perdre de vue la terre. Ils redoutaient de naviguer dans l'hémisphère du sud , où la position des étoiles qui dirigeaient leur marche cessait de leur être connue. Proposer à des marins de cette espèce de faire voile en droite ligne à l'O. , dans l'espoir chimérique de rencontrer quelques terres perdues dans les espaces de l'Océan , c'était leur sembler aus^i extravagant que le paraîtrait ce-

lui qui , de nos jours , proposerait de se lancer en ballon au milieu des espaces célestes, à la recherche de quelque nouvelle étoile.

Les découvertes avançaient fort lentement le long des côtes d'Afrique ; le roi Jean, impatient de réaliser le magnitique projet du prince Henri et de conduire le pavillon portugais dans les mers de l'Inde , fit un appel à tous les savants de son royaume, pour aviser aux moyens de donner aux expéditions maritimes quelque portéeet quelque certitude. Roderigo et le juif Joseph , habiles physiciens , tous deux réputés les plus savants astronomes et cosmographes du royaume, entrèrent en conférence à ce sujet avec le célèbre Martin Behem ; ils décidèrent qu'on appliquerait Tastrolabe à la marine. Cet instrument , qu'on a perfectionné depuis, et qui a été réduit aux proportions du quart moderne, olVrait néanmoins, dès son introduction, tous les avantages essentiels de rinstrumenten usage auj')urd'hui. L'invention de l'astrolabe fut un de ces événements heureux dans lesquels tout semble indiquer la main de la Providence. L'astrolabe était justement ce qui manquaità la marine pour rendre possible un voyage de long cours à travers l'Océan; il affranchit entin la navigation d'une honteuse servitude; il lui tit secouer le joug qui l'attachait à la terre. C'est ainsi que la science préparait des guides sûrs aux marins qui s'ouvriraient des routes inconnues à travers les protondeurs de la mer; parla l'entreprise de Colomb perdait ce caractère hasardeux qui avait été le plus grand obstacle à son accomplissement. Ce fut ce qui le décida à demander imniédiatemenl une audience au rui de PorLugai pour développer devant lui

son projet de découvertes. C'est la premièredémarche de ce genre dont nous ayons la preuve claire et incontestable. On a cependant affirmé, non sans quelque vraisemblance, que Colomb avait, antérieurement à cette époque, soumis à Cents , sa patrie , le projet qu'il méditait.

Colomb obtint promptement du roi de Portugal l'audience qu'il souhaitait; ce prince se montrait toujours fort empressé quand il s'agissait d'encourager ou de récompenser les entreprises maritimes. Colomb exposa tout son système; il demanda des hommes et des vaisseaux, et proposa au roi de les conduire par une route plus courte aux riches contrées de l'est; il promit qu'il loucherait à l'opulente île de Cipango, et s'engagea à établir des communications avec le royaume du grand-khan, le plus splendide , le plus puissant et le plus magnifique de tous les souverains d'Orient.

Le roi prêta une oreille attentive à la proposition de Colomb; il la soumit à une junte composée des maîtres Roderigo et Joseph , et de Diego Ortiz, évêque de Ceuta, son confesseur, qui avait une grande réputation parmi les savants. Ce dernier était Castillan ; on lui donnait d'ordinaire le nom de Cadazilla, du lieu de sa naissance. Ce corps savant déclara que le projet de Colomb était aussi extravagant que chimérique. Le roi ne fut pas satisfait de cette décision; il convoqua en assemblée les hommes les plus remarquables parleur savoir, et leur avis futsemblable à celui de la junte.

Quelques-unsdesmembresdeTassemblée, s'apercevant de l'impression défavorable que cette décision avait faite sur l'esprit du roi , qui conservait

quelque penchant à favoriser cette entreprise, suggérèrent un stratagème qui pouvait assurer au Portugal tous les avantages qui résulteraient des découvertes que proposait Colomb, sans que la dignité du royaume fût compromise par ces négociations solennelles, qu'on ouvrait à propos de ce nouveau plan de découvertes, qui, après tout, pouvait bien être chimérique. Le roi se départit, dans cette circonstance, de Tesprit d'équité et de générosité qui lui était ordinaire; il eut la faiblesse de prêter les mains à ce stratagème. Sous prétexte d'éclairer leurs délibérations, les conseillers obtinrent de Colomb un plan détaillé du voyage qu'il projetait ; ils se tirent donner les cartes à l'aide desquelles il comptait diriger sa marche; et, tandis qu'ils le tenaient en suspens dans l'attente de leur décision, ils dépêchèrent une caravelle , avec la mission secrète de suivre la route indiquée par Colomb.

La caravelle partit des îles du Cap-Vert, et fit voile àl'O. pendant plusieurs jours. Mais le temps devint orageux; les matelots , sans émulation et sans zèle, voyant croître sans cesse devant eux, à l'immense horizon, la mer déserte et irritée, perdirent courage et revinrent en grande hâte au Cap-Vert. Arrivés a Lisbonne, ils cherchèrent à pallier leur manque de courage en traitant le projet de Colomb d'insensé et d'extravagant.

■Cette basse tentative, dont le but le plus clair élait de frustrer Colomb du fruit de ses travaux , remplit son âme d'indignation. Le foi Jean chercha , dit-on , à renouer les négociations , mais Colomb s'y refusa formellement. Sa femme venait de mourir. Les liens de famille qui l'attachaient au Portugal étant ainsi

26 \OYAGES ET AVENTURES

rompus, Colomb se décida à abandonner un pavs où il avait été en bulle à tant de mauvaise fui. Comme tous les hommes à projet, Colomb, tandis qu'il formait des plans qui devaient lui assurer d'incalculables richesses, négligeait le soin de sa forlune, et était en danger d'être arrêté pour dettes. Tel est sans doute le motif qui lui fit quitter secrètement Li>bonne; il partit de celte ville vers la Mn de l'année H84, emmenant avec lui son fils Diego, qui était encore en bas âge.

Depuis ce moment Colomb disparaît encore de la scène pondant un iulervalle de près d'une année,Un historien espagnol assure , dans un livre écrit de nos jours avec talent, que Colomb se rendit directement à Gênes, où il renouvela, en personne, la proposition qu'il avait déjà faite par lettre au gouvernement de cette ville. La république de Gênes était alors chancelante et penchait depuis longtemps vers sa ruine; el lèse voyait d'ail leurs accablée par des guerres désastreuses. Le courage des Génois était abattu, et leur fortune détruite. Les nations, comme les individus, sont courageuses et entreprenantes dans la prospérité ; le malheur les décourage , et elles s'abandonnent elles-mêmes au moment où elles devraient déployer toutes leurs ressources. C'est ainsi que Gênes, abattue par ses revers, semble avoir rejeté, de guerre lasse , la proposition de Colomb. En l'acceptant elle se fût élevée à un état de splendeur qui aurait éclipsé ses plus beaux jours de fortune, et elle eût affermi pour longtemps le sceptre d'or du comnjerce dans les mains de Tlialie.

On a dit, mais également sans preuves, que Colomb, repoussé à Gênes, s'adressa à Venise; l'état

crilique des affaires de ce pays empêcha le gouvernemenldela republique d'accorder à son projet l'auenlionqu'il méritait. Différentsauteursprétendenl qu'il serenditprès de son père, et qu'il prit tous les arrangements nécessaires pour assurera ce vieillard Taisance qu'il pouvait lui donner dans l'état de sa fortune. Après avoiraccompli ce devoir de piété filiale , il alla de nouveau tenter le sort dans les cours étrangères. C'est à cette époque qu'il chargea son frère Barthélémy de s'embarquer pour l'Angleterre ; il devait présenter le projet de Christophe Colomb au roi Henri VU , dont on vantait les lumières et la générosité. De son côté , Colomb partit pour l'Espagne, où il arriva dans un entier dénûment. Ses voyages fréquents, le temps perdu en sollicitations iutVuclueuses avaient épuisé toutes ses ressources. Ce n'est pas l'incident le moins étrange de la vie aventureuse de Colomb , qu'il ait été réduit à mendier ainsi de cour en cour l'autorisation de doter les princes de la découverte d'un monde.

Des documents manuscrits du temps contiennent les débats d'un procès qui s'engagea, après la mort de Colomb , entre son fils Diego et la couronne. La déposition d'un certain Garcia Fernandez nous met sur les traces de Colomb à son entrée en Espagne. Ce Garcia Fernandez était un médecin , résidant au port de Palos de Moguer , en Andalousie. Voici ce qu'il rapporte : « A une demi-lieue environ de Palos, un couvent de franciscains, qui existe encore, s'élevait au milieu d'une forêt de pins , sur la côte solitaire , tout près de la mer ; ce couvent était dédié à santa Maria de Rabida. Un jour, un étranger, qui voyageait modestementà pied, vint frapper à la porte

du couvent; il demandait un peu de pain et d'eau pour un jeune enfant qui l'accompagnait. Pendant qu'il recevait ce modeste rafraîchissement, le gardien du couvent, frère Jean Perez de Marcbena, vint à passer; frappé des manières et de l'extérieur de l'étranger, qu'il reconnut pour tel à sa tournure et à son accent, il entra en conversation avec lui. Cet étranger était Colomb, etl'enfant qui l'accompagnait était son filsDiego. Colombserendaità Huelva, ville voisine du couvent de Santa-Maria, pour chercher son beau-frère, celui qui avait épousé la sœur de dona Felipa, la femme qu'il venait de perdre. »

Le gardien du couvent était un homme éclairé ; il avait des connaissances en géographie. La conversation de Colomb l'intéressa à un haut degré ; il fut frappé de la grandeur de son projet etde ses plans. Il retint Colomb, le traita comme son hôte, et comme ils se trouvèrent d'avis différent, il fit venir un ami pourl'établir juge du débat. Cet ami était GarciaFernandez, le médecin de Palos , qui nous fournit cet intéressant témoignage; lui et le frère gardien partagèrent bientôt la conviction de Colomb, et tombèrent d'accord de la probabilité et delà sagesse de ses théories. Des matelots et de vieux marins de Palos furent appelés aux conférences du couvent; on consulta leur expérience; les fails divers qu'ils avaient observés , dans le cours de leurs voyages , vinrent confirmer l'idée de l'existence de terres inconnues à l'ouest, dans TAtlantique. Mais ce qui acheva d'établir la conviction du frère gardien, ce fut l'adhésion d'un homme dont l'autorité était reconnue par toute la marine du pays. Martin Âlonzo Pinzon . habitant de la ville de Palos , un des officiers de marine les

plusdisiingiiés de l'cpoquo, chef d'une famille riche, dans laquelle oncom[)iait plusieurs marins do talent, approuva pleinement le projet de Colomb. Il fil bien plus , il offrit d'engager dans l'entreprise sa fortune et sa personne.

Alors Juan Perez ne conserva plus aucun doute sur Timportance du projet de son hôte; il l'engagea donc à se rendre à la cour et à faire st-s propositions au roi d'Espagne; il lui offrit une lettre de recommandation pour son ami Fernando de Talavera, pi'ieur du couvent du Prado, confesseur de la reine. Fernando de Talavera avait une grande influence politique , et Juan Perez ne doutait pas que , par son moyen, Colomb, n'obiînt immédiatement une audience et la faveur du roi. De son côté, Martin Alonzo Pinzon fit à Colomb l'offre généreuse de lui fourrn!r l'argent nécessaire aux frais de son voyage ; et frère Perez se chargea du jeune Diego, qu'il s'engagea à élever au couvent. Ainsi aidé et encourage, Colomb, plein d'espérance, prit congé de la petite junte de Rabida, et pariit au commencement de Tannée 1486 pour lacourdeCastille. Elle était justement alors assemblée à Cordoue, où les princes se lançaient, en vrais chevaliers, dans une guerre entreprise pour la conquête de Grenade.

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