CHAPITRE Xn
État de la colonie sous Ovando. — Retour de Colomb en Espagne- — Sa mort.
L'état de la colonie, pendant le séjour de Colomb à San-Domingo, n'était pas assez prospère pour le consoler des contrariétés que lui suscitait la conduite d'Ovando. L'île était désolée, les naturels horriblement foulés et opprimés, et d'affreux massacres avaient été organisés sous l'administration du nouveau gouverneur. Un grand nombre d'aventuriers de tout rang s'étaient embarqués en foule sur la flotte d'Ovando, dans l'espoir de faire fortune. A peine débarqués ils avaient couru aux mines, qui n'étaient qu'à huit lieues du port. La route ressemblait à une fourmilière. Chaque aventurier portait ssn havre-sac rempli de biscuit et de farine, et ses instruments de mineur sur les épaules.
Ils fouillèrent la terre avec ardeur, mais ils ne trouvèrent pas d'or; après s'être reposés, ils retournèrent au travail; ce fut en vain. « Ce travail, ditLas
Casas, leur procura un grand appétit et une facile digestion, mais pas une parcelle d*or. » Leurs provisions et leur patience s'épuisèrent en même temps , et ils revinrent eu murmurant le long de cette route qu'ilsavaientparcourueavec tant d'ardeur et de joie. Ils rentrèrent à San-Domingo , affamés, harassés et désespérés. Ils tombèrent dans la misère. Les uns moururent de chagrin , les autres succombèrent aux fièvres occasionnées par le climat; un millier d'hommes périt ainsi misérablement.
Ovando avait la réputation d'un homme plein de prudence et d'habileté ; il prit en effet des mesures utiles pour entretenir l'ordre dans la colonie et améliorer la condition des colons ; mais sa politique fut fatale aux Indiens. Quand Ovando avait été envoyé pour déposer Bovadilla, la reine, indignée des cruels traitements qu'on faisait souffrir aux Indiens , les avait déclarés tous libres. En conséquence ils refusèrent sur-le-champ de travailler aux mines.
En 1503, Ovando représenta que celte liberté sans réserve accordée aux naturels était non-seulement ruineuse pour la colonie, mais encore pernicieuse pour les Indiens eux-mêmes, parce qu'elle les entretenait dans des habitudes de paresse et qu'elle leur faisait négliger l'étude de la religion. Les souverains autorisèrent le gouverneur à obliger les Indiens à un travail modéré, puisque cela était nécessaire à leur bien-être; mais ils ordonnèrent que ce travail fût payé avec la plus scrupuleuse exactitude : en outre, ils voulaient que les naturels fussent instruits dans les préceptes de la religion. Alors , sous prétexte qu'on leur payait leur travail , les malheureux Indiens furent soumis aux pU.s horribles
248 VOYAGES ET AVENTLRES
fatigues, et la cruauté avec laquelle on les y contraignit laissa bien loin derrière elle les mauvais traitements de Bovadilla. Un grand nombre moururent de faim , d'autres succombèrent sous les coups des verges; plusieurs setuèrent de désespoir, et les mères, étoutlant l'instinct de la nature , étranglèrent leurs enfants à la mamelle pour les soustraire à la vie de misère qui les attendait. Lorsque ceux qui survivaient avaient rempli leur lâche , et qu'il leur était permis de retourner à leur cabane , qui souvent était à soixante ou quatre-vingts lieues de distance , ils étaient tellement atfaiblis par l'excès du travail et de la fatigue , et les vivres qu'ils emportaient pour une si longue route étaient tellement insuffisants , que presque tous succombaient en chemin.
Les guerres d'Ovando mirent le comble à cette désolation. Pour punir une tentative d'insurrection qui avait eu lieu dans la province deHiguey, à l'extrémité méridionale de l'ile , Ovando y envoya des troupes qui ravagèrent la contrée par le fer et le feu, n'épargnant ni le sexe ni l'âge , et inventant des raffinements de tortures pour faire périr plus cruellement les naturels.
Mais un acte atroce qui flétrira le nom du gouverneur d'Espanola dans la mémoire de tous ceux qui s'intéressent aux malheurs du peuple d'Haïli, c'est le châtiment qu'il infligea aux habitants de la province de Xaragua pour une prétendue conspiration. Les exactions qui accompagnaient toujours le payement du tribut, dans cette province hospitalière , avaient donné lieu à quelques débats entre les caciques inférieurs et les Espagnols. Ces querelles furent exagérées par les alarmistes, et Ovando se persuada
qu'elles étaient le prélude d'nn complot qui se tramait entre les Indiens pour se soulever contre leurs oppresseurs. Il partit sans plus attendre pour le Xaragua, à la tête de près de quatre cents homnnes, parmi lesquels on comptait soixante-dix cavaliers couverts d'armures. Il annonça qu'il venait faire une visite inoffensive et conclure quelques arrangements pour le payement du tribut.
Behechio , l'ancien cacique de cette province, était mort, et sa sœur, Anacaona, lui avait succédé. Elle vint au-devant du gouverneur avec ses principaux sujets. Tous les caciques importants de la province s'étaient rassi^mblés pour faire honneur à leur hôte , et plusieurs jours se passèrenten danses et en festins. Pour répondre à cette réception, Ovando invita Anacaona, ainsi que sa fille Higuenamota et la plupart de ses sujets , au spectacle d'une joute militaire qui devait avoir lieu sur la place publique. Le peuple accourut en foule à cette invitation, et la place se remplit d'Indiens désarmés. Ovando donna le signal, et aussitôt les cavaliers se précipitèrent à travers cette multitude nue et sans défense ; les Indiens furent foulés aux pieds, frappés à grands jcoups de lance et d'épée , sans distinction d'à^e ni de sexe. Plus de quatre-vingts caciques s'étaient réunis dans une des principales maisons; les soldats l'entourèrent ; les caciques furent attachés aux poteaux qui soutenaient le toit ; on les appliqua à la torture jusqu'à ce que, vaincus par la douleur, ces malheureux avouassent le prétendu complot dont on accusait eux et leur reine. Après leur avoir ainsi arraché l'aveu d'un crime supposé, on procéda immédiatement au châtiment dont on voulait punir ce crime ; on mit le
feu à la maison , et les malheureux , aLLachés à leurs poteaux, périrent dans les flammes.
Anacaona fut traînée à San-Domingo. On lui fit subir un simulacre de jugement , dans lequel on entendit le témoignage de ses sujets appliqués à la torture , et la parole de leurs bourreaux; Anacaona, sacrifiée d'avance, fut étranglée par ces Espagnols dont elle s'était montrée l'alliée si utile et si fidèle.
Après le massacre du Xaragua, on procéda à la destruction des habitants de cette province; on les poursuivit au milieu des rochers et des montagnes, et leur pays fut ravagé de fond en comble; quand les malheureux Indiens , réduits à la misère, courbèrent latêtesouslejoug de ferqu'on leur imposait, Ovando déclara que l'ordre était rétabli dans la province.
Telle fut la fin tragique de la malheureuse Anacaona, célébrée quelques années auparavant comme la Fleur d'or d'Haïti. Et ce n'est là qu'un faible exemple de la cruauté avec laquelle Ovando poursuivit son système de rigueur pendant Tabsence de l'amiral. « Je suis certain , dit Colomb dans une lettre aux souverains, que, depuis mon départ d'Espanola, les six septièmes des naturels de l'île ont disparu victimes de l'inhumanité des Espagnols; les uns ont été frappés par Tépée ; les autres ont succombé aux intolérables fatigues d'un travail forcé ; un grand nombre est mort de la faim , et le reste a péri dans les montagnes, leur dernier refuge contre la dureté du travail qui leur était imposé. »
Les propres affaires de l'amiral n'étaient pas en meilleur état ; personne ne s'était occupé du soin de recueillir ses revenus, et jamais il ne putobtenird'en faire a})urer et solder le compte ; il se plaignit de ce
que le gouverneur avait constamment entravé ses agents dans l'administration de ses alfaires. La mésintelligence qui régnait entre l'amiral et Ovando , malgré la froide politesse que ce dernier affectait à l'égard de son hôte, engagea Colomb à presser son départ. Il fit réparer le vaisseau qui l'avait amené de la Jamaïque, en acheta un second, et offrit le passage à tous les marins de son ancien équipage qui désireraient retourner eu Espagne. Le plus grand nombre préféra le séjour de San-Domingo ; mais tous étaient réduits à la plus grande pauvreté; Colomb soulagea leur détresse de ses propres deniers, et avança à ceux qui devaient raccompagner l'argent nécessaire aux dépenses de la route. Les fonds qu'il avait recouvrés furent employés à ces diverses dépenses; et la plupart de ceux qui reçurent ainsi les marques de sa générosité étaient ceux qui s'étaient montrés les plus obstinés partisans du traître Porras.
Le 12 septembre il mit à la voile; mais il avait à peine quitté le port, que le mât du vaisseau qu'il montait fut emporté par une bourrasque subite. Il passa donc sur le second vaisseau avec tous ceux qui étaient attachés à sa personne , et renvoya l'autre à San- Domingo. Mais la fortune ne cessa pas de le persécuter jusqu'à la fin de cette expédition, qui fut la dernière et la plus désastreuse de toutes. Il fut poursuivi par une tempête continuelle ; les tourments de la goutte ne lui laissèrent pas un moment de repos : c'est ainsi qu'il arriva au port de San-Lucar; son vaisseau, désemparé et tout avarié, y jeta Tancre le 7 novembre 1504. Colomb se rendit à Séville pour y prendre un peu de repos de corps et d'esprit , et s'y refaire des fatigues de cette pénible traversée.
Le temps que Colomb passa à Séville est généralement regardé comme un intervalle de calme dans cette vie agitée. Jamais repos ne fut si mérité, si désiré et si peu goûté. Les soucis et les chagrins semblaient être le lot de l'amiral. Tandis que tout le monde le croyait immensément riche , il était en réalité fort embarrassé de se procurer de l'argent.
Ses infirmités le rendaient incapable de paraître à la cour; il correspondait par lettres avec les souverains, et cherchait, par l'intervention de ses amis, à attirer l'attention du roi et d'Isabelle sur le désastreux état d'Espanola ; mais c'est en vain qu'il demandait avec instance d'être réintégré dans ses dignités , qu'il réclamait le payement des arrérages de ses revenus, et qu'il sollicitait des secours pour ses infortunés marins , dont il prenait les intérêts à cœur tout autant que les siens propres.
Ses lettres n'étaient pas lues ou restaient sans réponses; ses réclamations n'étaient pas écoutées; il vivait dans l'abandon et dans l'oubli. Les nouvelles de la cour lui apportaient chaque jour de nouveaux sujets d'inquiétude. Porras, le chef de la révolte de la Jamaïque , avait été envoyé en Espagne pour être jugé par le Conseil des Indes , mais les pièces nécessaires à son procès n'arrivaient pas. En attendant il avait été mis en liberté. Par l'influence de son parent Morales, trésorier royal, Porras avait accès auprès de tous les gens en place , et il lui était facile de les mettre dans son parti. Colomb vit le moment où, par la perversité de ses ennemis et l'effronterie des coupables , les scènes violentes de la Jamaïque fourniraient matière à accusation contre lui. Cependant Diego Mendezétaitalorsàla cour et s'employait acti-
vement à détruire l'effet des calomnies de Porras, Il est impossible de protester de sa loyauté avec une éloquence etune simplicité plus touchantesque ne le fait Colomb dans une de ses lettres: «J'ai servi Leurs Majestés , dit-il, avec autant de zèle et de fidélité que s'il s'était agi de gagner le paradis ; si j'ai failli , c'est par ignorance ou par impuissance. » On a peine à comprendre que l'homme qui faisait ce touchant appel à la justice des souverains fiit le même qui, peu d'années auparavant, avait été reçu à la cour avec des honneurs presque royaux.
Son désir d'avoir une entrevue avec les souverains s'accrut de jour en jour ^ il connaissait trop l'inutilité des correspondaccGS par lettres, et d'ailleurs cette ressource commençait à lui manquer, car souvent la violence de la douleur lui ôtait l'usage de ses mains; il essaya à diverses reprises de se faire conduire jusqu'à l'endroit où le roi tenait sa cour ; une litière vint môme un jour stationner à sa porte pour le transporter auprès de Ferdinand ; mais ses infirmités et la rigueur de la saison l'obligèrent à renoncer définitivement à ce voyage. Cependant les accusations de ses ennemis semblèrent prévaloir contre lui, Ferdinand recevait toutes ses sollicitations avec la plus froide indifférence. Colomb n'avait plus d'espoir que dans la grandeur et la générosité d'Isabelle, mais elle était alorsdangereusement malade. «Qu'il plaise à la sainte Trinité, dit-il, de rendre la santé à la reine notre souveraine; il n'y a que sa volonté qui puisse remettre en ordre tout ce qui n'est maintenant que confusion. » Hélas I tandis qu'il écrivait ces mots, sa noble bienfaitrice n'était déjà plus qu'un cadavre.
Les chagrins domestiques avaient depuis long-
temps ruiné la santé d'Isabelle. La mort successive du prince Juan, son fils unique, de la princesse Isabella , sa tille chérie , et enfin de son pelil-fils et héritier présomptif, le prince Miguel , avait profondement blessé son cœur maternel. A ces cruelles calamités se joignait la douleur sans cesse renaissante que causait à la reine la folie de sa fille Juana , et le malheureux sort de son union avec l'archiduc Philippe. L'étiquette de la cour n'admettait pas la faujiliarité de ces consolations et de ces sympathies qui adoucissent l'amertume de la douleur dans la vie ordinaire. Isabelle , rayonnante de tout l'éclat du trône, poursuivie des obséquieux hommages des courtisans, entourée des trophées de son règne glorieux, assise au faîte de la grandeur, avait le cœur déchiré. Elle était en proie à une profonde et incurable mélancolie, qui minait peu à peu sa constitution, et qui donnait à ses maladies une intensité fatale. Après avoir langui quatre mois, la reine mourut le 26 novembre 1504, à Médina-dcl-Campo, dans la cinquante-quatrième année de son âge.
La nouvelle de la mort d'Isabelle parvintàColomb taudis qu'il écrivait à son fils. 11 en fait mention dans un post-scriptum écrit à la hâte , mais en des termes empreints d'un charme et d'une tristesse touchante : <. Rappelle-toi , mon cher fils Diego , ce que tu dois faire désormais ; tu dois recommander à Dieu, avec une grande ferveur , l'âme de la reine , notre souveraine. Sa vie fut toujours pleine d'une piété et d'une foi sincères; nous avons donc lieu d'espérer que Dieu l'a reçue dans sa gloire, loin des soucis et des chagrins de cette terre de misères. Tu dois en outre te consacrer tout entier au service du roi, notre souverain,
et faire ce qui dépendra de toi pour adoucir sa douleur. SaMajeslé estle chefde la chrétienté, souvienstoi du proverbe qui dit: u Lorsque la tête souffre, tous lesmembres s'en ressentent. «Tout vrai chrétien doit donc prier Dieu d'accorder à notre souverain longue santé et longue vie ; et nous, qui sommes à son service , nous devons prier avec plus de ferveur et de dévotion que les autres. »
La mort d'Isabelle porta un coup fatal aux intérêts de Colomb. Tandis qu'elle vivait, on pouvait tout espérer de sa haute équité, de sa fidélité à sa parole royale, de sa reconnaissance pour les services de l'amiral, et de l'admiration qu'elle professait pour son caractère. Déjà, pendant la maladie de la reine, les intérêts de Colomb avaient été négligés. Après sa mort , ils furent abandonnés à la justice et à la générosité de Ferdinand.
Colomb fut retenu à Séville pendant le reste de l'hiver et la première moitié du printemps par une maladie douloureuse. Son frère D. Barthélémy, qui l'assistaitdanstoutesses épreuves avecson zèle et son dévouemiCnt ordinaires, se rendit à la cour pour veiller à ses intérêts, et emmena avec lui le jeune fils de Tamira!, Fernando, qui était alors âgé de dix-sept ans environ. Le tendre père ne cessa de recommander ce dernier à son frère aîné; il le lui représente comme plein d'une intelligence supérieure à son âge; il s'applique à lui inculquer les plus vifs sentiments d'amitié pour son frère , et, à ce propos, lui rappelle l'attachement qui l'unit à ses propres frères, avec cette chaleur de sentiment et cette vivacité d'expression qui peignent si bien la bonté de son cœur: uQue ta conduite à l'égard de
Fernando soit celle d'un frère aîné envers son jeune frère. Tu n'en as qu'un, et je prie Dieu qu'il se montre tel que tu dois désirer de le trouver. Je voudrais que tu eusses dix frères, le nombre n'en serait pas trop grand; car jamais je n'ai trouvé à mes côtés d'amis plus sûrs que mes frères. »
Ce fut seulement vers le mois de mai que Colomb se sentit en état d'entreprendre un voyage à la cour. Elle se tenait alors à Ségovie. Colomb, qui peu d'années auparavant était entré en triomphe dans la ville de Barcelone, escorté par la chevalerie espagnole, salué avec transport par la multitude, arrivait cette fois aux portes de Ségovie, triste, abattu, isolé, accablé par le chagrin plus encore que par l'âge et les infirmités. Lorsqu'il se présenta à la cour, il ressentit bien péniblement la perte de son excellente protectrice Isabelle. Il ne retrouva plus ces égards pleins de distinction, cette bonté cordiale, cette tendre sympathie que ses immenses services et ses dernières souffrances avaientmérités. Ferdinand le reçut avec de grands témoignages de bienveillance , mais en même temps avec un de ces sourires froids qui, semblables aux rayons d'un soleil d'hiver, glissent sur le visage sans porter la chaleur au cœur.
De longs mois se passèrent dans de pénibles et humiliantes soUicitations. Le grand objet de l'instance deColomb étaitd'être réintégré danslesimportantes foncLionsde vice-roi etde gouverneur des Indes. Quant à ses réclamations pécuniaires, elles n'étaient pour Inique d'un intérêt secondaire ; et il offrit noblement de mettre à la disposition du roi ses revenus et leurs arrérages: mais ses honneurs et ses titres importaient à sa réputation ; ils lui avaient été garantis par un
traité solennel, et ses droits à cet égard ne pouvaient fournir matière à examen et à discussion. Comme cette prétention était précisément celle à laquelle le monarque jaloux ne voulait pas souscrire , l'affaire était toujours en voie d'arrangement, et rien n'était jamais conclu. Les réclamations de l'amiral étaient soumises à un tribunal nommé la junta de Descargos. Cette junte était chargée du règlement des affaires de la reine , mais ses délibérations n'aboutissaient à aucun résultat. Les membres de ce comité connaissaient trop bien les désirs du roi pour s'exposer à les contrarier.
Colomb s'efforça de supporter tous ces délais avec patience ; mais il n'avait plus cette force physique qui l'avait soutenu jadis pendant ses longues sollicitations à la cour. Un nouvel accès de goutte l'avait encore une fois cloué sur son lit , où les tourments d'esprit aggravèrent ses douleurs. Couché sur son lit de souffrance , il fit un dernier appel à la justice du roi. Ce n'était plus pour lui qu'il demandait justice, c'était pour son fils Diego.
Jl suppliait Ferdinand de nommer son fils à ce gouvernement, dont on l'avait si injustement dépouillé lui-même. « C'est une chose qui intéresse mon honneur, s'écrie-t-il ; quant atout le reste, que Votre Majesté fasse ce qu'elle jugera convenable; qu'elle donne , qu'elle retire selon qu'il lui sera le plus avantageux de le faire, je serai satisfait. Je ne doute pas que les retards apportés à la conclusion de cette affaire ne soient la principale cause de ma mauvaise santé. »
Le roi chercha à échapper aux conséquences de cette pétition par ses moyens ordinaires d'évasion ;
il fit proposer à Colomb de renoncer, pour lui et son fils, aux dignités souveraines dont il avait été investi dans le Nouveau-Monde, et de les échanger contre des titres et des terres en Castille. Colon:ib rejeta avec indignation toute espèce de proposition de ce genre, voyaiit qu'elles étaient calculées pour annuler des titres qui étaient le plus beau trophée de ses découvertes. Il comprit cependant qu'il fallait renoncer à tout espoir d'obtenir jamais de Ferdinand la réparation qu'il demandait. Il adressa de son lit à son ami Diego deDeza, archevêque de Séville, une lettre qui contenait l'expression de son désespoir : « 11 paraît , dit-il , que Sa Majesté ne juge pas à propos de tenir les promesses que lui et la reine, qui est maintenant dans la gloire, m'ont faites de vive voix et par écrit. Lutter avec la volonté du roi, ce serait vouloir lutter avec le vent. J'ai fait tout ce que j'ai pu faire ; Dieu fasse le reste; je l'ai toujours trouvé miséricordieux et propice dans tous mes moments difficiles.»
Lorsqu'il était accablé par la maladie et le désespoir, et que l'espérance etla vie s'éteignaient à la fois dans son cœur, une lueur d'espoir vint briller pour un moment à ses yeux ; il la recueillit avidement, et elle lui communiqua son ardeur caracteristique.il apprit avec une grande joie l'arrivée de Flandre du roi Philippe etdela reine Juana, quivenaientprendre possession du trône de Castille. Il se flatta qu'il trouverait une protectrice et une amie dans la fille d'Isabelle. Le roi Ferdinand et toute sa courserendirent à Loredo pour recevoir les jeunes souverains. Colomb chargea son frère l'adelantado de le représenter auprès d'eux; il leur écrivit une lettre dans laquelle il déplorait amèrement la maladie qui l'empôchaitd'al-
1er en personne leur rendre ses devoirs. Il manifestait l'espérance de recevoir de leurs mains la restitution deseshonneurset de ses biens, et assurait Leurs Altesses que, malgré les douleurs de la maladie qui le torturait dans ce moment, il se sentait encore en état de leur rendre plus tard d'importants services.
Ce fut le dernier trait d'énergie de cette imagination ardente que la maladie n'avait pu dompter. Oubliant tout à coup son âge et ses infirmités , oubliant les souffrances et les désappointements de ses dernières entreprises, il fut encore ranimé à son lit de mort par une ardeur toute juvénile , et rouladans son esprit de nouvelles expéditions avec autant de confiance que s'il avait eu devant lui une longue carrière à parcourir (l). L'adelantado prit affectueusement congé de son frère qu'il ne devait plus revoir, et partitpours'acquitter de samissionauprèsdes nouveaux souverains. Ils lui tirent l'accueil le plus gracieux et lui donnèrent l'espérance flatteuse que les réclamations de l'amiral seraient prises en considération et qu'on y ferait plein droit.
Mais la vie de Colomb, cette vie si agitée, si troublée par les travaux et le désappointement, touchait à sa fin. Ce feu passager qui avait animé l'amiral céda bientôt à la violence de son mal. Aussilôi après le départ de D. Barthélémy, la maladie empira. Sentant que sa fin était proche , Colomb mit ordre à ses affaires dans l'intérêt de ses héritiers. Un codicile dicté
(i) Jusqu'à son dernier soupir, Colomb resta dans l'ignorance sur la grandeur réelle de sa découverte; il persista à croire qu'il avait seulement trouvé une nouvelle roule aux extrémités du continent asiatique. 11 n'eut donc mime pas la consolation de prévoir en mourant les magnifiques conséquences de ses immortels travaux.
la veille de sa mort appuya sur les dispositions prises dans son testament original; son fils Diego fut déclaré fcon légataire universel; il substitua ses titres et ses biens en ligne masculine dans sa famille, et fit plusieurs dispositions en faveur de ses frères D. Barthélémy et D. Diego, et de son second fils D. Fernando. Parson testament, il ordonnait qu'une portion de ses revenus serait déposée annuellement à la banque de Saint-George, à Gênes, jusqu'à la concurrence d'une somme suffisanie pour mettre sur pied une armée destinée à faire une croisade à la Terre-Sainte; la délivrance du Saint-Sépulcre était toujours le grand objet de son ambition ; à son lit de mort il fit solennellement promettre à seshéritiers de contribuer personnellement au succès de cette pieuse entreprise. Enfin plusieurs articles de ce testament ordonnaient la fondation de diverses églises , pourvoyaient aux besoins des parents pauvres de Tamiral et au paiem.ent de ses moindres dettes.
Après s"ètre ainsi scrupuleusement acquitté de tout ce que lui dictaient ses sentiments d'atfection, de loyauté et de justice sur la terre , Colomb tourna ses pensées vers le ciel. Il se confessa, participa au saint sacrement, et accomplit tous les devoirs d'un dévot catholique à ses derniers moments. Son fils Diego, un petit nombre de ses fidèles amis, parmi lesquels se trouvait Barthélémy Fiesco , celui qui avait accompagné Diego Mendez dans sa périlleuse expédition de la Jamaïque à Espanola , reçurent ses derniers soupirs; il expira le 20 mai 1506, dans la soixante-dixième année de son âge. Ses dernières paroles furent celles-ci : In manus tuas , Domine , commendo spiritum?neum ; Seigneur, je remets mon âme entre vos mains.
Le corps de l'amiral fut placé dans le couvent de San-Francisco, et ses obsèques furent célébrées avec pompe dans l'église paroissiale de Santa-Mariade la Antigua, à Valladolid. En 1513, son cercueil fut transporté au couvent des Chartreux de Las-Cuevas, à Séville , et déposé dans la chapelle de Santo- Cristo. Dans l'année 1536 les restes de Colomb furent portés à Espanola et déposés au pied du grand autel, dans la cathédrale de la ville de San-Domingo . Mais ce n'était pas encore là que ces restes vénérés devaient jouir du repos de la tombe. Lorsque l'île d'Espanola fut cédée à la France en 1795, les Espagnols prirent la résolution de transporter à Cuba ces précieuses reliques qui se liaient à l'époque la plus glorieuse de l'histoire d'Espagne. En conséquence, le 20 décembre 1795 , en présence des autorités civiles et militaires et du clergé réunis , on fit l'ouverture de la voûte au coin du maître-autel de la cathédrale, et l'on y trouva les fragments d'un cercueil et des ossements humains. Ces débris furent recueillis religieusement et renfermés dans un coffre de plomb doré, fermé d'une serrure de fer; ce coffre était contenu dans un cercueil couvert de velours noir, et placé sous un mausolée provisoire. Le jour suivant il y eut de nouveau assemblée solennelle à la cathédrale; on célébra la messe des morts, et Tarchevêque prononça une oraison funèbre. Après cette cérémonie, le corps fut transporté au vaisseau. Tous les officiers civils et militaires , tous les ordres religieux raccompagnèrent en procession. Les bannières étaient couvertes de crêpes , et le cortège marchait au chant des psaumes et au bruit de l'artillerie; les premiers dignitaires de la colonie s'étaient partagé l'honneur de [>orter le cercueil.
Une réception solennelle l'attendait à son arrivée à la Havanne. Une longue procession de barques et de canots vint recevoir ce cercueil et le conduire du vaisseau au rivage. A son passage dans le port, les vaisseaux de guerre lui rendirent les honneurs dus à un amiral. Le gouverneur , entouré de toutes les autorités de Tile , reçut le cercueil sur le môle. Il fut porté en grands pompe à la cathédrale, où Tarchevêque célébra la messe des morts. Le coffre qui renfermait les dépouilles mortelles de Colomb fut scellé dans le mur au côté droit du maître autel , où il est encore aujourd'hui.