‹ Voyages et découvertes des compagnons de Colomb;Chapitre 10 sur 11 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Quatrième vojagc de découvertes. — La Jamaïque.

Colomb resta neuf mois sans emploi dans la ville deCrenade; ce temps lui occupé en partie par le soin <le rétablir l'ordre dans ses affaires, en partie par la rédaction d'un projet de croisade ou'il voulait mettre sous les yeux des souverains; mais il fut distrait de cette pensée par un nouveau plan de découvertes qu'il embrassa avec son aî'deur habituelle.

Vasco deCama avait enfin accompli un voyage aux Indes par le cap Bunne-Espérance, et Ptdro Alvarez Cabrai , suivant ses traces, était revenu chargé des précieuses marchandises de l'Orient. Les richesses de Calicut occupaient tous les esprits et tournaient toutes les têtes. La découverte des sauvages régions du Nouveau-Monde n'avait jamais produit que de faibles revenus à l'Espagne; mais la route nouvellement ouverte aux Indes orientales avait subitement enrichi le Portugal.

Colomb se sentit enflammé d émulation-, il se flatta de découvrir une roule plus facile et plus courte que celle qui avait été ouverte par Vasco de Gama. D'après ses propres observations et celles des autres navigateurs, les côtes du nouveau continent s'étendaient au loin vers l'ouest. Lacôteorienlaiede Cuba.

qu'il considérait comme faisant partie du continent d'Asie, se prolongeait daus la môme direction. Les courants de la mer des Caraïbes passaient entre ces deux côtes; Colomb était persuadé qu'un détroit devait s'ouvrir dans les environs et déboucher dans la mer des Indes.

Il soumit son plan aux souverains, et, malgré l'opposition de quelques conseillers de la couronne, ce plan fut promptement adopté. Colomb fut autorisé à préparer un armement pour mettre son projet à exécution. Il partit pour Séville dans l'automne de l'année 150 l;maisFonsecaelses agents lui suscitèrent tant d'embarras et entravèrent avec tant d'obstination ses préparatifs, que ce ne lut que vers le mois de mai de l'année suivante qu'il fut prêt à mettre en mer.

Colomb était alors âgé de soixante ans; sa constitution vigoureuscavaitélé minée par les fatigues du corps et les tourments de l'esprit qui avaient rempli toute sa cariière; mais ses facultés intellectuelles avaient conservé toute leur énergie; c'est à l'époque oiJ leshommescherchentordinairementle repos, que Colomb se lançait avec une ardeur de jeune homme dans une entreprise pleine de dangers et d'aventures. D. Barthélémy reçut le commandement d'un des vaisseaux destinés à ce périlleux voy;ige, et le fils de Colomb, Fernando, alors parvenu à sa quatorzième année, suivit son père pour partager le destin de sa quatrième expédition.

Colomb mit à la voile du port de Cadix le 9 mai 1502. Son escadre se composait de quatre caravelles; la plus grande était de soixante-dix tonneaux, la plus petite, de cinquante. C'est avec ces faibles moyens qu'il entreprenait de rechercher un détroit

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qui, s'il le trouvait, devait conduire ses frêles barques dans les mers les plus éloignées et l'amener à faire le tour du globe. L'escadre toucha aux Canaries ; sa traversée Tut heureuse jusqu'aux îles Caraïbes; elle entra le 15 juin dans un havre de Maiinino, aujourd'hui la Martinique. Colomb avait d'abord Fintention d'aller droit à la Jamaï(|ue, d'où il aurait fait voile vers le continent à la recherche de son détroit imaginaire; mais un de ses vaisseaux était trop mauvais voilier pour suivre samarche, etColombse vit obligé de gouverner vers Espanola pour échanger ce bâtiment contre un de ceux qui faisaient partie de la flotte qui avait amené Ovando à son gouvernement. En agissant ainsi, il contrevenait à l'injonction formelle qui lu; avait été faite de ne pas toucher à Espanola avant son i-etour en Espagne, de peur que sa présence ne causât quelque trouble dans File ; mais il crut que l'urgence des motifs qui le déterminaient pourrait lui serv:r d'excuse.

Colomb arriva au havre de San-Domingo dans un mauvais moment. La ville était envahie par ses plus ardentsennemis, dont l'exaspérationavaiteté portée au comble par les nouveaux moyens de répression qu'on avait employés contre eux. La flotte qui avait amené Ovando était dans le port prête à lever l'ancre pour retourneren Espagne ; elle avait à bord Roldan et un grand nombre de ses complices, dont quelquesuns étaient arrêtés et devaient être mis en jugement à leur arrivée. Bovadilla montait un des principaux bâtiments de la flotte, sur lequel il avait chargé une immense quantité d'or; c'était le revenu de la couronne pendant son administration; il comptait sur ce trésor pour atténuer ses fautes. Parmi les présents

qu'il se proposait d'offrir aux souverains se trouvait un bloc d*or brut qui est célèbre dans les anciennes chroniques espagnoles. On dit qu'il pesait trois niille six cents castillaiios. Les partisans de Roldan etd'autres aventuriers emportaient aussi de l'or, fruit des fatigues et des souffrances des malheureux Indiens.

Colomb arriva à l'embouchure de la rivière le 29 février; il envoya un ofDcier à terre pour expliquer au gouverneur l'objet de sa visite : il demandait l'autorisation de faire entrer son escadre dans la rivière, parce qu'il redoutait une tempête. Ovando lui refusa cette permission; probablement il avait reçu à cet effet des ordres des souverains, et peut-être était-il en outre guidé par sa prudence ordinaire. Colomb envoya un second mess^^ge au gouverneur pour l'avertir de retarder le départ de la flotte; il avait reconnu les signes indubitables de l'approche d'une tempête. Cet avertissement fut aussi peu écouté que sa requête. Le temps paraissait serein et tranquille à un œil inexpérimenté; la menace de Tanjiral fut tournée en ridicule.

Colomb lut obligé de s'éloigner de la rivière, indigné de voir qu'on le chassait d'une ile qu'il avait découverte. Son équipage murmurait de se voir exclus des ports de sa propre nation , tandis que les étrangers eux-mêmes y auraient été admis en pareille circonstance; il se plaignait hautement de s'êtreembarquésouslecommandementd'un homme qui était exposé à subir un traitement aussi rigoureux. Colomb, certain qu'une tempête était imminente, serra sa petite escadre contre la côte, et se mit à la recherche d'une baie ou d'une rivière qui pût lui servir de refuge.

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Cependant la floUe de Bovadilla partit de San- Domiiigo et gagna la pleine mer en toute sécutité. Au bout de deux jours , les prédictions de Colomb se réalisèrent. Une de ces furieuses tempêtes qui sont particulières à ces latitudes s'annonça tout à coup et commença ses ravages. La petite escadre , abritée à la côte, supporta assez bien les premiers coups de l'ouragan; mais sa fureur redoubla à la nuit ; dans les épaisses ténèbres de cette nuit terrible, les vaisseaux se perdirent de vue et furent séparés. Colomb se tint constamment à la côte et n'éprouva aucune avarie. Les trois autres vaisseaux furent poussés au large et restèrent plusieurs jours à la merci des vents et des flots. L'adelantado , qui commandait le plus mauvais bâtiment de l'esca^ire, courut les plus grands hasards; il ne fallut rien moins que son expérience consommée pourTempôcher de couler bas ; il perdit sa chaloupe. Les deux auires vaisseaux souffrirent plus ou moins de la tempête. Entin ils arrivèrent sains et saufs au port de Hermoso, à 10. de San-Domingo.

La flotte eut une tout autre destinée. Les vaisseaux que montaient Bovadilla, Roldan et un grand nombre des ennemis les plus acharnés de Colomb , périrent corps et biens. Avec eux furent engloutis le fameux bloc d'or et la plus grande partie des trésors amassés au prix des souflVances des Indiens. Plusieurs des autres vaisseaux furent mis dans un état à ne pouvoir plus tenir la mer; quehîues-uns rentrèrent tout démâtés dans le port de San-Domingo ; un seul fut assez respecté par la tempête pourcontinuer son voyage. Ce dernier était, dit-on, le plus faible de la flotte ; il avait à bord quatre mille pièces d'or,

qui appartenaient à Tamiral , et que son agent Carvajal lui portait en Espagne. Guarionex, riiifortuné cacique de la Vega, périt avec Bovadilla et Roldan ; il était à bord du môme vaisseau.

Après avoir réparé ses avaries, Colomb se dirigea vers le continent; mais il fut arrêté par un calme plat, et iescourants l'emportèrent au N.-O. ; il arriva ainsi à la côte méridionale de Cuba. Là, un vent favorable lui permit de gagner Pile de Guanaga , à deux lieues de la côte de Honduras; il y aborda le 30 juillet. Tandis que Tadeiantado était à l'ancre devant cette île, il vit venir à lui un canot d'une longueur démesurée , conduit à la rame par vingt-cinq Indiens; c'était un caci(}ue qui apportait au vaisseau diverses marchaodisescomposées des grossiers ouvrages des Indiens ou des productions naturelles des contrées adjacentes. C'étaient des haches et d'autres outils en cuivre ; une espèce de creuset pour fondre ce métal ; des vases d'argile , de marbre ou de bois ; des manteaux de coton, tissus de diverses couleurs; et beaucoup d'autres objets qui indiquaient un degré de civilisation plus avancée que dans aucune autre partie du Nouveau- Moude récemment découvert.

Les Indiens, d'aussi loin qu'ils purent se faire entendre, informèreiii l'amiral qu'ils venaient d'une contrée riche, cultivée et industrieuse, située à l'O., et ils le pressèrent de faire voile dans cette direction. Bien eût pris à Colomb de suivre cet avis. Après un ou deux jours de marche il serait arrivé à Yucatan ; la découverte de Mexico et des autres riches contrées de la Nouvelle-Espagne s'en serait nécessairement suivie : l'Océan méiidional lui aurait été ouvert, et une suite de brillantes découvertes aurait jeté un nouvel éclat sur la vieillesse de Colomb.

Mais toutes ses facullés étaient tendues vers la découverte du détroit imaginaire qui devait le conduire à la mer des Indes. Il tourna à TO. et mil le cap sur quelques montagnes qui avaient été signalées dans celte direction; il doublale cap Honduras, et fit route à TE.; pendant tout le cours de ce voyage, il cul sans cesse à lutter contre les vents contraires et contre la violence des courants qui régnent sur cette côte; une tempête continuelle bouleversait la mer dans ces parages j les vaisseaux, inondés par la pluie, poursuivis ))ar le tonnerre et les éclairs, employèrent quarante jours à parcourir environ soixante -dix Jieues. Ajjrès mille privations, mille fatigues, mille inquiétudes d'esprit, les Espagnols arrivèrent à un cap qu'ils doublèrent; de l'autre côté, la côte, par une courbe soudaine, toui'nait vers le S. Une lois engagés dans celle voie , le vent devint subitement favorable, et ils purent mettre toutes voiles dehors. Le cap fut appelé Gracias à Bios (Grâces à Dieu).

Pendant trois semaines, l'escadre longea la côte qu'on nomme de nos jours Mosquito ; elle y perdit un canot et tous les gens qui le montaient; il fut submergé au confluent d'une rivière. Colomb eut plusieurs entrevues avec les naturels, mais toujours avec une méfiance réciproque. Le 5 octobre Colomb arriva à Costa-Rica ( la côte riche^, nom que lui ont valu les mines d'or qu'on a creusées depuis dansses montagnes. C'est là que l'amiral trouva pour la première fois des ornements d'or pur portés par les naturels. Ces ornements devinrent plus nombreux à la côte de Vcragua , où on lui annonça l'existence de mines très-riches. A mesure (jue l'escadre s'avançait le long de ces côies , l'amiral recevait de nouveaux

renseignements qui mettaient hors de doulc qu'un grand royaume, appelé Ciguare, cûl ses frontières à quelques journées de chemin. Autant qu'on en pouvait juger par les obscures explications des interprèles, les habitants de ce royaume portaient des ornements d'or sur la tôte, sur les bras et sur les jambes; ils étaient revCtus d'un costume tout recouvert de ce précieux métal; leurs armes, semblal)les à celles des Espagnols, étaient l'épée, le bouclier et la cuirasse, et ils savaient, de même que les Européens, dompter et monter les chf^vaux. Quant au pays, les mêmes descriptions le j)eignaient comme enrichi par un commerce actif, avec de grands ports qui recevaient des vaissf aux armés de canons. D'après ces indications, Colomb co'.iclut que la mer toui-nait autour du royaume de Ciguare, et qu'à dix jours de marche il trouverait le Gange.

Tousces bruits, qui avaient rapport au royaume de Mexico, étaient ainsi interprétés au gré de l'imaginaiiou abusée de Colomb. Il continua à presser sa marche dans Tespérance de trouver le détroit qui devait le conduire dans les mers de l'Inde. Sa route était de nouveau entravée par les vents conlraii-es, par les courants et par les dispositions hostiles des Indiens; les naturels de cotte côte étaient sauvages et belliqueux; un grand nombre de leurs tribus paraissent avoir été originaires des lies Caraïbes. A l'approche des vaisseaux, les forêts reteniissaientde hurlements et de cris de guerre, le bruit des tambours et des conques appelait les guerriers ; les rivages se garnissaient d'Indiens farouches armés de massues, de lances et d'épées en bois de palmier.

Enlin , après avoir découvert Puerto-Bello , qui lui

doit son nom, et poussé son voyage au delà du cap Nombre-de-Dios, Colonibrelàchadans unhâvre petit et resserré , qu'il appela el Betrete. C'est là qu'il fut condulLà renoncer à l'espoir de trouverle détroit qui était l'objet de ses fatigantes recherches. Il céda au découragement de ses matelots et aux représentalions de ses officiers, et se décida à retourner à la côte de Veragua, pour reconnaître les mines qu'on disait abonder dans ce pays.

Le 5 décembre, Colomb sortit de la baie d'El Retrele , et vira de bord pour faire route à TO, vers les mines de Veragua. Il avait à peine tilé quelques nœuds, que le vent tourna tout à coup à TO. Pendant trois mois , Tamiral avait souhaité en vain de le voir souffler dans celte direction : son vœu se trouvait exaucé juste au moment où il lui était contraire. Peu à \)vi\ le vent d'O. devint tellement capricieux et violent, que les plus habiles marins en furent déconcertés. Pendant neuf jours, les vaisseaux furent ballottés au gré de sa fureur et livrés à la merci des éléments dans une mer inconnue; à chaque instant ils étaient exposés à échouer sur la côte.

Le journal de Colomb rapporte que la mer bouillait conime l'eau dans une chaudière; elle élevait ses vagues comme des montagnes ; à la nuit , ces vagues éliacelaientde rayons lumineux: on les aurait prises pour des lames de leu. Pendant un jour et une nuit, Jes éclairs ne cessèrent d'enilammer l'horizon , les coups répétés du tonnerre semblaient aux matelots consternés le canon de détresse de leurs compagnons qui roulaient dans Tabîme. Tant que dura celle affreuse tempête, un déluge de pluie poursuivit les pauvres marins jusqu'au fond de leurs vaisseaux ouverts.

Au milieu de ce conflit des éléments, un nouvel objet d'alarme mit le comble à Tépouvanle des Espagnols. La lureur des vagues redoubla sur un point de l'Océan, Feau s'élevait en tourbillonnant, en forme de pyramide. Un nuage livide s'abaissa, et vint rejoindre Textrémitéde ce cône. Cettecolonne s'avança avec rapidité au-devant des navires, glissant sur la mer qu'elle soulevait avec grand bruit sur son passage. Les matelots, consternés à la vue de cette trompe qui s'élançait sur eux, désespérèrent de lui échapper par des moyens humains; ils se mirent à réciter à haute voix les versets de l'Évangile de saint Jean. La trompe passa au-dessus des vaisseaux sans les envelopper, et les équipages attribuèrent leur salut à leurs pieuses invocations.

Pendant plus de trois semaines Tescadre continua de dériver, poussée par les vents capricieux de ces parages; au bout de ce temps elle avait à peine fait trente lieues. Colomb donna à ce rivage le nom de la Costa de îos Contrastes, ou ia côte des Contrastes.

Enfin , le jour de l'Epiphanie , l'amiral , à sa grande joie, arriva à la côte de Veragua , et jeta l'ancre dans unerivière qu'il nomma, en l'honneur du jour, Belen ou Bethléem.

hes Indiens des environs partageaient les dispositions belliqueuses et hostiles qui étaient particulières à toutes les tribus de cette côte. Mais Colomb parvint à se les concilier ; il en obtint, par échange , des ornements d'un or très-pur; ils assurèrent d'ailleurs que les mines étaient situées près de la rivière de Veragua, à deux lieues environ de distance. L'adelantado eut une entrevue avec Quibian, cacique de Veragua , et celui-ci vint ensuite à bord visiter l'a-

mirai. Ce sauvage éiail vigoureux et de grande taille, et remarquable par la circonspection qui caracLorise ie guerrier indien. Quelques jours après, l'adelantado, avec soixante-huit hommes bien armés, partit pour visiter Veragua et rechercher le gisement des mines qu'on lui avait annoncées II remonta la rivière pendant l'espace d'une lieue, et ht halteau village de Quibian, qui était situé sur une hauteur. Le cacique vint à sa rencontre avec une nombreuse suite de ses sujets sans armes ; il s'assit sur une pierre qu'un des gens de sa suite tira du lit de la rivière. La courtoisie avec laquelle il reçut les étrangers fut due en partie à la haute taille et aux formes robustes de l'adelanlado , autant qu'à son air résolu, bien fait pour inspirer la considération aux guerriers indiens. Il étaitévident que le cacique voyait avec dépit l'arrivée des Espagnols, qu'il regardait commedesintrus; cependant il fournit des guides à D. Barthélémy pour le diriger vers les mines. Ces guides conduisirent l'adelaniado et ses hommes à six lieues dans l'intérieur, à travers de magnifiques forêts où, suivant eux, les mines étaient situées. En effet, la terre paraissait tout imprégnée de parcelles d'or, et les Espagnols en ramassèrent une quantité considérable sur la surface du sol et entre les racines des arbres. Enhn, les guides menèrent l'adelaniado jusqu'au sommet d'une haute montagne, d'où l'on découvrait une immense étendue de pays parsemé de divers villages, et là ils lui hrent comprendre que toute celte rontrée, à la dislance de vingt journées de marche à l'O., abondait en mines d'or.

Une autre expédition deD. Barthélémy, le long de lacôle à rO.,eui des résultats également satisfaisants.

Les traces mullipliées du précieux métal qu'on dé- C'juvraii dans le pays, les récits des Indiens sur la richesse d'un royaume situé dansTintcrieur; l'erreur qu'entretenait l'amiral relativement à la proximité du Gange, suffirent pour faire naître une nouvelle chimère dans son esprit. II s'imagina qu'il était parvenu à VAurea Chersonesus , d'où l'on avait tiré, suivant le récit de Josèphe, Tor qui avait été employé dans la construction du temple de Jérusalem. C'était alors le lieu de fonder un établissement qui deviendrait l'entrepôt des richesses de cette vaste contrée. D. Barthélémy entra tout à fait dans cette idée de Tarriiral , et convint avec lui rie rester dans la nouvelle colonie avec la plus grande partie de l'équipage des vaisseaux, tandis que Colomb retournerait en Espagîie pour en ramener des renforts.

Ilsmirent immédiatement ce plana exécution. On choisit quatre-vingts hommes pour rester dans l'établissement. Des maisons en bois couvertes de feuilles de palmier furent élevées sur le bord d'une crique, à une portée d'arc environ de Tembouchurede la rivière deBelen. On construisit un magasin pour recevoir une pariie des vivres, de l'artillerie et des muniiions. Le reste fut chargé à bord d'une caravelle que Colomb devait laisser à Veragua pour l'usage de la colonie.

Dès que les maisons furent habitables, Colomb se prépara au départ; mais il trouva à sa grande surprise que la rivière qui, lors de son arrivée, était gonflée parles pluies, avait tellement baissé, qu'il restait à peine une demi-brasse d'eau par-dessus la barre du havre. Les vaisseaux de l'amiral étaient fort légers, mais le ressac em[)êchaitde les traîner sur le sable jusqu'à l'embouchure de la rivière. Colomb fut donc

obligé d'attendre que les pluies fissent de nouveau enfler la rivière.

Cependant Quibian voyait avec une secrète indignation l'éiablissennenl des étrangers dans ses possessions. Colomb cherchait à entretenir son amitié par des présents , mais en vain. Le cacique , ignorant la supériorité des Européens dans l'art de la guerre, pensa qu'il seraitaisé de les vaincre etd'en purger ses domaines. Il envoya des messagers aux tribus oui le reconnaissaient pour chef, et leur tit porter l'ordre de s'assembler en armes au lieu de sa résidence, sous prétexte de Taire la guerre à un peuple voisin. Les mouvements des Indiens éveillèrent les soupçons de Diego Mendez. C'était un homme d'un caractère souple , plein de zèle et d'habileté , de circonspection et de prudence ; il était entièrement dévoué à Tamiral. Il se mêla aux Indiens, et diverses circonstances le convainquirent que Quibian méditait une attaque. Colomb ne voulait pas croire à cette déloyauté, et désirait obtenir des renseignements plus certains avant de prendre des mesures qui interrompraient les bonnes relations qu'il avait jusque-là entretenues avec les naturels. L'infatigable Mendez se chargea , au risque de sa vie , de fournir à l'amiral des informations plus exactes. Sans autre escorte (ju'un seul Espagnol, il pénétra jusque dans la cabane de Quibian, qui, disait-on, avait été blessé à la jambe. Mendez se donna pour un habile chirurgien qui venait guérilla blessure du cacique ,etse fraya un passage jusque auprès de ce farouche guerrier, dont la demeure était assise sur la crête de la montagne , et entourée de trois cents pieux qui jiortaient chacun une tête sanglante , elfrayant trophée de la victoire qu'il avait

remportée sur ses ennemis. Celte horrible vue n'abattit pas le courage de Mendez , il se dirigea vers la porte de la cabane , mais il fut arrêté par le fils de Quibian,qui le frappa avec violence et le fit reculer de quelques pas. Mendez chercha à apaiser ce furieux en lui présentant une boîte d'onguent et en lui assurant qu'il était venu dans le dessein de guérir la blessure de son père. Il lui fit alors présent d'un peigne , d'un miroir et d'une paire de ciseaux , lui apprit, ainsi qu'aux Indiens qui l'entouraient , la manière de s'en servir pour peigner et couper ses cheveux, et parvint à gagner ses bonnes grâces en flattant sa vanité. Néanmoins il lui fut impossible de se faire introduire en présence du cacique, mais il en vit assez pour s'assurer que la blessure de Quibian reculait seule le moment de l'attaque. Il retournaen toute hâte auprès de Colomb pour lui faire ce rapport.

Un interprète indien, né sur ces côtes, donna un nouveau poids au récit de Mendez en déclarant à l'amiral que Quibian avait le projet de se porter sur l'établissement pendant le silence de la nuit, accompagné de tous ses guerriers, de mettre le feu aux maisons et aux vaisseaux, et de massacrer les Espagnols.

Lorsque Tadelantado eut connaissance de ce complot , il conçut un projet capable d'en arrêter l'exécution , et le mit en œuvre avec sa promptitude et sa résolution habituelles. Il se mit à la tête de soixantequatorze hommes bien armés; et se faisant accompagner de Diego Mendez et de l'interprète indien qui avait révélé la conspiration, il s'avança dans les chaloupes jusqu'à l'entrée de la rivière de la Veragua ; il en remonta le cours avec rapidité, descendit au ri-

vage et arriva devant le village pendant les ténèbres de la nuit , avant qu'un seul Indien eût été instruit de son approche. Dans la crainte que le cacique ne prit la fuite , il se dirigea en personne vers sa cabane avec Diego Mendez et quatre hommes , ordonnant au reste de sa troupe de gravir la montagne en silence et à petits pas jusqu'à ce que la décharge d'une arquebuse l'avertit de s'élancer dans le village, d'entourer la demeure de Quibian et de ne laisser échapper aucun de ceux qui tenteraient d'en sortir.

Quibian, à l'arrivée de D. Barthélémy, s'avança sur le seuil de sa cabane et lui fit signe d'avancer seul. L'adelantado y consentit, et quitta ses compagnons en leur recommandant de l'attendre à quelque distance , mais de se tenir prêts à courir à son aide à un signal convenu. Il s'approcha alors du cacique, lui demanda par l'organe de Finterprète des nouvelles de sa blessure, et, sous prétexte de l'examiner, il le prit par le bras. C'était le signal convenu : quatre des Espagnols s'élancèrent en avant, le cinquième déchargea son arquebuse. Une lutte violente s'engagea entre D. Barthélémy et le cacique; tous deux étaient doués d'une grande force musculaire; mais, avec l'aide de Diego Mendez et de ses compagnons, Quibian fut terrassé et on lui lia les pieds et les mains. En même temps le détachement tout entier entoura la cabane et s'empara des femmes et des enfants du cacique, ainsi que des principaux d'en;re ses sujets. Les prisonniers furent conduits à bord, tandis que l'adelantado restait au rivage pour ache\ er la poursuite des Indiens qui avaient échappé.

Quibian fut conduit aux chaloupes par Juan Sancliez, le premier pilote de l'escadre, tandis que l'ade-

Jantado restait au rivage pour surveiller les Indiens. D. Barthélémy lui recommanda de se mettre en garde contre toute tentative d'évasion de la part du prisonnier, ou de délivrance de la part des Indiens. Le lourd pilote ré[)ondit que, si le cacique s'échappait de ses mains , il consentait qu'on lui arrachât un à un tous les poils de la barbe; et pour mieux s'assurerde son prisonnier, il l'attacha par une main à l'un des bancs de la chaloupe. La nuit était obscure ; pendant que les Espagnols descendaient la rivière avec leurs prisonniers , Quibian commença à se plaindre d'une façon si lamentable de la douleur que lui causaient ses lions, que le rude Juan Sanchez en fut lui-môme attendri. Il délia la corde qui attachait le cacique au banc de la chaloupe, en ayant soin cependant de conserver dans ses mains un bout du lien qui le retenait. Alors le rusé cacique épia l'occasion favorable , puis tout à coup il se jeta dans la rivière avec une telle violence , que le pilote fut obligé de lâcher prise sous peine d'être entraîné avec son prisonnier. L'obscurité de la nuit, le soin d'empêcher l'évasion des autres prisonniers, empêchèrent les matelots de se mettre à la poursuite du fugitif, ou du moins de s'assurer de ce qu'il était devenu. Juan Sanchez amena aux vaisseaux le reste des captifs, très-morlitié d'avoir été joué par un sauvage.

L'adelantado passa toute la nuit à terre; mais, lorsque le jour parut et qu'il éclaira le spectacle de cette nature sauvage , D. Barthélémy renonça à poursuivre les Indiens au milieu d'un pays de si difficile accès; il revint aux vaisseaux avec les dépouilles de la demeure du cacique. C'étaient des bracelets, des vases d'or massifs et deux petites couronnes du même

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métal. Un cinquième du butin fut mis à part pour la couronne, le reste fut partagé entre ceux qui avaient pris part à l'expédition. On adjugea une des deux couronnes à l'adelantado comme trophée de son exploit.

Satisfait d'avoir jeté l'effroi dans l'esprit des Indiens par la mesure rigoureuse de l'adelantado, et d'avoir déjoué leurs projets hostiles, Colomb prohta de la crue des eaux pour faire passer la barre du havre à trois de ses caravelles, et laissa la quatrième pour le service de la colonie. Il jeta l'ancre à une lieue du rivage, en attendant qu'un vent favorable vînt enfler ses voiles qu'il tendait vers l'Espagne.

Le cacique Quibian n'avait pas péri comme on l'avait supposé généralement. Ayant plongé jusqu'au fond du lit de la rivière, et nagé ensuite entre deux eaux, il était parvenu à une certaine distance, et avait abordé sain et sauf au rivage. Cependant ses foyers étaient désolés, elpour comble de désespoir il voyait les vaisseaux s'avancer en pleine mer, emmenant en captivité ses femmes et ses enfants. Dévoré du désir de la vengeance, il rassembla ses guerriers en grand nombre et attaqua l'établissement, tandis que les Espagnols étaient dispersés et ne s'attendaient à rien moins qu'à un assaut. Les flèches des Indiens perçaient les faibles toits de feuilles de palmier qui couvraient les maisons; ils les lançaient aux fenêtres ^ elles pénétraient entre les joints des planches. PlusieursEspagnols furent blessés. A la première alarme, l'adelantado saisit une lance et courut avec sept ou huit hommes à la rencontre des Indiens. Diego Mendez lui amena du renfort. Le combat ne fut pas long. Un Espagnol resta sur la place, huit autres furent

blessés, l'adelantado reçut uu coup de javeline dans la poitrine ; mais il réussit à repousser les Indiens.; Ils se retirèrent avec une perte considérable, et les Espagnols les chassèrent dans les forêts.

Pendant le combat, un canot aborda à la côte pour faire de l'eau. Il était commandé par Diego Tristan , capitaine d'une des caravelles. Lorsque les Indiens eurent pris la fuite, Diego Tristan, méprisant les avis qu'on lui donnait, remonta la rivière pour prendre de Peau fraîche. {

A peine le canot avait-il remonté le cours de Teau, à la distance d'une lieue au delà du village indien, que tout à coup des cris de guerre et des hurlements, accompagnés du son rauque des conques, sortirent du sein des forêts. Une grêle de flèches partit des deux rives; la rivière fut en un instant couverte de canots remplis de guerriers. Les Espagnols perdirent toute présence d'esprit; ils négligèrent de se servir de leurs armes à feu et se contentèrent de se couvrir de leurs boucliers. Diego Tristan, couvert de blessures , s'efforçait pourtant d'animer ses gens, lorsqu'une flèche lui perça l'œil droit; il tomba mort. Alors les canolsabordèrent l'embarcation etmassacrèrent l'équipage. Un seul homme échappa : il était tombé pardessus le bord; après avoir plongé et nagé entre deux eaux, il put s'élancer sur le rivage sans avoir été aperçu; il porta à l'établissement la nouvellede ce massacre. LesEspagnolsenprirent une telle alarme, que rien ne put calmer leur eff'roi; leur imagination grossit encore les dangers qui les entouraient, et, malgré les remontrancesde l'adelantado, ils se décidèrent à s'embarquer sur la cinquième caravelle et à abandonner la côte. Mais ils tentèrent vainement

d'exécuter ce projet. Les torrents avaient cessé de verser l'eau des pluies; la rivière avait baissé, et il fut impossible de faire traverser la barre à la caravelle. La mer était haute, et la côte hérissée de brisants; il fallait donc renoncer même à envoyer un canot à Tamiral pour le prévenir du danger que courait la colonie ; les Espagnols, privés ainsi de tout secours, virent un nouvel objet d'horreur augmenter leur effroi. Les cadavres de Diego Tristan et de ses compagnons, entraînés par le courant, vinrent échouer à l'entrée du havre. Une nuée de corbeaux etd'autresoiseaux de proie voltigeaient autour de ces tristes restes , et se disputaient les lambeaux de ces cadavres. h.ifil

Cependant le son terrible des conques et deè tambours retentissait dans les profondeurs des forêts; c'était un signe certain que le nombre des ennemis s'accroissait à chaque instant, etqu'ils se préparaientàdenouvelleshoslilités. L'adelanlado pensa qu'il n'était pas prudent de rester dans l'établissement qui touchait à la forêt. Il fit choix d'un terrain découvert , au bord de la mer , et s'y retrancha derrière une espèce de fortification composée du canot de la caravelle et d'un assez grand nombre de tonneaux et de coffres. On ménagea deux embrasures dans ce rempart et l'on y plaça deux fauconneaux. Les Espagnols se renfermèrent dans cette petite forteresse et tinrent les Indiens en respect par la terreur de leurs armes à feu ; mais ils ne tardèrent pas à succomber sous la fatigue des veilles et des alarmes continuelles; ils songeaient avec désespoir au moment où les munitions viendraient à leur manquer et où la faim les chasserait hors de leurs remparts.

221 VOYÀG^.S ET AVENTURES

Pendant ce temps, la plus grande inquiétude régnait à bord des vaisseaux. Lesjours s'écoulaient l'un après l'autre sans apporter de nouvelles de Diego Tristan. Un seul canot restait pour le service de l'escadre, et l'amiral ne voulait pas l'aventurer au milieu des brisants de la côte, même pour connaître le sort de Diego. Un nouvel objet d'inquiétude vint accroître l'anxiété générale. Les prisonniers indiens étaient enfermés dans le gaillard d'avant d'une des caravelles. Pendant la nuit ils ouvrirent l'écoutille ; plusieurs se jetèrent à la mer et gagnèrent la côte; on arrêta les autres et on les fit rentrer dans le lieu qui leur servait de prison ; mais le caractère indomptable de ces sauvages ne put se plier à la captivité; ils se pendirent et s'étranglèrent mutuellement avec des bouts de cordes qu'on avait oubliés dans le gaillard d'avant. Le matin du jour qui suivit leur tentative d'évasion, on les trouva morts.

La fuite des prisonniers qui étaient parvenus à s'échapper fut un surcroît d'inquiétude pour l'amiral ; il pensait avec raison que les fugitifs, revenus au milieu de leurs compagnons, les exciteraient à quelque acte de vengeance. Il était toujours impossible de conduire le canot à la côte. Enfin un homme de résolution se présenta: il se nommait Pedro Ledesma; il s'engagea, si l'amiral voulait le faire conduire jusqu'à l'endroit oùles brisants commençaient, à gagner le rivage à la nage , promettant d'en rapporter des nouvelles. Son entreprise fut couronnée d'un plein succès. A son retour il apprit à l'amiral les désastres de la colonie , l'attaque des Indiens , le massacre de Diego Tristan et des gens qui l'accompagnaient. Il avait trouvé les Espagnols dans un état

DE CHRISTOPHE COLOMP,. 225

d'insubordinaLion complèie. Ils préparaient les canots pour ramer aux vaisseaux aussitôt que le temps le permettrait. Ils menaçaient, si l'amiral refusait de les prendre à bord, de s'embarquer sur la caravelle qui avait été laissée dans la rivière , préférant s'abandonner à la merci des vents et des flots que de rester plus longtemps exposés aux embûches sur cette côte fatale.

Ces nouvelles affligèrent profondément Tamiral ; mais il pensa qu'il n'avait pas d'autre parti à prendre que d'embarquer tout son monde et d'abandonner provisoirement l'établissement, sauf à y revenir plus tard avec des forces assez nombreuses pour assurer la tranquillité de la colonie. Mais l'état du temps rendait l'exécution de cette mesure fort douteuse.

Enfin, après neuf jours de tempêtes, le vent tomba, la mer devint calme; l'adeiantado et ses compagnons furent heureusement embarqués à bord des vaisseaux.Tous les objets de quelque valeur furent transportés à bord; on n'abandonna que la carcasse de la caravelle , qui ne put être tirée de la rivière. Diego Mendez fit preuvede la plusgrandeactivitédanscette occasion , et pourrécompenser ses services , Colomb lui donna le commandement de la caravelle qui n'avait plus de chef depuis la mort du malheureux Diego Tristan.

On était à la fin d'avril quand l'amiral partit de Veragua. Ses nombreuses avaries, la démoralisation de l'équipage et le manque de provisions le déterminèrent à faire voile pourEspanola. Il était nécesîîaire, avant de mettre le cap sur cette île, de dévier considérablement à l'E., pour éviter d'être pris par les courants et entraîné bien loin du port où les

vaisseaux tendaient. Les pilotes et les niatelots qui n'avaient pas étudié la navigation de ces mers avec l'œil expérimenté de l'amiral , le voyant faire route à lE., crurent qu'il voulait revenir directement en Espagne. 11 y eut explosion de murmures; ce fut à qui se plaindrait le plus haut de l'extravagance d'entreprendre des voyages d'aussi long cours avec des vaisseaux dépourvus de vivres et ruinés par les tempêtes. A tous ces murmures l'amiral opposa un silence absolu ; il voulait conserver le secret de la route qu'il tenait , car de jour en jour un plus grand -nombre d'aventuriers se pressaient sur ses traces. •i On fut obligé d'abandonner en route une cara- ^jelle à Puerto -Bello. Elle avait tellement souffert qu'il lallut renoncer à la tenir plus longtemps à flot. Près de Cubaon essuya une nouvelle tempête; pousisés par la vague , les vaisseaux se heurtèrent l'un contre l'autre , et ce choc les mit dans un tel état de délabrement, que l'amiral, après avoir lutté jusqu'au capCruz, renonça à l'espoir de conduire son escadre à Espanola; il se mit à la recherche d'un port sûr dans l'île de la Jamaïque. Le 24 juin , il avait trouvé ce havre; en y jetant Tancre , il lui donna le nom de Puerto San-Gloria.

- Désespérant de remettre en mer avec des vaisseaux qui étaient en danger de couler bas , même dans le port, Colomb les fit échouer à une portée d'arc du rivage et les fit amarrer côte à côte. Ils ne tardèrent pas à se remplir d'eau. Des cabanes couvertes de .chaume furent élevées sur l'avant etsurTarrière pour •abriter l'équipage, et les bâtiments furent placés dans 'je meilleur étal de défense possible. Ainsi retranché ?idanslamer, Colomb pensa qu'il serait en état de re-

pousser une attaque subite des Indiens, et eu même temps il réfléchit que tant qu'ils auraient le pied à bord, ses gens seraient bien plus faciles à maintenir dans l'obéissance. Il fut expressément défendu de se rendre à terre sans permission; les ordres les plus sévères furent donnés pour éviter toute contestation aveclesnaturels qui vinrent bientôt en foule apporter des provisions; car la moindre provocation pouvait entraîner des hostilités qui auraient été fatales dans la position où l'on se trouvait alors. Deux commissaires furent nommés pour régler le trafic avec les Indiens; les provisions q u'on obtenait ainsi par échange étaient distribuées également à Téquipage. Les provisions qui étaient à la disposition des Indiens des environs devaient être bientôt épuisées; Diego, avec son zèle et son intrépidité ordinaires, fil une excursion dans l'intérieur de l'île, accompagné seulement de trois hommes, et conclut un arrangement avec les caciques éloignés pour fournir chaque jour des provisions aux vaisseaux , en échange des marchandises d'Europe, Diego revint en triomphe dans un canot qu'il avait acheté aux Indiens.

Après avoir ainsi pourvu aux premiers besoins de son monde, Colomb chercha dans son esprit les moyens de se tirer de la situation où il se trouvait. Les caravelles étaient hors d'état d'être radoubées, et l'on ne pouvait s'abuser de l'espoir que dans ces mers inconnues le hasard amènerait quelque vaisseau au secours de l'amiral perdu sur la côte de cette île sauvage. Enlin un moyen de salut se présenta à l'esprit de l'amiral , et ce fut encore Diego Mendez, dont le courage et la fidélité avaient été mis si souventà l'épreuve, qui fut chargé de le mettre en

22S VOYAGES ET AVEMURES

œuvre. Colomb le prit à part, et, après lui avoir montré l'imminence du danger, il lui proposa de passer à Espanola dans un canot pour en ramener un vaisseau qui pût tirer les naufragés de leur douloureuse position. Mendez répondit à l'amiral que l'entreprise lui semblait impossible ; cependant il ajouta : «^ Senor, j'ai souvent exposé ma vie pour vous sauver , ainsi que mes compagnons d'infortune, et Dieu m'a préservé jusqu'ici par une espèce de miracle. Cependant il y a des mécontents qui prétendent que Votre Excellence me confie toutes les expéditions où il y a de l'honneur à acquérir, tandis que tout autre s'en acquitterait aussi bien que moi. Veuillez donc , je vous prie, assembler l'équipage et lui proposer cette entreprise; si quelqu'un veut s'en charger, mais j'en doute, je lui en laisserai la gloire. Si tous refusent , je m'en chargerai, et je risquerai ma vie pour votre service , comme cela m'est arrivé plus d'une fois. >'

L'amiral se prêta volontiers au désir du brave Mendez; jamais une innocente vanité n'avait été rachetée par plus de générosité et de dévouement.

Le lendemain matin l'équipage fut rassemblé, et Colomb fit à haute voix la proposition convenue. Chacuns'excusa, déclarantqu'une pareille entreprise était le comble de l'extravagance. Alors Diego Mendez s'avança : » Senor, dit-il , je n'ai qu'une vie à perdre , cependant je veux la risquer pour votre service et pour le salut de ceux qui sont ici présents. Je me confie dans la protection de Dieu qui ne m'a pas manqué en d'autres occasions. »

Colomb embrassa ce brave marin, qui commença sur-le-champ les préparatifs de son expédition. Il fit

traîner son canot sur le rivage, mit une quille à ce frêle bâtiment, et cloua des planches des deux côtés pour empêcher que la mer ne passât par-dessus les bords. Il le fit enduire de goudron, y planta un mât pourvu d'une voile, et y fit placer des provisions pour lui et un Espagnol qui devait l'accompagner dans son voyage , ainsi que pour six Indiens.

En même temps Colomb écrivit une lettre à Ovando, gouverneur d'Espanola. pour le prier de lui envoyer un vaisseau qui le ramenât lui et ses gens à Espanola; il s'adressa aussi aux souverains en leur demandant un vaisseaa pour le faire passer d'Espanola en Espagne.

Chargé de ces dépêches, Diego Mendez s'embarqua avec son compagnon et six Indiens, et commença à côtoyer l'ile à TE.

Leur voyage fut plein de fatigues et de dangers, et lorsqu'ils arrivèrent à l'extrémité de l'île, ils furent entourés et faits prisonniers par des naturels qui les emmenèrent à trois lieues dans l'intérieur de l'île et se mirent en devoir de les tuer. Une dispute s'éleva pour le partage des dépouilles, et les Indiens convinrent de la terminer, d'après leur coutume, par le sort d'un jeu de boules. Pendant que la partie était engagée, Diego Mendez s'échappa, regagna son canot et revint seul au havre après quinze jours d'absence. Sans se décourager, il offrit de repartir immédiatement pour faire une nouvelle tentative, en demandant qu'une force armée l'escortât jusqu'à l'extrémité de l'île. Son offre fut acceptée, et Barthélémy Fiesco, Cénois, qui avait commandé une des caravelles et qui était tout dévoué à l'amiral, lui fut adjoint dans cette seconde expédition. Chacun montait

230 YOTAGES ET AVENTURES

un canot et était accompagné de six Espagnols et de dix Indiens. Après avoir atteint Espanola, Fiesco devait retourner à la Jamaïque pour porter à l'amiral l'heureuse nouvelle de l'arrivée de son messager, tandis que Diego Mendez s'acheminerait vers San- Domingo, obtiendrait et dépêcherait un vaisseau à Colomb, et se rendrait ensuite en Espagne.

Lorsque tous ces arrangements furent pris, les Indiens se placèrent dans les canots, munis de pains de cassave et portant une calebasse remplie d'eau ; les Espagnols étaient en outre armés de l'épée et du bouclier. L'adelantado suivit les deux canots le long du rivage à la tôte d'une troupe bien armée. Lorsque les embarcations eurent atteint l'extrémité de l'île , elles attendirent pendant trois jours que le temps fût parfaitement calme, puis elles gagnèrent le large et se lancèrent en pleine mer. L'adelantado suivit longtemps des yeux ces courageux marins jusqu'à ce qu'ils ne parussent plus que comme un point sur rOcéan. Enhn la nuit vint les dérober à sa vue, et il revint au havre.

Un mois s'écoula sans apportera l'amiral aucune nouvelle de Mendez ou de Fiesco. Les Espagnols, affaibls par leurs soutirances, entassés dans un espace étroit, où la chaleur et l'humidité du climat étaient insupportables, sans autres aliments que les végétaux du pays qui répugnaient à leur complexion, furent envahis par les maladies, qui tirent des progrès d'autant plus rapides, qu'elles étaient nourries par rinquiélude qui tenait les esprits en suspens. Les jours , les semaines se suivaient, et c'était en vain que les Espagnolstenaienl leurs regards atlachéssur la mer pour épier le retour de Fiesco; chaque canot

indien qui glissait à l'horizon leursemblait l'annonce de leur délivrance ; las d'espérer inutilement , ils pensèrent enfin que leurs messagers avaient péri. Quelques-uns tombèrent dans un sombre désespoir; le malheur rendit les autres injustes, et ils s'en prirent à l'amiral comme à la cause de tous leurs maux.

Parmi les officiers de l'escadre se trouvaient deux fi'ères, Francisco et Diego Porras, parents du trésorier royal Morales. Pour être agréable à ce dernier, Colomb avait nommé ses deux parents, l'un capitaine d'une caravelle, l'autre commissaire et major généraldeTescadre. C'étaientdes hommes piésomptueux et vains; à l'exemple de tant d'autres, ils payèrent de la plus noire ingratitude les services de l'amiral. Ils répandirent le bruit que Colomb n'avait nullement l'intention de retourner en Espagne; qu'il avait été banni par les souverains; que les ports d"Espanola lui élaieril égalem.ent fermés; et que son intention était de rester à la Jamaïque jusqu'à ce que les amis qu'il avait à la cour eussent eu le temps de ménager son rappel. Quant à Mendez et à Fiesco , disaient-ils, ils avaient été envoyés en Espagne pour les propres affaires de l'amiral. S'il en était autrement, pourquoi les vaisseaux attendus avec tant d'impatience n'arrivaient-ils pas? Pourquoi Fiesco n'était-il pas de retour? Si les deux messagers avaient été réellementenvoyéspourchercherdu secours, le long espace de temps quis'était écoulédcpuis leur départ devait faire supposer qu'ils avaient péri dans la traversée. Dans ce cas, leur dernière ressource serait de chercher à gagner Espanola en canot; mais il ne fallait pas espérer d'obtenir le consentementde l'amifàl.

car il était trop vieux et trop infirme pour s'exposer aux fatigues d'un pareil voyage.

L'équipage fut amené peu à peu à la révolte par ces suggestions souvent répétées ; les deux frères promettaient aux mécontents l'appui de leurs amis d'Espagne, ainsi que la protection d'Ovando et de Fonseca , et peut-être même la faveur des souverains, qui avaient déjà fait preuve de leur mécontentement en privant l'amiral d'une partie de ses dignités et de ses charges.

La révolte éclata le 2 janvier 1504. Francisco Porras entra brusquement dans la cabine où l'amiral était confiné par la goutte. Il lui reprocha avec emportement de retenir ses camarades au milieu des périls de toute espèce de cette côte désolée, et l'accusa d'avoir le dessein de ne pas retourner en Espagne. L'amiral était couché , il se leva sur son séant , et , sans perdre son sang-froid , chercha à faire entendre raison à ce traître ; mais Porras fut sourd à ses paroles et s'écria d'une voix qui retentit à l'autre extrémité du navire : « Embarquez-vous ou restez ici, de par Dieu I Pour moi , je vais en Castille; que ceux qui pensent comme moi me suivent.»

C'était le signal ; aussitôt les cris de : « En Castille I en Castille I » partirent de tous les points du vaisseau. Les révoltés brandirent leurs épées, et quelques voix menaçantes poussèrent des cris de mort contre l'amiral.

Colomb , oubliant sa maladie , se leva de son lit et sortit en chancelant pour apaiser la révolte; mais quelques-uns de ceux qui n'étaient pas du complot le forcèrent à rentrer dans sa cabine. L'adelantado se précipita , une piqne à la main , au-devant des mu-

tins, et se plaça de manit'Te à recevoir ceux qui tenteraient d'arriver jusqu'à son frère; ce ne fut qu'avec la plus grande peine qu'on parvint à le contenir ; il céda cependant aux prières de ses amis, abandonna l'arme dont il s'était saisi et se relira près de l'amiral.

Les mutins, livrés à eux-mêmes, s'emparèrent de dix canots que l'amiral avait achetés aux Indiens. Plusieurs matelots, qui n'avaient pas pris part à la révolte, se joignirent aux révoltés, ne voulant pas être laissés en arrière, lorsque ceux qui étaient restés dans l'obéissance étaient réduits à un si petit nombre; quarante-huit hommes abandonnèrentainsi l'amiral. Les malades qui restaient sur le vaisseau se traînaient hors de leurs cabanes, et contemplaient le départ de leurs camarades avec des lamentations et des larmes; ils les auraient rejoints si leurs forces n'eussent pas trahi leur désir.

Porras conduisit sa flottille le long de la côte méridionale de l'île; chaque fois qu'il descendait à terre, il emmenait quelquesindiensprisonniers aux canots, en ayant soin de répandre le bruit qu'il agissait d'après l'ordre de Colomb; il comptait ainsi faire retomber sur l'amiral la haine qu'il suscitait par ses violences. Arrivé àl'extrémité de l'île, il chargea les prisonniers indiens delà manœuvre, puis se lança à travers les eaux profondes du golfe. A peine les canots avaient-ils fait quatre lieues en mer, que le vent se leva, et les frôles barques , trop chargées, menacèrent de couler bas. Les Espagnols revinrent en toute hâte vers la côte , et, dans leur alarme, jetèrent par-dessus le bord une grande partie de leurs effets. Ce sacriticene les allégeant] pas suffisamment,

ils tirèrent leurs épées et forcèrent les Indiens à se jeter à la mer. Ceux ci étaient d'excellents nageurs; mais la disiance était trop grande pour les forces humaines; les Indiens é})uisés cherchaient à s'appuyer sur les bords des canots; et les Espagnols, craignant que ce nouveau poids ne fit chavirer leurs frêles embarcations , poignardaient les nageurs ou leur coupaient les mains. Dix- huit périrent ainsi par Pépée ou dans les flots ; il n'en resta que neuf qui avaient été conservés pour la manoeuvre.

Les Espagnols parvinrent à regagner le rivage, et Porras attendit un temps plus favorable pour faire une seconde tentative, mais ce nouvel effort fut sans succès. Ils furent alors forcés de renoncer à leur projet , et revinrent au havre courant de village en village, arrachant par force les vivres que les naturels refusaient de leur donner de bonne volonté , et se ])orlant à toute sorte d'excès. Si les Indiens se plaignaient de leur conduite désordonnée , ils leur disaient de cherchera obtenir satisfaction de l'amiral, et le représentaient comme i'eunemi implacable de la race indienne. ■•nh-qè-T eh nro8 Jne/n

CependaniCulomb avait été abandonné par lés révoltés sur la carcasse d'un vaisseau échoué, sans autres ressources qu!' la poigné<^d'hommes qui étaient restés dans le devoir; parrtii ce petit nombre de fidèles , tous ceux qui n'étaient pas malades étaient plongés dans le désespoir. L'amiral travailla à leur rendre tout à la fois la santé et le courage. 11 fit distribueraux maladesla petite quantité de biscuit quireslait , ainsi que les aliments les plus sain-s et les plus substantiels parmi les provisions qui étaient fournies par les Indiens. Il les visita chacun en particu-

lier, les ranima par l'espérance consolante d'une prochaine délivrance, et leur promit qu'à leur arrivée en Espagne il solliciterait de la faveur royale la récompense de leur fidélité.

Mais un nouveau malheur vint fondre sur les naufragés au moment où les consolantes promesses et les soins attenlifs de l'amiral leur donnaient meilleur espoir. Leur petit nombre ne leur permettait plus de s'absenterdu navire pour renouveler les provisions, etleursubsistance dépendait du caprice des naturels. Peu à peu les approvisionnements devinrent rares. Les verroteries d'Europe , qui avaient dans le principe un prix inestimable aux yeux des Indiens , perdirent de leur valeur lorsqu'elles furent devenues communes; ils commencèrent à les regarder d'un œil indifférent. Ees arrangements pris par Diego avec les caciques furent d'abord irrégulièrement observés , puis enfin complètement abandonnés. Un grand nombre de caciques étaient irrités de la conduite de Porras et de ses partisans , qu'ils croyaient autorisée par l'amiral ; d'autres retenaient les provisions qu'ils devaient apporter au vaisseau, à l'instigadon secrète desrebelles, qui espéraient affamer Colomb et le forcer à sortir de l'île.

L'équi})age épouvanté était déjà en proie aux horreurs de la famine, lorsque l'amiral imagina heureusement un plan de salut. Ses connaissances astronomiques lui avaient donné la certitude qu'à trois jours de là il y aurait une éclipse de lune dans les premières heures de la nuit. ]1 convoqua donc les caciques à une conférence générale, leur désignant à cetetfet le jour même oùTéclipse devait avoir lieu. Lorsqu'ils furent réunis , il leur expliqua, par l'organe de son

interprète, que lui et ceux qui l'entouraient étaient adorateurs d'un Dieu qui habite les deux, et qui prenait sous sa protection ceux qui lui rendaient le culte auquel il avait droit; que ce Dieu était irrité contre les Indiens, parce qu'ils avaient refusé ou négligé d'apporter des provisions à ses serviteurs, et qu'il avait résolu de leur envoyer en châtiment la peste et la famine. AKn qu'ils ne doutassent pas de la vérité de cette menace , un signe devait paraître au cieux cette nuit même, en témoignage de la colère de ce Dieu tout-puissant. La lune changerait de couleur , puis })erdrait peu à peu sa clarté, présage terrible du châtiment qui les attendait.

La plupart des Indiens furent alarmés par la solennité de cette prédiction; quelques-uns ne firent qu'en rire; tous attendirent avec inquiétude les premières heures de la nuit. Lorsqu'ils virent une ombre épaisse obscurcir peu à peu la clarté de la lune et étendre les ténèbres sur la surface de la terre , ils furent saisis de la plus grande consternation. Ils accoururentau vaisseau, chargés de provisionsde toute espèce , et se prosternèrent aux pieds de l'amiral en le suppliant de conjurer la colère de son Dieu , et d'obtenir par son intercession qu'il détournât d'eux les maux dont ils étaient menacés; ils s'engageaient, pour l'avenir , à fournir à l'équipage naufragé tout ce qu'il pourrait désirer. Colomb se retira dans sa cabine, sous prétexte de communiquer avec son Dieu. Pendant cet intervalle, les sauvages faisaient retentir de leurs hurlements les forêts et le rivage. L'amiral sortit enfin de sa retraite, et déclara aux Indiens que Dieu consentait à leur pardonner leur faute , à condition qu'ils accompliraient fidèlementleurs promes-

ses; pour preuve de son indulgence, ce Dieu allait rendre à la lune l'éclal qu'il lui avait enlevé. L'etiet suivit de près la promesse , et la lune , reprenant sa clarté , parut rentrer dans la carrière lumineuse qu'elle suit à travers l'espace; alors la joie etl'étonnement dos Indiens furent au comble, et ils accablèrent l'amiral de leurs remerciements ; cette ruse assura à Colomb le respect des naturels ; ils ne le regardèrent plus que comme un homme qui jouissait de la faveur particulière de la Divinité , puisqu'il possédaitsur la terre les secrets du Ciel. Ils cherchèrent à se le rendre favorable par toute sorte de présents; les vivres arrivèrent au vaisseau en abondance., et désormais l'amiral n'eut plus à craindre de manquer de provisions.

Huit mois s'étaient passés, et l'on n'avait rien appris du sort des deux messagers de Colomb. Tout espoir avait été abandonné , et il n'y avait pas de projet extravagant qui ne trouvât place dans Timaginaiion exaltée des gens de l'équipage. Une nouvelle conspiration , semblable à la première , était sur le point d'éclater, lorsqu'un soir on signala une voile qui s'approchait du havre. C'était une petite caravelle. Elle mit en panne , tandis qu'une barque abordait à la côte. Elle amenait Diego de Escobar. Diego était un des derniers complices de Roldan; il avait été condamné à mort sous l'administration de Colomb, et ensuite gracié par Bovadilla. L'envoi d'un tel messager était de mauvais augure.

11 était porteur d'une simple lettre de Ovando. Le gouverneur d'Espanola exprimait à Colomb son regret de le voir réduit à une si triste situation, et se contentait de lui envoyer un baril de vin et un quar-

tier de porc. Du reste , il déclarait qu'il était désolé do ne pouvoir pas disposer d'un vaisseau assez grand pour transporter l'amiral et ses gens, et ajoutait qu'il s'empresserait d'envoyer au secours des naufragés le premier bâtiment qui serait à sa disposition. Après avoir remis celte lettre , Escobar s'éloigna du vaisseau échoué et se tint au large, sans vouloir entrer en communication avec aucun des gens de Téquipage. Colomb écrivit à Ovando une lettre énergique où il lui dépeignait toute l'horreur de sa situation. Aussitôt qu'il eut reçu la réponse de l'amiral, Escobar regagna sa caravelle, mit toutes les voiles au vent , et disparut au milieu des ombres de la nuit qui s'étendaient déjà sur la mer.

La conduite mystérieuse d'Escobar plongea les malheureux naufragés dans la plus grande consternation. Colomb chercha à les rassurer par la promesse que les vaisseaux qui devaient les emmener loin de celte côte funeste arriveraient dans peu de temps. Pour augmenter leur espoir , il leur dit qu'il avait refusé de partir avec Escobar, parce que son vaisseau était trop petit pour contenir tout le monde , et qu'il avait précipité le départ de ce dernier , afin qu'il ne perdit pas de temps pour envoyer les vaisseaux dont on avait besoin. Cette assurance, jointe à la certitude que leur sort était connu à San-Domingo, apaisa la fermentation des matelots, et la conspiration n'eut pas de suites.

Cependant Colomb était indigné de la conduite de Ovando; il pensait que le gouverneur d'Espanola retardait à dessein l'envoi des secours que réclamait impérieusement sa position , dans Tespoir de le voir périr dans lile , car sa mort aurait délivré Ovando de

DE CHRISTOPHE COLOilB. 239

la crainte de voir Colomb réintégré dans le gouvfTnement d'Espanola, s'il le tirait de sa situation périlleuse. Il regardait Escobar comme un espion envoyé dans Tunique but de savoir si l'amiral et son équipage existaient encore. Quoi qu'il en soit, il s'efforça de tirer parti de ce triste événement pour obtenir la soumission des révoltés. Il envoya deux de ses gens à Porras pour lui apprendre que Ovando s'occupait de leur délivrance, et pour lui offrir le pardon et l'oubli de sa révolte s'il voulait rentrer immédiatement dans l'obéissance; à cette condition , l'amiral promettait de prendre les révoltés à son bord et de les conduire à Espanola.

Porras répondit à cette ouverture avec insolence, et porta l'audace jusqu'à s'avancer un jour sur le havre, dans le but de s'emparer des vivres qui restaient sur le vaisseau, et de se saisir de Tamiral.

A leur approche, Colomb, qui était retenu dans sa cabine par ses infirmités, chargea D. Barthélémy d'entrer en pourparleravec eux, et de les ramener, s'il se pouvait, à l'obéissance. L'adelantado savait mieux agir que parler; il se fit suivre de cinquante hommes bien armés, et cependant députa vers les rebelles quelques-uns de ceux qui l'accompagnaient; mais Porras ne les laissa pas approcher et les renvoya avec dérision.

Ses partisans n'attendirent pas qu'on les attaquât , ils se précipitèrent sur l'ennemi en poussant de grands cris. Six d'entre eux avaient fait une lieue pour se mesurer avec Tadelantado ^ aussi furent-ils bien reçus. D. Barthélémy en étendit plusieurs à ses pieds, et entre autres Juan Sanchez, ce robuste marin qui avait été chargé de la garde du cacique Qui-

bian. Pendant l'action, Francisco Porras attaqua r^idelantado ; d'un coup d'épée il perça son bouclier etblessa la main qui le portait. L'épée resta engagée, et tandis que Porras cherchait à la retirer, D. Barthélémy le saisit , et , avec l'aide dp ceux qui l'entouraient, parvint à le faire prisonnier.

Les rebelles s'enfuirent alors dans la plus grande confusion ; mais on ne songea pas à les poursuivre : on craignait d'être attaqué par les Indiens qui étaient restés rangés en ordre de bataille, contemplant avec éionnement le combat que se livraient les hommes blancs, niais sans se déclarer pour l'un oupour l'autre parti. L'adelantado retourna en triomphe au vaisseau, avec Francisco Porras et les autres prisonniers qui avaient été faits dansle combat. Deux de ses hommes avaient été blessés; un seul mourut desesblessures. Le lendemain les rebelles écrivirent à l'amiral une lettre signée de tous leurs noms : ils confessaient leurs méfaits, imploraient leur pardon, et faisaient les plus solennelles promesses d'obéissance. Colomb jugea, par le ton humble et soumis de cette lettre , que la présomption de ces mutins avait fait place à la crainte; il leur pardonna avec sa grandeur d'âme habituelle; Francisco Porras fut seul retenu prisonnier pour être livré à ses juges en Espagne.

Pievenons au voyage de Diego Mendez et de Barthélémy Fiesco. Après avoir pris congé de l'adelantado à la pointe méridionale de l'île, les hardis marins continuèrent à s'avancer en ligne directe pendant toute la journée; la voile collée au mât ne recevait pas le moindre souffle de vent , et la mer , unie comme un miroir, réfléchissait les rayons du soleil, dont pas un nuage ne tempérait la chaleur.

DE CHRISTOPHE COLOMB. 24l

Les Indiens se seraient volontiers jetés à la mer. Au coucher du soleil on perdit la terre de vue. Les Indiens se partagèrent la nuit; une partie devait manœuvrer tandis que l'autre dormirait. Les Espagnols, à leur exemple, divisèrent leurs forces; pendant que les uns reposaient, le reste veillait, l'épée nue, pour prévenir quelque perfidie de la part de leurs sauvages compagnons.

Le lendemain ils étaient accablés des fatigues de cette nuit de veille et de travail; pour ajouter à leur détresse, ils commencèrent à ressentir les tourments de la soif. Les Indiens imprévoyants avaient déjà vidé leurs calebasses. A mesure que le soleil montait à rhorizon, leur supplice devenait intolérable; autour d'eux , rien que de 1 eau , et ils périssaient de soif! Vers midi leurs forces étaientépuisées; les deux chefs produisirent alors deux petits barils d'eau qu'ils avaient sans doute réservés pour une pareille extrémité. Ce secours vint fort à propos; les Indiens purent reprendre leur travail. Ils avaient l'espoir d'arriveràune petite île nommée Xavasa, qu'ils devaient rencontrer sur leur route, à huit lieues d'Espanola. Ils comptaient y trouver de l'eau et y réparer leurs forces.

Cependant la nuit les enveloppa de ses ténèbres avant qu'ils eussent aperçu aucun indice de la terre ; ils commencèrent à craindre d'avoir dévié de leur route; s'il en était ainsi, il fallait mourir de soif hi< n avant d'avoir pu atteindre Espanola. Un Indien succomba sur ces entrefaites; il n'avait pu supporter les travaux continuels , la chaleur et les tourments de la soif; d'autres étaient étendus haletants au fond des canots; le reste était à peine capable du moindre

travail. Quelques-uns cherchaient à rafraîchir leur palais desséché avec de l'eau de mer; mais son amertume ne faisait qu'accroître leur soif; ils abandonnèrent les rames l'un après l'autre , et il semblait impossible qu'ils arrivassent jamais à Espanola.

Diego Mendez etFiesco, par leur conduite habile, avaient jusque-là soutenu cette lutte fatigante avec les souffrances et le désespoir; ils perdirent courage à leur tour. Diego veillait en tête de son canot, interrogeant l'horizon qui s'éclairait peu à peu de ces faibles ra\'ous qui précèdentle lever de la lune. Lorsque cette planète parut dans le ciel, Diego la vit sortir du sein d'une masse noire qui s'élevait au-dessus du niveau de la mer. C'était l'ile de Navasa; mais cette île était si basse, si petite, si éloignée, qu'il y a tout lieu de croire que Mendez ne l'eût jamais reconnue si la lune, en se levant, ne Teût révélée. Diego poussa joyeusement le cri de terre! Ses compagnons , qui étaient presque expirants, furent ranimés par ce cri de salut; ils se levèrent subitement avec une impatience fébrile. Au point du jour ils s'élancèrent sur le rivage et rendirent grâces à Dieu de leur délivrance; cette île n'était qu'un rocher stérile , mais l'eau fraîche y coulait en abondance. Les Espagnols observèrent quelque retenue en étanchant leur soif, mais les pauvres Indiens assouvirent ce besoin avec une sorte de fureur; plusieurs en moururent, les autres tombèrent dangereusement malades.

Ils se reposèrent tout le jour à Navasa, où ils ramassèrent une espèce de poisson à coquille, qui leur fournit unrepas agréable; dans la soirée ils remontèrent dans leurs canots et se dirigèrent vers Espanola. On apercevait distinctement le sommet des

montagnes de cette île; ils arrivèrent au cap Tiburon lejoursuivant; c'étaitlequatrièmedepuisleurdépart de la Jamaïque. Fiesco voulait retourner auprès de l'amiral pour lui annoncer l'heureuse arrivée de son messager,mais les Espagnols etles Indiens refusèrent de s'exposer aux périls d'une nouvelle navigation en canot.

Diego Mendez quitta ses compagnons et partit immédiatement pour San-Domingo avec six Indiens d'Espanola. Il avait déjà parcouru l'espace de quatrevingts lieues en luttant perpétuellement contre les courants, lorsqu'il apprit que le gouverneur était parti pour le Xaragua , à cinquante lieues de distance. Les difficultés ou les fatigues n'avaient jamais rebuté Diego Mendez ; il abandonna le canot et partit seul , traversant à pied les forêts et les montagnes. Enfin il arriva à Xaragua, après avoir ainsi glorieusement achevé l'expédition la plus périlleuse qu'un homme de courage aitjamais entreprise pourle salut de son chef.

Ovando était tout occupé de la guerre qu'il faisait aux naturels de Tîle ; il exprima tout son regret de la malheureuse situation où se trouvait l'amiral , et promit de lui envoyer immédiatement les secours qu'il réclamait. Cependant Mendez attendit vainement pendant sept mois l'effet de cette promesse ; il sollicita aussi inutilement la permission de se rendre à San-Domingo pour presser l'envoi des secours. Ovando donnait toujours pour excuse qu'il n'y avait dans la colonie aucun vaisseau de grandeur suffisante pour transporter tout l'équipage naufragé. A force d'importuuitës, .Mendez obtint enfin l'autorisation d'aller à San-Domingo épier l'arrivée des

vaisseaux qu'oD y attendait. Il partit sans tarder; la distance était de soixante lieues ; il ne craignit point d'entreprendre ce voyage à pied , à travers des forêts et des montagnes infestées d'Indiens réduits au désespoir. Il venait de quitter le Xaragua, lorsque Ovando tît partir du même point le rebelle gracié, Diego Escobar, pour aller reconnaître le vaisseau échoué.

Si le gouverneur avait réellement nourri l'espoir que l'amiral périrait dans son île en attendant des secours qui tardaient tant à arriver , le rapport d'Escobar dut lui faire perdre cette illusion. Il n'y avait pas de temps à perdre s'il voulait se faire encore un mérite de la délivrance de Colomb, ou du moins s'il voulait échapper au blâme de l'avoir tout à fait abandonné. Ses longs retards avaient soulevé l'indignation publique, au point queles prédicateurs n'avaient pas craint de lui reprocher sa conduite en pleine chaire. D'ailleurs Diego Mendez était parvenu à équiper et à fréter un vaisseau aux frais de l'amiral , et ce bâtiment était à la veille de partir. Le gouverneur se décida à faire preuve d'une bonne volonté suspecte, tant elle était tardive; il équipa une caravelle et en donna le commandement à Diego de Salcedo , qui était l'agent de Colomb à San-Domingo. Ces deux vaisseaux arrivèrent à la Jamaïque peu après le combat livré à Porras. Depuis une longue année, l'amiral et son équipage subissaient l'affreux emprisonnement qui les enchaînait à la carcasse du vaisseau échoué, lorsque sonna enfin l'heure de leur délivrance.

Le 28 juin, tous les Espagnols, amis et ennemis , furent embarqués sur les deux vaisseaux et partirent

pour San-Domingo ; mais ies vents et les courants contrarièrent leur route; ils n'arrivèrent à leur destination que le 13 août. Les sympathies populaires étaient acquises aux infortunes de Colomb; le respect qu'on avait refusé à ses services fut accordé à ses malheurs.

Le gouverneur et les principaux habitants de l'Ile allèrent à la rencontre de l'amiral et le reçurent avec la plus grande distinction. Il fut logé dans la demeure d'Ovando , qui le traita avec toute sorte d'égards et de prévenances; mais il y avait entre eux trop de motifs de jalousie et trop de sujets de reproches pour que leurs relations pussent être très-cordiales. Leurs pouvoirs étaient définis de telle manière dans leurs lettres patentes, qu'à chaque instant ils se détruisaient l'un l'autre, et qu'il y avait sans cesse conflit de juridiction. Ovando s'arrogea le droit de prendre connaissance de tout ce qui s'était passé à la Jamaïque , sous prétexte que cette île était dans les limites de son gouvernement. Il fit mettre en liberté le traître Porras, et manifesta l'intention de punir ceux qui étaientrestés fidèles à Colomb pour le meurtre des mutins qui avaient péri dans le combat. De son côté, Colomb prétendit que les souverains lui avaient donné tout pouvoir sur les hommes qui faisaient partie de son expédition pour tout le temps qui s'écoulerait depuis sa sortie du port jusqu'à son retour en Espagne. Ovando écouta cette communication avec courtoisie, mais il fit observer que les pouvoirs dont se prévalait l'amiral ne lui donnaient aucune autorité dans ies limites du gouvernement d'Espanola. Toutefois il abandonna son projet d'instruire contre les partisans de l'amiral, et consentit à

envoyer Porras en Espagne, pour que sou affaire fût soumise à l'examen du Conseil des Indes.

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