ISO VOYAGE D'UNE COMMISSION ANGLAISE
cette famille, les oiseaux précieux que rencontrent plus fréquemment les Papouas et les Alfourous- Andamènes, leurs sauvages voisins, avec lesquels ils sont perpétuellement en guerre. Nous venons de prononcer le nom d'une race misérable, qui, plus que les Papouas encore, a de l'analogie avec nos Andamans, dont ils sont séparés par un espace assez considérable. Mais cette analogie de nom n'est pas le produit d'un pur hasard; et, lorsqu'il parle des noirs océaniens, dont on compte une si grande variété, Lesson a soin d'indiquer les chroniques de Malacca comme étant la source primitive où l'on peut étudier leur histoire. »
VOYAGE DK CIRCUMNAVIGATION DU CAPITAINE WULLERSTORF URTAIK
Bul (lu voyage. — Péparl de Triesle. — Relâche à Rio-de-Jaiieiro. — Saint -Paul. — Ceyian. — Les îles Nicobar. — Mœurs, fêles et usages des Nicobaiiens. — Mouillage devant l'ile de Poulo-Milou. — Le canal Saint -George. — Singapore. — Relâche à Bata\ia. — Le nègre Acouasie Boaclii. — Un artiste indigène. — La montagne dans les nuages. — Le Pondjak- Pangerango. — Fête donnée par le régent de la province de Tjangœr. — Les iles Philippines. — Manille. — La lagune de Bav. — La Liigana Encantada. — Les Tagals. — Rentrée à Triesle.
Lexploratioii de la frégate la iSovara avait pour l)tit principal de fournir aux jeunes officiers de la marine autrichienne l'occasion de se familiariser avec la navigation des différentes mers, d'arborer le pavillon impérial dans des lieux où il n'avait pas encore été vu, et de donner aux professeurs de sciences naturelles le moyen d'acquérir des connaissances plus étendues et plus variées. La direction en chef de l'expédition avait été confiée au capitaine
182 VnY\(;KS 1:ï DEC.Ot'Vi: liTl-S.
de vaisseau WiillerstorfUrtair, marin ériidil et lia- Ijile. La frégate était commandée par le capitaine liaron de Pock, qui avait sous ses ordres un étatmajor dune trentaine d'officiers, y compris trois médecins et un aumônier.
Bien que nous n'ayons pas encore en France la relation oliicielle, nous pouvons donner dès aujourd'hui quelques détails sur le voyage de la Novara, en faisant, après le Tour du Monde, quelques emprunts aux publications périodiques allemandes et à la coi'respondance d'officiers ou de savants attachés à l'expédition, notamment aux lettres du docteur Scherger, naturaliste, chargé des études ethnographiques.
La frégate partit de Trieste le 30 avril l8o7. Elle relâcha d'abord à Rio-de-Janeiro, ensuite au cap de Bonne-Espérance; et, après avoir jeté l'ancre devant les deux îles volcaniques de Saint - Paul et d'Amsterdam, elle se dirigea sur Ceylan.
« Le bouddhisme, qui semble reculer de\anl l'islam dans l'Inde et les îles de la Sonde, dit la relation, csl en plcitu^ pi'ospcrité à Ceylan. Celte île est, pour ainsi dire, la Rome des adorateurs de Çakya-Mouni; aussi les temples et les chapelles s'y compicnl ils par milliers. Les prêtres cingalais jouissent duiK^ assez grande autorité, à la fuis reli-
CAIMTMNE \Vn.I.ERSTOP,K IRTMll. IS3
fïieusc cl |>(ililiiiiu'. Ils solislinonl » ;in'ecl('i l'iLiiinliiiico (lu moindre mol niiii;lais; c'est iiiio manière lie protester contre les hérétiques con(|U('r;iiils de lile sainte. Ils sont d'ailleurs foi't polis avec les Européens, et préoccupés uniquement, en apiial'ence, de leurs fonctions religieuses.
<( A peine débarqués, nous nous mîmes en route pour le grand temple de Dadalla-Panzela , dans le voisinage de Galles. C'est là qne réside le grand prêtre de Ceylau, entouré d'un conclave d'hamadoui'ous. Nous eûmes l'honneur de hii être présentés. C'est un vieillard de soixante-dix ans, décoré du nom n'(loMtal)le de Nanalangara - Sirisoumana- .Mahadama - Radjiourong - Ganatchari - Naïkou- Mangi. Il ^ouluf bien nous informer, par interprète, (|u"il avait longtemps vécu dans le pays de Siam , et ([ue le souverain de ce royaume (avec lequel il correspond fréquemment) venait de lui envoyer un vaste parasol d'honneur. Il nous fit voir ce riche présent. Ensuite il daigna nous demander nos noms, notre patrie, et le but de notre voyage, toutes choses auxquelles il parut s'intéresser; il ordonna même à un jeune lévite de prendre note de tous ces détails, avec une plume d'oie, sur un papier probablement réservé aux usages profanes; car, dans le vestibule, un étudiant transcrivait religieuse-
ment quelques saintes écritures sur une feuille de talipotier. »
Du 30 janvier 1853 au 10 du mois suivant, Texpédition séjourna à Madras, et visita les vastes temples souterrains creusés dans le roc, près d"Ellora. Le 10 février, on fit voile de la côte de Coromandel aux îles Nicobar, dans le golfe de Bengale ; et, le 23 février, la frégate jeta l'ancre devant l'ilo de Car- Nicobar.
(I Quelques-uns d'entre nous, conlinue la relation, descendirent et s'avancèrent vers l'intérieur. Bientôt nous fûmes hélés par un bataillon d'une cinquantaine de naturels qui venaient à noire rencontre, à peu près nus, mais armés de grandes lames de coutelas sans manches, de javelots et de longs bâtons : Good friends? fjood friends? (ètesvous des amis ? ) nous demandaient-ils.
(( Rassurés sur nos bonnes intentions, leurs chefs, qui s'intitulaient capitaines et s"ornai(Mi( denoms européens, capitaine Nelson, capitaine Byron, capitaine Wellinglon, docteur (Irisp et autres, remirent leurs armes à des suivants, el nous Iciidirent nue main huileuse et malpropre, (pie nous nous hâtâmes traccepter. Chacun (\'('\t\ prddui^il alors quelque cei'lifical à lui (léii\iv pai- un capitaine de passage, attestant sa loyauté dans le coniinerce des
CMMTAINE Wn.M'RSTOUF I KTAIIÎ. ISN
noix de coco. Plusieurs de ces certificats contenaient certaines prescriptions d'un code de civilité puérile ot honnête, à l'usage des matelots nouveaux venus. (( La plupart de ces certificats portaient les prix courants, on noix de cocos, des principaux objets importés d'Europe. Ainsi , une lame de sabre se paie trois cents noix , autant qu'un sac de riz ; une cuiller à soupe cent cinquante, et un fichu cent noix. Chaque guenille a son prix. Le pain, les outils, les vareuses rouges, le poivre et divers médicaments, entre autres l'huile de ricin, le camphre et le sel de magnésie, sont des objets fort recherchés, mais non pas autant que les habits et les chapeaux de feutre. Il n'est pas d'habit en loques qui ne se vende d'enthousiasme; les feutres les plus piteux sont payés deux mille cinq cents noix, autant qu'un fusil douliie, (]u"une barrique de iliimi, ou (pi'une pièce de calicot longue de vingt mètres (ils se servent de calicot pour ense- A'elir leurs morts). Certainement, le spéculateur qui enverrait aux îles Nicobar une cargaison de vieux feutres, réaliserait un bénéfice considérable. Ou suppose qu'en voyant des capitaines munis de ce chapeau les insidaires ont imaginé qu'il était l'insigne de leur grade, comme la couronne celle de la royauté, et ([uc le feutre faisait le capitaine.
ISO VOVVf;|îS ET DKCOrVERTKS.
Le capitaine l)i\oii me remit le certificat siii\aiil, (Iniit il ne tirait pas peu de \anité : « Malfïré son « air crasseux, le capitaine Dixon est un homme « solide. » C'est un fort hel liommc, nu comme la main et à teint iironzé; sa chevelure fine, luisante, longue et flottante est retenue par \m diadème en écorce. Parmi ses compagnons, l'un portait une simple chemise, l'autre un froc, un autre des bottes cculC^es et béantes; çà et là on voyait une paire de culottes. A eux tous ils auraient pu fournir un habillement complet. Un grand nombre de ces insulaires portaient autour des reins une bandelette fort mince, retombant en forme de queue ; leur tournure n'aurait pas été, en somme, déplaisante, si Ion n'eût souffert à voir leurs bouches larges ouvertes, avec des mâchoires cariées et noii'es. Dents et gencives ont souvent disparu, pour faire place à une masse informe et maladive, entre une paire de lèvres bouffies et enflammées, lis ont en outre pris la disgracieuse habitude de s'étirer les oreilles, en y faisant des trous, où ils glissent leurs prises: des cigares et autres objets, ou bien des morceaux de bois garnis de pièces de cMlNri' ou d'argent. Je \is, par exemple, un nalurci, tort satisfait d"un petit flacon dont je venais de lui faire cadeau, le passer à son oreille en guise (rorncmcnl.
« M'ITUNr; wri.LERSTOlU" IHTMl!. 1S7
(c J'iiixilMi Dixoii et ses amis à ino suivre à Ijoi'd, en les ;issiir;nil (in'il ne lenr serait fait anciin ni;il, et (]ue nous étions de bons amis, a Non |)as amis, « s'écrie-t-il , non pas bons amis, mais bons frères! « nn père, une mère, tous frères! » Explosion de fraternité humaine qui m'abasourdit de la part de ce pauvre sauvage huileux et nu. Il est vrai qu'il n'oublia pas de me demander ensuite si, à bord, je ne lui donnerais pas à fumer, à boire et à manger? Tout sur notre navire excitait leur admiration, et principalement-nos gros canons sortis de la fonderie de Marienzell, notre saini lieu de grâce et de pèlerinage. Comme je questionnais ces barbares, au sujet des punitions qu'ils infligeaient à leurs malfaiteurs, un d'eux me répondit naïvement : « Nous pas « méchants, nous tous bons. Mais chez vous grands « méchants , puisque gros canons ! »
« A part les ravages ([ue l'abus du l)étel cause dans leur bouche, les habitants de Nicobar sont bien faits et sains. Nous n'avons rencontré parmi eux que deux cas pathologiques, celui d'un bras paralysé, et celui d'un petit homme gras et court, ayant de tout petits doigts, particularité qui hii avait \ahi le sobriquet de Kiouta-Kounli. Comme je demandais, à ce propos, (pii prenait soin du pauvre Kiouta-Kounli, « Moi! nous! eux tous! » me ré-
pondit le capitaine Charley, avec une certaine surprise de ma question. Je pensais à nos dépôts de mendicité, à nos hôpitaux, à nos maisons de travail, aux spectres afTamés de Tlrlande, de Lille et de l'Erzgebirge. Le capitaine Charley était un petit homme maigre, très-sec, vêtu simplement d'une casquette.
c( Ces Nicobariens ont conservé un très-fâcheux souvenir des Danois, qui ont envoyé, en 1835, une corvette chargée, par le cabinet de Copenhague, de faire acte de possession sur leurs îles, où ils étaient déjà venus en 1756.
(( Danois, mauvaises gens! s'écriaient -ils les » yeux flamboyants; voulaient prendre notre ile! (I Si nous vouloir prendre votre ile à vous, nous (( être méchants! Danois, pas bons! pas bons! » Je me rappelai les glorieuses histoires de victoires et conquêtes dont s'enorgueillissent tous les peuples civilisés de l'Europe.
(( Le capitaine John nous invita à visiter sa cabane, élevée sur une douzaine de pieux et couverte de feuilles de palmier; on y montait par une échelle de bambous. La hutte était à peu près vide; on voyait seulement dans un coin deux ou trois colFres renfermant tonlos les richesses du capitaine; (|uelques javelots fixés contre la paroi, une chaise cllnn-
CAPITAINE WII.LERSTOIIF UHTAIR. Is9
cirée ([ii'il nous ollVil, v[ iinc planche retenue au plafond par une œrde, sorte de balançoire, sur laquelle notre hôte s'était hissé et se dandinait gravement, avec un profond sentiment de sa haute importance politique.
« Nous avions déjà l'ail acheter au jjros docteur Crisp, pour la somme de quatre francs, un poi'c grille {]ue nous olfrîmes à nos nouveaux amis; mais aucune de leurs femmes ni aucun de leurs enfants n'apparurent au festin. <( Elles se sont enfuies dans (( la forêt, nous dirent-ils, nous ne savons où, et <( tant t]uc vous resterez, elles y demeureront ca- « chées, au risque de mourir de faim. » Evidemment ces braves gens, instruits par de désagréables incidents, usaient avec nous de précaution. Dans les relations des Européens avec les sauvages, ce sont rarement ces derniers qui ont les premiers torts.
<i On peut assurer que les Nicobariens ont un sentiment naturel très-développé de moralité et de justice; il sont serviables, hospitaliers, et ne paraissent ni envieux ni jaloux. Si leur idéal social est bien moins élevé que le nôtre, il n'est pas toutefois sans valeur, et ils semblent l'avoir à peu près réalisé. Leur pratique n'est pas, comme il arrive trop souvent chez nous, en raison inverse de leur théorie.
« Les missionnaires protestants et catholiques
H90 VOYAGES ET DÉCOUVEHTES.
n'ont, pas encore en le moindre snccès anprès de ces insnlaires, qni les ont fort bien accueillis, les ont regardés avec curiosité, les ont écoutés sans les comprendre, et ne savent pas encore ce qu'ils sont venus faire.
(( Cependant le capitaine John alla chercher dans son coffre une petite Bible anglaise, et nous dit avec un naïf orgueil : « Voici Jésus-Christ. Quand (( moi être malade, moi le mettre sous ma tête, et « moi guérir ! )>
« La plus grande fête que célèbrent les indigènes de Car-Nico])ar dure une quinzaine de jours : elle s'ouvre à l'entrée de la saison pluvieuse, lorsque In mousson du sud -ouest commence à souffler.
« A la fin de l'époque de sécheresse, ils célèbrent une autre fête, par une course assez grotesque. Des porcs sauvages sont lancés dans une arène; les jeunes gens du pays s'y précipitent à leur suite, armés de bâtons et de lances, en criant et faisant vacarme; puis, sous les regards de leurs belles, de leurs rivaux et du peuple assemblé, ils picpient cl houspillent les malheureux porcs, qui se (h 'fendent assez bravement et font i)lns d'une blessure, mais qui, après une lutte inlr('i)i(le, succond)ent , sont grillés et mangés.
« A leur fête des morts, les Nicobaricns exlmnient
(VriTAINi: WILLERSTORF IJRTAIR. ^9I
k'8 corps de leurs parents et de leurs amis (|ni (nii passé une année sous terre, les purlcnl dans uwv cabane, et s'accroupissent autour dCux en criaul, sanglotant, et se lamentant. Entre les mâchoires de chaque squelette, brûle un cigare, dont la fumée est sans doute l'image du soufile liumain. Les crânes sont ensuite enterrés dans le cimetière ou konioukoupa; mais les ossements sont jetés dans la forêt, et de préférence dans la mer. Serait-ce qu'ils considèrent comme nous la tète comme le siège de l'intelligence et de la personnalité? Et croient-ils devoir rendre à la terre ou à la grande mer les éléments de la \ie simplement végétale ou animale? En même temps, on abat quelques cocotiers, qu'on jette avec les cadavres, et l'un dispose à tous les vents des noix de coco, qui devront donner naissance à de nouveaux cocotiers. Les Indiens, les Germains immolaient aussi sur la tombe de leurs morts des chevaux et des buffles pour leur sei'vir de coursiers ou de nourriture dans l'autre monde. Serait-ce dans la même intention qu'aux îles Nicol)ar on leur immole des palmiers? ou plutôt serait-ce quelque symbole instinctif de la vie renaissante et des régénérations toujours nouvelles dans le sein de la nature? u Les naturels de Car-Nicobar dansent , mais tristement; ils chantent, c'est-à-dire se lamentent en