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Voyages et découvertes outre-mer au 19e siècle

Il est peu de sujets sur lesquels on ait autant éciùt que sur les voyages. Quiconque a parcouru quelques lieues de pays aime à raconter ce qu'il a vu; parmi ceux qui ont entendu ses récits, beaucoup se plaisent à les répéter; et ils trouvent toujours aisément des auditeurs. A plus forte rciison les vrais voyageurs, ceux qui ont visité en observateurs, dans un but ou du moins avec une pensée scientifique, des contrées peu ou point connues, ont le droit de se faire écouter ou lire. Leurs relations sont recherchées avec curiosité, l'eproduites, analysées, ti'aduites, commentées en cent façons et dans toutes les langues; et un Wwe qui porte sur sa couverture ce mot magique : Voi/af/es, ne manque guère d"acheteurs.

2 \V\.NT-IMiii|'US.

Les relations do voyages constituent donc nn genre de pul)lication qui répond, — selon la foi'raule tant de fois redite, — à un besoin général, pei'nianent, et, on le dirait, inné chez riiomine. Ce besoin s'explique aisément : c'est une forme, un mode particulier de cette vive et légitime curiosité ([ui nous fait désirer de connaître la teri'e que nous habitons, la nature dont nous avons à conquérir l'empire, et les hommes, nos semblables, nos frères, malgré les ditTéi'ences plus ou moins sensibles que le climat, les hal)itudes, et bien d'autres causes dont nous n'avons pu pénétrer encore le mystère, ont mises entre les branches disséminées de la grande famille humaine : désir qu'on doit se féliciter de trouver et qu'on ne saurait trop encourager, selon nous, parmi le public et surtout parmi la jeunesse. En effet, la lecture des relations de voyages, — nous parlons, liicn en- Icndu, (les relations consciencieuses, — est une soiu'ce inépuisable (riustruction et de moralisatiou, (Ml iiKMiif Icnqis ipie de plaisirs calmes et })urs. VMv l'ail imc heureuse et salutaire cim-

\\ \ \ I -l'IWil'nS. 3

ciirrence à tant de livres futiles ou malsains (|ni s'adressent, non aux nobles asjtirations, mais aux penchants fâcheux, condamnables quebjuefois, d'une partie des lecteurs, à des goûts, à des tendances qu'il faudrait combattre, et qu'une déplorable spéculation flatte et encourage, au contraire, en lui ofi'rant un fUiment."/?

« Dis-moi qui tu hantes, dit un proverbe, et je te dirai qui tu es. » On pourrait énoncer avec autant de justesse, en l'appliquant spécialement à la jeunesse, cette auti'e maxime : Dis-moi ce que tu lis . et je te dirai ce que tu seras. 11 est permis de concevoir de l'inquiétude sur les dispositions d'un enfant ou d'un jeune homme qui se complaît dans certaines lectui'es propres seulement à exciter son imagination, à l'éloigner de l'étude et à lui inspirer du dédain. — sinon de l'aversion. — ]iour les exemples et les leçons qu'il recuit de se.> parents et de ses maîtres, et pour les saints préceptes qui peuvent seids le guider dans la voie de la vertu. Mais il n'y a en général (pudés espéi'ances à concevoir sur l'avenir de celui

WAM-PIîOPOS.

qui recherche avec prédilection les livres d'histoire, les recueils où sont cités les exemples de piété, de charité, de courage, de dévouement, de patriotisme, ou bien les récits de voyages. Grâce à Dieu , nous le répétons , ce dernier genre d'ouvrages est de ceux qui sont toujours assurés ^e recevoir, dans toutes les classes de la société, parmi les lecteurs de tout âge, et surtout de la part des jeunes gens, un accueil favorable, et desquels on peut se dire en les livrant à la publicité : « Peut-être ne fera-t-il pas grand bien; mais à coup sur, du moins, il ne fera point de mal. »

C'est dans cette pensée qu'ont été conçus le plan et l'exécution du modeste travail qui va suivre. Malgré la ditriculté qu'on ne s'est point dissimulée de faire sur les voyages quelque chose de nouveau, d'attrayant et d'instructif à la fois, en se renfin-mant dans de modestes limites, il a semblé que la tâche n'était pas de celles qu'il est permis d'abandonner avant même de les avoir tentées.

L'hisloiri,^ des voyages anciens, des premièi'es

AVANT- PROI'OS. S

et des plus importantes découvertes des navigateurs européens sur les deux hémisphères, — cette histoire si vaste , tant de fois éditée et rééditée soit in extenso, soit en abrégé, — n'était plus à faire. On s'est donc contenté d'y jeter, dans l'intx'oduction, un rapide coup d'oeil, afin d'en rappeler seulement les dates, les noms et les faits les plus saillants, les résultats les plus importants. Les voyages exécutés dans notre siècle sont, pour la plupaii, moins généralement connus, et d'ailleurs, comme tous les grands événements contemporains, ils nous touchent plus directement et excitent davantage notre intérêt. Mais encore un tableau complet de ces voyages, de plus en plus fi'équents en raison des facilités que le perfectionnement des moyens de communication offre aux explorateurs, serait-il une tâche bien longue, hérissée du difficultés pour l'auteur, et dont la vaste étendue dépasserait le l)ut qu'on doit se proposer lorsqu'on écrit pour la jeunesse studieuse. Ce que réclame, en effet, à bon droit cette classe de lecteurs, c'est un délassement profi-

6 \V\.\T-ri',(il'(»S.

tal)k', mais non un surcroît de travail. Nous avons cru (tevoir, en conséquence, nous borner à faire, dans les relations des voyageurs contemporains, un choix d'épisodes intéressants et instructifs, et nous avons préféré en restreindre le nombre en donnant à chacun tout le développement qu'il comporte, plutôt que de chercher à les multiplier en les nmtilant et en les plaçant, bon gré mal gré , sur un ht de Procuste. Ce livre n'est donc nullement une histoire abrégée des voyages et des découvertes des navigateurs au \ix' siècle : c'est, si l'on veut, et pour nous servir dune compai'aison classique, un sélectif, un recueil de ce qui, dans cette vaste série d'explorations patientes, d'entreprises héroïques, de recherches aventureuses, nous a pai'u le plus pro}>n' à atteindre le but indiqué par le poëte Horace :

(iniiii' tiilit Jiuiiciniii i[iii inisi-uit utile ilnlci.

IMIIODICTIOX

L'histoire des voyages ne serait rien de moins qu'une forme de l'histoire universelle, si Ton voulait, à l'exemple de quelques auteurs , considérer comme voyages les migrations des tribus et des peuples, les expéditions militaires et les irruptions des hordes conquérantes, les déplacements des groupes d'hommes qui , en se séparant de la nation dont ils faisaient partie , ont colonisé et peuplé successivement les diverses réffions du slobe.

Mais évidenmient on ne saïu'ait, sans dénaturer le sens des mots, assimiler aux voyages ces grands mouvements des races humaines, dont l'étude constitue à elle seule une vaste science, l'ethnographie. Il y a entre les uns et les autres toute la ditférence qui sépare les faits particuliers di's faits généraux. Sans doute, dans le plus grand uimilirc des cas, les premiers ont seni à préparer et à faciliter les seconds, cil iii(]nti'.-int aux ('mignuits et aux concjué-

8 INTUODLCTION.

rants la route à suivre , les obstacles à vaincre , le but à atteindre. Mais ce n'est point là certes un motif de confondre deux ordres de phénomènes sociaux essentiellement distincts. On comprend bien que c'est seulement des plus simples, c'est-à-dire des voyages proprement dits , qu'il sera parlé dans cette introduction. Encore n'avons- nous point dessein de remonter à une haute antiquité.

Les anciens voyageaient peu, dans le sens que nous attribuons à ce mot, et qui s'applique exclusivement aux explorations lointaines entreprises dans le but d'étudier les mœurs des peuples, le climat et les productions des différents pays, et de déterminer scientifiquement les distances, l'étendue, la position respective des mers , des îles et des continents. Cela s'explique aisément : ils étaient retenus dans une sorte de cercle vicieux tpii ne devait être franchi que peu à peu, au fur et à mesure de l'accroissement des populations, et sous l'aiguillon des nécessités qu'engendre cet accroissement.

D'une part, en effet, l'ignorance où ils étaient de la constitution géographique du globe, de la nature des êtres répandus sur la terre ferme on dans les profondeurs de FOcéan, de la distribution des climats et de bien d'autres choses dunl il iMaif impossible qu'ils se formassent a priori mii\ii\<' ulrt-. les l'iiipé-

(•liait (le s'aventurer loin des contrées oîi ils avaient une fois fixé leurs demeures. D'autre part, ce n'était qu'en explorant le monde qu'ils pouvaient en pénétrer les mystères. Aussi, Dieu sait avec quelle lenteur, au prix de quels efforts et de quels sacrifices une faible portion de l'humanité est enfin parvenue , après tant de siècles , à construire cette magnifique science de la géographie, encore incomplète pourtant, même chez les peuples les plus éclairés et les plus entreprenants !

Sur terre, l'homme d'autrefois avait à craindre la faim et la soif, les maladies, le froid et la chaleur, les intempéries de l'air, les animaux malfaisants , et , trop souvent aussi , d'autres hommes , stupides , ombrageux et cruels. Sur mer, il redoutait la fureur des flots et des vents, l'isolement entre le ciel et l'eau, et, plus fjue tout le reste peut-être, Yinco7itïu qui l'attendait au terme du voyage, — si toutefois il lui était donné d'y atteindre à travers tant de périls , — et auipiel son imagination troublée prêtait les couleurs l't les formes les [ilus fantastiques, les plus étranges et tjuelquefois les plus iiKnistrueuses.

Si même aujourd'hui, après les immenses progi'ès accomplis dans l'art nautique, il y a du com-age à affronter, sur les magnifiques et solides vaisseaux que construisent nos ingénieurs, les hasai'ds des vents et

10 I NTIiODI (TldN.

lie la nier, (juelle fut l'audace des hommes (|ui, sur ilr frêles et gi'ossiers esquifs, osèrent les premiers liraver les puissances de ces éléments capricieux et perfides, l'air et l'eau!

Illi rubur el ;cs Iriplcx Cii'ca peclus eiat, qui fragileiii Iruci

Commisit pelago raleni l'rimiis

Ouels furent les premiers navigateurs dignes de ce nom? Les Phéniciens, selon toute probahilité. On sait (|ue la célèbre T}t, leur capitale, fut, tant qu'elle sulisista, le principal port de commerce de l'ancien monde; et incontestablement la science de la navigation est née de ce génie commercial dont il faut sans doute déplorer les écarts, mais qui fut de tout temps, on ne saurait non plus le méconnaître sans injustice , lui énergique agent de civilisation, qui établit et entretient les relations pacifiques entre les États, ([ui a relié entre eux les pays les plus éloignés, les plus différents de caractère, de mœurs et de langage, et inspir('' tant d'entreprises hardies et fécondes.

Aux Phéniciens succédèrent, dans hi suprématie iiiaritinie, les Carthaginois, (jui n'étaient, dans l'origine, on le sait , (pie des émigrés phéniciens. Les navigateurs de T\ r avaient exploré uue grande partie du littoral de la Méditerranée; ils dépassèrent même

iM liiini { rioN. a

plus d'iUK' fois les colonnes d'Hercule, et naviguèrent le long de la côte occidentale d'Afrique, on ne saurait dire jusqu'à quelle latitude. Hérodote savait que l'Afrique est une immense presqu'île que l'isthme de Suez rattache seul à l'Asie, et il parle d'un voyage exécuté deux siècles avant lui autour de cette pres- ({u'ile par des navigateurs phéniciens , d'après les ordres du roi d'Égj^te Néchos. La plupart des géographes ne croient pas à la possibilité d'un pareil \oyage à une époque aussi reculée, et il faut admettre alors ({u'Hérodote avançait au hasard, relativement à l'Afrique, un fait dont il n'avait point la preuve, et que les découvertes modernes ont confirmé. Quoi qu'il en soit, le célèbre historien ajoute qu'au retfnir de leur \oyage les Phéniciens racontèrent « que, lors- (pi'ils eurent tourné la Lilwe, ils avaient le soleil à leur droite. » D'où il faut conclure qu'ils avaient dépassé la ligne.

Hérodote ne parle point des Carthaginois Hannon et Himilcon, qui vivaient bien avant son siècle et (jui explorèrent les côtes d'Afrique jusqu'à une très-gi"ande distance. La relation authentique du fameux périple d'Hannon nous est heui'eusement parvenue, et il prouve (|ue ce fameux marin s'avança au moins jusqu'au (ialion, où il rencontra les grands singes, actuellement connus sous le ikuh de (/urilles. que Ini-nièuu' leur

avait donné. Ilannon avait pris ces singes pour des hommes sauvages, ce qui ne l'empêcha pas de tuer et d'écorcher trois de leurs femelles , dont il rapporta les peaux à Carthage.

L'Egypte, grâce à sa situation privilégiée, avait sei-vi, pour ainsi dire, de trait d'union entre les deux mers qui haignent ses rivages : la Méditerranée et la mer Erythrée. Par le nord elle communiquait avec l'Asie Mineure, l'Archipel, la Grèce, l'Italie et l'Espagne; par l'est, avec l'Arahie; et ses navires, dépassant la mer Rouge, purent s'avancer dans le golfe Persique, dans l'océan Indien, et côtoyer l'Arabie, la Perse et l'Hindoustan. Sous les IHolémées, les communications l'éinilières établies par Alexandre entre l'Égj'pte et l'Inde prirent un développement considérable. Des vaisseaux chargés des produits de ce lointain pays venaient débarquer à Bérénice , sur la mer Rouge , leurs cargaisons, que des caravanes transportaient de là à Coptos, sur le Nil, et (jui descendaient ensuite ce fleuve jusqu'à Alexandrie. Cette ville, devenue l'entrepôt du commerce de l'Orient, fut bientôt aussi le foyer le plus lirillant des lettres, des sciences et des arts.

Parmi les savants, les érudits, les philosophes, les écrivains dont elle pouvait à l>on droit s'enorgueillir, les géographes occupent un rang distingué. Nommons entre autres Tiniosthène, Philosléphane cl surtout Éra-

tosthènc, que ses contemporains surnommèrent l'Inspecteur de la terre, et qui est l'auteur du premier système de géographie fondé sui' des bases mathématiques.

Cependant Thaïes de Milet, Pythagore, Aristote, avaient démontré, longtemps avant Ératosthène, la forme sphérique de la terre, et Aristote, partant de cette donnée, avait conclu, dix -huit siècles avant Colomb, à la possiliilité de voyages k travers l'océan Atlantique. Alexandre le Grand, son élève, voulut ajouter à la gloire conquise sur les champs de bataille de l'Asie celle de découvertes utiles et de fondations durables. On sait qu'il entreprit la conquête de l'Inde, mais que , parvenu aux bords de l'IIyphasis , il dut revenir en arrière, ses soldats refusant de le suivre plus loin. Ce fut alors qu'il résolut d'explorer le cours de l'Indus et les côtes de la Perse. Une flotte commandée par Néarque appai'eilla à Nicœa, ville située sur l'Hydaspe, dont elle descendit le cours, protégée par l'armée, divisée en deux corps marchant sur cluupe rive du fleuve. Après (juatre mois de navigation, la flotte atteignit l'embouchure de l'Indus. Alexandre prit alors la route de terre, poiu' revenir à travers la (rédrasie et la Carmanie, provinces méridionales de la Perse, tandis que Néarque gagnait par mer l'embouchure de l'Euphrate, au fond du golfe Persique. Le roi menait avec lui des géographes, qui décrivirent.

^.', INTIiOlil (.Tl(i\.

(lit- on, avec soin les contrées traversées par les Macédoniens; mais leurs écrits ne nous sont point parvenus , et il ne reste d'auti'e monument de cette expédition que quelques fragments du Journal de Néarque, cités par des écrivains postérieurs.

Cependant, tandis que les Carthaginois, les Égyptiens et les Macédoniens visitaient les mers, les continents et les îles du côté du sud et de Test, les Phocéens de iMai-seille poussaient des reconnaissances hardies vers l'orient et le nord. La première expédition mémorahle qu'ils accomplirent fut celle de l'ythéas, dont l'épocpie précise est inconnue, et dont le récit ne parvint en Grèce qu'au temps d'Alexandre. Sorti des colonnes d'Hercule, le navigatem* mai'seillais longea les côtes d'Espagne et de la Gaule, atteignit la (irande- Bretagne, puis le Jutland, auqu(4 il donna le nom de Tliule. 11 j)énétra ensuite dans la Baltique, et toucha la côte septentrionale d'un pays <> où hi mer jetait une grande quantité d'ambi'e jaune ». Il est évident (jue ce pays n'était autre que la Prusse actuelle, d'iiii le commerce tire encore aujourd'hui la pre.s(pii' totalité de l'aiidire jaune ou succiii i'in|ilri\(' dans les aris.

Nous n'axons rien à dire des voyages exécutés par les Uomains. (In sait ([u'ils portèrent leurs armes pres{jii(' jinrtdMt. jiis(jii'aii\ dernières limites du nimide

IMIlOni ( TKI.N. 13

niiu di's anciens, t'I i|ue, si leurs conquêtes ne reculèrent pas sensiblement ces limites, elles eurent dn moins pour résultat de renverser les barrières et d'aplanir les obstacles qui s'opposaient aux communications des peuples entre eux. A l'époque où commençait la décadence du vaste empire conquis par leurs légions, parut le célèbre astronome et géographe l'tolémée . qui donna le premier à la science géogi'aphique une unité à laquelle elle n'avait point encore pu i)ar- \enir. L'ouArage (ju'il écrivit sous le titre de lOvTx^t;. et la cai'te dressée par lui d'après les documents qu'il put rassembler résument ce que l'on croyait ou savait de son temps {if siècle de l'ère chrétienne) touchant le système de l'univers, l'étendue et la configuration des terres et des mers sur notre hémisphèi-e. Inutile de dire que de nombreuses et graves erreurs se mêlaient, rlans sa géographie, à des notions exactes et à de grandes idées. Contraii'ement à ro]iiiiiun de l'ythagore, qui avait enseigné et expli(pié les deux iiiduvements de la terre, l'un i\v rotation siu' elle-même. l'autre de translation autour du soleil , Ptolémée supposait la terre immol)ile dans l'espace et le soleil, la lune et les planètes toiu'uant autour d'elle. Eu fait de géographie, il n'était guère plus instruit cpie ses devanciers, notaiiuiient en ce qui concernait l'Europe, puisqu'il plaçait au nord de la Cliorsonèse cimhriqKc

(Jutland) quatre îles dont la plus éloignée, nommée par lui Scanie, était prol>ablement une portion de la Suède, et qu'il faisait de l'Europe la plus étendue des trois parties du monde, en lui donnant pour bornes, au couchant, l'Océan; au levant, le fleuve Tanaïs, et au sud, la Méditerranée. La limite septentrionale n'était pas exactement tracée, les connaissances certaines s'aiTetant aux bords de l'océan Germanique (mer du Nord) et de l'océan Sarmatique (mer Baltique).

Le nord de l'Asie était aussi peu connu de Ptolémée et de ses contemporains que le nord de l'Europe. On confondait sous les noms de Scythes et d'H)^)erboréens les nombreuses peuplades sans cesse en mouvement qui occupaient les contrées au delà du Pont-Euxin , de la Colchide , de la mer Hyrcanienne ou Caspienne , et des grands fleuves qui se jettent dans le lac Aral. Pielativement à l'extrême Orient, les notions positives ne dépassaient pas les monts Imaûs et les bouches du Gange. On n'avait qu'une vague idée du vaste empire chinois, dont les mystérieux habitants étaient appelés Sercs ou Sities. L'Arabie avait été, ainsi que l'Inde, très-imparfaitement explorée. L'ile de Ceylan, qu'on désignait sous le nom de Taprobane, était encore moins connue, et les autres îles de l'océan Indien ne l'étaient nullement.

,En Airi(j;ue, il n'y a\ait de bien connues que l'Égj'pte,

r^TRODljCTIo^. i;

la côte septentrionale, et la lisière comprise entre la Méditerranée et la chaîne de l'Atlas. Les Grecs et les Latins désignaient vaguement le reste de l'Afrique par les noms d'Ethiopie et de Lib3-e intérieiu"es , et leurs navires n'avaient jamais dépassé à l'ouest le Sinus Hespericus (golfe de Guinée), à l'est le Simis Barbaricus (canal de Mozambique).

Au temps de Ptolémée, on semblait avoir renoncé depuis bien des années à tenter aucune excureion , soit par terre, soit par mrr, au delà des limites qui' nous venons d'indiquer, et cpi'on croyait généralement être celles du monde accessible à l'homme. Il faut fi'anchir un intervalle de plusieurs siècles pour an'iver à une époque oîi , les peuples commençant enfin à se remettre des longues et violentes secousses causées par l'immense écroulement de l'empire romain, purent reprendre leur marche, si longtemps interrompue, dans la voie du progrès intellectuel et matériel , et rendre aux sciences, aux arts, à l'industrie et au commerce la part qu'ils doivent occuper dans le mouvement des sociétés. Chaque nation alors manifestant le génie et les tendances qui lui étaient propres, on en vit quelques-unes s'adonner avec ardem' au commerce , à la grande pêche , à la navigation, aux voyages lointains. L'exemple de ce genre d'entreprises paraît être venu , vei-s le viu' siècle , des Arabes, qui, après avnii' iMni|iiis. sons Aralmuirt l't

n IMRUDUCTIO.N.

ses successeurs , une partie de l'Asie , de l'Europe et de l'Afrique, et jeté l'épouvante dans la chrétienté par leurs invasions rapides et par leurs sanglants exploits, cultivèrent, non sans succès, durant une courte période, les sciences naturelles, la médecine, les mathématiques, l'astronomie et la géographie. Leurs caravanes parcoururent et firent connaître le centre de l'Asie et une grande partie de l'Afrique intérieure. En même temps leurs navires, croisant dans toutes les directions, sur la Méditerranée, sur la mer Rouge, sur le golfe Persique et sur l'océan Indien, allaient échanger des marchandises dans les ports de la Grèce, de l'Espagne , de l'Egypte , de la Barbarie , de l'Abyssinie , et jusque dans les îles de Madagascar, Sumatra, Bornéo. Andaman et Laquedives.

Dès le x" siècle, l'Afiùque orientale était fréquentée par les Arabes, depuis l'Egypte jusqu'au cap Corrientes. Mais l'océan Atlantique, qu'ils nommaient la Me?- des Ténèbres, leui' était peu connue et leur inspu'ail une Iciicursiqierstitieuse. Cependant on lit dans un de leurs géogra])h('s, .U-Drisi, ([n'aii temps de la (Imnination iiianif an l'tirtugal (vers le milien du xii' siècle) liiiil habitants de Lisbonne entreprirent un voyage |Hini- coiinaitre ce qui se trouvait à l'extrémité de l'Océan. Après avoir navigué onze jours à l'ouest, puis (binze joni-s an sml. ils virent plusieurs îles et abor-

INTROnrCTION, -]<•

lièrent à Tune d'elles, où ils trouvèrent une multitude de moutons ; mais la chair de ces animaux était si amère, i|u'ils ne purent en manger. Ayant renouvelé leur pmvision d'eau, ils se remirent en mute, et, après douze jours encore, ils rencontrèrent une autre île où on leur dit que l'Océan était encore navigable trente journées ])lus loin, mais cpi'au delà d'épaisses ténèbres empêchaient d'avancer ; sur quoi les navigateurs revinrent à Lisbonne, où, pour consener le souvenir de leur audacieuse entreprise, on donna à l'une des rues de la \ ille le nom de Rue des Aventuriers, qui se conserva jusqu'au milieu du \\\' siècle. Si ce récit est exact, il y a tout lieu de croire que les îles reconnues par ces aveiituriers n'étaient autres que les Canaries.

On peut considérer comme plus authentique le voyage du cheik llm-Batuta, qui, parti de Tanger, sa ville natale , vers 1 325 , pour faire le pèlerinage de la Mecque, visita la Perse, l'Inde et la Chine, puis revint à Alexandrie, se rendit de là dans le Soudan, et rentra enfin dans ses foyers après vingt ans d'absence. Ibn-Batuta n'était pas, du reste, le premier de sa race qui eût pénétré ilans ces lointaines contrées. Au viii'^ siècle déjà des marchands et des ambassadeurs arabes avaient été reçus en Chine. Sous le règne du calife Yalid (704-713), des envoyés de ce prince s'y étaient rendus par le Kachgar et les plaines de l<i TMrtarir. Dans Ir slrili' suivant , deux

20 INTrioDICTIdN.

autres voyageurs, Wahab et Âbu-Zeid, parcoururent et décrivirent des régions de l'Asie réputées jusqu'alors inaccessibles. Ce fut sans doute dans leurs relations , plus suivies qu'on ne le croit généralement, avec les Chinois, que les Arabes eiu-ent connaissance des découvertes dont les habitants du Céleste Empire étaient en possession depuis plusieurs siècles , et qui , à la suite des croisades, se répandirent lentement en Europe. Nous voulons parler des feux de guerre , de la poudre à tirer, et surtout de la boussole, ce merveilleux instrument qui seul permet au navigateur de se guider à travers l'immensité des océans.

Tandis que les Arabes pénétraient jusqu'aux extrémités de l'Orient, les navigateurs Scandinaves et noi'mands accomplissaient dans le Nord des découvertes non moins importantes.

Vers la fin du ix' siècle, les Normands occupèrent les Hébrides; un peu plus tard, ils s'emparèrent des iles Shetland et soumirent une gi'amde partie du nord de l'Ecosse , où l'on retrouve encore de leurs monuments. Vers la fin du x" siècle , un certain Eric le Rouge découvrit le (îroënland, et le premier s'y étalilil. Une fois que les [leuples du Nord eurent franchi les mers orageuses qui les séparaient de l'Islande et du (li'oi'uland. ils ne tardèrent pas à éteiuli'e leurs exjiloralions du ci'ilé de l'Occideiil. Vei's l'an HHM. iiu Islandais nuuiiin' liioi'u.

INTlKlDLiCTlO.N. 21

claiit piU'Ii piiur aller rejoiiuliv suii puiv L'lal)li au liroeulaïul, fut jeté par une tempête loin de sa route et aperçut vers le sud-ouest une contrée couverte de Lois. Lors(ju'il fut (le retour au (Iroënland, son récit excita au plus haut point la curiosité dun certain Leif, lils de ce même Éric le Rouge (jui avait fondé au (iroënland la première colonie. Biorn consentit à s'embarquer de nouveiiu avec Leif, et tous deux, reprenant la direction où le premier avait été naguère emporté malgré lui , abordèrent à plusieurs îles, et entrèrent enfin dans l'embouchure d'un grand fleuve très-poissonneux, dont les rivages étaient bordés d'arbres fruitiers, et entre autres de vignes, dont un de leurs compagnons. Allemand de naissance, leur indiqua l'usage. Ils nommèrent en conséquence Vinland ce pays, dont les habitants étaient des hommes très -petits avec lesquels les Groënlandais établirent des relations commerciales très-suivies. Ils leur achetaient principalement des fourrures.

Hucl était ce pays? Sans doute une partie du continent américain septentrional : le pays des Esquimaux . le Labrador ou (juelque autre des terres qui bordent la baie d'IIudson.

Environ trois cents ans plus tard , deux Vénitiens, les frères Zeni, entrés au service du souverain des îles Fœroé et Shetland, entreprirent une expédition qui les conduisit bien au delà des points précédemment abordés par les

22 lNTIin|)t(,T|().\.

( iroënlaiidiiis. C'est au moins ce qu'il est permis de croire d'après la relation obscure et entremêlée de fables (jui fut publiée à Venise beaucoup plus tard par un descendant de Nicolo Zeno, l'un des deux frères. Quelques auteurs ont même admis, en s' appuyant sur cette relation, (|ue les Zeni et leurs compagnons avaient abordé, non-seulement à Terre-Neuve et aux côtes de la Nouvelle-Ecosse et de la Nouvelle -Angleterre, mais (]u'i!s avaient bien pu pénétrer jusqu'à la Louisiane, à la Floride et au Mexique.

Sans partager cette opinion exagérée, on ne peut nier (jue les peuples du nord de l'Europe, excellents et liardis marins, n'aient dû, en effet, bien avant ce qu'on peut appeler la découverte officielle du nouveau monde, aborder jilus d'une fois , volontairement ou d'autn; façon, à File de Terre-Neuve et aux côtes de l'Amérique septentrionale, dont ils n'étaient séparés en réalité que jiar une assez faible distance. Bien plus, il paraît démontré aujourd'hui que ces Européens du Nord ne furent point les seuls qui, bien avant Christophe Colomb, eurent connaissance du vaste continent situé au delà de l'océan Atlantique. Au xiV et au xv'' siècle, les Basipies, (|uise livraient avec ardeur à la pêche de la baleine, et tpii pendant longtenqis avaient trou\é cet animal en assez grande abondance dans le golfe de Cascognc. lui lirenl une guerre Icllcnienl acharnée, (juc pi'U

l.NTRODUCTlitN. 23

;i jR'U il leur fallut li' suivri' vers le unnl ri le nunlouest, et qu'ils finirent [)ar le pourchasser jusque dans les parages du Canada et du (iroënland.

(Juoi qu'il en soit, on peut dire (jue l'ère des véritables découvertes outre-mer (et nous entendons par véritables découvertes celles qui furent dues, non plus au hasard , mais à des recherches inspirées par le génie et guidées par le raisonnement scientifique), date seulement des premières années du xv' siècle.

Ce fut, en effet, en 1415 que le roi de Portugal Juan I", au retour d'une expédition victorieuse contre les Maures d'Afrique , voulant récompenser son fils lion Henri du courage et de l'habileté (ju'il avait déployés dans cette guerre , lui conféra le duché de Viseu , et le gouvernement des nouvelles conquêtes.

Or Don Henri n'était pas seulement un brave guerrier, c'était aussi, assure-t-on, l'un des hommes les plus instruits de son temps. Il était surtout passionné pour les entreprises maritimes, et il s'empressa de.consacrei' à la satisfaction de ce goût dominant la faveur de son père, l'autorité et les richesses dont cette faveiu- le mettait en possession. Sous ses auspices, les navigateurs portugais accomplirent des prodiges, et dès lors fut ouverte la voie glorieuse oîi tant d'hommes illustres, héros de la science, apôtres du christianisme et de la civilisation, devaient, par la suite, se signaler.

Trouver uiif rduU' vers Fliule par nier, en passant au sud du continent africain , telle était la tâche grandiose proposée par Don Henri aux marins portugais.

Sous ses auspices , et , pour ainsi dire , sous sa direction, s'ouvrit une série de découvertes auxquelles le Portugal dut une gloire et une puissance (ju'il n'a\ait puiiil encore atteintes jusque-là, et (pii furent, hélas! de courte durée. En 1418, ce fut la découverte des îles de Porto -Santo et de Madère; puis le cap Non, si longtemps réputé infranchissable, fut doublé; puis le cap Bojador, plus redoutable encore. A la même épocpie (1433) furent reconnues les îlesÂçores. Huit ans après, Nuno Tristan s'avançait jusqu'au cap Blanc , à cent cinquante lieues du cap Bojador, et ramenait à Lisbonne les premiers individus de la race nègre (pie l'un eùl vus en Europe. En 1445, les Portugais atteignirent le Sénégal, et en 1450 ils signalèrent les îles du Cap- Vert.

En l'i")0,le Yéiiitieu AJoysio de Cada-Morfe, enrôlé au service du Portugal, poussa jusqu'à la (lanilùe, el bientôt a|iiès Pedm de Cintra atteignait la n'ile de (iiiirii'e. iti'jà riiiclinaison manpiée de la côte (l'Afrii|ue \fis Tesl pernietlait d'espérer qu'on toucliail à la ri'alisjition des espérances conçues par Don Henri. i(irs(|ui' ce prince illustre mourut, en 1 ifi3.

Sa mort siispeiidll pour un temps racti\ilé des e.\|ié-

ditions niaritimiis, qui ne furent reprises tpi'en 1481, à l'avènement de Jean II. Ce monarque ordonna en 1 i86 , d'une part , à Pedro de Covilham et à Alphonse de Peyra de se rendre aux Indes en traversant l'Afrique et l'Asie; d'autre part, à Barthélémy Diaz de reprendre sur mer les recherches que, deux ans auparavant, Diego Camon-Cano avait poussées jusqu'à l'embouchure du lleuve Zaïre, sur la côte du Congo.

Tandis tpie les deux premiers accomplissaient par terre leur dilEcile mission , recueillaient sur l'intérieur de l'Afi'ique et sur l'île de Madagascar de précieux renseignements, et annonçaient comme déjà frayée par les navigateurs arabes et indiens la route maritime que ceux d'Occident n'avaient pas encore trouvée, Barthélémy Diaz était poussé, à son insu, par des tempêtes, bien au delà de ce même promontoire, but de tant d'héroïques efforts. A son retour seulement il reconnut qu'il avait doublé la pointe méridionale de l'Afrique, et en souvenir des violents orages qu'il avait essuyés à ses nlionls, il l'appela le Cap des Tempêtes. Ce iiniii de sinistre augure fut changé, par le roi .Ican il, in celui de Cap de Bonne- Espérance.

Barthélémy Diaz rentra dans le port de Lisbonne à la fin de li87. Onze années encore devaient s'écouler avant que , sous le règne d'Emmanuel , le célèbre Vasco de Garaa accomplît enfln le grand périple, et allât dé-

20 INTRODICTION.

barquer (le 20 mai 1498) à Calicut, sur la côte du Malabar, après une navigation de dix mois.

Mais, dans cet intervalle, un autre événement à jamais mémorable s'était accompli. Dans la nuit du 11 octobre 1 492 , Cbristophe Colomb avait abordé à l'île de (manahani (archipel Bahama), qu'il nomma San-Salvador. Le nouveau monde était découvert, et, grâce au génie audacieux de Colomb , l'Espagne n'avait rien à envier au Portugal. A celui-ci Gama, et après lui Alvarez Cabrai, Almeyda, Albuquerque, donnèrent pour un temps l'Inde, que perdirent leurs successeurs. A rEspagne, à l'Europe entière, Christophe Colomb ouvrait les portes d'un monde dont l'immense étendue et l'incomparable richesse dépassaient de beaucoup tout ce que l'imagination la plus féconde aurait pu rêver. Et ce monde est devenu, en moins de quatre siècles, une non\plle Europe, peuplée d'Espagnols, de Portugais, d'Anglais, de Hollandais, d'Allemands, de Français, qui font fleurir dans ces contrées jadis sauvages et presque désertes le christianisme, les sciences, les lettres, les arts et \r commerce.

Nous n'avons point h racoiiter la conquête de l'Inde par les Portugais, ni celle de l'Américpie par les Espagnols. On ne sait cpie trop quels actes de cruauté, (pielles scènes aflreuses d'extermination déshonorèrent la gloii-c des héros de cette sanglante épopée. Aux Diaz, aux Vasco

l.NïnoiM C.Tin.N. 27

de Gama , aux Christophe Colomb , aux Vespucci , à CCS hommes pieux et dévoués qui n'avaient en vue que la propagation de la foi chrétienne et la gloire de leur pays, succédèrent des aventuriers impitoyables en (jui la soif de l'or éteignait tout autre sentiment. Mais, grâce à Dieu, l'Europe devait produire encore plus dun héroïque marin, fidèle à la glorieuse tradition, et désireux de concourir à la grande œuvre commencée par don lleini , la conquête pacifique des mers, la recherche et la colonisation des terres inconnues.

A partir du commencement du xvf siècle, les entreprises tentées dans ce but se succèdent et se multiplient lie toutes parts. Tous les peuples rivalisent d'ardeur dans cette immense arène ouverte aux nobles ambitions.

Vasco de Gama avait frayé une route vers l'Inde par le sud de l'Afi-ique. La découverte du nouveau monde offrait aux navigateurs un autre problème à résoudre : il s'agissait d'amver aux Indes en doublant un autre cap des Tempêtes, qui .sans doute terminait aussi vers le sud la nouvelle .\frique , c'est - à - dire l'Amérique méridionale.

Solis, rpii le tenta le premier, périt après avoir reconnu le Rio de la Plata. Après lui Magelhaëns, que nous appelons Magellan, arriva, après avoir longé la côte de Patagonie, au redoutable détroit qui porte son nom, et pént'tra, le 28 ni;ii 1H20, dans ce vaste

océan, auquel on a donné, sans doute par antiphrase, le nom d'océan Pacifique. Poursuivant ensuite sa route, il parvint au bout de trois mois aux iles Philippines, où il mourut. Son lieutenant, Sébastien del Cano, reprit le commandement de l'expédition , arriva aux Moluques, et de là put retourner en Espagne piu- le cap de Bonne -Espérance. Ainsi s'accomplit le premier voyage autour du monde.

Cependant , dès les dernières années du siècle précédent, l'attention des navigateurs s'était portée vers l'extrême nord. Par là aussi on espérait trouver un passage vers les Indes, et c'est aux Anglais que revient l'honneur d'avoir les premiers dirigé leurs recherches dans ces régions glacées où l'horreur du climat ajoutait encore aux dangers inséparables d'une pareille entreprise. Le roi Henri Vil, (pii avait été assez aveugle pour rejeter les offres de Christophe Colomb, n'avait pas tardé à s'en repentir; aussi accueillil-il avec empressement un marin vénitien , Giovanni liavotta, connu sous le nom de .leau Caliol. qui lui offrit, en Ii()(), de diriger une expédition vers le iiord-nucsi. (iavot.la croyait arriver par là en Cliiiie et aux hides. Mais il rencontra le continent américain, dont il longea les côtes jusqu'à la Floride; après quoi, les {)rovisions lui manquant, il regagna l'Angleterre. Les découvertes de Gavotta donnèrent l'éveil

INinoiJl CTION. 2'.l

aux Portugais, qui se rappelèrent alors que, longtemps Mvant lui, un des leurs, Jean Cortereal, avait reconnu l'iie Je Bacalhaos ou de la Morue (Terre-Neuve). Un lies fils de ce Cortereal , nommé Gamar, partit de Lisbonne en 1500, atteignit sans peine l'île de Terre- Neuve ; puis , aj-ant pénétré dans la baie d'Hudson , il se hâta de revenir annoncer à ses compatriotes qu'il avait découvert un passage vers l'Inde au-dessus du lontinent américain. Sur la foi de cette affirmation, il obtint aisément l'ordre de faire un second voyage ; il partit, et ne revint plus. Son fi'ère Miquel Cortereal, étant iillé à sa recherche, ne repamt pas non plus. Enfin un troisième et dernier Cortereal, Vasco Eanez, voulut se sacrifier à son toiu' pour la gloire de son pays et le salut de ses frères; mais le roi, sagement, ne le lui permit point.

Les efforts tentés poui" trouver un passage par le I II n'il -ouest n'ayant abouti, comme on vient de le \oir, qu'à des catastrophes, on songea naturellement à diriger les recherches vers le c(jté opposé. Le mi d'Angleterre prit encore l'initiative de cette nouvelle série de tentatives, (pii devaient aussi, hélas! anieiicr tant de mystérieux désastres! Le premier héros et la première victime, sir Hugh Willoughliy, envoyé par Henri VIII à la recherche du passage nord-est. périt sur la <-ùt(' de Lapiinie. l'ii second, d'aliunl pins lieu-

:50 INTRODliCTION.

reux , Richard Chancelor, navigua si loin vers le nord , qu'il pai-vint, dit- il, dans une zone où il n'y avait plus de nuit ; il aborda au fond d'une baie où les haliitants lui apprirent qu'ils étaient Moscovites, et que leur prince, Jean Wasiliewitz , résidait à quinze cents milles de là. Chancelor débarqua et se rendit à Moscou; il fut bien accueilli par le grand prince Ivan, et revint en Angleterre par Arkhangel. Au retour d'un secontl voyage dans la mer Glaciale, Chancelor périt sur les côtes d'Ecosse. Après lui, les Hollandais Barentz et Hemskerk essayèrent de franchir le terrible passage : le premier périt; le second ne revit sa patrie qu'après avoir enduré à la Nouvelle - Zemble des souffrances iuouïes.

Les Anglais, découragés par l'insuccès de Willoughby et de Chancelor, s'étaient de nouveau tournés vers le nord -ouest, mais avec plus de circonspection. Forbisher découvrit la partie méridionale du (îroënlaïul, et sir Ihimphrey Gilbert prit, au nom de la reine Klisabeth, possession de l'île de Terre-Neuve.

Sous le même règne, Francis Drake, après avoir, à l'autre bout du monde, découvert l'archipel de la Terre de Feu, conçut le jirojet téméraire de revenir en Europe par le nord-est, et remonta, en effet, jusiju'au \S' degi'é: mais là l'intensité du froid le contraignit (le rclirciusser chemin. Après avoir lionné au pays qui s'ciciid (In 38'' au 40'" degré de latitude le nom de Non-

INTUODIOTIO.N. 31

velle- Albion, il prit la route des Moluques, traversa la inor des Indes, doubla le cap de Bouue- Espérance, et revint en Angleterre , après une absence de deux ans, ayant fait, lui aussi, le tour du monde.

Au commencement du siècle suivant, l'Espagnol Alvaro Mendana , traversant le grand Océan , découvre les îles Salomon; un autre, Fernand de Quiros, ipi avait rêvé un continent austral, partit de Lima, à la recherche de ce continent, pour gagner, dit un historien, « des âmes au Ciel et des royaumes à l'Espagne. » Il découvrit seulement un assez grand nombre d'îles, et s'en alla jeter l'ancre dans un bassin spacieux, en vue d'une côte qu'il mit être celle du continent austral , et qu'il nomma pour cette raison Australia del Espiritu-Santo. Ce n'était poui'tant, selon toute probabilité, qu'une des grandes Cyclades de Bougainville, ou des Nouvelles- Hébrides de Cook. Quiros, séparé de s;i flotte pai' une tempête, retourna en Amérique. Son lieutenant, Vaz de Torres, continuant sa route au sudouest, reconnut d'abord qur la prétendue Australie n'était point un continent, et tourlui la (('ite iionl .li' la Nouvelle- Guinée, dont il suivit la cùte niéridiiinale jusqu'aux Moluques; il framliit ainsi le détroit auquel il a donné son nom , et put apercevoir la côte nord de la véritable Australie, c'est-à-dire de la Nonvelle-IIollande.

Des iiollandais accomplirent vers le même temps une découverte non moins importante. Isaac Lemaire, riche négociant d'Amsterdam, et un marin expérimenté , Cornelis Schouten de Horn , s'avisèrent qu'il devait être possible de tourner la pointe méridionale de l'Amérique par une autre voie que le détroit de Magellan. Dans cette pensée , Schouten partit avec .lacob Lemaire, fils d'Isaac, et il eut la gloire de déterminer la position de la Terre des États et celle du détroit de Lemaire, et de doubler le cap Horn, dernière limite de la terre dans ces parages. Il fut ainsi démontré que, comme le génie des deux célèbres Hollandais le leur avait fait conjecturer, le détroit de Magellan n'était pas la seule entrée de l'océan Pacifique, et que la Terre de Feu était une île et non une portion de continent.

En 1642, deux navires hollandais partirent de Batavia, par ordre de Van-Diemen, gouverneur de cette colonie, et sous les ordres de l'amiral Tasiiian. Après deux mois et demi de navigation, ils arrivèrent, par 42" 25' latitude S. et 136» 50' longitude U., à une grande terre où Tasnian planta le pavillmi linllandais et ([u'il a|)])ela la Terre de Van-Diémen, mais qui a reçu dc[)uis le nom de Tasmanie. il reconnut ensuite la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle -Guinée, et iciitia à lialavia au mois de juin 1643. L'année .suivaiili'.

IMlloDl CTION. 3:1

l'amiral hollandais fit un second voyage dans lequel il reconnut avec soin une grande partie des cotes de l'île immense qu'on désignait avant lui sous le nom assez vague de Terres Australes, et qui depuis fut appelée Nouvelle -Hollande. A ce dernier nom les Anglais oui substitué celui d'Australie, qui a prévalu. De nouveaux détails sur cette ciurjuième partie du monde furent recueillis, de 1683 à 1701, par le célèbre William Dampier, ancien chef de flibustiers, à qui le gouvernement britannique avait confié le commandement d'une expédition que son expérience et son audace le rendaient plus que personne capable de l>ien diriger. Aux voyages de Dampier se rattachent les aventures du malheureux Alexandre Selkirk, lieutenant à bord de l'un des navires que commandait Dampier. A la suite d'une altercation avec le capitaine Straddling, son chef immédiat, Selkirk fut abandonné dans une île déserte, celle de Juan-Fernandez, où il vécut seul (piatre ans et quatre mois, et dont il fut tiré par un autre vaisseau anglais, en 1708. Ce vaisseau faisait partie de l'expédition de Woodes Rogers , et Dampier y remplissait les fonctions de pilote. C'est l'histoire de ce Selkirk qui, selon quelques auteurs, a fourni à Daniel de Foe le thème de son li\Te de liobinson Crusoe. Mais d'autres commentateurs croient, au Contraire , que Rohinson lireutznaër est un persoimnge léel dont li's

:M I.NTltdDl'CTION.

aventures, analogues à celles de Selkirk, ont été seulement dramatisées et développées par le célèbre écrivain anglais.

Pendant le cours du xviu' siècle, les grandes expéditions maritimes deviennent tellement nombreuses, que nous devons renoncer à les passer en revue. Cette période de l'histoire des voyages est, du reste, bien connue, et nous ne pourrions donner tpi'une sèche analyse des relations originales ou des nombreux résumés qui sont entre les mains de tout le monde. Nous nous bornerons donc à faire remarquer qu'à Fépoque où nous sommes arrivés, l'Espagne et le Portugal ont vu décroître singulièrement leur activité. L'esprit aventureux qui animait leurs premiers navigateurs semble presque entièrement éteint, et c'est à peine si, dans les lointains parages dont ils ont les premiers frayé la route , on rencontre encore çà et là quelques-uns de leurs vaisseaux à la recherche des terres inconnues. Les Hollandais aussi, après avoir rendu à la science géographicpie des services signalés, demeurent à ])eu près étrangers au grand mouvement que l'Angleterre contiime avec ujie énergie extraordinaire et une rare intelligence à partir des dernières années du xvn" siècle, et atKjuel la France vient tardivement prendre une part glorieuse dans la seconde moitié du xviii' et la première du xix" siècle. En eflet, l'histoire contemponiine

IMRODUCTIUiN. 3S

(les voyages de circumnavigation n'offre guère que des noms anglais et français, dont quelques-uns l)rillent d'un éclat presrpie égal à celui des Diaz, des Coloml», des Gama, des Magelhaëns. Qui ne connaît ces hénjs de la civilisation , ces conquérants de la mer : George Anson, Byron, Carteret, Bougainville , Cook, Surville, Marion-Dufresne, la Pérouse, Vancouver, d'Entrecasteaux?... Pour la France surtout, notre siècle n'a rien à envier à son aine, et l'on peut dire sans vaine gloriole que, si nos marins n'ont point égalé les œuvres de leurs prédécesseurs , c'est que ceux-ci , ayant eu le bonheur de les devancer dans le champ des grandes découvertes, ne leur ont, pour ainsi dire, laissé qu'à glaner.

Les pages qui vont suivre ne suffiront qu'à donner une faible idée des travaux accomplis par les voyageurs qui depuis un demi-siècle ont ù'anchi les mers et parcouru le monde. Nous espérons néanmoins que nos lecteurs y pourront trouver quelipie intérêt et puiser ipielque instmction. Dans une mine aussi riche, il suffit de frapper au hasard pour dévoiler aux regards des filons précieux.

VOYAGES ET DECOLVEIMES

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