VOYAGES ET DÉCOL VERTES
Jacques, dans le but de compléter le personnel dune expédition chargée daller à la recherche du capitaine Ross.
Le projet de Back était de gagner la mer Polaire, à l'occident du cap Turnagain, et de suivre, pour y arriver, le cours d'un fleuve vaguement indicpie dans cette direction par les chasseurs indiens ; son existence paraissait certaine, mais sa source et son cours étaient inconnus des Européens et des Canadiens. Ce fleuve était le Thletv-ee-Chock ou grande rivière du Poisson.
Après avoir dépassé successivement le Grand- Rapide, le lac Cédar, plus connu sous le nom de lac Bourbon, la rivière Saskatchawan, le lac de l'île aux Pins, l'expédition arriva à Cumberland- House. Elle abordai I le 17 juillet au foit Labrosse où, toujours grâce aux soins de la compagnie, elle Irouva un ravitaillement considérable. Bientôt après, les voyageurs ayant pris terre au portage de Loche, et cheminant à travers les bois, l'eau leur manqua pour apaiser leur soif, excitée par une chaleur de 20" centigrades, et par des fardeaux de cpiatrevingt-onze kilogrammes pour chacpie homme.
Une souffrance plus (•l'uc^lie encore, cl (pii de- \ail inanieiirciiscmenl se reproduire miuvciiI , \ienl s'ajouter au\ aulres. Des myriades de nimisliques,
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et de ces insatiables diptères que nous appelons laons, et auxquels les Anglais ont donné le nom expressif de bouledogues , ravis de pouvoir s'abattre sur des créatures humaines, se livrent avec une telle ardeur à ce festin inaccoutumé, ([ue tous les visages en sont ensanglantés.
Le 8 août , l'expédition atteignit le grand lac de l'Esclave et le fort de la Résolution.
En traversant le chenal qui conduit à la rivière de l'Esclave, Back rencontra des Indiens qu'il avait déjà vus à la rivière Salée. Ils lui crièrent de loin : i< Eh (|uoi ! le grand chef passe sans nous offrii' une i)i|)e de tabac! » Mais d'autres soins le préoccupaient, et il ne répondit qu'en continuant sa route à cet appel fait à son amour-propre et à sa générosité.
Redescendus sur la rive de l'Hoar-Frost, torrent glacé, que les voyageurs avaient été forcés de remonter à travers d'etTroyables précipices, à peine y ont -ils placé leur tente, qu'un supplice déjà éprouvé se renouvelle pour eux. Les moustiques et les maringouins arrivent.
« Parmi les nombreuses misères inhércnles à la \ie aventureuse de Aoyageur, dit Back, il n'en est lioint de plus insupportable et de plus humiliante (pic la torture que vous fait subii' cette peste ailée.
En vain essayez-vous de vous défendre contre ces petits buveurs de sang; en vain en abattez -vous des milliers, d'autres milliers arrivent aussitôt pour venger la mort de leurs compagnons, et vous ne tardez pas à vous convaincre que vous avez engagé un combat oîi votre défaite est certaine. La peine et la fatigue que vous éprouvez à chasser ces innombrables assaillants deviennent à la fin si grandes, qu'à moitié sulFoqué, vous n'avez d'autre ressource que de vous envelopper d'une couverture et de vous jeter la face contre terre, pour tâcher d'obtenir quelques minutes de répit.
« Les vigoureuses et incessantes attaques de ces insectes montrent bien toute l'impuissance de l'homme, puisque, avec toutes ses forces si vantées, il ne peut venir à bout de repousser ces faii)les atomes de la création. »
Cependant la mauvaise saison approchant , Back se détermina à revenir sur ses pas, pour aller passer l'hiver sur le lac de l'Esclave.
Les rapides les conduisirent à un lac qu'ils avaient traversé le 25 août de l'année précédente. Back le nomma le lac de l' Artillerie. Mais déjà prescpie brisé jiar un tourbillon, comme le canot (pie niniilaient l'intrépide capitaine et ses compagnons glissait (l'un premier rapide sur un second, de ce second
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siii un troisième, un (]uatiième se présenta, et il y fui jeté sur une roche aiuiië ([ni lui donna le coup de grâce.
Ou fut donc forcé d'achever le reste du voyage à pied, et chaque homme, chartié dun poids de soixante kilogrammes, se mit à gravir les montagnes de granit, s'échelonnant à travers des gorges et des ravins épouvantables.
« Quand j'arrivai, dit Back., au sommet de la montagne, d'où l'on peut voir le lac de l'Artillerie s'étendre au loin sur l'horizon, ce fut un spectacle nouveau pour moi. Ce n'était ni la beauté sévère (l'une scène des Alpes, ni la variété d'un paysage européen. L'oeil errait sans prise sur ces ligues infinies de rochers imposants, dont les flancs déchil'és offraient des formes extraordinaires et impossibles à décrire. On eût dit une mer en courroux subitement pétrifiée. Le feu, dont on ne peut dans ces contrées connaître précisément la cause, avait tout dévoré. Sauf les restes de verdure de quelques lichens brûlés, rien ne tempérait l'horreur des perspectives. Les pins, renversés dans une lugubre confusion, couvraient au loin les montagnes, comme lie noirs cadavres de cette végétation disparue. C'était lui tableau hideux de désastres et d'incendie.
<( Mais comment décrire, ajoute-l-il quelques
lignes plus bas, comment décrire les souffrances ([lie nous causèrent dans ce trajet les moustiques et leurs alliés les maringouins!... Soit qu'il nous fallût descendre dans des abîmes où la chaleur nous suffoquait, ou passer à gué des terrains marécageux, ces persécuteurs s'élevaient en nuages et obscurcissaient l'air. Parler et voir était également difficile; car ils s'élançaient sur chaque point de notre corps qui n'était pas défendu, et y enfonçaient en un instant leurs dards empoisonnés. Nos figures ruisselaient de sang, comme si on y eût appliqué les sangsues. La cuisante et irritante douleur que nous éprouvions, immédiatement suivie d'inflammation et de vertige, nous rendait pi'esque fous. Toutes les fois que nous nous arrêtions, et nous y étions souvent forcés, nos hommes, même les Indiens, se jetaient la face contre terre, en I)oussant des gémissements semblables à ceux de l'agonie.
(( Comme mes bras avaient moins soull'crl, je cherchai à me garantir moi-même en faisant tournoyer un bâton dans cliaciue main; mais, en dépit de cette précaution, et malgré les gros ganls de pcHu cl le \()ile (pic j'avais pris, je fus horriblement [licpic. »
Les voyageui's pureni oiifin regagner le bord
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oriental du lac de l'Esclave. Un poste n'y l'ut pas plutôt établi, que les Indiens y affluèrent. C'est ici le lien de faire connaître à nos lecteurs les Indiens ou Peaux-Rouges des contrées arctiques. Nous ne pouvons mieux commencer ce récit qu'en emprunlanl au P. Laverlochère , — missionnaire de la baie de James, un de ces hommes de foi et de sacrifice qui portent aux extrémités du monde la bonne nouvelle, — des pages extraites des Annales de la Propagation de la Foi, et dont l'éloquente simplicité met admirablement en relief les horreurs de la vie sauvage .
« Vers la fin de l'hiver de 1830, un beau jeune Indien se présenta à la mission; il pouvait avoir dix-huit à vingt ans; sa physionomie portait l'empreinte d'une profonde tristesse. La vue d'une roljo noire parut l'interdire un instant; mais quand je lui eus fait signe de s'asseoir, il se rassura, et je le priai de me raconter le sujet de son affliction. Il poussa un long soupir et commença ainsi :
(I Je ne veux pas trahir ma pensée ; le mensonge « ne souillera pas mes lèvres. On m'a dit que tu (< étais l'envoyé du Grand-Esprit, et je sais que tu <( me comprends; je vais tout te dire. Nous cam- » pions, l'hiver dernier, deux familles ensemble. (( Mon père, mon frère aîné, un autre homme et
(( moi allions tous les jours à la chasse. Il taisait
(( très-froid; nous ne pouvions rien tuer, et nous
« revenions le soir dans notre wi^wam , où nous
(( attendait ma mère avec plusieurs enfants et une
« autre femme. Celle-ci disait toujours : Je vc-ux
« mançjer de la viande fraîche ; j'en manijerai !...
(( Nous n'avions que de Tours boucané à lui offrir :
K nous en mangeâmes, et nous nous endormîmes.
« On n'aurait pas eu le temps de fumer trois fois le
(( calumet depuis que nous étions couchés, lors-
(i (ju'un bruit sourd et voisin me réveilla tout à
(( coup. Je vis une main qui assenait un coup de
« massue sur la tête de mon père. Croyant que
(i c'était le imndigo, ou génie du mal, je me levai
<( à la hâte et m'enfuis saisi d'effroi. J'errai pendant
« deux jours sans savoir où j'allais; à la fin, je me
<( retrouvai sur le lieu même où ma famille entière
« avait péri : des membres épars, des morceaux de
i( chair dépecée étaient tout ce qui restait de dix
« personnes 1 J'eus peur, et je m'enfuis de nouveau.
(( J'aperçus sur un monticule la femme terrible;
« elle disait toujours : Je veux manger de la viande
« fraîche; oui, j'en mangerai !... J'ai encore long-
« temps marché sans rencontrer personne. A la fin,
(c je suis ariivé auprès il'un campement d'Indiens,
(i auxcpiels j'ai racoiilé mes malheurs. Avec eux je
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« suis retourné au lieu du niassacrc, mais nous <( n'avons plus retrouvé la femme; elle s'était ca- « chée. Des loups rongeaient les cadavres de mon " père, de ma mère, de tous les miens!... Je suis « bien malheureux ! On m'a dit que la robe noire " devait se rendre ici : voilà pourquoi je suis venu. « Je veux faire la prière de la robe noire. »
« L'ardeur que ce malheureux orphelin mit à s'instruire fut admirable, et ses progrès non moins étonnants. Tandis que les autres , quoique plus âgés (luo lui, se livraient à une joie enfantine, jamais je ne le vis sourire... Lorsqu'il eut reçu les deux grâces du baptême et de la communion, sa mélancolie, sans se dissiper entièrement, laissa entrevoir sur les traits de son visage que le calme et la paix étaient rentrés dans son âme. Prêt à retourner au désert , il vint avec moi au pied de la croix de la mission, la baisa avec amour, me pria de le bénir, et me dit : « Lorsque j'eus vu tonte ma famille (t massacrée , et que j'errais çà et là dans les bois, « je me disais : Tout est fini pour moi; seul, aban- « donné de tous, je n'ai plus cfun niourir. Oh! je « sais bien que je me trompais, puis(|ue c'est depuis (> mes malheurs que je t'ai rencontré, mon Père, et « que j'ai appris la sainte prière du Grand-Esprit ! . . . <( C'est que nous sommes si malheureux dans nos
» déserts ! Ensevelis dans une profonde nuit moi( raie, nous naissons, nous grandissons, et puis « nous cessons de vivre comme les animaux de nos « forêts. Maintenant , ô mon Père ! je puis retournei' (( dans les bois, je n'y serai plus seul! souvent, « dans mes soufl'rances, je baiserai mon petit ca- (( davre de bois ' , je contemplerai l'image de Marie, (( je compterai les saintes graines de la prière % et « je planterai une croix sur ma terre de chasse. « C'est là que j'irai prier le Grand-Esprit. Je regar- « derai le ciel, les forêts et les eaux, et je dirai : « Le Grand -Esprit a fait tout cela pour moi; (( cfu'il est bon, le Grand-Esprit! Du sein de sa « lumière infinie, il veille sur les Peaux -Rouges « comme sur les visages pâles; car tous les hommes « sont ses enfants. »
(( Restes attardés de toutes les migrations qui se sont écoulées sur le sol du nouveau monde avant sa découverte, ou débris dispersés de groupes sociaux brisés sans avoir atteint leur développement normal, les Peanx-Rouges des contrées arctiques, disent MM. Hervé et F. de Lanoye, dans leurs Yoijagps dans les f/lacrs du pair arctique, forment
' Le rrucifix.
'• Le clinpelct.
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iiiii' des pires variétés qui puissent résultei', dans la race humaine, d'une dégénérescence proloniï( c de siècle en siècle, et d'une léthargie absolue de la conscience. »
Les Indiens, assez nombreux, (|ui iiabitent enire le haut Missouri et le SaskalchaAvan , ont recours à chaque instant aux sacrifices sanglants, et se soumettent à d'affreuses pénitences. On en voit se taillader les bras et les cuisses d'incisions qui y laissent d'horribles cicatrices. D'autres, après a\oir passé sous la peau de leurs épaules une forte corde de cuir, attachent à cet étrange séton une ou plusieurs têtes de bison, et traînent derrière eux ces lourds fardeaux, en psalmodiant des invocations à leur inaiiitou, pour obtenir sa protection dans les combats.
» La férocité des Indiens, exercée sur eux-mêmes, disent plus loin les estimables auteurs que nous avons cités, ne doit donc pas étonner, à l'égard des ennemis qui lomljent vivants entre leurs mains; les tortures qui attendent le captif au poteau de la guerre ne sont pour lui , comme pour ses bourreaux, que les conséquences de sa défaite. A cette heure suprême, il n'a plus qu'une pensée : enflammer la rage de ses ennemis, et les défier de lui infliger autant de douleurs (juil |)eut en supporter. » Ainsi il \a jusqu'à dire à son vaincpieur, tl'après
is
27i VOVAGES ET DECOUVERTES.
M. de Castelnau (Vues et Souvenirs de l Amérique du Nord) :
<i C'est inoi (|iii ai tur Ion porc; il était vieux el infirme, et en tout semblable à un vieux cliicii. Je lui ai coupé le nez el les oreilles, et je lui ai aiiaelié les yeux, afin (ju'il ne pùl ni voir ni entendre le Grand-Esprit. Je lui ai ensuite ouvert le ventre, et me suis chaufle les pieds dans ses entrailles fumantes. Toi, tu n'es qu'une vieille femme, le tils d'un chien ; et moi, je suis un grand, un grand guerrier. Ta femme était jeune et belle; je l'ai vue à mes genoux, me demandant sa vie et celle de son enfant; mais, prenant celui-ci par les pieds, j'ai fait jaillir sa cervelle contre un arbre, et, en le rendant à sa mère, j'ai ri de ses traits bouleversés par l'efl'roi el le désespoir. Alors, saisissant ses longues et belles tresses, je l'ai envoyée elle-même chercher l'âme de son enfant sur les terres de chasse des morts, et tu pourrais voir encor.e sa chevelure flotter au-dessus de mon wigwam. Tu n'es qu'un chien, et moi je suis un grand, un grand guerrier!
(I Tu ne sais pas lourmenler tes prisonniers; tu n'es qu'un novice el un enfant. Quand tu seras attaché an pdlcau de mon \illage, lu v verras des lioniincs ijiii Ml' connaissenl pas la pilie; car mon peuple est un grand, grand peuple! »