C.AIMTAIM'S IliWM.IN VA' IIKIJ.II I. V ;i2:i
(]iic les Esquimaux que nous y rencoutràiiu's. Ils no nous laissèrent en paix que lorsque nous leur eûmes acheté tout ce qu'ils avaient à nous vendre : pelleteries, poissons, instruments de pèche et de chasse, petites poupées divoii'e de trois pouces de hauteui", habillées exactement de leur costume national; enfin un vase de bois d'une forme bizarre, dont nous fûmes longtemps à deviner rusape. Ils [)arvinrent pourtant à nous faire comprendre qu'il leur servait à boire le sang chaud des animaux expirants, et l'expression de plaisir qui rayonnait dans leurs yeux pendant qu'ils nous donnaient cette explication nous convainquit que cette boisson était leui' nectar de prédilection. Sur cet instrument, ainsi ([ue sur les autres ustensiles, étaient gravées diverses figures d'hommes, de bêtes et d'oiseaux, avec un naturel et une vérité qui annonçaient que l'art de la ciselure leur était connu.
« C'étaient, en somme, de bonnes et paisibles gens, ayant tous les traits caractéristiques de leur race : de larges et grasses figures rondes , les pommettes saillantes, les yeux petits, bruns et obliques comme ceux des Chinois, et de grandes bouches. Leur langage ne diffère pas radicalement de celui des tribus observées au nord de la baie d'Hudson, et, comme chez celles-ci, leur mode de salutation eon-
3i(i \0\\(.ES l.i Dl.C.Ol VEUTES.
sislait à melire leur nez en contact avec les nôtres . et à passer leurs mains sur nos vi?agep. Ils ne diiTéraient de leurs frères de l'est que par l'adoption de la botoquc, cet inqualifiable usage pratiqué sur presque toute la côte nord-ouest de l'Amérique, adopté par les sauvages de l'intérieur du Brésil , et que Denliam a retrouvé jusqu'au centre de rAfricpic. C'est un ornement taillé en ivoire, en pierre ou en verre, rnnni d'une double tète, comme un boulon de chemise, et qu'on insère dans la lèvre inférieure, ;iu moyen d'un Iroii qu'on y pratique au sortir de l'enfance. Il n'est alors que du diamètre d'un tuyau de plume; mais à mesure qu'ils vieillissent, les sauvages agrandissent l'orifice, et augmentent dans les mêmes proportions l'ornement qu'ils y maintiennent. Chez les adultes, il n'a jamais moins d'un demi-pouce de diamètre, et quehjucfois plus. On voit même des petits-maîtres flanquer la botoque principale de deux autres incisées au-dessus des coins de la bouche. Ils n'hésitaient jamais à retirer de leurs lèvres ces affreux bijoux pour nous les vendre, s'inquiétant très-peu (|ueloMr salive roulât à travers l'orifice béant et inondât leur Mii'ulon. Ils se niocpiaient même du dégoùl que celle \ uc nous faisail éprouvei\ cl i>rolitaienl (II' la (•ii-ciMist;iiici' pour se liNrci- à d'Iu^rrililes griiii;ic('s.
rAIMTAl.NKS IliANKI.lN Kl lilil-Cll KY. .W
« Le 1" aoùl IXtil), nous li'iiii\;iiil |);ii' le tr:ivcrs (11111 cap élevé de quatre ceiil ciiHiiiaiitc [lieds, je jugeai la position propre à rérection d'un polpausif/ital pour le capitaine Franklin. Nous allâmes donc à terre, et nous y fûmes reçus par des Esquimaux, semblables en tout à ceux (|ne nous avions déjà rencontrés; mais la curiosité eufanline qu'ils nous témoignèrent, et leur épouvante au bruit de la détonation d'un fusil, à la vue d'un oiseau frappé d'une balle et tombant à leurs pieds, nous firent présumer qu'ils n'avaient encore eu que des relations trèsl)ornées avec les Européens. Le plus vieux de la Iroupe, âgé d'environ cinquante ans, était estropié; les autres étaient robustes et plus grands en génélal cpie les Esquimaux de l'est. Nous remarquâmes parmi eux un homme de cinq pieds (juatre à cinq pouces, et une femme de cinq pieds. Toutes les femmes avaient trois petites lignes tatouées sur le menton, ce qui est la marque distinctive du beau sexe sur toute cette côte. Nous observâmes aussi parmi elles l'usage si répandu parmi les belles musulmanes, de se noircir les paupières. La lèvre de tous les hommes était munie de la botoque obligée, et les deux sexes avaient les dents en mauvais étal , par suite sans doute de l'habitude qu'ils ont de s'en servir comme de ciseaux.
328 \(IVAGES I:T UÉCOUVEHTES.
(I Leurs tentes consistaient en quelques peaux tendues sur des pieux mal équilibrés, et ne les garantissaient guère de la pluie ni du vent. Toutes étaient, en outre, comme à l'ordinaire, fort sales, mais appropriées sans doute au goût de leurs habitants, qui nous y reçurent avec un plaisir évident, ils nous invitèrent à un banquet liospitalier, où, entre autres échantillons de leur cuisine, figuraient des entrailles de phoque et une jatte de sang coagulé. Malgré tout notre désir de leur être agréable, nul de nous n'osa toucher à ces friandises, pas plus qu'à un poisson cru qu'ils nous servirent ensuite, et dont les tranches, proprement découpées, étaient revêtues de couches alternatives de graisse blanche cl de graisse noire. Voyaut notre peu d'appétit, ils nous régalèrent, par forme de compensation, d'une danse nationale, exécutée au son d'un tambouiiii, accompagné en clianir par les voix des danseurs euxmêmes.
« Le 15 aoLif, nous étions devant le cap Glacé de Cook , limite exirême des découvertes de ce grand navigateur; à l'épocpie de son passage, ce promontoire était environné de glace, circonstance d'où dériva son appellation. Nous le doublâmes sans dillicullé, cl iVnnes assez favorisés pour ne rencontrer la banquise qu à une \iuglaiue de lieues, plus au
CAPITAINES niAMvI.IN l'ï BEECIIEV. :i2!)
nonl-oiicsf <]iio le poiiil on elle avait arrêté, on 1777, noire illustre devancier. Laissant donc l'allège poursuivre seule sa rouie entre la glace et le continent, le Blossom reprit la direction du golfe Kotzebue.
(f Ayant, dans le trajet, pris terre entre le cap Glacé et le cap Beaufort, nous trouvâmes à cette région un tel aspect de désolation, (|u"il semblait impossible d"y rencontrer un être humain. Nous ne tardâmes pourtant pas à voir une baïdare pleine de monde aborder à peu de distance de nous. Elle mit à terre trois hommes, quatre femmes et deux enfants. Ces naturels se montrèrent aussi empressés (p.raucun de leurs voisins à trafiquer avec les hahlounas, estimant nos vieux boutons de cuivre à l'égal de nos meilleurs couteaux. Les hommes portaient tous de larges botoques, qu'ils s'amusaient à tourner dans leurs lèvres comme de vieux grognards tortillent leurs moustaches. Les enfants étaient heureusement encore exemptés de cette espèce de parure. Une petite fille de onze ans portait les trois lignes d'usage. Cette dernière, encore assez jolie, avait consenti à ce qu'on fît son portrait, et s'était d'abord soumise patiemment à l'indispensable examen de l'artiste; mais tout à coup elle se voila la tète avec une certaine grâce pudique, qui aurait fait
330 VnV\(;KS KT DtCni VEUTES.
lioimeiir à mie Ijeaiité plus civilifeée. Quand jo voulus découvrir sa fip;ure, elle jeta un regard interrogateur sur son mari , et, celui-ci ayant approuvé ses scrupules, le portrait resta inachevé.
« En rentrant au mouillage de l'île (^hamisso, nous trouvâmes les habitants que nous y avions laissés, occupés à transporter vers leurs Jiabitations d'hiver les provisions de saumon salé, d'huile de phoque, et les pelleteries qu'ils avaient rassemblées pendant leurs chasses et leurs pêches de la belle saison. Tous se réunirent pour prendre congé de nous, et, comme il n'était guère probable que nous dussions jamais nous retrouver ici-bas, nos adieux lurent plus tendres que nous ne l'aurions souhaité; ils nous saluèrent tous individuellement, les uns après les autres, de la manière la plus cordiale qu'ils purent imaginer, c'est-à-dire en se léchant les mains cl en les passant sur leur corps et sur leur ligure, pour les repasser ensuite sur les nôtres. Un deiilrc eux, d'un âge mûr, et qui semblait leur chef, nous recommanda de ne |)as rester plus longtemps dans ces parages; et, comme je lui fis comprendre que mon intention était d'y passer encore au moins \ingt jours, il se mit à grelotter, rentra ses bras dans ses manches, cl serra en frissonnant ses vêtements autour de lui ; manière clcHjuente de nous an-
CAIMTAINKS IIUNKII.N KT lîKKCHEV. :}:U
iioncer rapproche de lliiver. Je le remerciai de son avis, et ne quittai pas ces affectueuses créatures sans laisser un petit cadeau à chacune. Le lendemain, leurs baïdares, chargées de toutes leurs richesses, se dirigeaient vers le fond de la baie d'Escnoltz.
« Peu de jours après , nous aperçiimes deux baïdares pagayant vers le campement abandonné , et ce ne fut pas sans surprise que nous vîmes avec quelle rapidité ceux qui montaient ces embarcations en descendirent, dressèrent leurs tentes, y transportèrent toute la cargaison de leurs barques, tirèrent celles-ci hors de l'eau, el les tournèrent la quille en l'air.
« Quand nous allâmes les visiter, une heure à peine après leur arrivée, tout était rangé dans leurs modestes demeures comme si leur établissement eût daté d'un mois et plus. Rien n'y manquait de ce qui jiouvait contribuer à leur bien -cire; rien aussi ne pouvait, mieux que cette circonstance, nous donner une idée de la facilité et de l'indépendance absolue avec lesquelles ces peuplades errent de lieux en lieux , transportant avec elles leurs foyers et tout ce ([ui leur est nécessaire.
" La multitude d'objets qu'ils parviennent à faire entrer dans leurs légères embarcations fut pour nous un autre sujet détonnement. Outre les quatorze in-
332 \()va(;ks et découveutes.
dividus qui formaient ce clan nomade, les den\ jjaidares avaient apporté huit piliers de tente, quarante peaux de daims, trois à quatre cents livres de poisson, une énorme qtiantité de baleine, de nombreuses outres d'huile et des vases de terre pour la cuisine, deux renards vivants, dix gros chiens, des faisceaux de lances, de harpons, d'arcs et de flèches, des paquets d'habits, d'immenses filets de cuir pour lu pêche des baleines et des marsouins, huit grandes planches, des mâts, des voiles, des pagaies, des peaux et des défenses de morses; enfin une infinité de choses sans nom, que les Esquimaux traînent avec eux.
« Ceux-ci vinrent, comme leurs devanciers, à horil du Blossom, et comme toujours, après un peu de timidité de leur pari, la meilleure intelligence s'établit entre nous. Ils ressemblaient, hommes et femmes, à tous ceux que nous avions déjà l'encontrés sur cette côte; seulement deux jeunes beautés de la tribu avaient adopté une mode qui, dès que nous pûmes l'analyser, éveilla parmi nous ce rire inextinguible dont Homère fait le partage des dieux. Ciiaque mouvement de ces dames élail accompagné d'un linlcment métallique for! provoquant pour notre curiosité. Nous finîmes par apprendre (|u'elles portaient sous leurs vêtements, autour de la ceinture
CAniMNES linNKI.IN ET liEECIIEV. 3;i3
et des lianches, un certain nombre de petites clochettes, et (innn de ces instruments mélodieux avait la force d"une sonnette d'appartement.
« Au poli du cuivre et à la solidité des nœuds d'attache, on devinait facilement que ces ornements bizarres étaient depuis longtemps au poste qu'ils occupaient; mais quel motif avait pu les y 6\er? Était-ce la coquetterie ou quelques pudiques préjugés? Ce n'était certes pas la commodité.
« Chaque entrevue nous révélait quelque nouvelle coutume de ces peuplades. Un jour, nous surprîmes tout le clan, hommes, femmes et enfants, assis silencieusement en cercle et fumant avec componction un atroce mélange de tabac et de poussière de bois pilé : usage qu'ils doivent sans doute aux Eschutschis, leurs frères d'Asie, (pii emploient de cette manière l'écorce du bouleau. Une seule pipe servait à toute l'assistance, et encore le fourneau en était si petit, qu'il ne pouvait guère contenir de poudre narcotique que pour une bouffée. La première aspiration revenait de droit au doyen de l'assemblée, qui passait gravement la pipe à son voisin ; celui-ci la vidait, la remplissait, et la passait de même à un autre, chacun enflant tour à tour ses joues autant que possible, et lâchant peu à peu la fumée par le nez, avec autant de majesté que déploierait en
•■«'. VOVACKS El DECOUVERTES.
pareille occasion l'habitué le plus distingué du meilleur estaminet de Londres ou de Paris. L'àcreté de cette fumée causait une toux horrible à la plupart (l"c'ntrc eux , mais ne semblait que troubler bien peu les jouissances qu'ils trouvaient à changer les parois de leur gorge en tuyaux de cheminée. De nos jours, i\uo de civilisés d'Europe sont Esquimaux en ce point !
« Le 10 septembre, nous vîmes enfin l'allège revenir vers nous, toutes voiles déployées, et j'eus bientôt la satisfaction d'apprendre du lieutenant Elson , son commandant, qu'il avait découvert une assez grande étendue de côte au delà du cap Franklin, point le [)lus oriental que le vaisseau eût reconnu pendant le mois précédent. M. Elson s'était avancé jusqu'à un promontoire, qui porte depuis lors le nom de l'illustre géographe Barrow. C'est une langue de terre basse, étroite, cl au delà de laquelle on ne put pénétrer; car elle servait, pour ainsi dire, de base à la banquise. En cherchant à se dégager de cette impasse, la frêle embarcation eut à lutter à la fois el contre un vent du sud-est qui la poussail sur la banquise, et contre un courant qui précipitait sur elle de vastes fragments de glaces flottantes, avec une vitesse de près de quatre milles il riiciiic. l'illi'liit Mcnlôt si étroilcnicnl ])rcssée entre
rVPITMNKS ll!\NKI.I.\ KT HEEriIEY. 33."i
la glace et la terre, qu'elle fut jetée à la côte, et y demeura plusieurs jours échouée sur le flanc. Sa situalion cKiil d'autant plus critique, que les dispositions des naturels, fort nombreux et très-farouches dans ces parages, leur insolence et leurs rapines continuelles ne devait laisser aucun doute sur le sort qui attendait le faible équipage de l'allège, s'il tombait en leur pouvoir. Déjà M. Elson songeait à coulerbas son petit navire pour le soustraire au pillage, quand tout à coup un changement de vent entrouvrit la glace, et l'allège échappa au naufrage et à la rapacité des Esquimaux.
« Le séjour du Blossoin dans le golfe Kotzebue se prolongea encore après le retour de l'allège; mais, en octobre, le départ de tous les Esquimaux pour leurs stations d'hiver, la migration des oiseaux, la congélation des lacs et le refroidissement graduel de la mer nous annoncèrent qu'il fallait quitter le mouillage, si nous ne voulions pas être emprisonnés pendant six à sept mois. N'ayant plus d'ailleurs de ])rovisions à bord que pour cinq semaines, je me déterminai à aller hiverner dans l'océau Pacifique. »
L'année suivante, la saison trop avancée ne laissant à Beechey nul espoir d'être rejoint par le capitaine Franklin, et ses instructions limitant d'ailleurs la durée de son voyage, il (piitta pour la dernière
33fi VOYAGES ET DECOl! VERTES.
fois le golfe Kotzebue et reprit le chemin de l'Angleterre. Il y retrouva — on devine avec quel bonheur — le capitaine Franklin. A la même époque, Parry, leur collègue et leur émule, remettait, lui aussi, le pied sur le sol britannique, après deux tentatives infructueuses pour pénétrer dans le bassin polaire.
liKRMKIIE EXPEDITION DE Slli JiilIN FIIANKI.IN
KT RECHERCHES yUI ONT SUIVI