‹ Voyages et découvertes outre-mer au 19e siècleChapitre 24 sur 64 · CAPITAINE BACK. 27S · texte numérisé non relu

CAPITAINE BACK. 27S

Les Mandaves, les Pieds-Noirs, les Assinibouins sont encore loin de la démence furieuse dont font preuve, à l'ouest des montagnes Rocheuses, certaines peuplades, au sein desquelles semblent s'être perpétuées les incohérentes atrocités des tenii'.s mythologiques de l'antique Orient.

« Chez les BollaboUas, suivant un témoin oculaire, sir George Simpson, gouverneur général des établissements de la baie d'Hudson ', les chefs possèdent un tel pouvoir, que nul n'ose résister à leur volonté, si abominable quelle soit, et que tous leurs sujets sont prêts à souffrir les plus cruelles douleurs et même la mort pour satisfaire leurs barbares caprices. Un jour le chef actuel , se sentant 'dangereusement malade, fit fusiller un de ses sujets, et ce puissant remède lui rendit aussitôt sa sanlé et ses forces perdues. D'autres fois ils appellent la religion à leur aide, et, sous prétexte de démence sacrée, commettent les plus hideuses atrocités. Ils rôdent alors dans les bois, broutant l'herbe comme Nabuchodonosor, ou rongeant quelques ossements humains. Obéissant à toutes les impulsions de leurs imaginations dépravées, ils se précipitent au milieu de leurs sujets, enlevant à belles dents, sur les

' Vuyafje continental aulour du monde: 18-55-46.

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jambes et les bras des premiers venus, de grosses l)uuclii'es de chair qu'ils avalent gloutonnement. Les malheureuses victimes de ces attentats n'y opposent jamais la moindre résistance; seulement un conçoit que la crainte d'être ainsi dépecé vivant porte tout BollabûUa à détaler au plus vite, dès qu'il aperçoit son souverain. In de ces cannibales couronnés, venant un jour d'exercer sa prérogative royale à la porte même du fort Vancouver, le malheureux au(iuel il venait d'enlever d'un coup de dent une portion des muscles de l'avant-bras eut l'irrévérence de ne pouvoir étouffer un gi'and cri de douleur. A ce cri, un lu'u-fuiuul-land , ap[)artenanl au fort, s'élança dehors, et, peu soucieux des droils de la royauté boUabollienne, prit le parti de l'opprimé, saisi! le mollet de sa majesté el lui lit subir la peine du talion. De ce moment Néron (qu'on ne s'y trompe pas, c'est le chien el non le loi (pie ce nom désigne) devint un objet de vénération profonde parmi les BolIaboUas; car ils supposèrent que cet honnête animal avait éprouvé le même besoin, cédé à la même impulsion divine cpie leur chef.

« Toutes les tribus qui errent à l'ouest de Mackenzie et au grand lac de l'IilscUne, disent MM. Iler\e el de Launoy , soni continuellement occupées à se l'aire une guei're d ('\leriniiialiiiii

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et à exercer des représailles riiiii' ciMilrc riiiilrc. La soif (le la vengeance est la |)assi()n ildniinante de ces sauvages. Il y a nne trenlaine tlannées, des Gros -Ventres et des Pieds -Noirs s'étaient réunis pour cliasser le hisoi] |)endant rét('' an nord-ouest (le la rivière Rouge. Mais, fatigués dune occupalion si paisible el Iroppen honorable à leurs yeux, les plus jeunes guerriers de ces deux tribus alliées résolurent de faire une incursion sur le territoire des Assinibouins. Apr(!!s avoir conjuré le grand manitou par tous les exorcismes les plus puissants, ils partirent, laissant dans leur camp les vieillards, les femmes et les enfants. Leur expédition réussit au gré de leurs désirs. Ils revinrent bientôt en triomphe, chargés de chevelures el d'autres dépouilles opimes; puis, en arrivant au haut de la colline (|ui dominait leur campement, ils entonnèrent un chant de victoire pour annoncer leur heureux retour à leurs pères, à leurs épouses et à leurs fils. Mais, du sein des huttes, nulle voix ne répondait à leurs chants, nul être ne sortait pour accourir à leur rencontre. Le calme et le silence du tombeau planaient sur tout le camp. Ils n'osent se communiquer leurs impressions et leurs craintes ; ils précipitent leur marche, ils courent en chantani de plus fort en plus fort... ils navaient pas atteint

les huttes que leurs chants avaient cessé. A travers les portes ouvertes gisaient les cadavres mutilés de tous les habitants du camp. Les Assinibouins, guidés par la même infernale pensée qui avait inspiré leurs ennemis, s'étaient déjà vengés. A la vue de cet affreux spectacle, les Gros- Ventres et les Pieds- Noirs jetèrent sur le sol dépouilles, armes et vêtements; puis, revêtant leurs robes de cuir et couvrant leur tête de boue, ils se retirèrent dans les montagnes, où , selon la coutume des anciens Juifs, ils passèrent trois jours et trois nuits à gémir, à pleurer et à se lacérer les chairs.

" Dans une autre occasion, un parti d'Assinibouins, ayant attaqué une tribu de Crées, tua un certain nombre de guerriers et emmena captive une de ses femmes. La prisonnière se résigna facilement à son sort, et partagea la couche de son nouveau maître, (|ui, du reste, se conduisit envers elle en bon mari. Deux à trois ans après, une nouvelle rencontre eut lieu entre des Assinibouins et des Crées. Parmi ces derniers était le Wolverenne, premier époux de la femme enlevée, (pii elle-même se trouvait dans la troupe des Assinibouins. Le coml)Ml lui acharné et le succès longtemps dispulé. Au iKiinlirc (lescomballaiils les plus liiticuN, «m icmar- (pia rilclèuc sauvage; au plus luit de la nièlct', le

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lniii;iliii\\ Iv à lii iniiii), elle cliiM'i'liiiil, ;i|i{ii'lail , |i(iiii'siii\;iil son premier époux. Mais le W (lUciciino parvint à éviter ses coups; et lorsque, après avoir vaillamment combattu, il vit les siens en déroute, et les Assinibouins triomphants occupés à scalper les Crées morts ou blessés étendus sur le champ de bataille, il s'enfuit seul dans une direction opposée à celle fpie prenait le p,ros des vaincus. Pendant tdul un jour le couvert des bois ou des hautes herbes |)rolégea sa course lapide; enlin, le soir venu, l)risé de fatigue et de besoin, il se laissa tomber dans une caverne des montagnes, où il s'endormit d'un pi'ofond sommeil (pii ne de\ait jamais linir. Ouelcpies instants après sa femme était debout à ses côtés, et le contemplait avec une joie féroce. Depuis le matin elle s'était attachée à ses pas, et avait suivi sa piste avec la patience implacable de la haine. Elle tendit lentement son arc, visa hmgtemps comme pour mieux savourer lemeurlie, et enfin décocha une flèche dans la tète du malheureux dormeur. Avant qu'un bref et dernier cri se fût éteint sur ses lèvres, avant ipie la suprême convulsion de l'agonie eût rendu ses traits à l'immobilité, sa femme s'était précipitée sur lui, l'avaii scalpé, cl, l'abandonnant sans sépultuie au\ oiseaux et aux bêtes féroces, elle retouiMiail eu Inulc liàle, au

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cfiinp des Assinibouins, étaler aux yeux de son nouvel époux le hideux trophée arraché an cadavre de celui qui avait été le compagnon de sa jeunesse. Depuis cette époque, disent les Indiens qui racontent cette sanglante légende, la colline où s'est passée cette scène de meurtre sappelle la colline du Wolverenne; et bien souvent, lorsque la lune épanche ses lueurs diffuses à travers les brouillards d'automne, on voit de loin les spectres de la femme coupable et de sa victime lutter ensemble au sommet (le la montagne.

<i Si des scènes de ce genre pèsent perpétuellement sur l'esprit des Indiens comme souvenirs du l)assé ou menaces de l'avenir, comment s'étonner (pie ceux d'entre eux (|ui vivent isolés ne puisent dans la rencontre de leurs semblables que des appréhensions? « Un soir, dil un voyageur moderne, « dans notre trajet de la rivière Rouge aux sources " (hi Saskatchawan , étant venu camper en vue » dune hutte d'indigènes, j'envoyai un de nos « hommes en reconnaissance. Dans tous les en\i- " rons il ii"a[)ei'çnl <ju'une huile, et encore elail- 11 elle déserte; l'intérieur, dans le plus cuMipIel i< désordre, témoignail île la l'iiile rapide de ses « iialiilanls. Des vêtements, des ustensiles, des Il (Icbi'is de luules sortes, jnncliaiiiil ciinruscnieiil

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(( la leiTO, avec des morceaux de bison iiicparés (( pour un repas qu'une terreur subite avait visite blement interrompu. Après avoir cherché et ap- « pelé à grands cris les fugitifs, notre émissaire, H voyant ses démarches vaines, prit un morceau « d'écorce fraîche et y traça à la pointe du couteau « une sorte de carte de visite pour les maîtres de la « hutte. Il dessina d'abord un homme avec un cha- « peau sur la tète et une pipe à la bouche; ce qui, (( parmi tous les Indiens, signifie un Européen « venu avec des intentions pacifiques; et quelques (( autres hiéroglyphes non moins mystérieux, qui (< pouvaient se traduire par : Poiir(jiioi fuir et vous « cacher? nous sommes vos amis ! Otte épitre pro- « duisit Teffet attendu; le propriétaire de la hutte, " s'étant hasardé à venir chez lui au milieu de « la nuit, n'eut pas plutôt déchilTré le lambeau « décorce, f[u il aecourut à notre camp et nous « raconta que, nous ayant pris pour un parti de (' guerriers ennemis, il s'était enfui dans les bois, « avec sa famille, dans un état presque complet de « nudité. Ainsi ces malheureux sauvages, coudam- « nés à ne pas ^ivre en commun, afin de pouvoir " se procurer des moyens sullisants d'existence, (' sont obligés de fuir à l'aspect de l'homme, comme 1' la iii'ei)is (levant le loup. »

A ces faits, déjà si déplorables, viennent se mêler parfois d'inexcusables atrocités.

Malgré le dégoût et l'effroi qu'elles inspirent, nous en citerons un exemple rapporté par le capitaine Back, en le laissant parler lui-même.

(( Au mois de novembre 1832, un Indien nommé Pepper, qui avait longtemps habité les environs de Chippawan en qualité de chasseur, arriva à ce fort, après une absence de quelque temps; lorsqu'il eut allumé sa pipe, il se mit à raconter les calamités dont il venait d'être accablé pendant l'hiver. Après avoir décrit les horreurs de la famine au milieu des forêts désertes et ses efforts inutiles pour les éviter, il ajouta cpi'à la lin, épuisée par la faim et le froid, sa femme, la mère de ses enfants, était tombée dans un engourdissement que la mort a\ail terminé; que sa fille n'avait pas tardé à la suivre, et que deux fils dans la fleur de l'âge, qui lui promettaient un soutien pour sa vieillesse, avaient aussi péri... Ses enfants en bas âge qui lui restaient, trop faibles pour résister à tant de souffrances, s'étaient endormis près de leurs frères dans le sommeil de la mort , malgré tous ses soins à les nourrir des rognures de leurs vêtements. (I Que pouvais-je faire, s'écria-l- il alors a\cc un (' regard égaré (pii faisait dresser les cheveux sur " la tète? Pouvais- je iiupiorcr le (Îrami-Kspiil ? Je

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(' n"cn avais plus la force. Un seul enfant me restait ; « je le pris avec moi, et je courus clienhcr du se- « cours; mais, hélas! les bois étaient silencieux... « et quel silence!... Enfin je suis venu ici. »

« L'enfant dont il parlait, âgé de onze ans environ, n'avait cessé de contempler d'un œil fixe le feu près duquel il était assis, et son père ayant cessé de parler, il semblait écouter encore, comme sil attendait de nouveaux détails. A la voix de son père, qui lui demandait une braise pour rallumer sa pipe, il tressaillit, puis retomba dans son état morne et hébété.

« Mais pas un mot, pas un geste n'avait échappé aux oreilles attentives ni aux regards perçants de quelques autres Indiens, arri\és au moment où il avait commencé à parler; jamais homme navait été plus patiemment écouté, et ses gémissements avaient seuls interrompu les longues pauses dont il avait entrecoupé son récit. Mais, lorsqu'il eut terminé, un murmure sourd s'éleva parmi le groupe des Indiens. Un d'eux prit la parole dun ton lugubre; il parla bas en commençant; puis, élevant peu à peu la voix avec la véhémence d'un homme fortement convaincu, il iinil p:ir ilcnoiiccr llndien comme assassin et cannibale. L'accusé, surpris, hésila quelques instants; puis, liranl miicliiiialemenl iIcs liiniU'ées de sa pipe,

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