AUJOURD'HUI S. S. LE PAPK PIE IX
DANS L'AMÉlllQUE DU SUD
CIluix de D. Giiivjinni Muzi pdur \ii-aire apos(iili(|[a' de la mission du Ciiili.— II. Giovaniii-Maria Masiaï el l'abbé Giiiseppe Salbisli, seri'élaires. — Dépai'l du i)oi't de Gènes. — Mouillage à l'alnia. — Capli\ilé des missionnaires dans le lazaret de celte ville. — Ils sont délivrés par l'évéque de Palma et le consul de Sardaigne. — Nouveau départ. — lîcnconli'e d'un navire négrier. — Arrivée à Buenos -Ayrcs. — Brillante léeeplion faite aux missionnaires. — Départ de Buenos- Ajres.
— Célébration de la messe à Lugan par le vicaire apostolique.
— Description du logement de D. Giovanni Masiai à San- Pedro. — La cité de lîosario. — Desmochados, ou les Mutilés. — Incursion des .sauvages. — Célébration de la messe à la Canada de Lucas. — Aspect nouveau du paysage. — Cordoba. — Mendoza. — Santiago.
Sous l:i lin (lu pontifical de Pie Vil, la roiir de Rome, obtempérant au désir formulé par la chambre représentative du Chili de voir instituer une mission apostolique à Santiago, fit choix pour vicaire apostoli(pio de n. Giovanni Mii/.i, alors auditeur du
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nonce apostolique à Vienne. On adjoignit à I). Giovianni Mnzi, pour le seconder dans ses travaux, deux jeunes ecclésiastiques, D. Giovanni -Maria Mastaï Ferretli , des comtes Mastaï, simple chanoine alors, et Taljhé Giuseppe Sallusti, secrétaire de la légation.
Le récit (jue nous donnons est extrait d'une relali(in de la mission, publiée à Rome en 1827, sous le titre snivani : Sloria dclle Missioni apostoliclw dello Stato dcl Chile , voila drscrizionc dcl viagyio dal reccliio al nuovo iiiondo, fatto daW antorr. Opéra di Giuseppe Sallusti.
La mission apostolique s'embarqua du port de Gênes, le 4 octobre 1823, sur un brick de construction française nommé l'Eloisa, capitaine Antonio ('opello. On ne comptait pas moins de trenle-quatre hommes d'équipage, tous jeunes marins, mais gens de choix.
Le 14 octobre, l'Eloisa mouilla dans le [tort si siîr, si calme de Palma, où jamais tempête ne fut redoutée, et d'où les yeux des pieux voyageurs pouvaient déjà se poricr avec admiration sur celte splendide caHK'di'alc (pii ollVc au hiin a la \ue l'agréable magnilicence de son arcliilcclure.
Mais à peine furent -ils débarcpiés qu'on les conduisit au la/.arel , cl malgré leurs réclamations.
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malgré le caractère dont ib était^nl rovèliis, ils entendirent bientôt se fermer sur eux les triples verrous de celte véritable prison. La nouvelle étrange de cette sorte d'arrestation ne tarda pas à venir jns(ju'à l'Eloi.sa; elle mit tout en rumeur [\ boni, et l'abbé Sallusti alla sans iiésiter à terre partager la captivité de ses compagnons.
Le 17 octobre, les trois membres rénnis de la mission subissaient un premier interrogatoire, non pas comme celui auquel on admet les voyageurs au long cours cpii ont enfreint parfois les ordonnances de santé, mais bien comme l'interrogatoire juridique (]n"on impose à des gens réellement coupables. Mais laissons parler ici l'abbé Sallusti , qui nous a conservé une peinture assez originale de cette scène.
(( Toul fui disposé pour le grand sanhédrin, dilil, et le nouveau prétoire de Pilate se trouva iMahli à l'entrée même du lazaret. Ce fut là que vint siéger l'alcade de la \ille, porteur dune mine des plus refrognées et lançant parfois des coups dd'il (pii voulaient être menaçants. En sa qualité d'auto riti' judiciaire, la présidence, en effet, lui était dévolue. C'était avec un air de majesté mille fois plus imposant que celui qu'eût pu garder un proconsul romain qu'il nous adressait les demandes
1,-ii VOYAGE DE I). CIOVWM M\S1\I.
auxquelles il uous fallait répondre. A enté de lui so trouvaient deux autres ministres de la justice, d'apparence tout aussi sévère, dont le fier aspect nous glaçait d'effroi et dont les regards nous faisaient trembler. Un notaire, à maigre encolure, à figure cadavérique, ayant tout l'air d'un pharisien, devait enregistrer les demandes et les réponses. Or, quand tout fut prêt, on plaça au milieu de cette vraie synagogue de gens mal disposés pour nous un petit escabeau de bois, sur lequel s'assit d'abord ]\F'' Muzi , el chacun de nous ensuite, mais alternativement, pour passer par l'examen que nous avions à subir; néanmoins, avant (pie l'interrogatoire commençât, on fit foutes les fumigations qu'inspire la
crainte de la peste Cela terminé, nous fûmes
interrogés successivement par le juge suprême sur notre pays, sur les emplois que nous y occupions, sur l'objet de notre mission. On voulait savoir si , en nous rendant en Améri(]ue, nous y étions conduits par un but politique : à tout cela il lui répondu catégoriquemenl et a\ec une bonne foi parfaile de
la part de (•liaenn de nous l.es longues l'i'ponses
n'étaient |)as permises, el il n'eût pas même eh' piiideul d'enlrei' dans de grands dc'lails : un oui, ini non, ('lail loul ce (pi il lallail dire (piaiid la chose clail possible, el , en n'alile, c'elail bien la r(''ponse
ALMOI lili'lIUI S. S. I.IC l'APE l'Ii: 1\. 133
la plus sûre pour ne pas se compromettre. Toutefois il ne nous avait pas étt' permis de demeurer ensemble durant l'examen; mais le local était disposé de telle sorte, (ju'on entendait les paroles adressées à chacun (le nous, et que nous piimes avoir ainsi la certitude, dès que la séance fut terminée, que nos réponses étaient conformes, ce qui, en réalité, devait avoir lion, puiscpion n'avait dit que la vérité pure. »
La séance ne se prolongea point, et les trois passagers de l'Eloisa se retirèrent pleins de joie. L'entrée de la ville ne leur était plus défendue; toutefois les magistrats de Palma, se croyant investis d'un pouvoir qu'ils n'avaient certainement pas, firent tous les efforts pour arrêter, disaient-ils, une mission si contraire à la souveraineté de leur gouvernement : ils niaient que le saint-siége eût le droit d'envoyer dans l'Amérique du Sud des secours spirituels réclamés depuis longtemps par les populations que la victoire avait énuîucipées. Ils allèrent plus loin : ils sommèrent les envoyés au Chili de venir rendre compte sur l'heure des motifs qui les dirigeaient, et de comparaître devant leur tribunal. C'eût été se reconnaître sujets de l'Espagne. Le docteur Cienfuegos et le P. Raymundo Arce s'y refusèrent énergiquenieiit, el ils se refusèrent également à quitter le brick. Cette persévérante fermeté eut
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tout le succès qu'on en pouvait attendre. L'évêque de Palma étant intervenu dans une négociation qui menaçait d'éterniser le séjour de l'Eloisa en Europe, et le consul de Sardaigne s'étant mêlé à l'aflaire, la mission apostolique put bientôt reprendre la mer.
Un arrêt prolongé de trois jours, dans cette ile si peu hospitalière, avait eu lieu forcément, et cependant la Méditerranée n'était pas encore redevenue calme : le ii;i\ire lut poussé de nouveau dans les eaux d'Iviça , puis forcé de rétrograder. On longea encore les côtes de la Catalogne, et, le vent continuant de fraîchir, on fut himitôl devant la côte accidentée qui borde Tancien royaume de Valence. Les Italiens et les descendants des Castillans unirent leurs souvenirs; les vieilles légendes espagnoles qui, dans toutes les langues, ont fait le tour du monde, ne pouvaient manquer de revenir à la pensée des pieux voyageurs; ils saluèrent la terre du Cid. Ce splendide panorama continua à se dérouler; ils purent entrevoir la région enchantée d'où Isabelle chassa Boabdil; ils aperçurent Malaga avec ses vignobles maguitiques, et bien d'antres \illes parées encore de fleurs et de palmiers; mais enliii ils purciil franchir le déiroil, Ikhs duquel ils se croyaieiil un peu trop promptemeut à l'abri de toute mi'saxcMlurc. Ciilirailai' leur éliiil appaiu du-
M liil ni) IllJI s. s. LE PAI'K IMK I X. JriS
raiit la iiuil, scintillant do mille feux, comme une grande ville illuminée. Ils passèrent la journée du 28 non loin de cette immense forteresse, dans un lieu où ils furent admirablement accueillis, et ils entrèrent dans le grand Océan.
Le 27 novembre, après avoir passé la ligne, la mission apostolique eut un de ces douloureux spectacles si fréquents encore à cette époque, et qui, pour l'honneur de l'humanité, se renouvellent plus rarement aujourd'hui. Le 8 décembre, dans la matinée, lui calme plat arrêtait le navire; on cherchait (juelque distraction dans l'éternelle pêche du requin, l'édite surannée de tant de voyageurs. Vers le soir, plusieurs passagers de ÏEloisa et des officiers du bord crurent pouvoir rendre visite à un brick que l'absence de vent arrêtait comme eux. On avait craint un moment, en se voyant suivi par lui, que ce ne fût un corsaire ; mais son attitude paisible avait rassuré. C'était un hàtinient fin voilier encombré de noirs ijii'on deslinail au Brésil et qu'on allait vendre à Rio. Complètement nus, ou n'ayant qu'un pagne léger qui leur couvrait les reins à peine, ces pauvres gens se trouvaient liés deux à deux , et une forte corde retenait ensemble plusieurs couples; mais ce qu'il y a do plus horrible à dire, le lien ne se relâchait point : tout io jour, ils étaient ainsi
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exposés à l'ardeur du soleil; la nuit, liés encore, ils dormaient dans l'entre-pont, parqués comme un vil bétail.
L'Eloisa jeta l'ancre devant Buenos -Ayres le 3 janvier 1824. On est forcé de débarquer dans cette ville de la façon la plus bizarre : on s'y rend sur ces grands chars qu'on appelle carrelillas, et dont les roues immenses vous empêchent d'être mouillés. Les carretillas sont traînées par des mules; mais, quelque sûr que puisse être le pied de ces animaux, les accidents ne sont pas impossibles. Les robustes marins génois prêtèrent leurs épaules aux membres de la mission, et ce fut ainsi qu'ils débarquèrent sur les rives de l'Amérique, à deux heures du matin.
Malgré cette heure avancée, la mission apostolique trouva un peuple nombreux sur la rive. Tout le monde se pressait autour de M"' Muzi, de D. Gio vanni Mastaï et de l'abbé Sallusti; c'était à (]ui saisirait la main du prélat pour la baiser. Aujounlhui encore plus d'un vieillard , plus d'un homme mûr, alors enfant, se rappelle le pontife ignoré qui suivait l'archevêque, cl dont le regard peignait l'affectueuse bonté, u Beaucoup d'enfants noirs précédaient, (lit l'abbé Sallusti; beaucoup déjeunes gens marchaient deux à deux, tenant des verres de l;uupinn à la main .le me l'appclni alors l'entrée
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(lii divin Siuiveiir à J(Tusaleni 11 y eut même
duiis cette foule plus d'un religieux vieillard qui, se rappelant les paroles de l'Évangile, répétait en latin : Benedictus qui venit in nomine Domini : hosanna in altissimis. »
Le 16 janvier, on quitta la ville, où une réception splendide avait été faite à la mission. Ou avait reçu les visites du clergé; mais l'aflluenee des femmes qui réclamaient la bénédiction du \icaire apostolique était si considérable, qu'on eut quelque peine à s'en dégager. Les membres de la mission remplissaient deux carrosses, de forme passablement antique, tirés par quatre chevaux. Outre les pieux missionnaires, quatre jeunes Chiliens qui accompagnaient le docteur Cienfuegos, et deux serviteurs, la caravane ne comptait pas moins de douze coches, et plus tard, lorsqu'on eut à redouter les sauvages dans les pampas, six gauchos durent être adjoints avec autant de clievaux, aux hommes conduisant les relais.
A Lugan ou Santos Lugarcs, un misérable rancho, où M'"' Muzi a\ait passé la nuit, fut tout à coup paré de tentures de Damas |)ar le curé du lieu. On y transporta un riche autel et six candélabres d'argent massif, et la première messe du vicaire apostolique fut ainsi célébrée au sein de la pampa. Immédiatement après, D. Giovanni Mastaï, l'abbé Sallusti et
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le P. Raymondo Arce se rendirent à l'Immble église du village, où trois antres messes furent dites. On allait entrer dans les campagnes solitaires; |)lus d'un péril allait être bravé.
A San-Pedro, par extraordinaire, on eut un dîner confortable; mais voici comment fut logé le pieux voyageur qui devait avoir un jour pour demeure le palais du Vatican : il ne trouva pour se réfugier durant la nuil (junii appentis sans porte, couvert à peine d'un chaume délabré. » Vraie cabane d'astronome, dit l'abbé Sallusti, et d'où l'on pouvait, sans quitter son lit, observer à l'aise les planètes. » Mais par le fait cette riante habitation n'était que le garde - manger du maître de poste, sentinelle solitaire placée aux dernières frontières de la civilisation. Des planches grossières, suspendues par des cordes liées aux poutres de support , y descendaient de la loiluic, et c'était sur ces étagères élégantes qu'on avait ann)ncelé des quartiers de xiaiide tuée depuis plusieurs jours, du maïs, des fromages, des cuirs, des peaux destinées à sécher. Ou'cm se figure la nalure des [)arfums s'exhalant de ces dressoirs. D. (liovanni Masiaï cl sou compagnon l'abbé Sallusti demeurèrent cependant dans ce réduit affreux; mais le lendemain, Iieurcusement, ils purent respirer les scntt'uis embaumées des rivages du
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Parana; un avait atteint cette rivière magiiiliqiie qui, avec l'Uruguay, forme l'une des limites de ce qu'on appelle anjourdluii la Mésopotamie Argentine, pays admirable, qui n'a pas moins de quarantequatre mille kilomètres carrés.
La première cité importante qu'on rencontra lut Rosario; on y parvint le 21 janvier. Le curé s'empressa de venir au-devant du vicaire apostolique, et la confirmation fut donnée solennellement à des milliers de fidèles.
On quitta cette ville le surlendemain, et ce fut alors (pie l'on coniinença à aliandonner les rives majestueuses du Parana, (]ue l'on avait longtemps côtoyées. Candelarias, Orquela, apparurent tour à four. Ce fut dans ce dernier endroit que l'on vit le premier Indien panq)a que l'on eût encore rencontré. On devait bientôt n'entendre que trop parler des gens de sa race. A vingt -quatre kilomètres de là, on atteignit une maison de poste désignée sous le nom sinistre de Desmochados ( les mutilés \ Le nom conservé à cette habitation solitaire rappelle un épouvantable événement. Quelques années auparavant, des Indiens cavaliers avaient surpris le maître de poste, environné de ses nombreux serviteurs, et les sauvages avaient, contre toute attente, laissé la vie à ces pauvres gens, mais pour se donner
HfiO VOYAGE DE D. GIOVA.NM MASTAI,
l'horrible joie de leur couper à tous les pieds cl les mains, et pour les abandonner dans cet (?tat effroyable.
Habitué à de sanglantes incursions , Desmochados avait de plus récents souvenirs; dix jours auparavant le passage de D. Giovanni Mastaï et de M*''^ Muzi, une troupe de trois cents Indiens cavaliers s'était présentée devant la tour qui défend ce passage. Le brave maître de poste avait eu le temps de s'y renfermer, et, muni dune carabine excellente, il avait tué à la troupe désordonnée un homme, puis mis hors de combat plusieurs guerriers que leurs chevaux avaient emportés. Ces hommes farouches , comprenant l'impuissance de leurs armes, s'étaient retirés; mais le sang versé avait dû être racheté par le sang : un pauvre pasteur n'avait pu éviter leur rencontre. Vingt coups de lance lui avaient donné la mort, puis ces implacables sauvages l'avaienl coupé par morceaux. Ce qu'on ignorait alors, on le sul plus tard : pareil sort était réservé à chaque membre de la mission. Imparfaitement iufoi'inés par leurs espions, les Indiens, comptant sur un butin considérable, s'étaient rassemblés en hâte poui' ))iller la caravane; ils ne s'étaient trompés fon en eut alors la certitude) que sur le moment précis du passage des étrangers. Le séjour de la
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mission à Buenos-Ayres r;ivail certainement sauv(:''; mais, qu'il se prolongeât de deux semaines entières, la trag(''die s'exécutait. Trois jours après le passage des voyageurs, les Indiens revinrent aux mêmes lieux , et vingt malheureux péons (jn'ils rencontrèrent lurent massacrés impitoyablement par eux; les marchandises qu'ils escortaient furent emportées; un seul de ces hommes, iionii)lement blessé, se dressa du milieu de ce monceau de morts, et raconta le combat.
(( Ce sont les Puelches, les Pehuenches , les Ranquelis qui ensanglantent ainsi le désert, dil M. Ferdinand Denis, dans son récit du voyage de D. Giovanni Mastaï, d'après l'abbé Sallusli; et ces guerriers sont certainement plus redoutables que les Indiens du Sud. Abrités sous des tentes de cuir qu'ils transportent en un clin d'œil dans les parties les plus reculées des pampas, ils vivent presque exclusivement de viande de cavale, et ne s'enrichissent que de rapines.
(( Qu'on les appelle carrerias, comme cela a lieu au sein dos Etats Argentins; qu'on les désigne sous le nom de malons, ainsi que cela a lieu au Chili , ces incursions de sauvages pillards sont toujouis suivies d'horribles mêlées. Maniant sans peine leur l'orlo lance, avec laqiu'lle ils soulèvent un Iioninie jiour
I(;2 VOYACE DE l>. CKlVANM MASTAI.
mieux jouir de son agonie, faisant louruer autour de leur tête l'arme antique de leurs aïeux, (]ui ne manqua jamais son l)ut, ils clouent à la terre avec les bola.s ceux ijuc la pique n'a pas frappas. Mais les jours de ces triomphes farouches sont sur le point de finir; des postes de vétérans, toujours prêts à combattre ces barbares, se fondent chaque année; la civilisation conquiert de jour en jour du terrain sur ces nomades : Urquiza sera l'exterminateur de leur race, ou bien saura la pacifier. »
Le 2o janvier, on célébra la messe à la Canada de Lucas, puis on se rendit tout d'une traite à Puiita de A(jua , ou la roule tourne de l'est au couchant. Sous ce délicieux climat, le pays prenait un aspect de plus en plus varié. Les mandons, les cerfs d'Amérique, les daims, les lièvres, apparaissaient ensemble dans ces cliamps paiV's de fleurs, s'arrêtaient un momenl , surpris d'entendre des sons inaccoutumés; mais ils fuyaient au i)ruil du carrosse, comruo si le A eut les eût emportés. L'araucaria, à l'aspect si régulier, (pTon le prendrait parfois pour un arbre de nos grands jardins, se montrait de tous les côtés.
Nous ne dirons rien ici des lieux divers (jue parrourul la caravane; presque toujours elle rencontra des forhiucs bien diverses, (pioique l'accueil fùl toujours favorable. A la poste du Tambo, par
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exemple, les voyageurs euren t un l)r>n !^ollpe^, mais il leur fiiUul se coucher sur la terre nue, à la licllc étoile; au torrent de Barranquisa, labbé Salhisli examina des sables aurifères; à Cordoba, capitale d une province entière, bâtie un peu tristement entre deux montagnes, on fut touché et édifié à la fois de la piété éclairée du clergé; à San-Joze-del- Moro , on rencontra un hôtelier, honnête homme, (ju'on supplia de refaire ses comptes, tant on le trouva désintéressé. A quarante-huit kilomètres de là, à la porte del Rio-Quinto, on a[)prit la triste nouvelle du désastreux accident arrivé au docteur Cienfuegos; dès lors on se dirigea vers une trèspetite capitale de province, (pii, chose étrange dans ces contrées lointaines, rappelle une des gloires de la France; San-Luiz- de la Punta porte ce nom en souvenir de notre saint Louis. Cette jolie ville, fondée en Io97, accueillit merveilleusement la mission; et après avoir admiré ses églises, la splendeur de son culte, nos voyageurs apprécièrent son amour pour certaines branches de l'agriculture, aussi bien que son industrie dans l'exploitation des mines. Ce qui les réjouit surtout au sortir de la cité, ce furent ses nopals magnifiques tout chargés de cochenilles. Les voyageurs marchaient toujours.
Hi'i VOYAGE DE I). (.lOVANM MASTAI.
On se dirigeait directement sur la ville de Mendoza, mais on ne tarda pas à arriver au milieu des terrains fangeux qui pr(^'ccdent la porte du Chorillo, et l'une des voitures se brisa. Après une course fatigante, sous un soleil brûlant, il fallut s'arrêter à Chorillo même, où il n'y a pas d'eau courante. Dans ces marécages épouvantables, désolés naguère par les Indiens qui en avaient ruiné les habitations, le vicaire apostolique trouva à peine un asile, et D. Giovanni Mastaï, suivi de l'abbé Sallusti, sévit contraint de se réfugier dans une cabane sans toit, dont les quatre murs seulement restaient debout, menaçant à tous moments de s'écrouler. Il lui fallut, en définitive, y établir sa demeure pour plusieurs jours.
Ce fut à Chorillo qu'on apprit que les Indiens pampas s'étaient réunis au nombre de huit mille, pour aller désoler les plaines de Buenos-Ayres, et (pie, devant un prcsidio, bâti pour s'opposer à leurs invasions, ils avaient marché jusque sur les bouches du canon.
On se remit en route enfin, et , à vingt kilomètres de là, on put admirer le Bebedero , dont les boids étalent des salines inépuisables. Dormida ne put offrir à ses hôtes (pi'un triste biouet, dans lecpicl des grains de maïs, nageant dans luie eau grasse, se mêlaient à des lambeaux coriaces de ciiaïupie.
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A Calilas, les choses se passèrenl d'une façon hirii (lilTrrontc : les fruits d('licicn\ d'Europe abondaicul, et ce fut là, d'ailleurs, que les Andes, eouvertes de leurs neiges éternelles, se montrèrent aux voyageurs dans leur indicible beauté. Ce jour là, tout entier réservé à une pieuse admiration, fut comme nue entrée magnifique à la suite des jours de repos et d'allégresse qui allaient se succéder. Après qu'on eut dépassé Retamo avec sa petite église, et que la messe y eut été célébrée; après (luOii eut entrevu liodeo île un mcdio, où l'on traversa à gué le Tunuyan , luie autre rivière et deux torrents, la ville de Mendoza apparut, et toutes les misères du \oyage furent poui- un moment oubliées.
Cette ville charmante, qui laisse de si aimables souvenirs à ceux qui l'ont parcourue, avait revêtu sa livrée de fête pour recevoir la mission. Des dames en grande parure attendaient le vicaire apostolique; des arcs de triomphe de feuillage et de fleurs avaient été dressés, et ce fut aux acclamations de la population entière que M" Muzi et D. Giovanni 3Iaslaï se rendirent à l'habitation de doua Emmanuela Corbalan, où les atlendail le docteur Cienfuegos, et chez qui tout avait été pré[)aré pour les recevoir magnifiquement.
l(i(i VOYAGE Di; 11. ClOVA.NM MASTAI,
De s|)lendides solennités religieuses qui se succédèrent, des fêtes nombreuses données en l'honneur du vicaire aposlolicjue, retinrent la mission durant neuf jours à Mendoza. Ce moment de repos était une lialte dans le voyage : ce n"élait pas sa fin. Il fallait franchir la barrière formidable cpii sépare deux régions également favorisées du (]iel : le passage des Andes ne peut jamais être sans danger. Le 2i février, on jiartit de Mendoza. En quelques heures on ciil parcouru à cheval les soixante kilomètres qui séparent la riante cité de la montagne du Paramillo. On se trouva alors en pleine Cordillère.
Le pampa a ses tristesses monotones et ses misères; le chemin des Andes a ses périls redoutés des plus intrépides. Au sommet de ces monts désolés, dans la région de deuil où finit toute végétation , oîi l'homme le plus brave marche dans un funèbre silence, de nombreux périls menacèrent plusieurs fois les pieux voyageurs : la Providence les sauva. Le joui' le plus IciTihlc pour la cara\anê fui le !2!) féviiei'; le 1" mars, en descendant la montagne, une sorte de paradis terrestre apparaissait déjà. Sur le territcjire de Honcegua, ceux ipii venaient de lant souifrii' se sentirent tout à coup renaître.
Après a\ nir tra\ers('' \'illa-(Ie-Santa-Rosa , et s'èlre
ALMOL'KIIIILI S. S. LE l'Al'l:: l'IK l\. Kw
arrêté dans les plaines glorieuses de Cliacahuco ; après avoir fait diverses stations à Pellègue, à Colina, vl dans le couvent des dominicains, (pii se trouvait situé à la porte de la capitale, on était enfin arrivé. L'hymne ambroisienne était chantée pontificalenient le 6 mars, au terme du voyage.
Santiago reçut les pieux voyageurs, en les entourant de toutes les pompes de l'Église, auxquelles vinreul se mêler les acdanialions populaires : le reste appartient à l'histoire.
VOYAGE D'UNE GOMiMIf^fslON ANULAISE