VOYAGES ET DÉCÛL' VERTES
musique. Leur figure est si élégiaque, qu'irrésistiblement il me venait à l'idée que cette population est le débris d'une race autochthone primitive, peutêtre antérieure à la nôtre, qui sent qu'elle n'a plus de place dans la série actuelle des êtres, et qu'il ne lui restera bientôt qu'à mourir. »
La Novara quitta Car-Nicobar le 28 février, et aborda, le 6 mars, au port de Mancaonri. « Nous visitâmes d'abord le village d'Itoe, dit la relation : tous les habitants étaient en fuite ; ils n'avaient laissé derrière eux que quelques chiens hurlants. Devant les huttes, nous vîmes beaucoup de pieux dressés au-dessus de l'eau, et où étaient attachés quelques branchages pour éloigner les mauvais esprits. A l'intérieur, nous remarquâmes aux toits, anx parois, une multitude de figurines de bois grossièrement, bizarrement et diversement taillé, représentant des hvis, c'est-à-dire de méchants esprits, pendus par la patte, ainsi que jadis on di'essait aux portes de nos villes des gibets et des potences pour décourager les malfaiteurs. Cependant, afin de prendre aussi ces Ivvis par do bons procédés, ou attache à leur intention, anx (lillérents endroits de la hutte, et surtout à l'échelle de bambou, des comestibles et quelques douceurs, par exemple du tabac et des feuilles de belei. Le cimetière d'Itoe,
f.AlMTAlM: W I I IKIiSKUil IRTAIH. V.ri
de même que celui de Camoui'ta, où nous nous rendîmes ensuite, est planté de pieux auxquels on suspend les haches, limes, couteaux et divers instruments du délunt. Au sommet des pieux on cloue quelques figures bien grossières, peinluihirres en noir ou en rouf^e, dont le ventre est garni de nombreux rubans blancs, rouges, bleus, de toutes les couleurs, ou plus simplement de longues feuilles de palmier flottant au souffle de l'air, toujours pour effrayer les mauvais esprits.
« Malgré la proximité de leurs iles, les habitants de Car-Nicobar, d'Enuang et de Malacca ne parlent pas la même langue; ils donnent aux objets les plus usuels des noms complètement différents. Peut-être faut-il attribuer à la difformité de leur bouche l'imperfection de leur langage, qui est plutôt bégayé que prononcé. »
Le 17 mars, la iSovarn jota l'ancre devant la petite île de Poulo-Milou. « Avec la jjIus grande difficulté, écrit rhistoriographe de l'expédition, et en prodiguant beaucoup de tabac, de verroterie et de mauvais couteaux, je déterminai trois naturels à me vendre un squelette. Tout tremblants, ils me conduisirent sous des palmieis et des baringtoniers où était enfoui le cadavre d'un jeune homme; mais dès qu'ils me virent fouiller la terre avec
1!li VOYAGES ET DÉCOUVERTES.
1111 couteau , ils s'enfuirent pâles et consternés. I.e crâne, pensaient -ils, allait se venger de leur trahison. »
L'expédition traversa , le 17 mars , le canal Saint-George, longeant l'île Mousial, et, le lendemain, elle toucha à la charmante petite île de Cordoue, où elle admira des forêts imposantes et une végétation splendide.
c( Nous trouvâmes, dit le narrateur, des naturels qui se prêtèrent complaisamment à se laisser peser et toiser, opération qui, ne durant pas moins de vingt minutes, et ne comportant pas moins de soixante-huit mesures par individu, est assez fatigante pour le patient et pour l'opérateur.
« Je prétextai une douleur rhumatismale au bras gauche, et j'engageai un docteur indigène à entreprendre ma guérison. Aussitôt il se saisit de mon bras prétendu malade, le pinça, le pressa, le comprima , le massa de toutes façons, et souffla dessus, en criant et sautant, pour forcer le mauvais esprit (jui hantait mon bras à en sortir; enfin il lit un geste expressif pour le forcer à couler peu à peu jusqu'à l'extrémité des doigts; mais, fort peu assuré luimême de la vertu de son procédé, il s'enfuit à toutes jambes dès (pic je lui eus jelc une jiièce de cinq sous. »
( \i'H \i.m: \vi iiKiiSToiu- i istaiii. vx;
Arriv(^s à Singapore, la moderne Alexandrie ', le c-a|ii(aine et ses compagnons visitèrent la colonie pi'milentiaire, on se tr(m^ aient alors pins de denx mille forçats, lioninies et femmes, déportés de tous les points de l'Inde anglaise. On les occnpe à des travaux de ijàtimeni, on à la fabrication de câbles et de tissages divers. Ce sont eux (|ui ont construit tons les édifices publics de Singapore, églises, casernes, hôpilanx, bourse, dépôt de mendicité. Les prisonniers qui, pendant une captivité de seize années, se sont conduits de manière à contenter les geôliers et les chapelains, reçoivent un bille! de congé, qui leur permet de séjourner dans File et de vaquer à leurs affaires, sous la seule condition de se présenter une fois par mois à la geôle.
(I Pour mon édification d'ethnologue, dit M.Scherger, on eut l'obligeance de faire défiler devant moi , rangés par nationalité, une foule de ces malheureux; et ce fut avec le pins vif intérêt que je passai en revue tous ces corps musculeux et ces figures énergiques de Chinois, Malabariens, Hindous, lascars et métis, gens de tout poil et de toute couleur. Dans l'intérieur de la piison, ils sont répartis pai' caté-
I Sincapour ûu Singapour, eniri' la rôle S.-K. de Malacca cl l'île de Siimalra.
mo v()v\(;i:s kt dkcoivkrtes.
gories de crimes; on tniversc ainsi la division des voleurs, les salles des nienrtricrs, les dortoirs des pirates, etc.; distribution fort curieuse pour un phrénologue. M. le gouverneur el ^I. le geôlier sont des fonctionnaires européens, nommés directement [)ar le gouvernement; mais la presque totalité des agents subalternes sont des forçats promus aux grades d'argousins et de surveillants. Dans cette visite, nécessairement superficielle, le bagne de Singapore mapparui comme une cité dont les conditions hygiéniques sont excellentes, où vit une population active, énergique et industrieuse, soumise à des habitudes d'ordre et de régularité, administrée par un gouvernement très-fort et trèsrespecté, et otTrant toutes les garanties qu'on cherche encore ailleurs. »
Lhie annéeaprès que la Novnrn avait (luittéTrieste, le 5 mai, elle entrait dans le port de Halavia. Voici la description qne fait M. le capitaine W. l'rlairde cette capitale de l'île do Java ;
« Avec ses cpialrc-vingt-six mille cinq cents habitants (huit mille trois cent soixante-dix Européens, huit cents Hindous et Arabes, dix-huit mille (|iiatn' cenls Chinois, el le reste Javanais , Hata\ia rccoii\rc uni' superficie égale à celle de Paris, ses maisons l'Ianl Inil cIoil'ih'cs les unes des auli'cs, et
capitmm; \vi i.i.KiisronF uaAir.. i!t;
pnloni'cos de \astes jardins, di' cliami», i\f piaiiics et de parcs. L'ancienne \illc, bâtie snr nn Iciiaiii marécageux et malsain, (pii lui a\ail valu le nom de Grand-Cimetière, n'est plus liahitee par les Knropéens. Ses beaux l)àtiments, ses \astes hôtels sont transformés en bureaux, en magasins et en comptoirs, ((u"on se hâte d'abandonner avant la lin du jour, pour se reudi-e a \A'eloredeu, devenue, depuis dix ans, une cliarmanle ville.
" .M. Paluid, le gouverneur de l'île, avait cliargé un de ses aides de camp de nous accompagner dans les ditl'érentes régences; le docteur Bleeker, un des naturalistes les plus distingués de Java , s'ofî'rit pour être notre guide. On dressa un itinéraire [tour nous montrer, en peu de temps, le plus de choses possible; on expédia des messagers pour annoncer notre arrivée, et préparer nos repas et nos logements.
« Le II? mai, trois calèches transportaient notre société de la capitale à Buitenzarg (Sans-Souci ), la résidence du gouverneur général. En trois heures et demie nous avions parcouru plus de soixante-sept kilomètres, soit vingt kilomètres à l'heure; a chaque demi-heure on prenait des chevaux frais, (pii ne cessaient de galoper. Jamais chevaux ne m'ont mené si vite, même en Hongrie. Le travail humain, c'est-
i;m voVAC.ES i;t dkcouveutks.
à- dire le travail d'esclaves, coûte si peu à Java, (|iraii lieu de munir les voitures de sabots on emploie aux descentes une douzaine de pauvres diables qui s'accrochent aux roues, ou les retiennent par des cordes.
« Buitenzari; posst'ilc un des plus Iteaux jardins holaniques du monde; sa disposition devrait servir de modèle à nos jardins des plantes. Cliacpic i'amillc étant cullivée avec toutes ses espèces dans un carié sj)écial, on pcul apprécier d'un regard tous les caractères du grûuj)e. Le jardin est sui'toiit i-iche en palmiers; mais il n'est {j,uère de plante importante de l'Inde ou de l'Australie qui manque à la collection. Le direcleur de l'établissement s'est l'ail une très-belle fortune, grâce à la culture de la vanille, dont la livre se vend encore quarante florins lu)llandais, soit cent soixante-treize francs le kilogramme.
« A Sans-Souci, je fus mis en relalion avec un jeune nègre, Aconasie Boaclii, lils d un jirinri' de (loumasi, capitale des Achantis, sur la côte d'Or. Un Hollandais, voulani prouver à ses coinijaliinles (jnc les nègres soni ca|)al)l('s d'un dcNcloppemeul égal à c(>lni de la lacc blaiiciii', détermina les pai'cnis d'Acouasie, cpii n'avait alois (pie neuf ans, a lui conlici' ccl cnfanl cl son frère pour leur donner mil' cilncaliiiii (■iiropcciinc. I,"e\p(''rieiice a n'nissi
( M'ITM.NK \Vl I.I.KliSTOlU' lliTAII!. l'.)l»
piirriiilcinciil. Acoiiasie a appris avec succès le liollandais, l'anglais, le français el ralleniand; il ;i étudié la minéralogie àFreyberg, en Saxe, sous la direction du célèbre Bernh. Cotta. Il s'est couveiti au christianisme. Son frère voulut retourner a la côte d'Or, où il espérait introduire quelque civilisation : il y fut assassiné comme coupable de tendances révolutionnaires; les livres qu'il avait apportés d'Europe passèrent pour des grimoires, et il acheva de soulever contre lui les passions rétrogrades en essayant de faire adopter par ses compatriotes une machine à tisser.
« Le gouvernement hollandais a nommé Acouasie ingénieur des mines à Java.
c< On niius présenta aussi un artiste indigène, Raden-Saleh, dont l'aptitude pour la peinture avait été remarquée de bonne heure. Le gouvernement l'envoya étudier en Europe, où il est resté vingttrois ans. Depuis son retour à Batavia, il reçoit une l)ension annuelle d'une douzaine de mille francs, avec la seule obligation de peindre de temps à autre (juelque tableau pour le roi des Pays-Bas. C'est un peintre de paysage; il a beaucoup de mérite, mais peut-être n'a-t-il pas surmonté toutes les difficultés matérielles de son ait; aussi regrette-t-il beaucoup les séjours de Dresde et de Paris.
200 \OYAf.ES ET DECOUVERTES.
« Nous visitâmes Pandok-Jedeh , Godok, Typanat , Meganandoeng (ou la montagne dans les nuages;, élevée de mille cinq cents mètres au-dessus de la mer. Sur notre route, les autorités nous faisaient la conduite de village en village; derrière notre \oitui'e, galopaient (\\\ à vingt cavaliers, revêtus de leurs plus beaux uniformes, et de shakos en papier. Plus de quarante esclaves ou domestiques nous précédaient (Tune étape. I.es nalifs e( même les fonctionnaires indigènes nous regardaient passer en se prosternant et en s'agenouillant. A Tijan-Javar, certain ciief suivait à cheval notre voiture par une pluie battante; il poilail un uniforme tout doré, et le nom pom|)eu\ de Hoahen - Rangga - Patma- .Nagara.
« Dans l'espérance d en tirer d énormes prolits, le gouvernement a fait planter à Typoda un grand nombre darbres à (]uinquina qui ont prospéré. Plusieurs de ces arbres ont déjà donné des graines parfaitement mûres; mais on ne peul être encore assuré que les (Memenls chimiques de l'écorce auroni loulo la vertu de ceux de rjirhre ilii Pérou. (]"esl une question d'une extrême irniiorlancc pour l'île et poui' toutes ces contrées tropicales si malsaines.
(I Après ïypoda, nous |iassàmes devant pinsieuis pa.sanf/niliaiii's , ou lien\ de l'el'uge destinés aux
f \ P I T \ I \ K W r 1. 1. K 1{ STO R F I I! T \ I n. 201
voyageurs surpris par lOrage. Un otroit senlier, entre de minces garde- fous, nous conduisit audessus d'un ravin à pic, enveloppé de vapeurs l)rùlantes (10o°); elles s'élèvent dune source d eau houilianlp (pii s'élance d'une piol'ondeur de quelques centaines de pieds.
« A trois heures de laprès - midi , nous atteignîmes le sommet du Pandjak-Pangeraugo. Le tiiermomètre marquait huit degrés et demi seulement. Depuis longtemps nous avions laissé derrière nous la grande vcgétati(ui, les massifs d'arbres avec leurs rameaux uionsfrueu\, les dômes épais de feuillage, les fonrn's obscurs, enchevêtrés d'énormes fougères, de plantes grasses, d'herbes arborescentes , de troncs et de branchages eu décomposition , les lianes gigantesques entortillées autour des branches comme des serpents, ou suspendues dans les airs comme des hamacs de feuillage |)h'ins ilc nids. Peu a peu les taillis, avec leurs branches cou\ertes de longues mousses pendantes d'un verdàtre argenté, s'étaient à leur tour éclaircis pour faire place à des bouquets isolés de basse futaie, |)uis à quelques arbrisseaux rabougris, dont les troncs et les branches rampaient çà et là sur le sol on se contordaienl dans les anfractuosités du rocher, pour mieux ^ aliriler du \vi\l cl du tVoid, et trou\ei' encore
202 >()VA(JKS ET IJKCOl V EKTES.
([uelque reste de chaleur terrestre. Après ces cluMils arbrisseaux, nous vîmes pendant longtemps une liei'be courte et rude sur les pentes méridionales, puis rien, rien sinon le roc stérile et nu, couvert d'un brouillaid humide. Nous étions nous-mêmes dans un nuage froid, qui bientôt s'épaissit, au point de nous empêcher de distinguer un homme à cent pas. Nous approchions du sommet.
<< Nous fûmes heureux de pouAoir nous abi'iter, sur le vaste plateau , dans deux cabanes en bois, où nous attendaient un poêle allumé et tout ce qui nous était nécessaire.
« Le lendemain, à cinq heures du matin, nous étions tous sur pied, interrogeant avec anxiété le ciel. A sept heures, les nuages s'éclaircirent en partie, et nous aperçûmes en face de nous le cratère Gedeh, long de près de deux kilomètres, avec ses parois escarpées de six cents à sept cents pieds de haut, et si rapproché en apparence, qu'une |)ierre lancée du Pangerango nous semblait devoii- tomber dans l'abîme igné. Le temps persista, par niallicur, à nous être défavoiable , el nous ne pûmes (pie deviner la splendide nature qui se dérobait à nous sous ses voiles de brouillards.
(< Je m'isolai de l'expédition, et je me dirigeai a\ec un cninpagiHin xers Handong, oi'i j'arrivai à
< \I'1TU.\K Wn.I.EKSTOUI- UlîTMIÎ. io:!
miiiiiil. J'y lus conduit dans la maison du régeni Radlicn-Dcliiipali-Wira-Naton-Kensenina, qui nous recul spleiididcmenl, avec le confortable européen le plus i-eclierclié; on eût hésité à se croire les hôtes d'un seigneui' javanais, sans les costumes oriciilaiix, cl la multitude d'esclaves qui rampaient à plat ventre en nous offrant des pipes ou du bétel. . « Le lendemain, le géologue Junghuhn, inspecteur des plantations de quinquina, aux appointements de Ireize mille cinq cents florins (quarante-huit mille rranis par an^, eut la complaisance de nous faire \isiter le grand entrepôt, où les planteurs de la régence doivent livrer tous leurs cafés, ainsi que la plupart de leurs autres produits, au gouvernement, qui les revend au prix qu'il lui plail de fixer.
« De Sembang à Tjangoer, où nous rejoignîmes rex[)édition , nous parcourûmes cent vingtluiil kilomètres en six heures, toujouis au galop, montées et descentes. De ce train, il nous fut aisé d'arrixer avani le soir à la fètc du premier de l'an (jue donnait le régent de la province. Un concours immense de population remplissait les abords et les cours du palais. Les plus proches parents de ce dignitaire avaient été installés dans la véranda, on galerie couverte devant la maison. A voir les demonsli'atinns d'Iiumililc servile (ju'ils prudiguaicnl
204 VOVAGKS KT DÉCOL V KRTES.
à Son Excellence, jamais nous n'aurions deviné qu'ils fussent de sa famille. Dans les salons n'entraient que les Européens spécialement invités; la seule Javanaise présente était madame la régente, courte, grosse et noirâtre. Autour de nous grouillaient des masses noires : c'étaient des esclaves qui offraient à la société des tabatières, du bétel et des rafraîchissements, en se traînant sur le \ entre et en rampant sur les genoux; tous ces avilissements de la nature humaine nous impressionnèrent d'une façon désagréable. On conxei'sait comme on pouvait, l'oreille assouidie par le vacarme incessant du gamelong ou orchestre de cloches. Des bayadères, d'une laideur repoussante, exécutaient des danses sentimentales, religieuses, et ennuyeuses au superlatif. Lentes, roides et maigres, elles sautillaient comme des fourches, en s'accompagnani de gestes télégraphiques. Le gouverneur \ouliil bien nous expliquer que cette danse devait représenter la touchante histoire des quatre sœurs qui, égarées dans une forêt, imploraient de la Divinité le retour (le U'ur mère. Idiiinuis l'étourdissant gamelong. Danse guerrière par luiit ('liciKqians brandissant leurs armes. Encore l'ellroyable gamelong.
" Dans la coiii' même musique. Des masques iiidcuN, il |)ic(l et ;i clicxal, cii'culcnl dans la foule.
(.APITAINK AVI I I.KIiSTOlU- IMtTUli. 205
In prêtre iimsulman se iiiel u pousser des hurlements lamentables sur des cendres brûlantes, près dune masse de charbons ardents; quelques malheureux y sautent à pieds joints, et y dansent en rond. Enfin le [)rètre se lance dans le brasier, et tous de danser et gesticuler furieusement. Cette représentation avait piobablenient quelque signification religieuse d'expiation; elle équivalait à tel ou tel de nos anciens mystères. Nous voyons ensuite des jongleries à faire dresser les cheveux sur la tète. De jeiines hommes, portant des toupies armées de pointes de fer fort aiguës, feignent de se transpercer le ventre, le sein, le front, les joues, les yeux. Ils tournent en ceicle, le corps penché en avant, et poussent des cris efl'rayants, avec des mouvements toujours plus sauvages et convulsifs, et Ion respire enfin en les voyant tomber dans un coin , épuisés et sanglants. Et Tinfernal gamelong recommence.
« On lance une infinité de fusées et de raquettes ; on enflamme des roues tournantes; mais le bouquet de la fête est un affreux serpent de feu de plus de vingt pieds de long, que des mains invisibles font glisser et tourbillonner çà et là, en imitant, avec une précision effrayante, les mouvements, les sifflements et les ondulations de la bête.
« Enfin le gamelong cesse son vacarme. »
206 vova(;es et dkcol vertes.
De Java la Novara se dirigea vers les îles Pliilippines, archipel de la Malaisie, qui se compose de plus de cent îles. Luçon est la plus grande de ces îles, et Manille en est la ville principale. « La population de cette ville, dit notre auteur, offre un spectacle varié et amusant. Les prêtres eu longues soutanes noires, coiffés de feutres en forme de gouttière, circulent à l'ombre des palmiers; des frères des Écoles chrétiennes se mêlent aux congréganistes de la sainte Vierge, qui coudoient les pères de la Conception ou de la Nativité. Ils sont vêtus de frocs^ gris, jaunes, bruns, ou d'un blanc sale, et armés de disciplines et de fouets de corde. Çà et là des galériens enchaînés deux à deux portent tranquillement des seaux d'eau; leur physionomie a toute la sérénité des plus honnêtes gens; ce sont les Auvergnats, les Gallegos ou les Irlandais de la capitale de Luçon.
(( La plupart des maisons de Manille n'ont qu'un rez-de-chaussée; les tremblements de terre trop fréquents rendent les étages supérieurs dangereux. C'esl aussi par prudence (\iio, dans les liiiliitaliiius riclies, les vitres sont remplacées par les coquilles usées et polios de la pildciina-placenla , (|ui d'ailleurs tamisent plus douceiueiil la \i()lfnl(' linnién' des tropiques, et la IraiisfornuMit eu nu clair-obscur rafraîchissanl.
CAPITAINE Wri.I.EnSTOlil" UI'.TMH 207
<( Le plus curieux établissement de Manille est sans contredit la fabrique de cigares; on y occupe de six il liiiil /nillc ouvriers et ouvrières; les femmes confeclionneni les cigares, les hommes les cigarettes. C'est merveille de voir l'activité de ces femmes rassemblées jusqu'au nombre de huit cents ou mille par salle. Assises devant une petite table, les unes frappent à coups redoublés, avec une pierre ovale, sur les feuilles de tabac pour les assouplir. D'autres roulent ces feuilles, et les yeux peuvent à peine suivre l'agilité de leurs mains; chacune d'elles peut fabriquer, flil-on, jusqu'à trois à quatre mille cigares par jour. Le bruit du travail et des voix est étourdissant, et des miasmes infects s'exhalent de ces ateliers fiévreux, où la chaleur est intolérable.
« A notre passage à Manille, il faisait une chaleur de 29 à 31 degrés centigrades nuit et jour; des pluies tropicales nous inondaient chaque soir; les chemins étaient à peu près impraticables. Il fallut donc renoncer aux excursions pédestres. Nous louâmes une lorcha, espèce de bateau chaland, large et lourd, dans le genre de nos bacs , et nous entreprîmes une expédition sur le Passing, qui est la grande artère de Luçon , juscpi'au lac intérieur dit Laguna de Bay. La navigation sur ce canal, à travers une magni-
208 \OYAGKS KT DECOUVERTES.
fique végétation tropicale de palmiers, bananiers, cannes et bambous gigantesques, est admirable. Le village du Puto, ou du Canard, s'étend le long du Passing sur une longueur de huit kilomètres, et n'est habité que par des éleveurs de canards et d'oies. Devant chacune de leurs cabanes, on voit une aire fort propre, balayée tous les matins, où les canards viennent, après leurs ébats aquatiques, se chauffer au soleil et recevoir leur pitance journalière, qui consiste en moules pèchées à leur inlenlion dans la lagune voisine. On élève ainsi dans ce Patero plusieurs millions de canards i)ar an. On nous assura que le mets favori des Tagals est un plat de poussins ou canetons à peine éclos.
« Nous avons admiré la lagune de Bay, vaste bassin d'environ cinquante kilomètres de diamètre, fort renommé dans tout l'archipel pour la qualité el la quantité des poissons qu'il nourrit. Ses rivages fertiles sont couverts de nombreux villages qui prospéreraient s'ils pouvaient seulement coninniniciuer avec la capitale, à l'aide d un bateau à Napcur. On parle depuis longtemps de cette grande innovation. Il est même aussi (piesliiin d'ouxiirun canal du lac à rOcéaii , ce ipii é|)argnerail au comuicrce une longue, pcnible et coûteuse ciicnmnavigation. L'en- Irc'prise sérail li'ès-pralicalile; des capitalistes et des
CAl'ITVI.NK \V1 ILKliSToiil' linvllî. 5l)".i
('iiti'e|)reiieuis t^e sont [jréseiitt's; il paraît aussi (\u'iy la fin le gouvernement s'est éinu : c'est pouniuoi il a nommé des commissaires (|ui, depuis quatoiv.e ans et jjIus, écrivent de longs et éloquents rapports pour démontrer que le projet est excellent et digne en tout di' l'approbation souveraine. Tout le monde en est |)ersuadé.
« Comme nous n'avancions sur le Passing qu'en nous poussant péniblement a\ec des gaffes, force nous fut de passer la nuit sur notre bateau, assez désagréablement, du reste. Le lendemain seulement, nous atteignîmes le village de Los Banos, dont les sources thermales ont une température de 85°. De nombreux bains de vapeur sont situés au pied de la montagne boisée de Maquiliuo.
<( A quelques kilomètres de Los Banos, nous atteignîmes la Laguna Encuiitada. Ce lac enchanté est une petite saline séparée de la grande lagune de Bay par une crête montagneuse fort étroite. N'y arrive pas qui veut. Les abords en sont défendus par des rochers escarpés, par un fouillis inextricable de troncs, de racines, de lianes, de fougères, de buissons, de cannes, d'arbustes épineux, et de plus par un sol mouvant et perfide. C'est un bassin circulaire qu'aura formé sans doute l'atTaissemenl d'un cratère, car il est entouré de murailles de
210 VOVAr.ES ET DKCOU VERTES.
laves. Comme beaucoup (raiitrcs oucliaiik'ments, il est fort danf^oreiix.
(( Ses belles eaux serveut de refuge à (rallVeiix alligators très-féroces, si bieu cju'ou n'ose y iia\ iguei- ([ue sur des troncs extrêmement lourds attachés les uns aux autres. Des embarcations plus légères selaiciit infailliblement culbutées. Apparemment, le jour (le notre visite à cet éden des Philippines, le Icinps était trop mauvais, même pour les crocodiles , car nous n'aperçûmes aucun de ces monstres, et si le dessinateur en a figuri' un, c'est cpiil n'a |)as ])u résister à son imagination. A la \(''iit(', nous n'avions pas i\ biird an seul chien pour les éveiller |iar ses aboicnnents; on se passe souvent le caprice barbare de jelci- (|uelques-unes de ces pauvres bêtes domestiques à l'eau, aiin d(^ jouii" du spectacle de ra\idit{'' i'iii'ieuse des alligators. Nous vîmes avec surpi'ise des chiens volants ( jiti'rnpus , roussette) se jouei' au-dessus du lac en jetant des cris drôlaticpies, et s'abattre pai' milliers sur les ariii'es, en se suspendant parcnurnu^s grappes aux rameaux.
" Le lecteur anra l'cniarqué que jusqu'ici nous n"a\<)ns pas pi'odigin'' nos louanges à la cin ilisation de Manille, (litons, toutefois, nn l'ail (pii l'honore. I.e pri'iiiiic de race en est i)i'es(pie enlièrenient banni. Le chef de l'adniinislralion actuelle de Ma-
CAriTMNR WllIEIiSTOllF l'ItTAin. 211
iiillc csl nii nirlis, cl des Tagals pur sang sic^gent ilaiis le coiiM'il du gouvernement, au même tilre que les pins nobles hidalgos et les plus vieu\ clnctiens. Quelle tolérance, et cpie nous voilà loin des Pizarre et des Fernand Cortez! Oui, certes, et prcsipie aussi loin que de New-York, de Washington, nu de Batavia! On a déjà constaté d'ailleurs que ("est surtout dans les contrées espagnoles que la réconciliation et la fusion des races s'opèrent avec le plus de facililé et de rapidité.
c( Les Tagals que j'ai vus à Manille étaient petits et faibles de corps; mais on dit qu'ils soni diine constitution plus vigoureuse dans les antres parties de l'archipel. Leur figure n'est nullement désagréable; leur couleur est un peu plus claiie (jue celle des autres Malais, et leurs cheveux sont noirs sans être laineux. Les comi)inaisons de la race tagale avec les nègres et les Chinois sont des plus intéressantes. Il est vivement à regretter qu'il n'y ait pas eu de photographe à bord de la Novara; nous aurions enrichi les collections de l'Europe d'une centaine de ces types mal connus. L'ethnographie, base de l'histoire et })oint culminant de toute l'histoire naturelle, a été, parmi les sciences, une des dernières à naître, et même quelcpies liomnies habiles prétendent (iiielle n'est pas encore
212 MJYACES ET DECOUVERTES.
fondée sur des faits assez positifs; raison de plus pour accueillir un très -grand nombre d'éléments d'études.
(' Les Tagals cpii habitent Manille parlent l'espagnol, langue fort peu répandue dans l'intérieur du pays, où l'on ne connaît que le tagala et le bisaya. Dans les montagnes de Luçon , l'on rencontre des tribus entièrement sauvages, entre autres celle des Igolotes. Elles ont un idiome tout particulier, dont ^F. W. Wood, négociant anglais, a bien voulu me donner nu petit vocabulaire, rédigé par un curé de leur voisinage. De plus, j'ai eu la bonne chance de rencontrer un vocabulaire des mots les plus usités parmi une certaine peuplade nègre, celle des .\ctas ou Negritos, cpii liabitent quelques-unes des îles avoisinanl Luçon. ))
La Novitra renlia à Triestc au mois d'août 1850, après avoir touché aux côtes de la ('Jiine, à la Nouvelle-Zélande, à Oui, à Valparaiso, à Lima, aux îles Falkland, à Monlevideo, à Buenos- Ayres et à Rio.
L'expédition entière a\ait dun'' deux ans trois mois et \ int;! -Iiuil jniirs. Deux cent rpialrc-Ningldix-liuil jouis a\aient ete emploies en relâche et en e\|)loralions à terre, et cinq cent cinquante el nu passés sous Miiics. La trcgale a\ait mouille dans
CAlMTAiM': \Vi;LLi:itST(tKI UinUK. iKi
vingt-ciiK] ports dilTcToiits , ot pnrcotiin ilaiis son voyage de circumnavigation cinquante cl ini mille six cent quatre-vingt-six milles marins, ou (|nalic- \iugt-(iuinzc mille sept cent vingt-ilcux kilomeli'cs.
l'REMlER VOYAGE DU CAPITAINE JOHN ROSS