W VOYAGES ET DÉCOUVERTES
nable pour marcher sur la neige. Informé de ce surcroit de bonne fortune, Iheureux Tullualiiu accourut encore, avec un grand nomjjre de ses compagnons et une troupe d'enfants, pour chercher son nouveau pied, et il en fut charmé à ce |)oint, (|u"on eut toutes les peines du monde à l'empêcher de repartir sur-le-champ pour en faire immédiatement Fessai. Lui et ses amis semblaient accablés du poids de la grandeur d'un tel lùenfait. L'expédition ne tarda pas à le revoir; il avait fait à pied tout le trajet, environ neuf milles et demi.
« Cette jambe de bois, dit le capitaine, nous éleva plus haut dans l'esprit de cette tribu cpie n'auraient pu le faire toutes les merveilles de l'Europe. »
Elle amena un incident assez plaisant. In des naturels, ayani mal à une jambe, vin! demander qu'on lui en fil une par précaution; c'était un moyen de se procurer un morceau de bois; on répondit à l'aslucieux Esquimau (|uo la première chose à faire pour obtenir ce qu'il désirait, c'était de se faire couper sa mauvaise jambe. 11 n"insisla plus.
Cependant les voyageurs eurent le regret de se convaincre que leurs nouveau.x amis n'étaient pas, comme ils l'avaient cru d'abord, des modèles
d'honnêteté parfaite. Plusieurs choses avaient notoirement disparu , telles qu'un marteau, des mouchettes, un verre de lunettes, et, en dernier lieu, une loupe. Le capitaine, d'après certaines circonstances, soupçoniKiil rangekok Ottookin de s'être approprié ce dernier objet. Ses soupçons se confirmèrent; étant allé visiter ce médecin sorcier, (pii souffrait d'une enflure à la joue, il le trouva très-peu disposé à le laisser entrer dans sa hutte. Ross, après avoir examiné le patient, lui dit aussitôt que son mal tenait à un verre magique. Ottookin avoua surle-champ le vol, et promit de rapporter la loupe le lendemain. Ross le quitta en lui recommandant de ne pas oublier de le faire, l'assurant que, s'il y manquait, son autre joue enflerait indubitablement. Il l'ut exact, et sa terreur était si grande, qu'il remit outre la loupe, non -seulement le marteau, mais même un hameçon et un fer de harpon que le capitaine lui avait donnés en échange d'un arc, etcpi'il possédait, par conséquent, à titre légitime. Ross accepta, pour lui faire pins d'impression, la punition (pi'il s'inlligeait lui-même, et renouvela le troc comme si le premier eiit été sans valeur.
Deux jours après, Ross le revit; il était désespéré, il n'avait pu tuer un seul veau marin, et il attribuait sa mauvaise fortune au verre magique; le capitaine
le consola, en rassnrani, qnil aurait meillenre chance sous deux jours.
Quant aux niouchettes et au verre de lunettes, le bruit public apprit aux voyageurs qu'une vieille femme les possédait, et bientôt un incident leur donna la preuve qu'ils avaient été plus volés qu'ils ne le pensaient.
On avait tiré des coups de fusil pour faire des expériences sur la rapidité du son. Un Esquimau, qui avait accompagné le commandant Ross à l'observatoire, lui demanda ce que disaient les fusils. « Ils disent, répondit le commandant, les noms de tous ceux qui nous ont pris quelque chose. »
Cette réponse ayant été rapportée à la tribu, une assemblée générale eut lieu immédiatement, et il y fut décidé qu'on rendrait tout ce qu'on avait pris.
Grâce à cette circonstance, l'expédition, en sus des objets dont la disparition avait été remarquée, rentra en possession d'nii morceau de fer, d'un fragment de cercle de même métal, et d'un rouet de poulie.
Pendant le troisième voyage du capitaine Ross, une terrihic rnptur'c faillit ('cialcr cnlrc les voyageurs el les iialiiicis. Se prupdsanl (l'allci' visiter dans le Nord un endroit dont la l'onuaissauce pouvait èlie iinpoilante, Ross avait [irolite dune visite
CAPITAINE JOHN UOSS. 2*7
qu'avait faite un navire, la veille du jour fixé pour son départ, à une troupe nombreuse d'Esquimaux, pour engager l'un d'entre eux à lui servir de guide. Mais quelles ne furent pas sa surprise et celle de sa suite, en arrivant le lendemain au village de leurs bons amis de la veille?
Un i)rofond silence a remplacé les cris de joie par lesquels on les accueillait habituellement.
Bientôt ils aperçoivent les Esquimaux sombres, courroucés, armés de leurs couteaux. Les femmes, les enfants ont été mis à l'écart, ce qui est le signe de la guerre. Tout à coup un vieillard se précipite hors d'une hutte, agitant en l'air un de ces couteaux dont ils se servent pour attaquer les ours. Des larmes coulent sur son visage ridé, et ses yeux égarés semblent chercher les objets de sa fureur; le commandant, et le chirurgien qui l'accompagne, s'approchent pour connaître la cause de tout ce mouvement ; le vieillard lève son arme pour la lancer contre eux; mais le soleil (jui léblouit lui fait suspendre un moment son coup, et son lil< lui sai;<il le liras.
Le commandant e son compagnon, se perdant en conjectures pour deviner la cause d'une animosité si soudaine, se mettent cependant en défense.
Le vieillard furieux est alors saisi par ses deux
fils, qui le retiennent et lui lient les bras derrière le dos, en dépit des efforts qu'il ne cesse de faire pour se dégager de ses liens; mais les autres paraissent prêts à le seconder dans ses attaques.
Néanmoins, d'après la conduite de ses deux enfants, on peut conjecturer qu'il y a divergence entre eux. Tous ne sont donc pas également hostiles, et les pourparlers sont possibles.
Sur ces entrefaites , les Esquimaux se consultent, délibèrent et se mettent en marche des deux côtés pour entourer les voyageurs. Ross, ne voulant pas se laisser couper le chemin du vaisseau , les avertit de ne pas approcher davantage; ils s'arrêtent un instant, mais presque aussitôt continuent d'avancer, brandissant toujoiu-s leurs couteaux avec un air de menace. Se voyant à la veille d'être enveloppé, le commandant les met enjoué... il va faire feu... Heureusement ce seul geste les arrête. Ceux qui étaient les plus prêts s'enfuieni; les autres les suivent.
11 est longtemps impossible. d'en l'aire approcher un seul. Pourtant une femme se dévoue; elle crie au ('(mimandant de ne pas lirer, et s'a\anee avec confiance.
Enfin les voyageurs ap|)i(^nnenl d'elle la cause de tout ce lumulle. Le soir [ti'eeédenl, un di'S liis
CAriTMNf; JOHN ross. 249
adoptifs du vieillard, bel enfant de sepl à huit ans, avait été tué par une pierre (|ui lui était tombée sur la tête, et les hommes blancs étaient aeeusés d'avoir causé ce malheur, au moyen des pouvoirs suinaturels qu'on leur supposait.
Le commander parvint à persuader les Esquimaux de linjustice de leurs soupçons, et ils ne parurent plus occupés qu'à elTarer l'impression que leur conduite pouvait avoir pioduitc.
Ils insistèrent, toutefois, pour que Ross dill'éràt son voyage, disant (piils ne pouvaient se servir de leurs chiens avant cpie trois jours se fussent écoulés depuis la mort diui membre de la famille; mais le commander parvint à décider l'un dentre eux, nommé Poo-Vet-Tah, à l'accompagner, à la condition de prendre avec lui deux de ses compatriotes.
En chemin , Poo-Yet-Tah ne manqua pas de faire à l'Européen des questions sur ce qui l'intéressait le plus : « A l'aide des fusils, pourrait -on trouver des bœufs mustfués, ou en apercevoir sur les montagnes, au moyen de ces lubes à travers lesquels regardaient toujours les hommes blancs? »
Ross, qui, depuis l'aventure à laquelle il venait d'échapper, ne se souciait nullemeni de passer pour sorcier, lui déclara (|u'il clait incapable de lui rien dire relativemenl aux bœufs musqués, ce qui [>iuiit
le désappointer beaucoup. Le pauvre Esquimau ne comprenait pas que l'expédition, en se rendant dans les régions arctiques, eût d'antre but que d'y venir faire de bons repas avec la chair de ces animaux.
Après deux heures d'une marche pénible, voyant que les traces des chiens ne suivaient plus celles des bœufs, l'Esquimau en conclut que le gibier était trouvé et tenu en arrêt. Sa conjecture se vérifia. Comme ils tournaient le coin d'une montagne, un superbe bœuf musqué, arrêté devant les trois chiens, se présenta à leur vue. A ce moment, Poo-Yet-Tah prend l'avance; il a déjà décoché deux flèches à l'animal; la seconde, le frappant sur une côte, est retombée à terre, et ne Ta pas seulement distrait de l'attention qu'il prête aux attaques des chiens. Ceux-ci le harcèlent on tournant autoiii' de lui, battant en retraite (juand il leur fail face, et lui mordant les jambes (piand il se relourne pour leur échapper. Le bœuf, tremblant de rage, setforce de les atteindre; mais leur agilité et leur expérience déjouent ses ell'orts. L'Esquimau continue a lirer sans |»roduire aucun effet, ayant, beaucdup de peine à trouver nue occasion favorable pour dcenclier ses llèclies, et pei'daut beaiieoiq) de temps à les ramasser.
Il ('lait aisé de voir (]iie ses armes étaient insuflisantes pour un tel combat, ou du moins ([u"il lui faudrait plusieurs heures pour remporter la victoire.
Indépendamment du prix qu'il attachait à la proie, Ross tenait à prouver à son compagnon la supériorité des armes européennes. A la distance d'environ quatre mètres, il fait feu sur le bœuf avec deux balles. Le coup porte, et l'animal tombe; mais, se relevant à l'instant même, il court sur les deux chasseurs, qui se réfugient derrière une pierre énorme. En les poursuivant, le bœuf s'y frappe la tête, et tombe de nouveau avec un iiruit qui fait retentir la terre. L'Esquimau prend alors son couteau pour l'en percer; mais le bœuf se relève encore, et force son trop prompt adversaire à se réfugier derrière les chiens qui recommencent leurs attaques. L'animal perd tant de sang, que ses longs poils en sont couverts; mais il semble conserver toute sa force et sa rage, et s'avance avec la même férocité.
Cependant, derrière la pierre, Ross a rechargé son fusil, et il se prépare à tirer son second coup, quand le bœuf se précipite sur lui. Poo-Yet-Tah, vivement alarmé , lui crie de se replacer derrière la [)ierre; mais il a eu le temps d'ajuster : deux coups partent, et le terrible quadrupède tombe [lour ne
plus se relever. Une balle lui avait traversé le cœur, et l'autre lui avait fracassé l'épaule.
A la vue de son ennemi (errasse, le premier mouvement de l'Esquimau fut de crier et de danser de joie. Saisi d'étonnement en voyant cet effet des armes à feu, il se mit à examiner soigneusement les trous que les balles avaient faites à la peau de l'animal, et lit remarquer au commandant que le corps avait été traversé de part en part; mais, ce qui lui causa le plus de surprise, ce fut l'épaule fracassée. (( Je n'oublierai jamais, dit John Ross, l'air de terreur avec lequel il me dit, en me regardant en face : Nmv ekpoke! Elle est brisée! »
11 y avait alors dix -huit heures qu'ils navaienl rien pris. Ross s'attendait à voir son Esquimau songer immédiatement à se préparer un dîner avec sa proie; mais ce dernier avait encore |)lus de prudence que de gourmandise. Il savait que la violence du fidid, en gelant le corps du bœuf, allait en faire une masse qui défierait dents et couteaux , s'il n'était dépecé à l'instant, et l'écorcher fut son premier soin ; il se contenta poui' le moment de mêler le saiiii chaud du bœuf a\('c <le la neige, pour la faire fondre et en étanchersa sdif. l'ai' la même raison, il le divisa en (]ualic pallies, el , ne pouvant les emporter, il les couM'il tlune petite hutte de ueii^e, |)nur être sùi'
capitainp: jofin ross. 253
de les retrouver au retoui, en ayant soin, bien entendu, d'en distraire ce qui clail nécessaire pour le repas du soir.
Chemin faisant, ils découvrirent un antre bœuf musqué; mais ils étaient trop fatigués pour le poursuivre. L'Esquimau assura que cela importait peu, que l'animal resterait dans cet endroit pendant quelque temps, et qu'il serait facile de le retrouver le lendemain matin.
Un bon souper ou pkilùt un bon déjeuner, car ils n'arrivèrent à la hutte qu'à cinq heures du matin, lut \c prix de leurs fatigues. Le bœuf était excellent; mais Ross avait à peine doiini {|uatre ou cinq heures, qu'il fut réveillé par les cris de Poo-Yet-Tah et les aboiements des chiens. Le bœuf musqué vu la veille avait agité le sommeil du sauvage. Parti depuis plus d'une heure pour courir après cette nouvelle proie, il avait trouvé l'animal sur le haut d'une montagne escarpée, l'avait gravie avec ses chiens, et le bœuf, en cherchant à s'échapper, était tombé du haut du rocher et s'était tué.
On se rendit sur la place. La chute du bœuf, d'une hauteur de dix mètres snr un bloc de granit, lui avait brisé tous les os. Le guide s'empressa de lui faire subir les mêmes opérations qu'au premier.
Le lendemain, les trois Esquimaux ne s'occu-
pèrent, pendant toute la journée, qu'à tailler la chair du bœuf en aiguillettes longues et étroites et à les avaler. Le cou, le dos, les côtes disparurent successivement, ces mangeurs insatiables se reposant parfois pour prendre haleine, se plaignant do ne pouvoir plus manger, se couchant alors sur le dos, mais recommençant dès qu'ils se retrouvaient en état d'engloutir de nouveaux morceaux.
A la vue d'un tel appélit, le commander, à la fois stupéfait et humilié pour notre nature : « Brutes dégoûtantes! s'écrie-t-il : l'hyène même une fois repue se serait reposée; et l'impossibilité absolue de faire entrer une bouchée de plus dans leur estomac pouvait seule arrêter la gloutonnerie de ces créatures, qui avaient reçu du Ciel le don de raison !» Il passa la main sur l'estomac de Poo-Yel- Tah; sa dilatation était prodigieuse. Le plus rude mangeur de l'Europe en serait mort dix fois.
Pendant le second hiver que l'expédition fut condamnée à passer si près du lieu oîi elle avait subi le premier, le capitaine Ross se livra à une suite d'observations, et réussit à fixer la silualion du pôle magnéticpic d'une manière (pii lui i)arul plus exacte (pi'on ne lavail fail jusqu'alors. L'inclinaison de l'aiguille, dans le lieu où il fit ses observations, excédait 89", ce (pii était efl'eclivemeul une appro-
ximation de distance plus voisine de la vérité que toutes celles qui avaient été obtenues avant lui.
Le 27 mai, il piirtit donc |ilcin d'espoir; et le 1" juiii, ;i huit iicures du nuitiu, il avait atteint, sur la côte sud-ouest de la Bootliia-Felix, un emplacement où il faisait les expériences suivantes.
L'inclinaison indiquée par l'aiguille était à une seule minute de la position verticale. Les aiguilles horizontales se montraient complètement immobiles. Suspendues de la manière la plus délicate possible, il n'y en avait pas une seule qui lit le moindre effort pour se mou\oir et changer de position.
Ces phénomènes indiquaient que le centre d'attraction était à une très-faible distance horizontale, sinon immédiatement au-dessous. L'observateur était donc sur le pôle magnétique.
« Je crois, dit le commandant, que je dois laisser aux lecteurs le soin de se figurer les transports que nous éprouvâmes alors. Périls, fatigues passés ou futurs, tout fut oublié. Jl nous sembla que nous n'avions plus qu'à retourner dans notre patrie, pour y être heureux le reste de nos jours. »
La prise de possession de ce lieu et du terrain environnant, an nom de la Grande-Bretagne et de Sa ^lajesté Guillaume lY, n'en fut pas moins solen-
nelle. Ross y planta le pavillon britannique, et, rassenfiblant quelques pierres à chaux qui couvraient le rivage, il y éleva un monticule, iaible monument destiné à disparaître bientôt, sans doute, sous les assauts du temps et sous les pieds des Esquimaux.
Le second hivernement durait depuis deux mois, et pendant tout ce temps les voyageurs n'avaient eu sous les yeux, comme dans l'hiver précédent, qu'une succession d'énormes rochers de glace qui, s'ils se mettaient à flot, étaient perpétuellement remplacés par d'autres; « car, dit Ross, l'entrepôt qui les fournissait était inépuisable. »
Ainsi s'étaient passés la fin de 1830 et sept à huit mois de 1831 .
Ce ne fut qu'au mois d'avril 183!2 que les Anglais purent songer de nouveau à sortir de leur capti\ité.
Ils entreprirent donc de mettre ce projet à exécution, et alors commencèrent pour eux des fatigues qu'il faut l'enoncer ii décrire.
Barques, provisions, traîneaux, attirails de toute espèce, il fallut tout transporter, traîner, échelonner à des stations successives; et par quelles voies! à travers quels obstacles! sous quelle température!... Le lecteur connaît le milieu (|u'ils avaient a vainci'e. Les retours forcés étaient multipliés à ce
CAPITAINE JIMI.N ROSS. So"
poiiil, (|iie vers la lin de ce même mois d'avril, pour ne citer que ce dernier résultai, les voyageurs avaient parcouru un espace de cent dix milles, et n'avaient avancé (pie de dix-liuit : force était de revenir sans cesse au vaisseau.
Le dernier départ n'eut lieu que le 28 mai.
« Nous luîmes, dit Ross, un dernier verre de grog, pour prendre congé de notre pauvre vaisseau. C'était le premier que j'eusse jamais été forcé d'abandonner, après avoir servi , pendant quarante-deux ans, à bord de trente-six bâtiments divers. J'éprouvais la sensation qu'on éprouve à se séparer d'un ancien ami, et je ne tournai pas la pointe, où il cessa d'être visible, sans m'arrèter pour prendre une esquisse de ce désert , où je le quittais solitaire, abandonné dans ces glaces dont il nous avait si longtemps préservés, et où il devait rester jusqu'à ce que le temps eût produit sur lui son effet inévitable. »
A la fin du mois de mai, seize milles les séparaient encore du havre d'Elisabeth.
A cette époque avancée de la saison, l'état de la glace leur démontrait du moins qu'ils n'avaient pas mis trop de précipitation à abandonner le vaisseau.
La mer, aussi loin que la vue pouvait s'étendre
258 VOYAGES ET DliCOU VERTES.
en tout sens, n'était qu'une masse solide d'énormes pièces de glace soudées ensemble. Tout était rocher.
Enfin ils peuvent atteindre la pointe de la Fury. Ils s'y établissent le l''' juillet.
Ross et ses compagnons sont -ils enfin dans la voie du salut? Le mois d'aoîil, revenant pour la troisième fois, semble les bercer de cet espoir... Les glaces se sont inopinément séparées; un espace d'eau navigable se montre; ils se remettent à l'œuvre; peut-cire ils pourront gagner la baie de Baffin avant le départ des bâtiments baleiniers... Nouvelle déception! les glaces trompent à ce point leur attente, qu'après leur avoir donné une succession continuelle d'espérances et de désappointements, elles les forcent à retourner à la pointe de la Fury pour y passer un quatrième hiver. Celui-ci ne se termina qu'en juillet.
Ils purent cependant (juittoi' une seconde fois la pointe de la Fury. Le cap septentrional de la haie de Batty est doublé, la baie d'Edwin traversée.
Cette terrible mer Polaire semble vouloir cette fois lâcher sa proie. Le canal d'eau libre a augmenté de largeur... Ils avancent, et, après avoir déjiassé leur ancienne position près du ca[) ni)i(l-('>l de l'Amérique, ils se voient à la pointe oricnlaK' dn détroit.
t.Al'llAIM: JUll.N UUSS. 2.j'J
(( C'était, ilil la relalioii, c'était pour nous oomiiic 1111 iiiiracle de voir tout à coiii) convertie en eau navigable cette glace qui avait couvert tout lo détroit, et dont la solidité semblait éternelle. A peine pouvions-nous le croire, et celui qui s'assoupissait avait besoin, en s'éveillant, de quelques instants pour se convaincre que sa barque s'élevait sur des vagues. »
Le 25 aoiit, à quatre lieures du matin, tandis qu'ils dormaient tous, l'homme cpii était en vigie crut apercevoir une voile en mer. C'était en elTet un navire, et de plus, un autre se montrait au nord : celui-là a mis en panne. . . Sans doute il les a vus. Mais non ! il déploie sa voilure et s'éloigne avec rapidité.
« Nous n'avions pas encore passé un moment aussi cruel, dit le capitaine. Nous voir entre deux navires, et songer que probalilement nous ne pourrions atteindre ni l'un ni l'autre, c'était là un supplice d'un genre nouveau.
(( Je soutenais le courage de mes gens, en les assurant de temps en temps que nous approchions de l'un des navires; assertion un peu hardie, mais que tout à coup un calme providentiel changea en réalité. Nos progrès sont manifestes; le navire nous a aperçus, et une barque s'en détache pour se diriger vers les nôtres. »
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Elle a bientôt joint celle où se trouve le capitaine. (( Vous avez sans cloute perdu votre bâtiment? lui dit en l'abordant roffîcier du vaisseau.
— Oui , répond Ross , et nous vous prions de nous recevoir à votre !)ord. Quel est le nom de votre navire?
— L'Isabelle^ réplique roffîcier, autrefois commandée par le capitaine Ross.
— Je suis moi-même le capitaine Ross, répond ce dernier, et ces hommes qui m'accompagnent formaient l'équipage de la Victoire.
— Le capitaine Ross? répond le marin; mais il y a deux ans qu'il est mort... »
Heureusement il était facile à celui-ci de lui prouver le contraire.
Peu de temps après, l'équipage de l'Isabelle, réuni en une minute sur le pont, saluait Ross et ses compagnons de ses acclamations enthousiastes, et l'intrépide explorateur des régions arctiques montait à bord de son ancien vaisseau, où le capitaine Humphreys, qui le commandait, lui faisait un accueil des plus fraternels.
» La seule (iiarilc nous l'aurait accordé , dil I illustre voyageur, il clait inqjossibic de voir une l'i'uinon délies liinnnins d'un aspeci pins misérable. Nos barbes n'avaient pas été faites depuis je
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ne sais combien de temps; nos vêtements n'étaient (|n(' dp sales fragments de peaux d'animaux sauvages; notre maigreur, notre pâleur, nous rendaient semblables à des spectres. Nous formions un tel contraste avec les hommes qui nous entouraient, que nous sentîmes tous, pour la première fois peutêtre, ce que nous étions réellemenl , et ce rpie nous devions paraître aux autres.
« Mais le côté plaisant de notre situation nous fit bientôt oublier tout le reste, la joie qui nous transportait nous disposant d'ailleuis à nous amuser du spectacle que nous tlimninns à nos hôtes. Ciiacun de nous se levait, s'habillait, se rasait et mangeait en même temps; et tout ce qui était nécessaire à ces différentes opérations se mêlant dans une inexprimable confusion, il en résultait la scène la plus grotesque. Les questions étaient interminables de part et d'autre. On nous interrogeait avidement sur nos aventures, sur nos fatigues, sur nos souffrances, et nous n'étions pas moins empressés de notre côté à demander des nouvelles d'Angleterre, dont nous étions privés depuis quatre ans. L'ordre pourtant s'établil. On piji -inn des malades, on assigna à chacun de nous sa place, en l'entourant de toutes les attentions que la bienveillance [)eut imaginer. La nuit amena enfin le repos